LE TR1051PHE ROYAL
Au passage du cortège royal s'élèvent des acclamations enthousiastes. Les populations poussent des cris d'allégresse jusqu'à la hauteur du ciel'. Grands et petits se confondent dans les mêmes démonstrations - ; les prêtres l'encensent ^ : les grands fonctionnaires l'acclament^ et lui tendent des fleurs \
Les étrangers, par leur présence et leur attitude, rehaussent Téclat de son triomphe. Les ennemis échappés à ses coups ont porté au loin sa renommée ; « ils célébreront son nom dans leur » pays; oui ! » ** Les peuples vaincus confessent tristement leur défaite et rendent hommage au vainqueur : « leurs chefs et leurs » tribus Tadorent »'. « Courbés par la terreur devant lui, sans » courage, les membres défaillants, ils viennent \ ils lui adressent » leurs hommages, baisent la terre devant son glaive victorieux » et magnifient son nom » ®. Les tributaires défilent chargés de présents : « toute région, il la fait défder courbée sous le poids de » ses tributs ))''\ Et parmi ces tributs figurent, avec les métaux précieux et les animaux rares, des esclaves mâles et femelles, des enfants de chefs envoyés en otages", des princesses pour le harem royal '■. Les peuples qui n'ont pas eu affaire à lui préviennent sa colère et ses conquêtes en lui envoyant des ambassadeurs chargés de présents. Des révoltés, qui ne connaissaient pas l'Egypte*^, ont dit : « Nous avons entendu parler de sa vaillance »
1 Ramsès III, an VIII, 1. 26 (Cuabas, p. 2o2).
- « Le cœur des Egyptiens exulte en voyant ses victoires : ils l'acclament unani- » mement. » Médinet-Habou, mékhir an XI, 1. 33 (Dûmichen, H. /., 15; Daressv, 71).
3 Silsileh, loc. cit. — Médinet-Habou, 2* cour (Daressy, 118 et 122).
* « Les conseillers d'État du Sud (mahiou risouj accompagnaient S. M., les bras » tendus, poussant des cris d'allégresse jusqu'au ciel, le cœur plein d'amour (pour le » roi). Ils disaient : Amon-Rù, ù Dieu ! Exaltons la puissance du souverain ! » Ramsès III, an V, 1. 37-38 (Chabas, p. 231).
■> Médinet-Habou, mur N., entre les deux pylônes, 2« reg., 4» tabl. (Daressv, M.-H., 196).
e Ramsès III, an VIII, 1. 24 (Chabas, p. 251).
' Ibid., 1. 26.
8 Ramsès III, an V, 1. o6 (Chabas, p. 2.54).
9 Ib., 1. 50 (Chabas, p. 253).
*" Pap. Anastasi II, pi. n (Maspero, G. Ep., p. 82).
*' « Ils repartent en personne et arrivent en fête, conduits comme tributs devant la » royale présence, semblables à des merveilles. Leurs fils de chefs sont en adoration, » respirent la terre et rampent devant ma face. Je les donne à tous les cycles divins de » ce pays pour concilier leur direction chaque matin. » (Ramsès III, pap. Harris, p. 77, 1. 13; 78, 1. 1). — Cf. M.vspero, //. 0., Il, 271.
12 Par exemple, dans les tributs des Routennou à Thotmès III {Annales, I. 104, an XL : L. D.. III. 32; Maspero, B. Efj., VIII, 132, 140 ; Sethe, Urkunden, IV, 608).
13 Cf. : « Les chefs des nations qui ignoraient l'Egypte disent en exaltant Sa M. »
Séti I, Karnak ; Guieysse, R. Tr., XI, 62).
et sont venus en adoration, le tremblement dans tous leurs membres^ . De partout ils viennent se soumettre, se prosternent et implorent le protectorat du roi qui les agrée et donne à leurs tribus un nom qui rappelle le sien :
« On fit venir les envoyés du monde entier : leur cœur tressautait, s'échappait, » n'était plus dans leur sein ; leurs faces fixées sur le l'oi semblable à Toum, celui ([ui » a brisé les reins de Taraahou pour la durée du règne de Sa Majesté. Ceux dont les )) pieds s'étaient approchés de la frontière de l'Egypte, ils ont baisé la terre ; les » guides de leurs guerriers ont été formés en tribus sous la puissance (du roi) noms » stables au grand nom de Sa Majesté 2. »
Le soir, au bord de Tétang du palais, autour du kiosque où le maître est assis, se reposant des pompes du jour, on les lui rappelle encore ; les poètes de la cour saisissent leur nebel et chantent :
« Il a saisi les régions par sa vaillance ; ( — ) il gouverne l'Egypte par sa prudence. » Les barbares servent d'escabeau sous ses deux pieds 3; — toute région il la fait
» passer (devant lui) sous ses tributs. » Il a mis tous les pays sur une seule voie, — sans qu'il y ait de rebelle contre lui. » Les chefs des pays révoltés faiblissent; — ils deviennent comme des chiens couchants
» par la crainte qu'il inspire.
» Il entre au milieu d'eux comme le fils de Nouït (Sit), — les détruisant par sa flamme,
» dans l'espace d'un moment.
» Les Libyens sont renversés sous le tranchant, renversés sous la pointe (de son épée) ; —
. » il s'est donné son sabre pour toujours et jamais. » Ses esprits enchaînent les méchants : — Ramsés Meiamoun v. s. f. seigneur du glaive,
» protecteur de ses sujets ' ».
Par la suite, le roi décide de perpétuer sur les murailles des temples le souvenir de ses victoires. Dessinateurs et poètes se prennent d'émulation. Les uns sur la façade d'un pylône groupent en un tableau un peu confus, mais plein d'animation et de vie tous les épisodes principaux de la guerre, ou bien sur de longs mursles découpent en scènes successives. Les autres luttent d'imagination avec leurs confrères, soit qu'ils remplissent de légendes explicatives les vides des tableaux, soit que, disposant aussi de grandes surfaces, il les occupent par de longs poèmes, chants de triomphe, épopées narratives, dithyrambes moitié protocolaires, moitié lyriques. Dans toutes ces compositions, tous les procédés
1 Ramsés III, an VIII, 1. 4-5 (Chabas, p. 247).
2 An V, 1. 39-40 (Chadas, p. 231).
3 Scabellum pedum tuorum : voir ci-dessus, p. 130-131.
* Pap. Anastasi II, pi. 11, 1. 8, à pi. ni, 1. 6 (Maspero, G. Ep., p. 82).
s'unissent pour exalter la gloire d'un grand roi. Ainsi dans la stèle d'Ibsamboul '.
« Vive le Dieu bon, vaillant, victorieux'! Acclamations à lui, le maître de ses adver- » saires ', le protecteur de ses soldats, — fixant ses frontières sur la terre à son gré » comme Râ ', éclairant de sa face l'orbe de la terre *, le roi de la Haute et de la Basse » Egypte Ousir-ma-Rà Sotpou-ni-Rà, le Fils du Soleil Ramessou-Mériamon, donnant la » vie !
« Les chefs tremblent à son aspect '; sa puissance et sa vaillance sont comme (celles de) » Montou ' ; il enchaîne leurs têtes comme le fils de Nouït ; — il est comme un taureau » bien muni de cornes '. comme un bœuf renversant les ennemis qui l'entourent ', le » roi de la Haute et de la Basse Egypte, etc.
« C'est un chacal à la course rapide pour atteindre (son) but', il parcourt l'orbe de la » terre dans la durée d'un moment* ; il fait des offrandes comme seigneur divin, auguste » et bien pourvu ; — il immole les grands des nations (qu'il a) captivés ' ; les chefs, il en » fait la destruction *, le roi de la Haute et de la Basse Egypte, etc.
« Prince valeureux dans la mêlée par (le nombre de) ceux qu'il a immolés ', lorsque » les vents coniondent leurs hurlements dans la Grande Verte ', (il rend) l'onde unie » comme la (sui'face d'une) stèle ; — nul ne peut l'approcher ', ceux (qui viennent) près » de lui sont précipités dans le Douaou ', le roi de la Haute et de la Basse Egypte » Ousir-ma-Râ Sotpou-ni-Rà, le Fils du Soleil, maître des diadèmes, RamessouMériamon».
Ces éloges étaient-ils tous mérités ? Ne faut-il pas se défier de ces panégyriques et lire entre les lignes?
Evidemment nous ne devons pas tout prendre au pied de la lettre. Les Egyptiens cultivaient l'hyperbole. Ils ne détestaient ni le bavardage, ni la jactance, ni même la hâblerie. Ils avaient l'imagination fleurie de l'oriental, la verbosité du marin grec, et leur soleil, plus chaud et plus zénithal que celui de Marseille, supprime la pénombre et décolore les nuances. La plus facile razzia chez des voisins inofîensifs, la moindre rencontre avec une peuplade de nègres sur le Haut-Nil, ou quelque escarmouche avec une bande de bédouins pillards sur les confins de la Libye ou du Sinaï, donnent lieu à des titres mirifiques, à de sonores bulletins de victoire. Il est bon de les ramener à des proportions plus justes. Que tel roi déclare que rien de pareil à ses œuvres ou à ses exploits n'a été fait depuis le règne du dieu Rà, nous le renverrons à tous ceux de ses prédécesseurs ou de ses successeurs qui ont usé de la
» Ibsamboul, façade (L. D., III, 195; Guievsse, B. Tr., X, 61-64).
même formule. Que Chéchonq, pour étaler sur les murs autant de cartouches de peuples vaincus que Thotmès 111, y inscrive les moindres petites bourgades de la Judée ^ : nous regardons une carte géographique, nous démasquons l'artifice et nous ne comptons pas le roi prétentieux au nombre des grands conquérants. Que Séti I" prétende avoir massacré tous les Khétas d'un seul coup- : Ramsès II prouva qu'il en avait laissé assez pour la gloire de son fils. Que Ménéptah se vante d'avoir exterminé les Machouachas ou les Israéhtes^, d'avoir rayé leur nom de la surface de la terre: nous n'en croyons pas un mot. Qu'un scribe loue le même Ménéptah d'avoir par son aspect terrible épouvanté et anéanti les peuples de la mer '' : nous sourions de la vue perçante attribuée à ces peuples pour leur malheur, puisque de l'aveu môme d'inscriptions officielles'*, le roi s'est tenu à l'écart du combat.
Cependant tout n'est pas chimérique dans de telles prétentions. L'Egyptien a connu les conquêtes authentiques, les victoires éclatantes, les faits d'armes indéniables, et les rois y ont pris une part prépondérante.
Il faut encore tenir conipte du caractère conventionnel des titres qui entrent dans le protocole royal. Avant tout, ils sont religieux et rappellent la divinité du roi, son identification avec le soleil; et s'ils constituent un préjugé pour son histoire, on ne prétendait pas que c'en fût le récit exact. Le roi est dès l'heure de son avènement, et même dès celle de sa naissance ou de sa conception, « taureau fort, ferme des deux cornes, coureur rapide, » grand de la vaillance, maître de la terreur, seigneur de la
1 L. D., IIF, 232, Champollion, Not., II, 113; Maspeuo, M. Z., 1880, 44-49 et //. A., p. 361.
2 « S. M. (Séti !«■■) 1(3S (Khôtas) massacra (l"un seul coup; elle ne laissa pas de desccn- » dants parmi eux. Ce qui échappa de sa main fut emmené prisonnier en Egypte. » (Karnak, mur N., g., 1"' reg., 3° labl., Chasipollion, iVo/i., 202; L. D., III, 128; R. Tr., XI, 60).
^ « Janouàmîm est anéanti, Israîlou est rasé et n'a plus de graine, Kharou est comme » une veuve d'Egypte. » (Stèle d'Israël, 1. 27 : Petiue, Contemp. Rev , n" 622; Navili.k, R. Tr.,XX, 37: Maspero, H. Or., II, 436).
* « Tous les peuples (jui s'étaient mis en marche ont apei'cu le roi (Ménéptah I"), dans » le combat, les montagnes n'eussent pas tenu contre lui. Ils ont été frappés de crainte » par ton esprit terrible. » (l'ap. Brit. Mus. : Ghahas, Et., 220).
fi Inscr. triomphale do Ménéptah, mur de Kai'nak, 1. 28-30 (L. Z)., III, 199 a; Chabas, Et., p. 19îj).
» crainte, dominateur de la Libye et prince de l'Arabie », parce que ce sont là titres solaires* qui lui échoient avec son héritage. Avant qu'il ait mis le pied sur un champ de bataille, ou que ses soldats aient égratigné un seul ennemi, il peut dire « qu'il préci- » pite ses ennemis, les abat d'un regard-, qu'il renverse les » impies, les perce de son glaive, les dévore par sa flamme, que » par là il met le monde en allégresse et recueille sur sa route » les acclamations et les adorations » ^ : tout cela est de bon augure pour son rôle terrestre, mais tout cela n'est d'abord essentiellement que l'énoncé de ses fonctions célestes qu'il rempHt mystiquement en union avec le Soleil son père.
Il n'en est pas moins vrai que les rois ne nommaient pas au hasard les ennemis sur lesquels leur nature divine leur assurait le triomphe ; ils se réjouissaient de montrer que la réalité confirmait leur prédestination, et, résumant leur vie dans leur protocole, y consignaient avec soin le souvenir des peuples effectivement vaincus. En tout cas, quand même ces titres ne seraient pas à retenir pour l'histoire des événements, il faudrait y faire grande attention pour l'histoire des idées. Ils prouvent combien en tout les rois étaient soucieux de se conformer à leur idéal mystique, d'y rattacher tous leurs actes, de les présenter comme le développement naturel des facultés qu'ils tenaient du ciel.
Avons-nous des témoignages indiscutables de la valeur personnelle des Pharaons? Les monuments en donnent que l'on ne peut révoquer en doute.
C'était bien en personne que les Pharaons dirigeaient leurs expéditions militaires. Certainement ils ne se contentaient pas de lancer du fond de leur capitale quelque capitaine à la poursuite des ennemis. Si ceux-ci en valaient la peine, le roi ne manquait pas de se déranger lui-môme. Il assiste aux batailles ; il encouf&ge ses soldats de la voix et du geste ; il remarque les actes de bravoure et les récompense ; enfin souvent il donne l'exemple.
1 Cf. Hymne à Jwo?i-/îd, Pap. Boulaq., col i-iii.
' Ibid., col. m.
3 Ibid., col. IX et x.
La biographie du marin Ahmès, fils d'Abina, en fournit la preuve pour les premiers souverains de la xviu® dynastie. Au siège d'Avaris, il accompagne le roi et combat à pied devant son char^; mais le roi n'assista pas aux combats sur Teau, car les promesses d' Ahmès furent l'objet de rapports au lieutenant. Mais le roi Ahmès, suivi de son fidèle homonyme, alla s'emparer de Charouhana sur les Asiatiques, puis repartit châtier les peuples de Nubie, prit part à la bataille de Tent-to-kabou et à la défaite de Tétanân. Les « grands carnages que fit Sa Majesté » teignirent-ils son glaive ou seulement celui de ses soldats, nous ne savons ; le biographe l'affirme, s'il faut entendre à la lettre: « Sa Majesté le » massacra lui et ses esclaves jusqu'à extermination- ». Le même capitaine Ahmès convoya Aménôthès P'' allant guerroyer en Ethiopie et renouveler les prouesses de son père : « Sa Majesté frappa ce » Petti de Nubie au milieu de ses misérables soldats » ^ ; et Ahmès ne fut pas en reste, « Sa Majesté vit sa valeur ». A son tour, Thotmès P"" eut recours aux services du marin pour remonter en Nubie ; mais cette fois le narrateur s'oublie un instant et témoigne que la majesté du roi ne le retenait pas au rivage en spectateur inactif: « Le » roi devint plus ardent que la panthère, il décocha sa première » flèche, qui se fixa dans le genou de ce misérable : cekii-ci tomba » affaissé devant l'aspic du diadème royal'. » Enfin ïholmès se mit à la tête de la première expédition égyptienne qui poussa en Asie jusqu'à l'Euphrate : « Sa Majesté partit pour le pays de Rou-
» ten Sa Majesté arriva au Naharaïna ; Sa Majesté rencontra
» ce misérable et disposa l'attaque ; Sa Majesté en fit un grand » carnage ^ »
Lorsque dans l'inscription d'une stèle érigée dans l'île de Tombos à la troisième cataracte, Thotmès P' déclare que. partout où il s'est présenté en Nubie, « cherchant un guerrier, il n'avait
1 stèle d'Ahmés-si-Abina (L. D., III, 12; Skthe, Urkunden, IV, 1-11 ; Ghabas, Pasteurs, p. 19, I 2).
2 Ibid., Ghabas, p. 20-21, | 7-11.
3 Ibid., p. 21, I 12. Maspeko regarde ces exploits du roi comme personnels [H. Or., II , 100 et 106).
* Ibid., p. 22, % 15.
5 Ibid., p. 22, § 17.
» trouvé personne qui s'opposât à lui ; il avait pénétré dans des » vallées inconnues aux ancêtres et que n'avaient jamais vues les » porteurs du double diadème* », il exagère à peine. C'est vrai qu'il a poussé ses expéditions au nord et au sud plus loin qu'aucun conquérant de ses prédécesseurs ; il a mené lui-même ses campagnes, et s'il a rencontré des ennemis pour oser se mesurer à lui, il leur a montré qu il n'était pas seulement dans son protocole brave et vigoureux.
Aménôthès II, si hardi à la chasse ne payait pas moins de sa personne à la guerre. Une stèle à Karnak commémorait ses succès personnels en Asie et les prises que « Sa Majesté fit elle-même ». Dans une bataille, il tua le chef ennemi de sa propre main, fit prisonniers dix-huit hommes et s'empara de seize bœufs. Un autre jour, il s'avançait pour reconnaître les approches d'Anato,« quelques » Asiatiques vinrent à cheval pour l'empêcher de passer outre, mais » il se para de ses armes de guerre et sa prouesse égala la puis- » sance mystérieuse de Sit en son heure ; les barbares fléchirent
» dès que Sa Majesté regarda l'un d'eux Sa Majesté prit tout son
» bagage, elle-même, de sa piquet »
Le général ministre Amonemhabi a été témoin des exploits de
Thotmès III : « J'ai suivi son maître sur ses pas j'étais un
» compagnon de ses pieds, et (j'étais présent) lorsqu'il manifestait » sa force et sa valeur, le cœur intrépide ». Il a vu ainsi ses victoires à Sentzar, la prise de Kodech, où il ne le quitta pas et cependant fit deux prisonniers de marque, sa victoire à Takhis, sa merveilleuse chasse aux éléphants près de Ninive et le deuxième assaut de Kodech \ Amonhemhabi constatait ainsi la participation de Thotmès III à toutes ces campagnes et sa présence dans ces actions à des postes où l'on se battait. Malheureusement Amonemhabi se préoccupa plus de relater ses propres exploits que de détailler ceux de son souverain. Mais Thotmès pourvut lui-
1 stèle de Tombos (L. D., III, 5 a, 1. H-13; Piehl, Pet. Et., p. 4; Sethe, Urkunden, IV, 85 ; Maspbro, H.-O., Il, 229).
2 Stèle de Karnak : Ghampolmon, Mon.,\\,\)\. 185-186; Legrain, ^nn. AVru., 1903, 126-132; Maspero, ^. Z., 1879, 55-58 = 5. Eg., VIII, 197-202; H.-O., II, 291).
3 Stèle d'Amonemhabi, 1. 1-3, 11, 13-14, 19, 22, 25-32 (Ebers, ^. Z., 1873, XI, 3-9; Chabas, Mél., IV, 279-306, pi. 16-17; Virey, M.M.C, V, 238-240 ; Sethe, Urk., ÏV, 890-897).
même à sa gloire. Les murs de Karnak éternisent les annales de son rogne.
Un épisode met en relief particulièrement son courage. C'était dans l'expédition contre Mageddo. Thotmès tint un conseil de guerre à loulimou au pays des Philistins. On le dissuadait de passer par le chemin d'Aalouna comme dangereux : on n'y marchait qu'en file ; on lui proposait deux autres routes. Mais lui s'irrite, il passera avec ceux qui le suivront; il ne veut point qu'on l'accuse de peur. On lui obéit. Mais iljure et défend de passer devant lui. Il se met lui-même à la tête des troupes et marche le premier au passage dangereux. Certes voilà un trait de caractère et un fait glorieux, à propos duquel on ne peut pas dire que le chef a seulement récolté les fruits de l'héroïsme des soldats obscurs ^
Comme Thotmès III, Ramsès III n'entendait pas plus être le dernier au péril qu'à l'honneur. Il décidait de la victoire par son courage personnel. Il « entrait dans la mêlée comme (un lion) et « forçait les Satiou à reculer en combattant au poste périlleux » -. Pendant toute la bataille contre les peuples de la mer, il combat au premier rang pour donner l'exemple :
« Préparés par lui, de vaillants combattants bien armés » garnissaient la flotte ; « les » soldats de l'infanterie de toute l'élite de l'Egypte étaient semblables à des lions rugis- » sants dans les montagnes ; les cavaliers (pris) parmi les héros agiles du premier choix, » étaient guidés par toute espèce des bons officiers, sachant trouver leur main : leurs » chevaux frémissaient dans tous leurs membres, préparé» à fouler des nations sous » leurs pieds. J'étais, dit-il, comme le dieu Montou le belliqueux, je restais devant eux ; » ils voyaient comment mes mains saisissent ^ ».
S'il se loue lui-même, ses soldats aussi lui rendent justice :
« Son glaive est puissant pour nous guider aux actes héroïques *. »
Mais le héros guerrier que célébrèrent la poésie savante et la tradition populaire, ce fut Ramsès II, le Sésostris des légendes grecques. Le scribe Pentaour fit une épopée de l'aventure arrivée
1 Annales de Karnak (L. D., III, pi. 31 b; de Rougé, Annales de Thotmès ///; Sethe, Urkunden,\N, 647-654; Maspeuo, R. Tr., JI, p. 51-S5 := B. Eg., VIII, 208-216, 218-219; //. Or., II, 256-237).
2 Ramsès III. an VIII, 1. 4 (Chabas, Et., p. 247).
3 ]bid., 1. 20-22 (Chabas, p. 250-251).
■i Ibid., 1. 7, (Chabas, p. 247). Ce sont là plutôt les ennemis qui parlent et disent aux Egyptiens : « Sou glaive nous a repoussés hors de ses limites » (Dauessy, p. 93). Cf. supra, p. 137, n. 2.
RAMSÈS II A KODECH 147
au roi près de Kodech sur TOronte. Une première rédaction ^ contenant le récit de la campagne et le bulletin de la bataille permet de contrôler la véracité du poète. L'épopée, sans rien ajouter au fond, élague les renseignements stratégiques, pour mettre en valeur le rôle du roi et l'auréoler de merveilleux. Elle use des comparaisons classiques du roi avec un lion, un taureau ou un épervier, avec Sokhmit, Baal ou Montou; mais tout se groupe autour d'un fait précis. Le prince des Khétas, révolté contre l'Egypte, avait entraîné une coalition asiatique. Ramsès marchait pour le joindre à travers la Syrie ; trompé par de faux rapports, il se laissa surprendre dans son camp, pendant que ses légions exécutaient une marche de flanc. Les Khétas, jusque-là dissimulés derrière la montagne de Kodech, se jettent à Timproviste sur la légion de Phrà; archers et charriers cèdent. On avise Ramsès; il s'arme en toute hâte, rallie sa maison militaire et charge avec furie :
« Sa Majesté se leva comme son père Montou ; il saisit ses armes et revêtit sa cuirasse, » semblable à Baal dans son heure... Le roi, s'étant élancé, pénétra au milieu des rangs » de ces Khétas pervers. Il était seul de sa personne, aucun autre avec lui. S'étant ainsi » avancé à la vue de ceu.x qui étaient derrière lui, il se trouva enveloppé par deux mille » cinq cents chars, coupé dans sa retraite par tous les guerriers du pervers Khéta et » par les peuples nombreux qui les accompagnaient, par les gens d'Arad, de Mysie et de » Pédase : chacun de leurs chars portaient trois hommes et ils s'étaient tous réunis 2. »
Tous les épisodes du poème sont combinés pour faire ressortir l'abandon critique où le roi se trouve, et le mérite qu'il eût à se dégager et à vaincre tout seul. Ramsès dispose de peu de monde ; en chargeant il s'avance encore loin des siens ; tout à coup, il s'aperçoit de son isolement :
« Aucun prince n'est avec moi ! aucun général, aucun officier des archers ou des chars. » Mes soldats m'ont abandonné, mes cavaliers ont fui devant eux et pas un n'est resté » pour combattre avec moi ! *. »
Alors il s'adresse à Amon, lui rappelle les actes de sa piété filiale, et l'invoque contre les multitudes de peuples inconnus qui
' Bulletin de la bataille de Kodech, à Ibsamboul, au Ramesséum, à Louqsor (Champollion, Mon., 27-29; L. D., III, lo3, 187; Bri:gsch, Rec, 33; de Rougé, Le poème, ISîiG; Ghabas, n. Arch., 1839, XV (= i?. Eg., X, 1-62); Guieysse, R. Tr., VIII, 126-132).
2 Poème de Peniaoui', 1. 21-24.
3 Ibid., 1. 24-23.
le cernent, seul de sa personne. D'Hermonthis, Amon l'entend et accourt : il aime sa vaillance ; il a trouvé un cœur courageux et il est satisfait. Soutenu par lui, Ramsès massacre les ennemis:
« Pareil à Montou, de la droite je lance mes flèches, de la gauche je les bouleverse. Je » suis comme Baal en son heure devant eux. Les deux mille cinq cents chars qui m'en- » vironnent sont brisés en morceaux devant mes cavales. Pas un d'entre eux ne trouve » sa main pour combattre : le cœur manque dans leur poitrine et la peur énerve leurs » membres. Ils ne savent plus lancer leurs traits et ne trouvent plus de force pour tenir » leurs lances. Je les précipite dans les eaux, comme y tombe le crocodile ; ils sont » couchés sur leur face, l'un sur l'autre, et je le tue au milieu d'eux. Je ne veux pas » qu'un seul regarde derrière lui, ni qu'un autre se retourne : celui qui tombe ne se » relèvera pas ^ »
C'est en vain que le chef des Kliétas rassemble tousses guerriers : Ramsès « seul, tout seul repousse des centaines de mille » et il encourage ses soldats. Entouré par les assaillants, il ne perd à aucun moment sa confiance hardie et calme ; il rassure son écuyer Manna qui le supplie de s'arrêter ; et six fois encore pénètre parmi les ennemis. Puis il rejoint ses soldats, gourmande leur pusillanimité qui répond si mal à ses bienfaits et contraste étrangement avec ses propres exploits. Enfin, sur le soir, le gros de l'armée arrive au camp :
« Ils trouvèrent la région où j'avais passé parmi les ennemis, couverte de cadavres » couchés dans leur sang : tous les braves guerriers de Khéta, les fils et les frères de leur » prince. Quand le jour éclaira le champ de Kodech, on ne pouvait trouver une place » pour marcher, tant ils étaient nombreux i. »
Alors ses soldats le glorifient; mais, lui, il leur reproche encore de l'avoir laissé seul contre des millions, avec quelques témoins de ses grands coups. Le lendemain, nouvelle bataille, nouvelle victoire. Les Khétas enfin envoient un messager implorer la paix ; le roi l'accorde et revient triompher en Egypte « sur le double « trône de son père Atoum, tous les peuples renversés sous ses « sandales » -.
Histoire, poésie et théologie s'accordent donc pour glorifier des héros authentiques.
1 Poème de Penlaour, 1. 3^-38.