RAVAGES ET MASSACRES
niers et les magasins*. Si lorsqu'il ordonne de couper au pied les cèdres du Liban, Séti I" songeait aux constructions de Thèbes'-, d'autres fois aussi se réveillait l'instinct de pure destruction.
La frayeur que causèrent à l'Egypte les peuples de la mer donna lieu aussi à une violente réaction et certaines barbaries s'expliquent par la vengeance. Le mépris et la haine pour les ennemis s'unissent dans les textes où il est parlé d'eux, de leurs projets de conquête, des maux qu'ils ont déjà fait subir à l'Egypte, de ceux qu'ils préparent, puis de leur juste catastrophe. Ainsi parlent le chantre de Ramsès IIP ou le narrateur des triomphes de Ménéptah. Celui-ci compare son temps à celui des Hycsos « lorsque le pays d'Egypte leur appartenait et que l'Impur se » tenait debout » ''", pour retrouver pareille abomination :
« L'abattement s'était fait dans les terres arrosées par le Nil ; elles voulaient se sou-
» mettre à l'ennemi qui avait violé toutes les frontières du pays les armes à la main
» L'Egypte désolée et abandonnée aux incursions de toutes les nations, les barbares » dévastent ses frontières ; des révoltés la violent chaque jour : tout le monde pille. Les » ennemis dévastent nos havres même ; ils demeurent des jours et des mois ; ils s'éta-
» blissent [Ils arrivent nombreux] comme des reptiles. Ne pourra-t-on pas les faire
» ramper en arrière, ces amis de la mort, ces haïsseurs de la vie, dont le cœur voudrait » [ruiner l'Egypte ? Les voilà, avec] leur chef; ils passent leur temps sur la terre à com- » battre pour remplir leur ventre à satiété ; ils sont venus dans le pays d'Egypte pour y » chercher leur provision de subsistance... Leur chef est le portrait d'un chien, un homme » ignoble, sans cœur. »
Après la défaite, il insulte et raille le vaincu, réduit par une répression sauvage à l'état le plus misérable :
« Tous les dieux l'ont abattu par rapport à l'Egypte ; les promesses qu'il s'était faites » ont manqué ; toutes ses paroles se sont répandues sur sa propre tête... C'est un misé- » rable, odieux à ses soldats... le rebut de ses chefs s. » — « Ménéptah fait peser sa ter-
' Annales, an XXIX (Louvre, C 51 et Karnak : Young, Hiérogl., 41 ; Lepsics, Auswahl, 12; M.\KiETTE, Rec. Arch., 1860, n, pi. 16; Karnak, 13; Brccsch, Thés., V, 1168; Sethe, Urkunden, IV, 683-687; cf. Maspero, H. Or., II, 264, 273).
2 Bas-reliefs et inscr. du mur nord de Karnak (Ch.vmpollion, Not. II, 86-112; Mo7i., 290-302; L. D., III, 126-130; Gvieysse, R. Tr., XI, 52-78; etc.).
^ <f Les Tahonnou sont pulvérisés; leurs villes ravagées; ils ne récolteront plus.» Ramsès III, mésori an XI, 1. 38 (Chabas, Et., 253; Daressy, M.-H., 83). — « Leurs villes » sont détruites en une fois; leurs plantations et tous leurs gens sont réduits en » cendres. » An IX, 1. 34 (Dûmichen, 22; Daressy, 97). Voir m/^ra, p. 179.
^ Inscr. triomphale de Karnak, 1. 39.
s Ibid., 1. 4, 18-19, 21-23, 42-44 (Chabas, Et., p. 191-198; Maspero, H. Or., II, 433-434). — Cf. stèle d'Israël, 1. 7-8 : « Ses femmes étalent entraînées loin de ses yeux ; pillés les
» vivres de sa cantine Son camp était incendié et réduit en cendres; tous ses biens
» servaient de butin aux soldats. Quand il revint dans sa montagne, il fut en butte aux >■> malédictions.... : « Prince déchu ! chien de malheur! panache de roseau! » lui criait-on. » (Spiegelberg, m. Z., 1896, 2-3 et 12).
» reur sur les Lybiens Il a changé leurs maisons on déserts; il a saccagé toutes les
» herbes qui poussent dans les champs: il ne repoussera plus de moissons pour les » nourrir; [il a comblé] leurs citernes et les a condamnés à la soif;.... ils fuient sur la » montagne comme des rats;.... ils vivent d'herbages comme les animaux ' ».
Le massacre des ennemis et leur extermination est un thème sur lequel brodent à l'envi les inscriptions officielles. Déjà l'archaïque Khâsokhem notait avec plaisir le nombre de ses victimes -. Même, au moment où dans la réalité la guerre s'adoucit quelque peu, plus que jamais la littérature se complut dans les ampHfications sanguinaires.
Certaines phrases reviennent perpétuellement; les scribes se les léguaient dans leurs cahiers d'expressions, et les faisaient resservir à chaque occasion nouvelle. Tout vainqueur « fait un grand mas- » sacre des fils delà rébellion, comme on n'en a point vu )).ou « tel » qu'on ne peut évaluer le nombre de ceux qui périrent » ^ Ces mots se trouvaient dans la légende dïlorus ; il était de bon ton de les y prendre; un roi dévot triomphait comme son dieu. Les rois Ethiopiens, restaurateurs du vieux culte et des vieilles coutumes cultivent le vieux style : Tonouatamon à Memphis et Piànkhi à Hermopolis massacrent dans les mômes termes qu'Horus '. Et de même, si Ton regarde les sculptures des pylônes et des temples, en tout temps jusqu'à l'âge romain, les souverains massacrent avec le geste divin stéréotypé déjà sur la palette de Nar-Mer \
Quand le narrateur ajoute : « La terreur de Sa Majesté se » répandit jusqu'au fond de l'Asie : tous les cœurs étaient dans » sa crainte » (1. 30), il applique à Piânkhi une vieille formule qui a déjà bien des fois servi. Sous la xi® dynastie, Tobscur Sonkherî prétendait inspirer la terreur à toutes les nations".
1 stèle de l'an V de Ménéptah (Maspero, /E. Z., 1883, 65-66).
2 Statue de Khâsokh(;m (Quibf.lu, Hieracônpolis, I, 39-40).
3 Ar-n-f khaït aat, hir tenou, ourt r khet neb, — an rekh-t
* Stèle de Tonouatamon,, 1. 16-18 (Sch.efer, Urkunden, III. 67; Mariette, Quatre pages, p. 4; Maspero, St. du Songe, p. 8) ; Stèle de i'iànkhi, 1. 20-21.
fi Palette de Nar-Mer (Quidell, Hieracônpolis, I, 20; M.Z., XXXVI, p. 81-84, pi. xii-xiu ; Naville, il Tr., XXI, 118-121; Gapart, Débuts de l'art, Jig. 67).
6 L. D., II, 150 e; Maspero, H. A., p. 92.