ÉLOGES DES COURTISANS, ORDRES DU JOUR
» que l'on prie à légal de moi pour les grands biens qui me sont advenus et qui sont » un témoignage de justice dans la vieillesse ? j'atteins les 80 ans, grandement loué de » par le roi, et je durerai 110 ans! »1
Le roi voit tout et sait tout. On parvient rarement à le tromper, et, si on y réussit, cela dure peu de temps ; car à un moment ou à un autre la vérité se fait jour. L'intérêt lésé d’un tiers, Les scrupules d’un subordonné, la clairvoyance d’un contrôleur, la jalousie d’un rival jetteront sur les fautes une lumière inopportune. Tout égyptien peut faire parvenir un requête au roi: des ouvriers menacent les surveillants de la nécropole de dénoncer au roi leurs abus ; à tous les degrés de la hiérarchie, des fonctionnaires spéclaux ordinaires ou extraordinaires inspectent et contrôlent la gestion des divers administrateurs.
Surtout, en Égypte comme en tout pays, les courtisans se jalousent et s’épient. On se dispute la faveur du distributeur de toutes les grâces *. Envies, compétitions, intrigues, médisances et calomnies font leur ouvrage, au grand jour ou en secret, et assiègent les abords du trône. Pas besoin de ministère public pour relever les fautes réelles ou imaginaires ; chacun en fait l'office pour son voisin. Dans une lettre à un ami le prophète Phrämhabi gémit et commence à se sentir accablé par les menées de ses ennemis”. A défaut de correspondances, les épitaphes nous renseignent. Non que nous y trouvions les aveux d’un coupable ou la profession de foi d’un Basile. Quelquefois nous entendons la plainte lointaine d’une victime. Le plus souvent nous parvient le cri de triomphe de l’heureux homme qui a échappé aux embüûches placées sur sa route :
« C'est ici le tombeau de l'ami de son maitre... qui est descendu à la bonne place » en la faveur de son maître, sans qu'on soit venu l’accuser, sans qu'il ait eu à repousser » l'accusation qu'un autre portait contre lui # »
Avec des allusions aux dangers courus, aux écueils évités, avec
1 Au kodnu-t meter-f aritu n-t au mbà her nebu. An mara-i tihtu-f ma kodnu-i, n ur khepertu-n-i, meteru n mât m aaui. Pehu-i ronpit 80, ur hosu suten kher; autr kem ronpit 110 : Stèle d'Amonhotpou, Karnak (Masprro, Ann. Serv. 1901, IT, 281).
2 Voir les plaintes de Nakhti dans la biographie de Khnoumhotpou (Masrero, Æ. Tr, I, 166).
3 ne Bologne 1094, lettre 9 (Cnasas, Mél., IV, 151. Cf. supra, ch. vu, p. 287.
4 Abanakhti à Berchch (2. Tr., XIIT, p. 189-190).
l'expression de la reconnaissance du favori qui tient tout du roi et le remercie de sa protection, certaine stèle du Louvre nous livre le texte même des paroles royales et l’ordre du jour de félicitation adressés par Séti E* à un officier du palais :
« À dit Sa Majesté (Séti Ier) aux grands qui sont près de lui : « Soit donné beaucoup d’or au favori (host), préposé au gynécée royal Horkhem ; (qu’il ait) la longue durée,
la bonne vieillesse ; qu'il ne soit point diffamé, qu'il ne soit point en abomination dans le palais royal; que sa bouche soit saine; que ses pieds s’acheminent vers une
» sépulture excellente ! 1 »
Ses fonctions délicates Fexposaient plus que tout autre aux attaques des mauvaises langues. Mais le roi, content de ses services, l’a couvert en le récompensant; et il à pu atteindre une vieillesse heureuse sans se heurter à la réprobation.
Une autre stèle qui rapporte également les discours du roi et du décoré, celle de Nofirhotpou, outre qu’elle en donne d’autres formules, fait entrevoir la mise en scène de la proclamation des récompenses. C’est en public, au milieu des cris de joie et des exclamations populaires soulevées par la vue du roi, que celui-ci désigne aux honneurs un serviteur fidèle. Dans la circonstance, le roi, pour rehausser encore, si possible, le prestige de ses louanges, en fait remonter l'initiative à la divinité et dit : « Mon seigneur » Amon ordonne que j'accorde mes faveurs devant témoins, au » khrihabi, repos du cœur d’Amon, Nofirhotpou » ?. Ainsi distingué par le dieu et loué par le roi, un sujet nage dans le ravissement pour le reste de sa vie.
$S 2. — Faveurs et récompenses.
L’honneur d’une louange tombée de la bouche du roi passait donc pour très précieux, Toutefois quelque délicieusement qu’il chatouillât la vanité, quelque sensible qu'y fût l’âme de tout
1 Stèle du coilier d’or (Louvre C 213 ; De Roucé, Cat., p. 159; Prerrer, Rec., IX, 10; LEpRAIN, Contemporain, 1e octobre 1876).
2 Stèle de Nofirhotpou (Dümicnex, /. Z., Il, 40e; Bnucscu, Mon., pl. 37; Prenrer, Mél. Arch., 1, 496-197; Maspero, Ann. Et. gr., 1876, AST: Bibl. Eg., NII, 404; Bénénire, M.M.C., V, p. 496-499 et pl. v).