‹ Le régime pharaonique dans ses rapports avec l'évolution de la morale en Égypte (volume 3)Chapitre 174 sur 182 · DÉVOTION DES COURTISANS · texte numérisé non relu

DÉVOTION DES COURTISANS

la contemplation perpétuelle du maître, ^ « en regardant de ses » deux yeux vers la splendeur du seigneur du palais dans la » beauté parfaite de toutes ses manifestations » paraît aux courtisans la suprême béatitude. « C'est une richesse que de le voir » au matin; c'est le bonheur de la vie. Rien ne dure sans toi; car » ta Majesté est les deux yeux de l'humanité » -.

L'amour du roi fait leurs déhces^ et, quand ils l'expriment, leur adulation se perd dans l'adoration. « Tu te lèves excellemment » ô (Séti I) le bon prince aimé comme Amon » ''.

Ce maître est un dieu et un bien aimé. Pour lui le langage trouve des caresses amoureuses et de dévotieuses tendresses :

« Jeté connais, s'écrie un courtisan, je te connais, joie de la terre, fils d'Aton, Nofîr- » khopirou-Ril Ouâ-ni-Râ (Khounaton-Anicnôthès IV)... Je soutiens (?) mon maître, » accomplissant ses instructions ; j'écoute sa parole et mes yeux ne cessent pas de » regarder ses beautés continuellement. 0 mon maître, connu comme Aton, qui se » complaît dans la vérité, ordonnant que, celui qui écoute ton instruction, il vive ! et

» certes il est heureux en te voyant, il atteint la vieillesse Celui pour qui des millions

» de Nils monteront à Mont-Râ-nofir-khopirou Ouà-ni-Râ, celui-ci est mon dieu. J'ai » consacré ma vie à sa personne : tu m'as donné d'être heureux à ton service sans » cesse. » 5

Un autre. Aï, gendre et futur héritier du même roi, lui adresse cette prière :

» 0 dieu qui m'as créé, qui m'as donné une forme, accorde-moi de me rassasier de ta » vue sans cesse 1... J'ai suivi la personne de Sa Majesté comme son courtisan, j'ai vu » ses beautés quand il apparaît dans son palais... Je t'ai connu, aussi je t'exalte, Ouâ- » ni-Râ!... Il a multi})]ié pour moi ses faveurs... Il a embelli la demeure dans laquelle » il a vécu. J'ai suivi les instructions de mon Seigneur : j'ai vécu en adorant sa personne, » heureux de le suivre. Mes souffles viennent de lui. H est mon Nord... 0 Seigneur, qui » as produit la durée pour faire un heureux destin à ton favori... pour qu'il soit réjoui » en te voyant sans que ses yeux cessent de voir Aton journellement... donne-moi de » me prosterner sur la terre pure, de paraître devant toi autant de fois que ton père Aton » te l'accorde à toi-même ! » ^

Dans son enthousiasme il ne sépare pas du roi la reine, « Tasso- » ciée aux beautés de celui qui fait paisible Aton, celle qui a la

1 stèle de Péhsoukher, 1. 14, xvni" d. {M. M. C, V, 300-:s02).

2 Parchemin de la fondation d'Héliopolis, p. u, I. 3-4 (Chabas, Choix, p. 8-9).

3 Merr stiten hdt-f nozem : Amonemhabi {31. M. C, V, 253).

* I/iq nofir mert Amon ?nd : Stèle d'Horkhem : Louvre G 213 (Legrain, p. 3).

5 Tombe anonyme d'Hagi-Qandil (Daressy, R. Tr., XV, 40).

6 Tombe d'Aï à Hagi-Qandil (Daressy, R. Tr., XV, 46-49).

» voix douce et dans les mains de laquelle il est beau de voir les » sistres » K

Diodore indique une autre mesure de l'affection des Égyptiens pour leurs souverains qu'il déclare supérieure à toute tendresse de famille, au point que tous, pris en masse, pensaient moins à leurs femmes, leurs enfants et leurs biens, qu'à la sécurité de leurs rois-.

Autant les pharaons vivants j^oulevaient de joie sur leur passage, autant leur mort causait de deuil ; et les honneurs funèbres qu'on leur rendait paraissent à Diodore une des plus fortes preuves de l'attachement de leurs sujets. La vie nationale était suspendue. Pendant soixante-douze jours, plus de fête, plus de sacrifice, plus de viande aux repas, ni de froment, ni de vin, plus de luxe, plus d'amours, partout des démonstrations de tristesse, vêtements déchirés, temples fermés, chants funèbres dans les rues. « Tout le » monde passait le nombre de jours indiqués dans l'affliction et » le deuil comme à la mort d'un enfant chérie »

Plus bref, le récit par Sinouhit du deuil où la mort d'Amonemhâït I" jeta la cour et le pays concorde avec la tradition recueillie par Diodore :

« Quand le roi Sehotpouabrî monta au ciel... les dieux se réjouirent. A l'intérieur du » palais, ce n'était qu'affligés, endeuillés ; les Grandes Portes furent scellées ; les courti- » sans restèrent accroupis en signe de deuil ; les hommes furent saisis de douleur et » silencieux ^. »

Lui-même, Sinouhit, pris d'épouvante à l'annonce de la nouvelle, s'enfuit comme un coupable. Les détails ne sont pas identiques à ceux de Diodore : la consternation muette remplace les manifestations exubérantes ; mais il subsiste une impression analogue.

L'amour du roi vit dans les cœurs de tout le peuple. Mais c'est à qui professera personnellement le plus vif, et se dira son ami. Comment en serait-il autrement? Le roi, si bien informé de tout,

1 Tombe d'Aï à Hagi-Qandil (D.\ressv, R. Tr., XV, 46-49).

2 Diodore, I, 71.

^ /bid., I, 72.

* Contes, p. 96.

DEUIL. TITRES d'aMIS 413

« sait qui l'aime », comme dit Théocrite, et, ajoute-t-il malicieusement, « et encore mieux qui ne Taime pas » '.

Les uns donc tirent de leur amour une épithète honorifique. Pour dautres, c'est une marque de distinction, voire même un titre officiel.

A toutes les époques, dinnombrables personnages, petits ou grands, se représentent comme de bons serviteurs aimants, meri'. Ce sont tous gens « qui aiment leur Maître » ^ ou « qui aiment » leur Maître loyalement » '', ou « qui aiment le Roi » % ou « qui » aiment le Seigneur du double pays » ", ou encore « grands » d'amour » ', voire môme « palmes d'amour » ^ Ils se donnent à lui de tout leur cœur^, franchement, sans réserve ni arrièrepensée *^

Je ne parle pas ici des paysans royaux ou serfs du roi, merou ou miratiou. Létymologie de leur nom n'indique point leur amour de leur maître, probablement pas le lien qui unit les « liges » au seigneur, mais simplement leur habitat, le canton ou bassin mer, circonscription territoriale où ils vivent".

Je n'insisterai pas davantage sur les personnages qui portent le titre de samlr, les Amis royaux'", les tùv f/Xav de l'époque

1 Théocrite, XVl, 02 (Cf. Bouché-Leclercq, Lagides, I, p. 220).

* Cf. supra, ch. viii, p. 323, n. 5, et p. 324-323, les expressions que j'ai prises dans le sens passif de « aimé du roi » et dont quelques-unes peuvent être ambiguës.

3 Meri neb-f. Hor, xji'= d. (Stèle du Louvre C 2 : Sharpe, Eg. ins., II, 22; Pierret, Bec, II, 107; Piehl, I.H., I, pi. iv, p. 6); Senbef, xup d. (Stèle de Vienne n» 35: R. Tr., XII, 15); Harmhabi, xvni= d. (Stèles du Louvre G 68-70; Tombe : M. M. C, V, 487); Stat. deMendès, ép. saïte, Berlin (Piehl, JE. Z., 1887, 123-124). Cf. bok sen md mer sen : Montousisou, Louvre Cl.

* Meri neb-f md : le sahou Antef, xu'= d., Stèle de Bispegaard (Piehl, R. Tr., I, 133).

5 Meri souten : Hornakht, vp d., (Stèle 2 de Turin : R. Tr., III, 114). Méri-Amounizéh joue sur son nom en se disant « ministre sage du roi qu'il aime » souton ouahem aqer mer-n-f: Stèle 1. 2 {M. M. C, V, 360).

6 Meri neb tooui : Anaouaa (Mariette, M. D., 57; de Rougé, /. H., 42).

7 Ad n mertou : Hor, xip d. (Louvre G 2 ; supra, n. 3). — Ad mert : Sennofir, xviii^ d. (Thèbes, tombe des vignes, pilier I : Virey, R. Tr., XXII, 93); cf. p. 323, n. 2.

'^ Baar n mertou : Merri, xii« d. (Louvre G 3: supra, ch. vni, p. 324, n. 6).

9 Voir supra, ch. viii, p. 324, n. 5, l'expression sam hdti n neb-i.

•<• «Moi je suis un homme de la suite du roi, exempt d'obscurité du cœur » sa amkhet souton, chou m senk kdli : Hiqab, vi» d. (Assouan : R. Tr., X, 185).

'1 Voir J. Baillet, Aoms de l'esclave, p. 27-33 {R. Tr., XXVII, 211).

12 « Quand tu fus devenu un damoiseau de Ma Majesté, un apprenti unique de mon » palais, MaMaj. t'a créé Ami {.garnir) bien que tu ne fusses encore qu'un jeune homme » de 26 ans. » Stèle d'Abydos sous Sénouserit III (Maspero, Rev. Crit., n" 43, 1903, p. 362).

macédonienne ^ Si la correspondance entre le titre grec et le titre ancien ne souffre pas de doute au point de vue de l'attribution, il en est tout autrement au point de vue du sens intrinsèque -.

Parmi les sujets qui professent leur dévouement, leur loyauté, leur attachement et leur affection à Tégard du roi, il convient de faire une place particulière à ceux qui se disent les amakhou, « féaux du roi» '\ ou, par variante, des « maîtres de féauté » '\ Le mot et son hiéroglyphe idéographique évoquent l'idée d'un lien, d'un collier qui attache symboliquement au maître °.

11 désigne du même coup à la fois un sentiment et un état social. Les amakhou sont à la fois vassaux et fidèles. Il y a des amakhou de chacun des dieux, surtout d'Osiris ; il y en a des seigneurs terrestres ; une femme l'est de son mari, un fils de son père ; il y en a surtout du roi ^ C'est au temps de l'ancien empire que l'on rencontre le plus fréquemment ce titre. On s'en fait gloire et on s'en prévaut pour réclamer la protection et les libéralités de son patron. Dans cette phrase de l'épitaphe de Sabou-Abéba « Sa Majesté m'aimait... parce que j'étais attaché à son cœur » (le

1 De Rougé, Recherches, p. 57; Lumbroso, Economie, p. 191-195; Brugsch, Dict. hier., p. 1230-1231, Suppl, 1062-1063; Maspero, Et. ég.. Il, 20-21 et 196-197; Bergmann,/^. Tr., IX, 57.

2 Entre le mot smer (samir) et le mot meri, aimer, il ne semble pas qu'il existe de parenté. Jamais les signes qui rendent l'un n'échangent avec ceux qui transcrivent l'autre. Les deux mots ne se vocalisaient pas de même. S'il serait téméraire de nier absolument toute connexion étymologique, aucune raison ne justifierait non plus un rapprochement. La survivance même du mot dans le copte ÇAjij.Hp, ^iS-GD, T, WJCpHP, ^CpGOj M. avec le sens général d'ami, compagnon (même si le mot copte vient de l'antique mot égyptien et non d'une racine hébraïque comme le veut Sethe) ne prouve rien à ce sujet : la langue a pu user d'un trope, sans rien révéler sur le sens original du mot. — Le titre est parfois accompagné d'épithètes « grand » d'amour » smir dd n mertou (Nakht-Khem, Silsiléh : Grifkith, Pr. S. B. A., XII, 100; L. D., text., IV, 94; Sethe, Urk., IV, 465) ou « unique d'amour » smir oud n mertou {Anab, porte d'Edfou? m.-emp. : Legrain, Ann. Serv., III, 207), sans que, de ce rapprochement, on soit en droit de rien conclure sur le sens intrinsèque du moL

3 Cf. MoRET. R. Tr., XIX, 112-148.

* Neb amkhit.

5 Avec amkhou (amakhou) on peut comparer sahou et mer : s'il est permis d'esquisser la genèse de ces trois mots, on passe du sens concret et matériel [mour lier) au sens abstrait de liaison, habitude de vivre ensemble, et enfin au sens sentimental d'amour, dévouement. L'analogie me porte à traduire mer ueb-f par lié à son maitre, l'aimant [mari] plutôt que aimé de lui [miri). — Cl'. Maspero, Iî. Tr., XVIII, 59-00.

•> Il y a des leau\ du souto/i, c'est h; cas le plus fréquent; il y en a du bat, comme Khâruhâït, « féal du roi dans les nomes du nord » (Abd-el-Gournah, xvni" d. : L. D., III, 76 b); voire même de telle administration royale : ainsi Pépi fils d'Henna, « féal à Ten- » Irepôt de Pharaon » (xu" d. : Stèle du Louvre G 33 : Gayet, pi. 58, 1. 7).

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