‹ Le régime pharaonique dans ses rapports avec l'évolution de la morale en Égypte (volume 3)Chapitre 125 sur 182 · IMPARTIALITÉ ET FORFAITURES · texte numérisé non relu

IMPARTIALITÉ ET FORFAITURES

Au contraire, une triste expérience des choses inspire à un moraliste thébain cette réflexion cliagrine :

« Faites que celui qui n'a rien devienne maître de richesses, le magistrat le louera.^ »

Ces soupçons contre l'impartialité des juges n'étaient pas gratuits et chimériques. Des preuves de certaines forfaitures sont parvenues jusqu'à nous.

Le papyrus Sait contient une plainte contre un malfaiteur voleur ou assassin, Panéba, ouvrier de la nécropole- : à quatre reprises, ce misérable, grâce à des présents ou des protections, échappa aux châtiments mérités ^ ha Journal cV un coniremaîti'e de la nécropole, racontant qu'apr(Ys la plainte des ouvriers le blé leur est enfin exactement livré à la fin du mois, ajoute : « nous » donnâmes deux coffrets et une tablette au porte-éventail », c'està-dire à un subalterne qui a présenté leur requête au gouverneur^'. Sous Ramsès IX, des prêtres ont volé, au temple d'Amon, de l'or, des offrandes et du blé; le scribe Soutimès en eut vent et menaça de faire un rapport au premier prophète : pour lui clore la bouche, on partagea avec lui\

Mais nous avons mieux que les plaintes ou les dénonciations de plaideurs malheureux, nous pouvons lire la confession d'un juge prévaricateur. Le pauvre homme met dans ses aveux sans contrition plus de naïveté que de cynisme. Il reproche à sa femme

1 Pap. moral de Leide n" 344, recto, p. viii, 1. 1 : xvni'î-xix'' d. (Chabas, Notice du Musée de Leyde, pi. 109, BibL Eg., X, 140).

- Ce brigand, comme l'appelle la plainte, a tué son père ou son neveu nomme Nofirhotpou : il méritait la mort, il l'évite en donnant cinq esclaves au gouverneur Phrâmliabi (U», p, i, 1. 24). 11 a pillé les sépultures des rois, entre autres celles de Séti-Ménéptah; on l'a vu et le scribe Kenhikhopechoui' a dressé procès-verbal; un de ses complices, Kunna, semble avoir été exécuté; mais Panéba s'en tire en donnant des objets au scribe Kenhikhopechoui'; et c'est celui-là même qui le sauva (1. 4-18). Il commet d'autres mélaits, viole des femmes, pille un monument royal, assiège et menace de mort Nofirhotpou, frère aîné du plaignant, maltraite neuf hommes pendant la nuit ; cette fois il fut pris; Nofirhotpou porta plainte au gouverneur Amonmès qui fit battre le coupable ; mais celui-ci paya d'audace et dénonça pour abus de pouvoir le gouverneur qui n'avait pas respecté toutes les formes légales, à un grand personnage, peut-être à un fils de Ramsès II, nommé Mosi, qui l'enleva au gouverneur (p. ii, 1. 1-18). Une autre fois encore à la suite de dégâts commis, il est arrêté ; il échappe encore à la justice en afilrmant par serment qu'il a exécuté les ordres du gouverneur Ran (v°, p. i, 1. 5-7).

3 Chabas, Mèl., III, p. 177-186 et 196-198.

■^ Pap. Turin, pi. 42 (Lieblein-Chabas ; Erma.n, ^g., p. 183).

5 Pap. judiciaire Harris I (Revillout, R. Eg., VIII. &(i;Actions, p. 140).

défunte ses bontés pour elle : à son tribunal, elle était toute puissante ; épices ou pots de vin lui revenaient ; car le malheureux mari rappelle qu'il a reçu à son audience seulement les gens connus et admis d'elle, qu'il lui a donné tout ce qu'on lui apportait de bon sans en rien distraire K Et après sa mort l'ingrate ne le laisse pas tranquille : pauvre homme !

A Paris, chez Dandm, il fallait « graisser le marteau ». Alceste seul refusait de solliciter ses juges; en Orient, aujourd'hui encore, pour activer une affaire, il faut laisser tomber un baqchich dans le pot à tabac du personnage qui s'en occupe. Ainsi jadis : la manière seule diffère. Un Egyptien, parti en Phénicie pour acquérir des bois précieux est volé à Diro ; le prince ouvre une enquête, le traite bien ; puis l'évincé ; enfin il le contraint d'envoyer en Egypte quérir de nouveaux présents afin de le laisser pai-tir avec ses bois-. L'aventure se passait hors d'Egypte. Mais dans l'Egypte même, il était bon, autrefois déjà, d'avoir ou de se créer des intelligences dans la place; le plus sûr était de s'abstenir si la nécessité ne vous pressait point.

D'autres fois, sans que la vénalité s'en mêlât, l'incapacité, la paresse, l'inertie entravaient la marche régulière de la justice. Les bureaucrates d'alors n'aimaient pas les surcroîts de besogne ; déjà ils affectionnaient la devise : « pas d'affaires ! ou le moins » possible ! » Qu'un brave paysan se présentât dont on n'eût rien à craindre, rien à espérer : on ne s'empressait que pour réconduire. Telle est l'aventure contée par quatre papyrus de Berlin et de Londres ^ Un paysan de l'Oasis du Sel en voyage s'est vu voler son âne et ses marchandises par Thotnakhli, le fils d'Asari, qui de plus l'a roué de coups. Il vient supplier le grand intendant

1 Plainte au khou de dame Onkhari : Pap. hiérat. 371 de Leyde, A7A'« d. (Leemans, il/oA(., Mus(''c de Leyde, II, pi. 183-184; Chabas; ibid., préface, p. 19: Maspero, Journ. Asiat., mai-juin 1880 = Et. Eg., I, 145-159).

' Le voyage d'Ounam on : Pap. d'El-Kargéh (Golénischeff, li. Tv., XXI, 74-104; Mas- PEHO, Contes, 3» éd., 18G-201).

:i Pap. Berlin 2 et 4, Pap. Butler u° 527 et Pap. Amhcrst (L. D., VI, 108-110 et 113; GuiFFiTH, Pr. S.B.A.,\mi-'i% XIV, pi. 1-4; p. 459-472; Newberry, .4;HAm9/;ja/)^?7, 1901, I, pi. 1; p. 9-10. — Chadas, Pap. de Berlin, 1863, p. 5-6; Mél., II, 266-272; Goodwin, Frazers Magazine, 1865, p. 188; Mél., de Chahas, II, 249-266; Maspeho, Contes, 2« éd., p. 33-50, 3« éd., 44-54; Erman, yÊ"*/. Grammatik, 1'° éd., p. 28'-37'; jEg. Chrestomathie, 11-19 et 6'-10'; Pétrie, Eg. Taies, I, 61-80).

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