TRAVAUX PUBLICS S
Nil même, le marinier se surmène, comme le constate le satiriste :
« Le batelier descend jusqu'au Delta pour gagner son salaire. — Lorsqu'il a travaillé en » plus ce que ses bras ont travaillé, — qu'il a tué des oies (nemms), — et des flam- » mants, qu'il a peiné sa peine ^ — à peine arrive-t-il à son verger, — arrive-t-il à sa » maison pour la nuit, — il lui faut s'en aller - ».
La plus grande partie des captifs s'utilise aux travaux publics. Dans son grand discours du papyrus Harris, Ramsès lll y convie tous ses sujets ; mais le gros labeur retombait principalement sur les prisonniers d'État ou leurs descendants.
Diodore trace un triste tableau des prisonniers creusant dans les mines d'or'^ Des inscriptions de Séti P' et de Ramsès II parlent surtout des souffrances des convoyeurs de l'or dans le désert '.
Le travail des carrières de pierre est moins pénible. Cependant des précautions sont prises pour que les travailleurs n'échappent pas. La stèle de Nesbitat nous apprend incidemment que les ouvriers emmenés aux carrières de Gébéléïn étaient enchaînés^. Le satiriste plaint ainsi l'ouvrier qui taille les pierres :
« Le tailleur de pierres cherche du travail — en toute espèce de pierres dures. » Lorsqu'il a fini la besogne, — ses bras sont usés, il se repose.
» Comme il reste accroupi dès le lever du soleil, — ses genoux et son échine sont
» rompus 6. »
Les chalands du Nil amenaient les blocs de pierre d'un bout à l'autre de l'Egypte; mais de la carrière aux quais et de la berge aux chantiers de construction il faut recourir à d'autres agents. Rarement on use de bœufs ^; le plus souvent des hommes font tout. On impose ce labeur à des serfs corvéables et surtout à des étrangers. Ahmos y emploie ainsi pour les constructions de Memphis des Phéniciens barbus, sans doute anciens soldats des Hycsos^ Ramsès II à Memphis et dans les nouvelles forteresses
1 LoRET : « Qu'il a été dévoré par des moucherons et par des moustiques » (UÉgypte,ç.2\).
2 Dou.\.ouk-si-Khrodi, Satire, | vu (Pap. Sallier H, p. v, 1. 3-6).
î DionoRE, III, 11-13 (cf. Ghabas, Les insc. des mines d'or, 186i> = B. Eg,, X, 218-2:20). ^ Inscr. du temple de Radésieh et stèle de Kouban (Ghabas, B. Eg., IX, 21-68 et X, 183-230). 5 St. de Gébélein, 1. M sous Nesbitat (Smendès), xxi« d. (Daressv, R. Tr.,X, 137). 8 DorAorF-si-KuRODi, | v (Pap. Sallier II, p. v, 1. 1-3). ' Stèle rupestre de Nofirpirt. aux carrières de Maasàra, an 22 d'Ahmès. ^Ibidem (L. D., III. 3; Vyse-Perring, Pyramides, III, p. 99, pi.; Ermax, yEg., 631 fig.; MA.SPER0, H. Or., II, 93, fig.).
du Delta fait traîner la pierre aux Apouriou, en qui on a cru voir les Hébreux ^; etRamsès IV en envoie huit cents aux carrières d'Hammamât".
Le transport des monolithes était plus ardu encore que celui des simples pierres de taille. Traîner un obélisque et l'ériger soulève des problèmes de mécanique dont les Egyptiens se faisaient un jeu^ Il fallait combiner et déployer d'accord des forces immenses : la discipline y parvenait. Que de bras contribuaient à ces tours de force! le tombeau de Thot-hotpou, fds de Kaï, à Berchéh en donne Fidée. On y voit représenté le transport d'un colosse de 13 coudées en pierre de Hàït-noub. Des centaines d'hommes s'y attellent et le bâton les tient en haleine *. Un ordre donné par un scribe contemporain de Ramsès II porte des chiffres
1 « Donne les grains aux gens de l'armée ainsi qu'aux Apourou qui traînent la pierre » pour le Soleil du Soleil (?) Ramsès-Mériaraon au sud de Memphis. » Kéniamon, Lettre à Houi (Pap. hiérat. de Leide I, 349 a et b. — Chabas, Mél., II, 146-150 et 2 pi.). — « Donne les grains aux gens [remdou) de l'armée ainsi qu'aux ApomHou (Hébreux ou » mariniers) qui sont à traîner la pierre pour l'habitation grande de la maison de » Ramessou-Mériamon, aimant la vérité (méri-màtu), livrés (rdutu) au général de » Mazaïou Amoneman », Kaouisau. Lettre à Bokniptah (Pap. hiérat. de Leide I, 348. p. 6, 1. 4, sqq. : Ghabas, Mél., II, 143; IV, 125).
2 inscr. de Ramsès III à Hammamàt {h. D., III, 219 e; Brugsch, Mg., 230; Chabas, Mél., I, 52-54).
3 Une fois l'obélisque l'endu sur le terrain, bien attaché avec des cordes ou des chaînes, on en hissait le pied sur le socle préparé, puis on le redressait lentement par la pointe jusqu'à ce que, basculant sur un des côtés de sa base, il retombât en place. C'est le procédé qu'indiquent sommairement deux scènes monumentales où Ramsès II et un Ptolômée dressent des obélisques, l'un à Karnak, l'autre à Edl'ou. Le papyrus Anastasi I fait de plus comprendre qu'on se servait de sable dans l'opération (L. D., III, 148; IV, 48. Cf. Ammien Marcellin; Pline, H. N., 36, 14: — Chabas, Voyage d'un Èg., 48-51, et Mél.,, IV, 103-105).
* Tout d'abord des compagnies de jeunes recrues (honou nofrou) avec des tailleurs de pierre de la nécropole [noutir khertiou) et d'autres ouvriers [akou) avec leurs chefs [khorpou] ont frayé le chemin; puis Thothotpou envoya « des hommes au bras » fort pour l'amener ». Leur effort concerté était beau à voir, dit le narrateur; mais son éloge montre que les équipes provenaient d'une sorte de levée en masse : « Le vieillard » parmi eux s'appuyait sur le jeune et les forts compensaient ceux dont le cœur fai- » blissait; leurs bras devinrent puissants; l'un d'entre eux faisait l'effet de mille ». Sur le bas-relief, on voit, attelés au traîneau qui supporte le colosse et tirant à la corde, 4 rangs de 43 hommes chacun : ces nombres, à l'inverse de ceux que renferment certaines inscriptions pompeuses doivent, s'ils ne sont pas exacts, s'interpréter comme des minima. Outre une réserve de 12 hommes qui suivent et do quelques autres auxiliaires, on remarque deux chefs qui donnent le signal des mouvements, l'un avec ses mains, l'autre avec des battoii's de bois, et trois garde-chiourme munis de bâtons, enfin les soldats qui font la haie. Quand le cortège, parti de la montagne, arrive au fleuve et remet sa charge aux corporations de rameurs, le plus dur est fait (L. D., II, 134; Chabas, Transport d'un colosse, Mél., IV, 111-113; Erman. ^/Eg., 632-039; Maspero, //. 0., I, 335, tig.). — Cf. Lettre des atennou Ani et Bok-ni-Amon à Mùmen (Pap. Anastasi V, xxiii,7à xxv,2; Chab.\s, Mél., II, 135-136; Maspero, G. Ep., 18-19).