‹ Le régime pharaonique dans ses rapports avec l'évolution de la morale en Égypte (volume 2)Chapitre 51 sur 184 · ACTIVITÉ, PONCTUALITÉ · texte numérisé non relu

ACTIVITÉ, PONCTUALITÉ

La Satire des métiers recommande, tout aussi instamment le respect et l'obéissance :

« Si tu marches à la suite des grands, tu feras ton chemin en connaissances utiles, i » « Si un magistrat est envoyé en mission, que ce qu'il dit soit comme il le dit; ne

» t'avise pas de rien l'aire contre. - » « On distingue le scribe obéissant; — l'obéissant et l'actii' réussissent. — Je combats

» les paroles contraires à cela. ^ »

Les scribes mettent en œuvre les préceptes des moralistes, que leurs maîtres directs leur ont répétés et commentés. Leurs correspondances ' en fournissent encore la preuve. Leurs lettres sont toujours surchargées de formules de politesse, de souhaits de santé et de bonheur. Ils étalent leur respect, leur humilité, leur obséquiosité devant le maître. Ils attendent tout de lui : le moins qu'ils puissent faire est d'implorer sa bienveillance. Plates formules ou beau langage y pourvoiront. A son patron un secrétaire dira :

« Tu es un scribe du pharaon, dont la beauté est comparable à l'eau des deux mondes; » sois gracieux en voyant ce travail ■'' ».

Ce qui ressort le plus nettement des correspondances des scribes, c'est, à tous les épisodes de leur vie, le même souci de la ponctualité dans leur service ^

Les chefs de service donnent à leurs subordonnés des instructions détaillées. Ces derniers n'ont qu'à obéir. Du moins ii'auront-ils pas l'excuse d'avoir été trop abandonnés à eux-mêmes. S'agit-il d'une barque à réparer, l'ordre indiquera au chef des menuisiers Amonnakhtou dans quel chantier prendre le bois nécessaire, quelle essence employer, et quelles pièces remplacer'. S'agit-il de blocs de pierre à transporter, Hori, scribe greffier de la ville n'aura point à s'occuper de l'opération elle-même qu'il

^ Douaocf-si-Khroudi, Satire, | 23 (p. ix, 1. 7-8).

2 Ce précepte de la Satire des métiers (| 23 : Pap. Sallier II, p. x, 1. 2-3) se rapporte à l'exécution, non à la transmission des ordres.

3 Ibid., I 27 (p. X. 1. 8-9).

* Cf. Maspero, Genre épistolaire, ch. i, Des lettres missives. s Voyage en Syrie (Pap. Anastasi I, 28, 6-7 : Chabas, p. 305-306). 6 Cf. Maspero (op. cit.).

" Lettre (h- Qagabou (Anastasi iv, vu, 9 à vni, 7 : Maspero, G. Ep., 13-16; Chabas, Mèl., IV, 95).

laissera aux gens compétents ; il besognera bien assez à mettre tout le monde en mouvement : répartir convenablement les travailleurs en escouades, penser aux hâleurs, aux mariniers, aux conducteurs d'attelage, surveiller les scribes du trésor et du grenier pour la distribution de blé et d'huile, surveiller les hommes au travail, surveiller les chefs et les contremaîtres. Faute de surveillance sur les ouvriers, ceux-ci se reposent: faute de surveillance sur les chefs, ils prennent les ouvriers pour leurs propres affaires. La paresse des uns, la prévarication des autres traînent la besogne en longueur; les blocs ne bougent pas, le chaland reste en panne. Or donc, trop de recommandations ne nuit pas : « Point de négligence! point d'abattements »

De telles sentences ou de pressants avis émaillent les ordres et excitent la vigilance :

« Donne ton attention à exécuter tous les ordres qui t'ont été donnés, convenablement, » entièrement, excellemment (ou : comme bronze). Ne te relâche pas! » ou « Note fais » pas réprimander [ - »

Mauvaise volonté ou nonchalance sont vertement relevées :

« Dans le fait, tu y mets de la négligence, comme si tu t'arrangeais pour ne point y » aller. Sache cela 3. »

Parfois le maître recourt aux menaces ou aux promesses :

« Ne t'abandonne pas à la paresse, où tu seras vertement corrigé; n'adonne pas ton

» cœur aux plaisii's, sinon tu en pâtiras Ne fais pas de jour d'oisiveté ou tu seras

» frappé : l'oreille du jeune homme est sur son dos; il obéit à qui le frappe. Que ton » cœur écoute la parole, ce sera meilleur pour toi ! » *

Parfois il s'efforce de piquer l'amour-propre :

« Ne fais pas que ton maître t'envoie quereller. Fais comme ceux qui sont chefs ; oe » que chacun d'eux a à faire, qu'il le fasse s. »

Parfois l'ironie se mêle aux reproches et aux exhortations. Ramessou dirige un service de navigation fluviale ; il donne au scribe

1 Lettre de Jlanofir à Hora : Pap. Turin iv,3 à vi,l (Pleyïe, p. 13; Maspeuo, G. Ep., 15-18).

2 Pap. de Bologne lODi, lettre 2 et 3 (Chabas, Mél., IV, 144).

3 Ptahemhabi, Lettre à Houi: Ibid., lettre 2.

-i Amonemaiut, Lettre à Penbésa : Pap. Anastasi III, ni,10 à iv,2 ; Anastasi V, 1-9 (Ghabas, Et., p. 414; Maspero, G. Ep., p. 74). ■• Mahou, Lettre à Pinem : Pap. de Bologne 1904, p. iv, lettre 7 (Ghabas, p. 148).

CORKESPONDANCES d'aFFAIRES 547

Thotemhabi de minutieuses instructions sur les marchandises à charger, les hommes à prendre, les ])arques à utiliser. Thotemhabi n'a pas su s'y prendre; de là des compliments moqueurs :

« Louable ton service 1 véritablement excellent ton service ! Tu as fait partir le trans- » port le Taureau.., à vido jusqu'à Héliopolis. »

Suivent des critiques et des ordres nouveaux. Enfin il se radoucit et encourage :

« Allons! l'ensemble des commissions que je t'ai dites, exécute-les d'une manière par- » faite ; c'est aller au-devant des témoignages d'approbation (?) et si veux faire mieux, » demeure ferme dans tout ce qui t'est mandé '. »

Une fois Mahou perd patience, nous ne savons pourquoi. Heureusement pour Pinem, sa colère se décharge en admonestations littéraires :

« Ne sois pas un homme sans cœur, — n'ayant pas de discipline ! » Couché on t'examine ; — veillant on t'instruit ;

» et tu n'obéis pas au jugement I — Cœur dégoûté ! tu fais ta propre volonté. » Le chameau entend la parole; — il est amené de Kouch (Ethiopie) ; » on fait l'éducation du lion ; — on dompte le cheval.

» Toi seul fais ex^ception ! on ne connaît pas — ton pareil parmi les hommes. — » Sache cela ! ^ »

Ailleurs le ton est plus sec. La récidive dans la distraction ou la paresse attirent des épithètes désagréables dont les supérieurs ne se montrent pas chiches, malgré les conseils du sage sur la douceur :

« Convertis-toi au bien ^, méchant que rien ne trouble! Ce que tu as fait, ([u'est cela ? » Je t'avais dit : Donne une dizaine d'oies.... Toi tu ne fes pas mis en mouvement, » etc. ^. »

Les inférieurs rendent compte soigneusement de tout ce qu'ils font. Toute mission, tout ordre exécuté donne lieu à un rapport :

<( Tu me manderas tout ce que tu auras fait, afin de me rendre compte di' toutes les » missions que tu as à exécuter » 5,

1 Pap. Anastasi VIII, p. m-iv (Select Pap. 153; CnAnAs, Mél, IV, p. 71-73).

- Pap. de Bologne 1094, p. iii-iv, lettre 6 : Mahou à Pinem (Chab.vs, Et., p. 41:2-4l:>, Mél., IV, 146-147). — Sur l'éducation, Amonemapit, Lettre à Penbésa : Pap. Anastasi III et V, l. c., supra); Amonemanit, Lettre à Pentaour : Pap. Sallier I, vu, 11 à vni,2 (Mas- PERo, G. Ep., 7u) ; Ani, Maximes (Mariette, Pap. de Boulaq IV, pi. xxni, 1. 2-8; Ghabas, Et., p. 415 ; Egyptol., II, p. 168-196, | 62; Améuneau, p. 222-234).

■* Kheperou m pa tennou (Maspero « Sois mis à l'amende (?) »).

* Pap. Anastasi V, pi. xi, 1. 2-6 (Goodwin, j-E. Z ., 1867, p. 94 : Maspero, G. Ep., 14-15).

•i Pap. de Bologne 1094, p. i, lettre 2 [op. cit.)

548 LES SUBALTF.RNES

ordonne le scribe royal majordome Ptahemhabi au chef des menuisiers Houi.

« Eavoie-moi rapport de tout ce que tu feras »,

écrit le scribe Mahou à Pinem^ Une longue lettre d'instructions détaillées, relatives à des transports par eau de diverses marchandises, se termine ainsi :

« Envoie rapport de tout ce que lu as l'ait, ainsi que de tout ce qui est à toi et de ton » compte, au jour du courrier qui va par la main du serviteur Oaa. Tu lui mettras une » lettre en main au moment où tu le feras partir. Sache cela ! 2 »

Sans parler des rapports de justice comme ceux que contiennent les papyrus Abbott et Amhurst, ni des rapports de police comme tous ceux que mentionne et résume le carnet du surveillant de la nécropole au papyrus de Turin ^ nos musées possèdent un certain nombre de rapports d'affaires sous forme de correspondance. Un cellier a été inventorié : le scribe raconte très simplement sa mission; il a relevé l'état du personnel et des provisions, embarqué et livré aux vérifications ce qu'il fallait, et il « envoie pour » en informer son maître » ^. Cette formule : « envoi fait pour » l'information de mon maître » sert souvent de titre; et celle-ci de sous-titre : « Autre objet pour satisfaire mon maître ». Complaire au maître est en effet l'objectif que le serviteur ne perd jamais de vue, la règle perpétuelle et infaillible de sa conscience :

« Ceci est pour réjouir le cœur de mon maître, en v. s. f., et est envoyé pour l'aire » connaître à mon maître, autrement pour réjouir le cœur de mon maître. Il y a que » j'ai pris soin de faire exécuter tous les ordres que m'a donnés mon maître, avec un » soin complet, parfait. Est-ce que je ne suis pas à saisir le maître, autrement à réjouir )) le cœur de mon maître ? Je suis à activer ceux qui sont en retard (littéralement, » dégoûtés) pour les écritures conformes qui doivent être mises au net (littéralement » achevées, parfaites) journellement, pour le palais de Pharaon, Est-ce que je ne suis pas » à les faire tenir (prêtes) à expédier, pour les faire connaître à mon maître? Le 20 Thot » de l'an I 5. »

Dans ces lettres, on s'efforcera donc de prouver qu'on s'est scrupuleusement conformé aux instructions du supérieur et qu'on

1 Pap. de Bologne 1094, lettre 3 (op. cit.).

2 Pap. Anastasi VIII, p. iv (Select. Pap., 153 ; Ch.\bas, Mél., IV, p. 73).

3 Pap. de Turin Pleyte, pi. 43-47; Chabas, Mél., 44-58).

* Pap. Anastasi IV, pi. vi, 1. 10 à vn,9 (Chabas, Mél., IV, 80-81).

6 Le scribe mù' du trésor, Pa-Ra-em-habi, au scribe Qaqabou (Pap. Anast. IV, pi. 16, v : GuiEYssE, R. Eg., vi, 23, n. 3).

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