‹ Le régime pharaonique dans ses rapports avec l'évolution de la morale en Égypte (volume 3)Chapitre 172 sur 182 · CRAINÏK DU ROI : EFFETS SOCIAUX · texte numérisé non relu

CRAINÏK DU ROI : EFFETS SOCIAUX

lions et des réflexions qui n'ont point leur place ici. Que lui doit, par exemple, l'évolution de l'idolâtrie dans l'ancien monde ? Estil exact que la Clialdée ait attendu le contact de l'Egypte pour diviniser ses rois?* L'empire romain, en adorant ses empereurs, ne les a-t-il pas rapprochés bien plus des pharaons que des hôtes du Capitole ? Le culte égyptien est-il de tout point comparable au culte chinois du Fils du Ciel et de la famille impériale -. Sans sortir de l'Egypte, retenons que le culte du roi emprunte tous les rites du culte osirien des morts et des dieux ^ Il s'ensuit que toute la crainte inspirée par le roi, tous les espoirs fondés sur lui, profitent à la religion des dieux et des morts. C'est un rappel vivant, qui la renouvelle de génération en génération et la fait pénétrer plus profondément dans les esprits qui seraient tentés de s'y soustraire. Inversement tout le respect qu'inspirent les dieux et les morts accroît la vénération du roi, en vertu de la communauté du culte. Au point de vue social, la crainte du roi, manifestée par le culte, est pour le sujet le commencement de la sagesse. L'humilité, la conscience de sa petitesse et de sa faiblesse sont chez lui les premières des vertus. Elles le prédisposent à bien remplir tous ses devoirs. Que deviendrait-il s'il déplaisait au souverain? Ne s'exposerait-il pas à tous les malheurs en résistant à celui qui peut tout? La peur du châtiment le maintiendrait dans le bon chemin, môme sans l'espoir des récompenses. « Le respect de mon dieu était » dans mon cœur ; la crainte de mon seigneur était dans mon » âme », déclare Anna, expliquant par là toute sa vie dont il est justement fier, tous ses services dont il fait étalage dans son épitaphe *. La volonté du maître est pour lui le pôle magnétique de la morale. Rien de plus dangereux, sans doute et de plus faux que ce principe, si la servilité et le calcul détournent d'un bien

1 Thureau-Dangin {R. Tr., XIX, 185-187) attribue au contact de l'Egypte, par suite des incursions de Sargani et de Naramsin en Syrie, le déterminatif divin que prennent ces rois, le titre de « dieu d'Agadé » porté par Naramsin, l'existence de temples de Gimilsin et de statues de ce roi dans les temples de Ningirsou et de Baou, quatre ans avant sa mort.

2 Cf. Amélineau, Sépultures, p. 146-150.

3 Cf. supra, p. 377-378.

* Stèle d'Anna, .\viii« d. (R. Tr., XIV, 73; Sethe, Urk., IV, 62).

idéal entrevu ! Utile principe au contraire, si la volonté du maître est droite et bonne ; or comment en douter quant elle se confond avec celle des dieux ? La crainte révèle à la conscience un but d'action distinct du plaisir individuel. On la trouve au début de l'éducation morale, comme au début de la formation sociale. Redouter le pharaon préserve l'individu de mésaventures personnelles, et en même temps le tient dans l'État à sa vraie place, l'empêche de troubler Tordre public et le force à contribuer au bien général. Ainsi s'acquite de ses charges Ahanakhti, gouverneur du harem, etc. ; heureux cumulard, il se qualifie « un paquet » de fonctions, qui ne s'en orgueillissait point, mais marchait dans » la crainte respectueuse de son maître ^ ».

A la crainte qu'inspire le roi, on mesure la valeur de son gouvernement. Répandue sur ses ennemis, la peur du roi préserve l'Egypte des invasions. Répandue parmi ses sujets, elle garantit le pays de l'anarchie, de la guerre civile, des désordres intérieurs, d'une mauvaise administration paresseuse et concussionnaire ; elle produit les bons effets de la centralisation ; le fonctionnaire marche droit, les provirices unissent leurs ressources et leurs efforts ; les crimes sont châtiés ou prévenus; et le peuple vit tranquille. Telle est la vertu sociale que semble lui reconnaître Sinouhit -.

1 Tomb. d'Ahanakhti, x-xii« d. {/?. Tr., XIII, 188).

- Quand il dit à Sénouserit : « Je n'avais pas porté l'échiné haute car l'individu craint, » quand le pays connaît son maître, et Râ avait donné que ta crainte lut dès lors sur la » terre d'Egypte, que la terreur lût sur la terre étrangère. » (Sinouhit : Coules, p. 1:21).

CHAPITKE X

^ i. L'amoub du roi. — § 2. Les louanges du roi. — § 3. Les services au roi.

La crainte et le respect conduisent à d'autres sentiments. Les dévots des dieux ne s'y bornent pas ; le roi ne s'en contenterait pas davantage. Il ne se résignerait pas à la haine étayant malgré elle son pouvoir ; oderint cluin metucmt.

La royauté égyptienne ne se concevrait pas ainsi, en une telle opposition avec lautorité bien aimée des dieux. Au respect et à la crainte, il faut un complément où ils se fondent et disparaissent, l'amour. Le pharaon est « le Dieu grand » ^ que Ion craint ; mais il est aussi est surtout « le Dieu bon » ; et l'on ne craint pas le Dieu bon : on l'aime. Du moins est-ce ainsi que le conçoivent la religion et le loyalisme politique, surtout aux belles époques de la monarchie thébaine.

1 1". — L'amour du roi.

Or les pharaons n'ont rien à envier aux dieux de l'Egypte, Une inscription officielle et sacrée n'hésite pas à comparer Tamour des sujets pour le roi à l'amour qu'Isis porte à son fils Horus ^ ; si la

' Cl", supi'a, chap. i, p. 9, n. 2. On peut ajouter aux exemples donnés celui d"un cartouche de Ménéptah I", « le dieu grand », sur la boucle de la ceinture d'une statue de Séti II encore prince (Achraounéin, Mohammed Chaban, Ann. Serv., 1907, 212).

- « Je donne que ton amour soit (au cœur) de tous (les hommes) comme l'amour de » mon fils est dans mon cœur », dit Isis au roi (Edfou, M. M. C, X, 101 : couloir Co. 5 d., V, 6 ; Chassinat, R. Tr., XVI I, 51).

nature n'en est pas la même, il l'égalerait du moins par l'intensité. Aussi bien les rois se flattent de Tamour de leurs sujets et ceuxci protestent vivement de leur amour pour le roi.

A toute heure du jour et de la nuit, le soleil recueille sur son passage des témoignages d'amour. Il a des ennemis : mais il les dissipe et détruit leurs ligues, et confond ses obscurs blasphémateurs. La nature entière le salue et l'acclame et se réjouit en lui : tous les êtres s'unissent en un concert de louanges et d'amour ; les génies célestes et infernaux lui font cortège ; les plantes, les animaux et les hommes, qui tous vivent par lui, lui expriment à leur manière leur reconnaissance. Les Hymnes au Soleil expriment à Tenvi ces sentiments. Au Livre des Morts, ce sont les adorations à Rà-Harmakhis quand il se lève \ et les acclamations joyeuses quand il pénètre dans la montagne d'Occident ^ Le grand hymne de Berlin traduit au nom de l'univers un enthousiasme plus pur d'arrières pensées personnelles ^ L'hymne du papyrus de Boulaq s'épanche en actions de grâces : le dieu a créé hommes et herbages, poissons et reptiles ; il nourrit le rat dans son trou et l'oiseau sur la branche ; le inonde entier l'en bénit *.

Le fils du Soleil, image de son père, recueille le même enthousiasme au cours de sa vie :

« Tu es le Soleil; le bon prince », disent à Ramsès III les chefs de toutes les nations.

* « Salut à toi!... tous les dieux sont en joie lorsqu'ils te voient Tous les visages

» sont en joie à ta vue Tu mets en lete la totalité des nomes, des villes et des

» temples. » [L. d. M., XY, 4, 8, 19).

2 « Tous les dieux se réjouissent de le voir arriver heureusement : charmé est le cœur » des mânes. Les habitants du Douaou t'acclament, frappés de ta vue chaque jour. » {Jbid., 26-27, 45).

3 « Les nautonniers de ta barque, leur cœur est content; le soigneur du ciel est en » joie ; les chefs du ciel inférieur sont en allégresse, les dieux et les hommes poussent

» des exclamations et s'agenouillent devant le soleil sur son pavois Le ciel est en allé-

» gresso, la terre est en joie, les dieux et les hommes sont en fête, afin de rendre gloire » à Râ-Harmakhis ! — Un bruit de joie est dans le lieu grand;.... les dieux sont en

» exultation. — Au ciel inférieur les âmes sont dans le ravissement matin et soir

» Ceux qui goûtent les souOles de la vie poussent des exclamations vers toi. » (L. D., m, H5;Maspero, B. Eg., II, 454, 456; H. A., p. 281-282).

* « Sois béni pour tout cela!.... Tu es béni de toutes les créatures; tu as des adora-

» leurs en toutes régions Les dieux s'inclinent devant ta Sainteté, les âmes exaltent

» qui les a créées; elles se réjouissent de se présenter devant leur générateur Nous

» te bénissons parce que tu demeures parmi nous. » (Mariette, Pap. Boulaq., t. II, pi. XI, p. 6, 1. 3-7, et p. 7, 1. 3 à p. 8, 1. 1 ; Grébaut, Hymne, p. 16-20; Maspero, ^.^., p. 285).

JOIE POPULAIRE. RECO.NNAISSANCE 407

« Tu es le portrait de ton père, le maître des dieux; ton aspect pénètre d'amour comme » celui du Soleil. ' »

Lui aussi répand sur son passage la joie de l'entendre et la joie de vivre ; lui aussi on racclame et on le bénit.

Avant même sa naissance, on le dé.sirait, on l'aimait : car « il a été accordé aux prières des nations » ^. Sa naissance est le signal de réjouissances universelles. Quand Bitiou renaît de sa femme infidèle qu'il a rendue enceinte surnaturellement, « on se » réjouit dans la Terre-Entière ; on se mit à faire un jour de fête » on commença d'être en son nom » ^ Le Créateur, en mettant au monde et sur le trône le nouveau roi, lui assurait dès lors l'amour des peuples. Ramsès IV en remercie Osiris : « C'est toi qui pro- » duis pour moi l'amour dans les cœurs » *.

En l'honneur de l'avènement du roi, la joie s'épanche et devient lyrique. Les distributions octroyées, les grâces ou l'amnistie accordée inspirent des chants semblables à celui de Nakhtou-Amon, scribe de la nécropole, déjà cité ^.

Ces fêtes, à l'aurore d'une vie ou d"un règne, ne traduisent encore que les espérances des peuples. L'ivresse d'une belle journée pourrait se dissiper vite. C'est surtout par ses actes, ses paroles, son gouvernement, sa bienfaisance que le roi mérite et conquiert l'amour universel.

La reconnaissance suit les bienfaits dont le roi comble ses sujets. Il ne suffit pas même qu'il échappe à l'ingratitude de ses obligés et fasse dire à un prince : « Je suis reconnaissant, exempt » de jalousie contre mon maître qui m'a élevé quand j'étais » enfant®. » Il y a plus. Une bonne administration crée une atmosphère de bonheur, les cœurs s'y épanouissent ; l'affection naît et ne se cache pas. « Son amour est verdoyant dans tout » cœur'. » Tout bonheur venant du roi, toute reconnaissance

1 Médinet-Habou, pavillon, tour sud (Champollion, Not., I, "22; de Rougé, /. H., pi. 147; Daressy, M.-H., p. 52).

2 Ramsès III, an V : Médinet-Habou, 1. 29 (Chabas, p. 229).

3 Les deux frères [Contes, p. 30).

i Stèle d'Abydos, aji IV, 1. 17 [Rev. Arch., p. 282). s Supra, ch. vi, p. 232.

6 Tomb. de Khiti, prince de Siout (Mariette, M. D., pi. 68, p. 22).

7 Voir l'éloge poétique de Nectanébo II (supra, p. 254).

remonte à lui ; et Diodore explique avec raison l'affection des sujets par les bienfaits et la justice des souverains* : Les textes anciens ne le démentent pas sur ce point. Proposant sa vie en exemple à ses successeurs, Amonemhâït constate cet effet de sa sagesse et de sa bonté : « Tout ce que je disais était un nouveau » sujet d'amour. » Et son fils Sénouserit a parfaitement profité de ses leçons ; car l'éloge que fait de lui Sinoubit part du cœur et montre le prince redouté et admiré pour ses qualités personnelles, mais aimé aussi et adoré dans tous les sens du mot :

« C'est un bien-aimé qui a su merveilleusement conquérir l'amour : son pays l'aime » plus que soi-même, et se réjouit en lui plus qu'en son propre dieu : hommes et* » femmes accourent à ses appels... c'est un être unique, divin, par qui cette terre se » réjouit d'être gouvernée. » 2

Tout événement extraordinaire stimule les sentiments du peuple. Une victoire, qui sauve le pays ou l'illustre, fait éclater des acclamations. Après que Ménéptab, par exemple, a culbuté Libyens et peuples de la mer, l'Egypte respire et chante ; elle fait honneur à son roi, de sa sécurité reconquise, avec une effusion de gratitude :

« Une grande allégresse règne en Egypte ; des cris de joie s'élèvent du Pays-Égyptien : » on va parler des victoires remportées par Ménéptah-Hotpouhermât sur les Tahonnou. » Très aimé est-il le prince des victoires ; très grand est-il le roi émule des dieux ; » très glorieux est-il le seigneur qui commande les chants de joie ! » ■*

Chaque fois que le roi se montrera en public, à sa vue des sentiments d'amour et de joie pénétreront tous les cœurs et des acclamations s'élèveront de toutes les bouches :

« Sa Majesté apparaît comme un enfant divin, semblable à Râ lumière de l'Egypte ; » tout cœur est saisi par ses beautés ; les deux terres sont remplies de son amour. » -*

« 11 est aimable comme Phrâ à son lever matinal... A son apparition on se réjouit en » lui comme à celle de l'astre solaire. » ^

Maître de la création comme le Disque solaire, il répand chaque matin sur elle la môme allégresse :

' Diodore, I, 71.

2 Contes, p. 103.

3 Stèle d'Israël, 1. 21-22 (Pétrie, Six temples, pi. 14; supra, p. 243-244). Cf. Ramsès III [supra, p. 127).

'^ Médinet-Habou, mur S. (D.\nEssY, M.-H., 181).

s Médinet-Habou, inscr. de l'an VIII de Ramsès III, 1. 8-10 (Chabas, Et., 248). CL supra, chap. m, p. 113-114.

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