CHAPITRE IV
Guerres primitives et guerres historiques. — § 1. Méfaits de la guerre. — § 2. Qualités guerrières. — | 3. Guerre et religion.
L'Egypte a légué à la postérité le nom de Sésostris parmi celui des plus grands conquérants qui aient agité le monde. Sous ce nom légendaire^ se cachent plusieurs souverains historiques qui pendant plusieurs siècles ont en effet assuré à l'Egypte la gloire militaire. Quoique cette sorte de gloire ne brillât point à leurs yeux d'un éclat exclusif, les annales des Pharaons contenaient bien des récits de campagnes. Les stèles des nécropoles et les murailles des temples conservent encore la mémoire d'expéditions heureuses contre les peuples voisins, ou de victoires sur les envahisseurs qui se promettaient une riche proie. La littérature poétique, romanesque, satirique a traité de ce sujet. Usage à la fois naturel et contre nature, la guerre remonte plus haut que la constitution du peuple égyptien. Si donc il n'est point nécessaire de dire quelle fut l'origine de la guerre, il peut être intéressant de rechercher quelle conception s'en faisaient les Égyptiens, quels droits ils y attribuaient, quelles limites morales ils y respectaient.
Ce fut les armes à la main que les Egyptiens s'établirent dans la vallée du Nil. Venues de l'Est, soit par l'isthme de Suez, soit
' Parmi les historiens modernes, les uns voient en « Sésostris » les Sénouserit (Sa-n-Ouosrit, Ousortasen) de la xii° dynastie; d'autres, avec Maspero, retrouvent dans le nom un sobriquet de Rarasès II « Sestou-Bà », dans la légende un bloc des conquêtes et victoires de tous les Thotmès, Aniénôthès et Rampes du 2<' empire thébain. Ramsès III est appelé « Ses » par abréviation à Médinet-Habou (Pavillon : Dakessy, p. 57).
plus probablement par les rives de la mer Rouge, leurs tribus dépossédèrent violemment les premiers habitants, Anou et Pittiou, de race Libyenne, puis se disputèrent leurs conquêtes jusqu'au jour où le premier Pharaon — Menés, si l'on veut — réunit sous un même sceptre tous les rivaux ^ Massacres des ennemis, sac des habitations, supplices et esclavage des prisonniers transparaissent dans les rares vestiges de ces temps. Les légendes postérieures trahissent les atrocités de cette guerre primitive, où non seulement la possession du sol, mais la capture même de la chair humaine pouvait servir d'enjeu. A ce temps, en effet, si la descriptions des chaudrons d'Ounas n'est pas pur jeu d'imagination-, remontent les festins anthropophagiques^ des vainqueurs, dont les dieux prennent leur part dans les sacrifices humains.
Les monuments de l'âge historique, sans révéler une civilisation idyUique, montrent plus de douceur dans les mœurs et moins de sauvagerie dans la guerre.
Mais les progrès furent lents pour le bonheur de l'humanité. Môme lorsqu'il ne s'agit plus pour les Égyptiens de se faire une place au soleil, mais seulement de se garantir contre les agresseurs ou d'étendre leur empire, la guerre ne changea pas immédiatement de caractère. Ne cherchons entre les belligérants de
1 Sur cette conquête et ces guerres, nous avons une double série de sources : d'abord la légende d'Horus surtout dans le texte d'Edfoufcf.swpra^p. 107, n. 3etm/"ra,p. 173, n. 3), et d'autre part les monuments prédynastiques et protodynastiques, palette de Nar-Mer, statues de Khàsokhem, tablette de Aha-Ménès à Négadah, tablette Mac-Grégor, et autres portant des figures de vaincus ou d'enseignes (Amélineau, Nouvelles fouilles d'Abyclos, 1896-1899; Pétrie, Nagadah, 1896; Royal /o^wôs, 1900-1901 ; de Morgan, Recherches sur les origines, 1896-1897; Quibell, Hiéracnnpolis, 1900-1902; etc.); ces monuments laissent très controversée la question des origines (cf. Maspero, Les forgerons d'Horus, 1893: B. Eg., Il, 313-336: Na ville, Les plus anciens mon., R. Tr., 1899, XXI, 10.O-123; Religion, 1907, ch. i; Gacart, La fête de frapper les Anou, 1901; Newberry, Pr. S.B.A., 1904, 1906; Newberry-Garstang, A short history of ancient Egypt, 1904; LoRET, Horus le Faucon, 1903; L'Eg. au temps du totémisme, 1906; Pétrie, A hist. of Eg., I, 2» éd., 1903; Breasted, Hist., 1906; K. Sethe, Beitrœge sur œltesten Gesch. /Eg., 1906; Moret, L'Eg. avant les pyramides, 1907; Amélineau, Prolégomènes, 1907; A.-J. YKv.mKGH, L'Eg. préhistorique, 1908; cl', infra, p. 170-172).
2 Pyramide d'Ounas, 1. 496-525. Maspero {R. Tr., IV, .'i9-62; H. Or., I, 97-98) y voit une allégorie cosmographique.
3 Pétrie (Nagadah and Ballas, 1896, p. 32, 62), avait cru à tort en retrouver les traces, là où il ne faut voir qu'un procédé pi-imitif d'inliuniation. Cf. Ebkrs, Menschenfrcsserei, (j-E. Z., 1808, XXXVI, 106-113).
RAVAGES ET MASSACRES lol
ces époques lointaines aucune trace de droit des gens. Faire le plus de mal possible aux ennemis, en se ménageant le plus de profit : on ne se propose pas d'autre but.
[er^ — Méfaits de la guerre : ravages, massacres, captifs,
cadavres, butin.
La guerre, racontée par les monuments égyptiens, n'est pas tendre : c'est la dévastation complète. Toute la population disparaît, massacrée, emmenée captive ou fugitive à travers les déserts. L'idéal dans la prise dune ville, c'est d'y transformer toutes les demeures en tombeaux ^ Toutes les richesses des vaincus sont pillées ou détruites. Le pays même est rendu improductif et inhabitable par le fer et le feu. La relation d'une campagne ne contient guère que le tableau d'une razzia complète.
Telle est celle des guerres de Pépi P*^ :
« Cette armée alla en paix : elle entra comme il lui plut au pays des Hiroushaïtou. » Cette armée alla en paix ; elle écrasa le pays des Hiroushaïtou. Cette armée alla en » paix : elle fit brèche dans toutes leurs enceintes fortifiées. Cette armée alla en paix : » elle coupa leurs figuiers et leurs vignes. Cette armée alla en paix : elle incendia [tous » leurs blés]. Cette armée alla en paix : elle massacra leurs soldats par myriades. Cette » armée alla en paix : elle [emmenaleurs hommes, leurs femmes et leurs enfants] en grand » nombre comme prisonniers vivants, ce dont Sa Sainteté se réjouit plus que de toute » autre chose. [Sa Sainteté m'envoya écraser ses ennemis et j'allai] cinq fois frapper la » terre des Hirouchaïtou pour aller abattre leur rébellion avec cette armée ; et j'agis de
» telle sorte que le roi fut satisfait de cela plus que de toute autre chose Voici que cette
» armée se mit en chemin ; elle les battit tous, et détruisit ceux d'entre eux qui s'étaient » assemblés 2. »
Dix siècles plus tard, Sénouserit III rend compte de ses campagnes contre les nègres ; il n'a pas changé de système :
« Je me suis emparé de leurs femmes ; j'ai saisi leur population sortie vers leurs » puits ; j'ai frappé leurs troupeaux ; j'ai dévasté leurs récoltes en y mettant le feu '^. »
1 Ramesséum (L. D., III, 166; R. Tr., VIII, 742).
2 Stèle d'Ounas (de Rougé, Mon. six dyn., pl. vii-vni, 1. 22-32; Mariette, Abydos, II, 44-43; Setue, Urkundea, l, 103-105; Maspero, H. A., p. 83).
3 Insc. de Semnéh (L. D., II, 136 h, 1. 14-16; Ghabas, Et., p. 133). — Insc. de Tell-Basta N.wiLLE, Bubastis, pl. 24 a et p. 9-10). Cf. Maspero {H. Or., I, 493-4î)4) qui compare les campagnes d'Ismaïl-pacha en 1822, d'après Caillaud, Voyarje à Méroë, ch. 37-42.
Le narrateur des aventures de Sinouhit fait parler son héros à peu près dans les mômes termes :
« Tout pays vers lequel je sortais, quand j'avais fait mon irruption, on tremblait sur
» les pâturages au bord de ses puits ; je prenais ses bestiaux, j'emmenais ses vassaux
» et j'enlevais leurs esclaves, je tuais sa population ; il était à la merci de mon glaive,
» de mon arc, de mes marches, de mes plans bien conçus et glorieux pour le cœur de
, » mon prince ^. »
Le même Sinouhit louait Sénouserit d'avoir au pays des Timihou « enlevé des prisonniers vivants, ainsi que tous leurs » bestiaux innombrables » et de « ne rien laisser subsister, cœur » fermé à la pitié » quand il faisait la guerre -.
Ainsi, rois d'Egypte ou chefs de tribus entendent la guerre de même. Dévastation, arbres rasés, moissons incendiées, puits comblés, troupeaux enlevés, populations réduites en servitude^: voilà le bilan de toute expédition.
Au temps glorieux du nouvel empire thébain, la guerre semble s'humaniser par quelque endroit. Au lieu de tout saccager et de se retirer, le vainqueur accorde capitulation aux vaincus qu'il assiège '' et se contente d'imposer tribut aux princes du pays qui se rendent ou se soumettent à la vue des désastres de leurs voisins. Il organise sa conquête et commence en même temps à conclure des traités de paix avec les voisins qu'il n"a pu réduire.
Cependant les expériences militaires ne sont pas encore de simples courses à travers un pays respecté pour joindre l'adversaire et lui offrir le combat. Les conquérants égyptiens en Asie y promènent le pillage et l'incendie. Dans le pays de Zabi, Thotmôs III signale son passage en dévastant les récoltes, en saccageant les vergers, en ravissant le bétail et en dévalisant lesgre-
1 Maspero, Coules, p. 106.
2 Ibid., p. 97 et 102.
3 Scinblablcs déprédations encore dans le récit des campagnes de l'Ethiopien Horsiatef contre les Madidi : « Je les trappai dans leurs villes, et je fls un grand carnage parmi » eux dans Labi; je pris leurs bœufs, leurs vaches, leurs ânes, leurs moutons, leurs » chèvres, leurs serviteurs. » Stèle d'IIorsiatef, ép. pers., 1. 72 sqq. (Mauiette-i\1.\spero, j\f. D., 1889, pi. 11-13, p. 3; Scii.KFEit, Urkuîiden, III, 126-127; Maspeho, Records of Past, VI, 84-1)6 — B. Kg., VII, 230; Guide, p. 61).
i Comme Thotmès III à Mageddo : Annales de Karnak, an XXIIl, 1. 94-96 (Maspeuo, IL Tv., m, 146 = D. Efj., VIII, 229,238; Skthe, Urkunden, IV, 662-3).