‹ Le régime pharaonique dans ses rapports avec l'évolution de la morale en Égypte (volume 3)Chapitre 126 sur 182 · ERREURS ET LENTEURS DE LA JUSTICE · texte numérisé non relu

ERREURS ET LENTEURS DE LA JUSTICE

Mii'ouitensi de qui dépend Thotnakhti ; mais le seigneur sort en cet instant, et le paysan conte ses griefs au scribe de l'intendant. Les notables, assesseurs de Mirouitensi, transfigurent l'affaire dans leur rapporta Du bandit il n'est plus question; et il ne s'agit plus que dune querelle vulgaire entre marchand et client. Sans doute Thotnakhti a dit son mot aux scribes ; il est du pays et son adversaire est étranger ; on le connaît pour violent; peut-être a-t-il fait quelque cadeau, promesse ou menace ; en tout cas il a invoqué la même excuse que Panéba : « il a agi par ordre » ; et le voilà devenu innocent. Le paysan ne s'en tirera qu'après de nombreuses démarches et de longs discours devant Mirouitensi et le roi luimême.

Même des gens aisés ou haut placés se plaindront d'injustices. Le propliète Phràmhabi du temple de Sit, chargé en outre du temple de Neftis et de l'inspection de tous les temples sur le même territoire, puis des terres de Sa Majesté, d'un navire et d'une perception d'argent, se voit accusé de concussion. 11 donne des instructions à l'intendant Séti pour le défendre devant le gouverneur; cependant il craint la calomnie et les erreurs de l'opinion publique ; le sentiment de son innocence ne le rassure pas du tout : (( Je suis accablé à l'extrême ; ce qu'on fait contre moi finit par » m'accabler. Mais, vois ce que sont les hommes d'aujourd'hui ! » Ce n'est pas d'hier que l'on maugrée contre son temps. Mais, au fait, nous ignorons si Phràmhabi était innocent'! Fort de son bon droit, on devra pourtant lutter contre la mauvaise volonté des administrateurs, qui allégueront leur incompétence ou l'oubli de quelque formahté et renverront les plaignants de Caïphe à Pilate et de bureaux en bureaux. Autre histoire : le prophète d'Hermopolis Ramessou avait un esclave en fuite; mais, obligé de s'éloigner,il charge son fils Bok-ni-Amon de remettre la main dessus. Bok-ni-Amon fait le nécessaire : il s'adresse au préposé de l'enregistrement qui lui donne le nom étranger de l'esclave connu sous le sobriquet de « Le Syrien » et il met en branle la police de re-

1 Maspeuo, Contes, 2« éd., p. 44-45; 3« éd., p. 51.

2 Grand pap. Bologne 1094, p. vi, leUre 9 (Chabas, MéL, IV, 151).

cherches, ou privée ou officielle, habituée à ces poursuites ; Tesclave est retrouvé dans l'équipage d'un bateau. Mais Bok-ni-Amon n'a pas fini et ne rentre pas de suite en possession de l'esclave, ainsi qu'il l'explique à son père dans une lettre, aujourd'hui conservée au musée de Bologne. Il alla réclamer son bien au supérieur des lieutenants des troupes Khàemap de la brigade royale. Il s'était mal adressé ; Khàemap fit la sourde oreille et lui dit : « Pas de » discours ! parle au gouverneur Mérisokhmit pour le prendre et le » faire ramener. » Il alla donc chez le gouverneur Mérisokhmit; mais celui-ci à son tour fit la sourde oreille, ainsi que ses scribes, en disant : « Nous n'avons rien à y voir ! » Il ne lui restait donc plus que d'attendre les Grandes Assises de la ville* et d'assigner le nouveau possesseur de l'esclave dérobé : c'est le parti qu'il se proposait de prendre. Réussit-il mieux; gagna-t-il son procès? Nous ne savons'.

Ce que nous savons, c'est que môme aux Grandes Assises la balance de la justice ne conservait pas toujours un équilibre parfait, comme devant Osiris. Cela ressort des procédures relatées au papyrus Abboll. La rivalité jalouse de deux fonctionnaires et l'esprit de corps des ouvriers de la nécropole firent avorter une instruction criminelle ^ que le vizir lui-même désirait étouffer.

* Ta Qonbit dd ni nouït (Ci'. Chabas, Mél., III, 133 ; Spiegelbebg, Studien, p. 13-63. — Sur le nom, lu d'abord Taït, cf. Griffith, Proe. S.B.A., XIII, 1890, p. 140; Spiegelbebg, l. c. • Maspebo, h. 0. I, 336).

2 Pap. de Bologne 1086, 1. 9-23 (Chabas, Mél.. III, 232).

3 Le Commandant, seigneur de la ville (hd, pa our ni nouït) et le Commandant de l'occident, supérieur des gendarmes, grand seigneur de l'auguste nécropole (hd n Ament, mour Madjaïou, our dd n Kher chops) avaient fait chacun un rapport au Poliarquc-Gouverneur ou vizir (mour nouït, cnt) Khàmoïs, pour dénoncer les dépi'édations commises dans la nécropole et surtout le pillage des tombes royales. Une commission composée du Poliarque, d'un contrôleur royal, du majordome de la demeure de la divine adoratrice d'Amori et d'un lieutenant royal, qui s'étaient adjoints encore d'autres personnages, expei'ts, scribes, policiers, etc., descendit sur les lieux et inspecta un certain nombre de tombes. Sur 10 monuments royaux, 9 étaient intacts, un violé; mais pour 2 autres, il y avait eu tentative. Sur 4 tombes de prêtresses, 2 étaient intactes ; quant aux tombeaux et chapelles de particuliers toutes avaient été violées (Pap. Abbott, p. ii-iv, Chabas, Mél., III, 1). 60-66). L"cn<iuête parait donc pai'iaitement justifiée. Mais ici intervient le commandant supérieur des Madjaiou. .laloux sans doute de l'initiative de son collègue de la ville et patronnant les gens de la nécropole plus ou moins solidairement responsables des méfaits dénoncés, il va s'applifjuer à faire avorter l'enquête tout en étalant son zèle. Il rédige donc un rapport sur la visit(! faite, donne par écrit les noms de prétendus coupables et les fait arrêter (l'ap. p. iv, 1. Fi-lO : Chabas, p. 74-7S). Puis dès le lendemain, 19 athyr, il égare la justice, il mène la commission dans une autre partie de la nécro-

l'espoir des faibles 289

Les justiciables d'Egypte ne se défiaient donc pas sans quelque raison des tribunaux et des juges subalternes. Leurs prières s'élevaient aussi légitimes que sincères vers Amon-Râ, le dieu invisible, mais aussi vers le pharaon, image visible du maître de la loi.

C'est dans un éloge du roi Ménéptah, recopié ensuite pour Séti II, qu'un scribe intercale ce fragment d'hymne à Amon-Râ :

pôle, on visite les tombes des reines et des princes qui sont l'cconnues sans dommage, on confronte les détenus, leur innocence éclate; on les relâche, et la population de la nécropole se répand dans la ville (Pap. Abbott, p. iv, 1. 11-18 ; v, 1-11 : p. 77-81). Le préfet de la ville est de mauvaise humeur, quoique le même jour, une 2° instruction ait convaincu de leurs crimes 8 individus arrêtés comme auteurs du pillage de la tombe royale violée (Pap. Amhurst, p. ii et m : Ghabas, Mél., IV, p. 8-19) et que la Commission les ait déférés au roi. Le préfet s'agace d'autant plus que les gens de la nécropole affectent de parler devant sa porte avec l'air de le narguer ; il s'emporte contre eux, il les menace, il jure, il cite les témoins dont il a recueilli les dépositions, et il en appelle au roi (Pap. Abbott, p. v, 1. 12-18: Ghabas, p. 95-96). Le commandant de l'occident tient sa vengeance : il rédige avec délices un long rapport sur les paroles imprudentes de son collègue ; il insinue que suspecter la police de la nécropole c'est offenser le roi gardien de ses ancêtres ; il incrimine les témoins invoqués par le préfet de la ville, 2 scribes de la nécropole qui auraient dû s'adresser à lui-même (on voit bien ici sa rancune et les raisons de sa conduite) ; il réclame enfin une enquête sur les paroles de son collègue. En déplaçant l'affaire il espère bien l'étouffer [ibid., p. v, 1. 19, à vi, 1. 24: p. 103-106). En effet le lendemain 21 athyr, ont lieu les grandes assises de la ville; le vizir fait comparaître les ouvriers qui ont été reconnus innocents et expose lui-même l'affaire, il raconte que la commission a trouvé intacts les tombeaux que le préfet de la ville accusait ces ouvriers d'avoir violés. Par complaisance sans doute pour le commandant de l'occident, il omet de parler des tombeaux visités le premier jour, et de l'enquête qui avait abouti à l'arrestation et à la confusion des violateurs du tombeau de Sobekemsaouf ; et en efl'et le commandant de la ville avait commis une grosse faute : il avait signalé comme violé le tombeau d'Amonhotpou, alors que ce fut celui de Sobekemsaouf que l'on trouva vide, et il s'étail trompé sur la culpabilité de 3 individus jugés 2 ans plus tôt pour une affaire semblable et qui celte fois s'étaient dénoncés eux-mêmes. On ne fit pas comparaître les deux scribes dont les témoignages avaient engagé l'alfaire ; les prévenus lurent renvoyés indemnes, et ce fut le magistrat vigilant qui fut blâmé et déclaré coupable (ibid., p. vn :p. 131-132). Le vizir semble avoir eu peur en poussant l'affaire, d'aboutir à un énorme scandale, celui de toute une administration coupable. — Qu'advint-il des voleurs avérés? Le papyrus Amhurst ne ledit pas. En tout cas le brigandage continua: après les tombeaux, les temples, le Ramesséum et Médinet-Habou, avaient été exploités. Mais le préfet ne désarma pas. Trois ans plus tard, l'an xix de Ramsès IX, ou lui ou son successeur se montra plus habile ou plus heureux ; car le verso du papyrus Abbott porte une longue liste de « voleurs de la nécropole » déférés au pharaon par le préfet Ghoouh. On y devine l'intérêt des gens de la nécropole à détourner les soupçons ; il ne s'agit plus cotte fois de quelques comparses, ouvriers ou laboureurs ; la bande était très nombreuse et s'était assuré la connivence ou la complicité de gardiens, de portiers, de scribes, même de prêtres de Thèbes et d'Hermonthis, et aussi de marchands étrangers au pays (p. 144-147). Échappèrent-ils encore au châtiment ? Il est à croire que non. De nouveaux pillages provoquèrent de nouveaux procès : de nouveaux vizirs moins timorés reprenaient l'affaire. Dès lors, pendant de longues années, sous Ramsès IX (ans 19 à 28) et Ramsès X, procédures, poursuites, arrestations, enquêtes, descentes de justice, interrogatoires, questions, dépositions, jugements se succédèrent indéfiniment (Pap.MayorAeta: Spiegelbekg, Translation; Pap. Vassali, Van de Burgh, Harris 1, 498, 499 : Revillout, Actions, p. 21, 71-161). — Enfin le premier roi de la xxi" dynastie transporta les momies des rois dans les cachettes de Déïr-el-Bahari, où elles reposèrent jusqu'à nos jours : tel fut l'aveu indirect d'impuissance auquel finalement se résignèrent police, magistrature et royauté dans cette lutte contre le brigandage sacrilège (Gf. Maspero, H. Or., II, 562 et 770).

« 0 Amon-Râl le premier fait roi, — le dieu de la première fois,

» le vizir des faibles, — qui ne reçoit pas les présents des malfaiteurs,

» — Qui ne dit pas : « Qu'on amène les témoins décisifs! »

» (qui ne pnrle pas à qui fait incliner la justice, — qui ne considère pas les pro-

» messes pour décider).

» 0 Amon-Râ! qui (tient) la terre (en équilibre) sur son doigt, — dont les paroles ré-

» jouissent, » qui juge les malfaiteurs à l'Orient — et les justes de voix en Occident I * »

Le roi des dieux et des hommes, chef de toutes les dynasties d'après le dogme thébain, donne l'exemple à son lointain successeur ; le dieu prototype enseigne l'équité parfaite à son fils en qui il s'incarne.

Cependant le roi ne rend pas la justice lui seul, ni le plus souvent par lui-môme. Si haut que Ton remonte par les textes, on voit ou Ton devine le roi entouré de ses conseillers et barons pour juger, comme un suzerain féodal.

Dans le récit de la destruction des hommes par les dieux, gravé dans le tombeau de Séti I"", Rà, « roi des hommes et des dieux » tout ensemble », ne sévit pas sans conseil ^

Au temps des pyramides, les dieux dans l'autre monde, et les rois sur la terre, jugent toujours ainsi entourés d'une cour judi-

1 Pap. Anastasi II, pi. vi, 1. 4 et sq. (Masperg, Genre Epist., p. 80-81) et Pap. de Bologne 1094, p. n, lettre 4 (Chabas., Mél., p. 145 et 158). — Les 4 premiers vers forment manifestement 2 strophes. Au milieu il reste des bribes d'une autre strophe : j'ai cité la traduction de Chabas pour en ligurer plutôt l'allure que le contenu. Chabas traduit tout dill'éremment les deux derniers vers : « il désigne le coupable, et celui-là est pour la » demeure du feu ; le juste, et celui-là est pour la droite. » Il y voit une formule anticipée du Jugement dernier selon l'Évangile. Mais Anastasi porte maklirôoti au lieu do maou; Ament ne signifie pas forcément la droite et khd est l'illumination non la combustion. M. Maspero ne s'est pas assez dégagé de l'influence de la l" traduction ; en traduisant : « qui condamne les malfaiteurs au bûcher, lui dont la parole est puissante dans l'Occi- » dent». Quelque séduisant que paraisse le rapprochement imaginé par Chabas, il faut, ce semble, l'abandonner définitivement.

2 L'absence absolue d'Amon dans ce texte permet d'en attribuer les idées à un âge antérieur et à l'école héliopolitaine.

•^ Irrité par l'audace des hommes, il convoque tous les grands dieux, Shou, Talnouït, Gab (Sib), Nouït, et les pères et mères qui étaient avec lui quand il était dans le sein de Noun, et Noun lui-même. Quand ils sont rassemblés dans le grand palais (ou temple) et lui ont témoigné leur vénération, il les consulte : « Toi, l'ainé des dieux, de qui je suis « né, dit-il à Noun, et vous dieux antiques 1 voici les hommes qui sont nés de moi-même, » ils prononcent des paroles contre moi ; dites-moi ce que vous feriez à ce propos. Voici, » j'ai attendu, et je ne lésai point tués avant d'avoir entendu vos paroles. » Avec beaucoup de déférence, les dieux expriment l'avis que les hommes doivent tous périr, et Sokhmit-Ilâthor est désignée pour les massacrer (1. 1-15 : Naville, Trans. S.B.A., IV, 1875, p. 4-7).

Page 1