LE NOM ROYAL
des dieux sur terre. Aussitôt après les cérémonies de l'intronisation, pendant que les oiseaux symboliques messagers du couronnement s'envolent vers les quatre points cardinaux ^ chaque roi envoie à tous les fonctionnaires l'annonce de son avènement et le protocole à reproduire en diverses occurrences ; il en spécifie notamment l'emploi dans les sacrifices et dans les serments, suivant la rédaction officielle : tel est l'objet d'une circulaire de Thotmès I" parvenue jusqu'à nous^.
Divin, le nom du roi exige un culte comme ses doubles et ses esprits. Quand Thotmès P"^ célèbre la grandeur de son nom, il l'assimile à celle des plus grands dieux ^ Quand Hàtchopsou se flatte que, grâce à deux obélisques érigés à son père Amon en l'an V, « son nom dure et persiste dans ce temple à toujours et à » jamais » ^, elle ne conçoit pas l'ambition vulgaire d'un artiste qui aspire à l'admiration de la postérité, ou l'espoir de survie d'un simple mortel qui a gravé son nom sur ses stèles funéraires : elle est sûre que son nom et sa personne participeront au culte rendu en ce lieu même à la divinité d'Amon. Quand Séti l^^ construit un temple à l'entrée des routes du désert, il veut qu'on y adore les dieux, mais il compte bien qu'il partagera ces adorations et que « les peuples rendront les honneurs divins à son nom dans » la suite des années » ^ Le poème de Pentaour montre Egyptiens
« Médinet-Habou (L. /)., III, 212 b; Daressy, M.-II., p. 126); Edfou (Brugsch, Fest- Kaleiider, p. 13 et pi. 7; Rochemonteix, Edfou, II, p. 14-15); Dendérah (L. D., IV, 57 a). — Cf. MoRET, Rituel, p. 28, et Royauté, p. 104-106.
2 «. [Ordre du] roi, pour te faire savoir l'avènement de Ma Majesté, v. s. f., en roi de » la H^" et de la B"« Egypte sur le trône d'Horus-vivant, sans égal, éternellement. Fais )) mon protocole ainsi : « Horus, taureau fort, aimé de la Loi, le réunisseur des deux cou- ■>■> ronnes, apparu dans Néserit, grand de vaillance, Horus d'or, bon dans les années, n vivifiant les cœurs, le roi de H^e et 5««« Egypte Aà-khoper-ka-Rà , fils du Soleil » Thotmès, vioificateur éternel pour toujours. » Fais offrir la table sacrée aux dieux » d'Eléphantine dans la province du sud en exécutant les cbants pour la personne » v. s. f., du roi de H'" et B"' Egypte Aâkhoperka-Râ, vivificateur. Fais prêter un serment » inviolable par le nom de Ma Majesté, fils de la royale mère Sénisonbi salvatrice. Ceci » est écrit pour te le faire assavoir (et) pour la prospérité et la santé du Palais Royal. >) Lan 1, 3^ mois de Pirt (Phamenôth), le 21, le jour de la fête de mes avènements. » (Stèle de Ouady-Halfa, Musée du Caire : Erman, ^. Z., 1891, XXIX, 118; Sethe, Urkunden, IV, 79).
3 Supra, p. 338, n. 5.
* Obélisques de Karnak, face nord, 1. 6-8 (Prisse, M. Eg., pi. 18; L. D., III, 24; Sethe, Urk., IV, 362 ; Maspero, H. 0.. II, p. 244).
» « Les peuples je les ferai vivre : ils rendront les honneurs divins à 'mon nom,
» dans la suite des années; ils viendront elles générations futures viendront aussi se
et étrangers soumis pareillement à ce culte : « Mes soldats » vinrent glorifier mes noms », dit Ramsès II; plus loin, « le » prince de Khéta envoya pour supplier les grands noms de » Sa Majesté », et le messager, qui apporte cet « écrit adressé » aux grands noms du roi », implore celui-ci et Tassure que son maître l'adore ^ A Médinet-Habou, les chefs vaincus confessent que « le grand nom de Ramsès III vainc les barbares » ^ et « les Hirouchaou s'inclinent devant lui » ^ ; toutes les ressources de la prose et de la poésie célèbrent la perpétuité de ce nom associé en tout lieu à la grandeur d'Amon et du disque solaire ^.
En fait, sur les monuments et les parois des temples, les noms royaux s'étalent en place noble, signalés au respect par des cadres spéciaux nommés par les modernes « bannière » et « cartouche », en réalité emblèmes du temple des doubles et du circuit solaire. La composition et le développement du protocole ^ y proclament la divinité du roi. En l'absence du roi en personne, à défaut de statue qui le représente, prononcer son nom, c'est l'évoquer : toutes les cérémonies seront dès lors valables, l'hommage du culte parviendra jusqu'à lui.
Les noms et prénoms des rois servent à former des noms de particuliers. On met sous la protection du roi, l'enfant qui naît sous son règne en l'appelant d'un des éléments du protocole
» louer de moi, à cause de ma générosité. » Séti I, inscr. de Radésiéh (Chabas, B. Eg., IX, 38-39; cf. p. 46-48 et 56-57).
1 Poème de Pentaour : Louqsor, 1. 62, 78, 80 (de Rougé, R. Tr., I, 6-7; supra, p. 388, n. 1).
2 Médinet-Habou, forteresse, tour sud (de Rougé, /. H., 128; Piehl, /. H., pi. 148; Daressy, p. 52).
3 Hymnes des parallèles, \<" pylône sud (Dumichen, //. /., H; Daressy, M.-H., 61).
* « Que sa demeure soit à Thébes, à Memphis ou à Héiiopolis, le nom du roi Ramsès III » y est également pour toujours. » Salle royale (Daressy, p. 148). — « Tu as donné que » mon nom y figure autant que le ciel aura le disque, chaque jour. » Trésor (Dumichen, 30; Daressy, 140); — « ...autant que le Soleil voyagera dans sa barque, qu'il parcourra le » ciel, ([ue la voûte céleste s'étendra sur les terres et les mei's, que le Soleil et la Lune » brilleront, que les montagnes seront fermes sur leurs bases. « Porte du 1^'' pylône (Daressy, 74); — «... autant que le Soleil brillera à l'est et se dirigera vers l'ouest du » ciel, que les étoiles scintilleront au ciel, que la Lune renouvellera les saisons. » Porte de l'hypostyle (Daressy, 135).
» Cf. Erman, ."Egypten, 90-'.M ; Brugrch, Mgyptologie, 202-203; Maspero, Les 4 noms, Et. Eg., II, 27i-288 et //. 0., I, 260-253; Moret, Royauté, p. 17-38).
NOMS THÉOPHORES, CIRCONLOCUTIONS 391
royal', ou en combinant ces éléments avec d'autres-, comme on fait pour les noms des dieux : eux aussi se mettent en tète. La grammaire et Torthographe sont, en effet, pleines de déférence; le nom du roi comme celui des dieux bouscule la construction de la phrase et échappe même à la règle de la prothèse du verbe.
Mais le sujet n'ose point pour l'ordinaire, prononcer ce nom. Souvent il le taira : un mot vague dans la phrase lui suffira pour faire entendre qu'il parle de celui qui remplit sa pensée ; s'il dit : « On vient, on commande ^ », nul ne s'y trompe ; c'est du roi qu'il parlait. D'autres fois il préfère employer des circonlocutions euphémiques ^ Il appellera le souverain par des titres qui le désignent directement : l'Horus, le Dieu bon, noutir, nofir, Sa Majesté, hon-ef^, le Seigneur de la double terre, neh-tooui^ ; le
1 Sous la xi" dynastie, on voit des quantités d'Antef; sous la xii", des Sénouserit et des Amonemhàït; sous la xni« des Montouhotpou et des Sobekhotpou ; la xvni» multipliera les Ahuîès, les Thotniès, les Ainonhotpou; la xix° les Ramsés et les Séti; la xvi« les Psamitik et les Ouâhibrî. De même on voit sous la xu» des Sehotpouabrî, etc...., ou encore sous Aménôthès III, un Moui-en-hikou (Louvre C 5'J : Pieiiret, Rec, II, 24). Un portier de l'Ast-mâït s'appelle Smen-tooui (Stèle Belmore, pi. xiv; R. Tr., II, 192).
2 A la v dyn., on trouvedes Snol'rou-nofîr(Mas/.,399; de Rougé, Six dy/i., iOi) comme des Ptah-nofir. Un Khoufou-ka-ariou est chef de la pyramide de Khoufou (L. D., II, 17; DE Rougé, 50). Le nom de cette pyramide entre dans celui de Khout-hotpou (de Rougé, 99), formé comme Ptah-hotpou. Un Khâfrâ-ânkh sera prêtre de Khâlrâ (L. D., II, 8). Sous la vi« dyn., on trouvera, en l'honneur de Pépi, des Pépina et des Nakhtpépi (de Rougé, 129; Mariette, Abydos, p. 89), des Pépi-mert ou Pépi-n-ânkh (L. D., II, 117), ou des Tétaânkh (L. D., II, 117), Ouoas-ânkh (115), comme Khnoum-ânkh (117). Avec le prénom de Pépi on formera Ankh-Mérirâ, écrit Râmériânkh (L. D., II, 117). Après la xi° d., on voit Amonisonbi (Louvre G 12). A la xii» dyn., on composera son nom avec le prénom de Sénouserit III : Khâkaou-Râ (Louvre G 5); ou avec les noms royaux Antefaker (Louvre G 21), Sénouserit-ânkh (Louvre, G 25), Amonemhâït-senb (Louvre G 37), SehotpouabRâ-senb (L. G. 40), SeholpouabRà-ânkhnozem (Louvre A 47). Sous la xvni», le prénom de Thotmès III donnera Râmenkhoper-senb {M. M. C, V, 37, 199), ou par abrégé Menkhoper [ib., 329). Sous la xxs un prêtre s'appelle Nakhtou-Ramsès (Dûmichen, /. H., II, 42). A la xxvp, le père nourricier de Psamitik II formera du prénom du roi son surnom Rânofirabnofîr (Stat. d'Arhorââ : Mariette. M. D., 29 a). Au même temps on trouve un Psamitik-khou (Statue d'Orléans, n" 350: A. Baillet, Collection Desnoyers, p. 33). Sous les Ptolémées, un Menkarâ-mhabi rappellera Mycérinos (Stat. de Louqsor : R. Tr., XV, 162).
3 Sur cet emploi restreint au Nouvel Empire, cf. Maspero (Rev. d. Cours litt., VII, p. 783, n. 2). (f On » peut désigner également un dieu, Rà par exemple (Conte de Satni : Maspero, Contes, p. 23, n. 2, et p. 185, n. 1).
♦ Gf. Erman, .Ecjypten, p. 92; Maspero, H. 0., I, 263, 264.
s S. M. ou Sa Sainteté {Ghampollion et E. de Rougé, Chrest. Eg., II, | 189, p. 60), Son Autorité (Grébaut, Hymne à Amon-Rd). La lecture hon n'est pas prouvée et repose sur une restitution douteuse de Lepsids {D., II, 8). Cependant le syllabaire de Tanis donne à ce signe pour explication sa nhit houn, le dernier mot figuré par la triple tige (Griffith, Two pap. from Tanis, 1889, col. xx, 2; Revillout, Journ. Asiat., 1909, 458).
« Gf. supra, p. 385, n. 2.
Maître du glaive \ l'Habitant du palais -, THorus maître du palais ^ etc. Ou bien il se servira de termes qui ne se rapportent au roi que par synecdoque ; la Grande Maison ou la Double Maison, Pharaon, pir aâ^piraoui ^ ; la Double porte, Protée,/)-ro?/^2^. Ou bien il employera des qualificatifs, qui entrent dans les noms de certains rois, mais qui peuvent aussi désigner n'importe quel roi, tels « l'Ami d'Amon, l'Ami de Râ*^ », le « Taureau puis- » sant^ », ou le « Brillant à Thèbes - », ou le « Vie-Santé-Force ^ ». Ou bien encore il aura recours à des périphrases poétiques et mystérieuses : « l'Abri » ou « la Splendeur du figuier, khou- » baak » ^^. Ainsi en use-t-on envers les dieux : pour désigner Osiris, on parle du « Dieu bon » ou de « l'Immobile de cœur » ; Ptah, c'est le « Beau de visage, nofir-ho », etc. L'imagination égyptienne se montrait très fertile pour créer ces noms imagés. Attester le nom du roi et jurer par sa vie, c'est chose grave**. On ne doit ni maudire *- ni prendre en vain ce nom pas plus que
1 Neb khopech : ainsi Harinhabi est le « compagnon du — » {M. 31. C, V, 416).
^ Am àhâ : Cf. Rekhmarâ [M. M: C, V, 27 et pi. 3). — L'expression « le lion du palais » résulte d'une mauvaise lecture, où il y a, avec la chèvre sans tête : « à l'intérieur du » palais » (Stèle de Karos, 1. 8; Daressy, R. Tr. X, i45).
3 Ho)' neb dha : Stèle du chef de magasin Sehotep-ab-Râ-ânkh, Leide, V, 1 (Breasted, ^.Z., XXX1X,85).
* De Rougé rapprocha le mot « pharaon » du copte TT-Q'Ï'PO roU ^t des hiéroglyphiques our grand, otirrit, OTOAC couronne (Inscr. d'Ahmès, 1851, p. 95, ; puis il proposa l'étymologie aujourd'hui adoptée {Bull. Alhen. Franc, 1856, p. 66-68). Chabas y compara le mot Phrâ {Met., II, 117, 1864); Lepage-Renouf, une racine hébraïque (Tr. S. B. A., XV, 1892, p. 421-422).
5 Cf. Chabas, Voyage, p. 305.
fi Paââakou vivant sous Thotmès IV, se dit « flabellifère du Mériamon » (Stèle du Louvre C 53 : de Rougé, Cat., p. 100; Pierret, Bec, II, 14). — Ajuonemapt envoie son panégyrique de Ménéptah I, « afin qu'on sache au palais du Méri-Rà, v. s. f. m. (Pap. Anastasi IL v, 6, et Anastasi IV, v, 6 : Maspero, G. Ep., p. 81).
7 Ka nakht. Ainsi à Béit-Oually, le fils aîné de Ramsès II, Khâmoïs, désigné comme « la semence divine issue du taureau puissant » (Rosellini, Mon. R., pi. 74; Birch- Chabas, PaU.re, B.Efj., IX, 235). — Au pap. Ilood,, l. 13-14, sont nommés les « Secré- » taires de l'Horus taureau puissant » (Maspero, Et. Ég.,, II, 7 et 25).
8 Khd-m-Ouas. Amounizéh, ministre de Thotmès III, se dit « celui qui occupe le cœur » de Khâmoïs » [M. M. C, V, 355). BodiJ, roi de Diro, appelle les envoyés de Smendés « les messagers de Khâmoïs » [Voyage d'Onou-Amon, H, 1. 51-53; R. Tr., XXI, 93).
^ Ankh, ouza, sonbi, dont les initiales suivent si souvent un cartouche (supra, p. 231, n. 1 et p. 335, n. 2).
•0 St. Louvre C 11, I. 10 (de Horrack, ap. Chabas, Mél., IV, p. 214). — Osiris est appelé Khri-baq-ouf <i sous son moringa », et il est dit à Mirinri I»"" (Pyr., 1. 753) : « Monte vers » le ciel, ft moringa flexible. »
" Cf. supra, p. 388, n. 4 et p. 389, n. 2.
12 Livre des Morts, ch. cxxv, 29 et 30 b (Naville, II, p. 306).