‹ Le Régime Pharaonique: Dans Ses Rapports Avec L'évolution De La Morale En ÉgypteChapitre 24 sur 433 · LE ROI FILS DAMON · texte numérisé non relu

LE ROI FILS DAMON

les rois ses prédécesseurs, se qualifie « fils légitime de Rà »'. Le roi hérétique Aménôthès IV, ou Khouniaton, qui à proscrit le culte d’Amon, s'intitule naturellement « fils d’Aton » ?; mais il se nomme aussi ou se laisse nommer « fils de Rà, engendré par Ra lui- » même »*.

Parfois le roi unit à Râ ou lui substitue une autre personnification divine du Soleil. Tels Atoum, Harmakhis ou Amon‘. Harmakhis c’est le soleil dans tout son éclat, dominant les deux horizons. Qu'il soit invoqué sous son seul nom ou sous le nom composé de Rà-Harmakhis, le roi le regarde comme son père. Après que Thèbes devient la capitale, l'importance du dieu local Amon s’accrut. Aussi le roi l’adopta-t-il pour père‘. Et dès lors, soit dans les récits, soit dans les dialogues entre le dieu et le roi, on trouve ces appellations « son père Amon », « mon père Amon », ou inversement « Amon dit: O mon fils »’. A l'instar des rois Thébains, Horsiatef énumère les dons qu'il a reçus de « son » bon père Amon de Napata »*. D'ailleurs, souvent Amon s’identifie alors avec Rà ou Harmakhis *. Ainsi le roi sera fils d’Amon-Rà ou d’Amon-Râ-Harmakhis. Le grand hymne à Amon-Rà-Harmakhis unit le fils au père dans une action

1 Litt. fils de son ventre, Si Ra n khat-f : Stèle du Vatican (Preuz, À. Tr., III, 129).

2 « Ton fils sorti de tes membres ». Cf. Hymne à Aton (BourranT, M. M. C., 1, 7, 13).

3 Inser. du chet de la gendarmerie de Khouniaton (Bourranr, #. M. C., 1, 20).

4 Ainsi Ounas s’écrie en insistant sur sa filiation : « Rà-Toum, ton fils vient à toi, il » vient à toi cet Ounas, tu l’as accueilli... car il est ton fils de ton corps à jamais ». (Pyr. d'Ounas, I. 232, 233 et 294 : Maspero, À. Tr., III, p. 207 et 219).

5 « Harmakhis m'a mis au monde pour faire comme il a fait... Je suis roi de sa pro- » création » dit Sénouserit I (xne dyn.) nok souten n khepr-f. (Dédicace d'Héliopolis, parchemin de Berlin : Srern, Æ. Z., 1874, p. 87). — « Regarde-moi, toi mon fils » Thotmès, je suis ton père Harmakhis » dit le dieu à Thotmès IV {(xvme dyn.) Stèle du Sphinx (L. D., III, 63; Brucson, Æ. Z., 1876, 91).— Le même dit à Ramsès IT (xixe dyn.) : « Roi Ramsès qui donnes la vie, je suis ton père vénérable ». (Tell-el-Yaoudieh : NaviLre, À. Tr., X, 52).

6 La qualification de « fils d’Amon, Si Amon » entre accidentellement dans le protocole de quelques rois (statues de Thotmès III et de Ramsès IV (Ann. Serv. Antiq. 1902, LecraIN, p. 7). Elle fait partie intégrante du nom de quelques autres, comme de Hri-Hor et de son concurrent le fondateur de la dynastie Tanite. À Karnak, Séti Ie change souvent dans son nom lépithète de Meri-n-Ptah en celle de Méri-Amon (L. D., III, 124-130).

7 Textes thébains, passim.

8 Stèle de l'an 35 (Caire no 694. —Manrerre, #. D., pl. 11-13; Sonærer, Urkunden, II, 116).

9 « Dit Amon-Râ-Harmakhis : « O mon fils de mes entrailles, que j'aime, Ramsès » (INT). (De Roucé, /. A., 109; DümicneN, A. J. ; 1, 16). — Tonouatamon, roi d'Ethiopie voit en songe « son père Amon-Rà ». (Stèle du songe, 1. 8 : Caire n° 691 : ManrreTTE, M. D., pl. 78; Souærer, Urkunden, II, 61).

cosmique et mystique en même temps que dans les adorations des hommes”.

Enfin si l’on ne s'étonne pas de voir le roi, fils de divers dieux unifiés en une seule personnalité, s’il n’est pas choquant de lui attribuer en diverses localités plusieurs pères, on ne se scandalise pas non plus d’entendre nommer ceux-ci dans le même temple * et au cours du mème texte *. Parfois l’invraisemblance va jusqu’à une paternité et une maternité collective de tous les dieux et déesses *. Comment chacun des rois était-il ainsi, à son tour et à la fois, fils d'Osiris, de Ptah, de Rà ou d’Amon ? Comment coulait dans ses veines le sang divin ? et comment du même coup se transmettent aux princes les droits de la royauté ? Tous les Égyptiens, grands et petits, connaissaient la génération humaine des rois. Ceux-ci mêmes n’en faisaient pas mystère. Ils nomment le père qui leur a transmisle trône ; ils étalent sur les monuments le nom de leurs fils parmi lesquels vit leur successeur ; ils font également honneur à leur mère de les avoir mis au monde. Sénouserit° parle de sa postérité et distingue parmi ses successeurs ceux qu'il avoue pour

1 « Que le fils du Soleil, le pharaon soit vénéré pour ses mérites; qu’il soitadoré quand » tu te lèves bienfaisant à l'horizon oriental du ciel. C’est lui qui dirige ta course, ren- » verse tes ennemis devant toi, repousse tous tes adversaires, examine pour toi l'œil en » son lieu. » (L. D., VI, pl. 417 ; Masrero, À. À., p. 284; B. Eg., II, 467).

2? Ainsi à Philæ, Ptolémée IT est simultanément en divers endroits du temple l’'émanation (af) d’Atoum, la char (Gé) de Rà et d’Ounnofris, l'image vivante de Rà (sen dnkh) ou de son père Osiris (chop ankh nez tef-f), le fils (si) d'Amon, d'Osiris, d'Harmakhis, l'enfant (mes) d’Isis, le fils de Khnoum et l'enfant de Satit et d'Anoukit, le fils de Hapis et l'enfant de Sokhmit (Sere, Urkunden, 11, 169-110).

3 Côte à côte, sur le premier pylône de Médinet-Habou, s'étalent un grand discours d’Amon au « fils de son flanc » Ramsès IIL, et le décret de Ptah en l'honneur de son « fils chéri », le même Ramsès III (Cf. Daressv, p. 61 et 64) ; plus loin, l'inscription de l'an VIIL, qui célèbre en lui l’image de chacun des dieux, le dit dans son protocole même « courageux comme son père Montou » (1. 1) et« fils du Soleil « (1. 2} : puis vante l’abondance répandue sur son passage comme sur celui de « son père Nofir-hi-noun » (1. S) c'est-à-dire Ptah sous la forme du Nil ; et relate un discours du roi qui commence par ces mots : « Apprenez la vaillance de mon père auguste, Amon, l’auteur de mes perfec- » tions » (1. 14: Greene, fouilles ; CuaBas, p. 246-9).

4 Séti Ier élève le temple de Radésiéh «sous le grand nom de ses pères les dieux » (L. D., II, 139-140 ; CHapas, Znscr. hist. de Séti I, Bibl. Eg. IX, 44 et 46). Le protocole de Ramsès II à Kouban mentionne que « à sa naissance, ce fut un cri de » joie au ciel; les dieux dirent: « c’est nous qui l'avons engendré » ; les déesses » répondirent : «c’est nous qui l'avons mis au monde pour régner sur le royaume » de Râ » (Prisse, Mon. 21, 1. 3-4; Cuapas, Mines d’or, Bibl. Eg. X, p. 203 et pl. 1) Enman, Ægypten, p. 91).

5 Tels Ramsès II à Ibsamboul et à Louqsor, Ramsès III à Médinet-Habou.

6 Usertsen, Ousortasen, Sésostris, Sénosiris, Sanouosrit.

\ LE ROI ÉLU DES DIEUX où

descendants et ceux qu'il rejette’. Dans la grande inscription dédicatoire du temple de Séti I à Abydos, Ramsès IL donne alternativement le nom de père à son prédécesseur Séti et aux dieux Osiris ou Rà?. Les sujets même ne font aucune difficulté de parler du « père du roi » ou du « fils du roi» devenu roi luimême *. Comment accorder ces mentions d’un père humain avec les prétentions à une génération divine ?

Le roi est |” « élu de Dieu ». La génération humaine ne suffit pas pour donner le trône : il faut de plus un choix divin. Sans doute tous les rois légitimes se rattachent parle sang à quelqu'un de leurs prédécesseurs. Mais la succession n’est pas toujours directe de mâle en mâle et par ordre de progéniture. La x dynastie, qui régna 453 ans, s’interrompit à plusieurs reprises et se renoua par les femmes‘. Quand une dynastie succède à une autre, elle invoque une parenté féminine. Ainsi Hrihor fonde la xxi*, au nom des droits qu'il tenait de sa mère”. Si la nouvelle dynastie ne peut se rattacher ainsi à la précédente, elle se hâte d'y suppléer par un mariage ; le fils issu de cette union obtiendra seul une obéissance sans protestation ; son autorité sera mieux respectée que celle de son père qui parfois feindra de commander

1 Voir infra, ch. 11, p. 82.

2 Il parle successivement des offrandes qu'il a faites par amour pour son père Séti- Merniptah, de ses louanges à « son père » Osiris « qui l’a mis au monde », et du puissant Râ « dont ilest issu » (Xhü-na... n mes-üa, per-na m R& nakhtu, 1. 42-43 ; MARIETTE, Abydos, I, 6; Maspero, Essai, p. 27-28) et, après qu'il a rappelé son enfance choyée par Râmamen qu’il nomme son père (/bid., 1. 43, {efa., 1. 45 et 52) et ailleurs son « père terrestre » ({efa tep lo : 1b., 1. 400) dont il se dit le fils authentique (si-n? khet-ef, 1. 47) au nom duquel il a élevé le monument en y joignant son propre nom parce que « la » personne du fils est la personne même du père qui l’a mis au monde » (Ah si, khii mes-su, 1. 54), à ce moment les amis royaux lui répondent : « Tu es Rà ; ton corps » est son corps » ; (ntuk-Rd, set-ek set-ef, 1. 55; Marierre, Abydos, I, T; Masrero, Essai, p. 28-34) ; et Séti lui-même remercie son fils, « moi ton père véritable qui ai qualité » de dieu », et il ajoute presque aussitôt « tu es né, procréé par le Soleil lui-même » (1. 412 et 115, p. 66-67).

3 Sinouhit raconte comment, à la mort du roi Amonembhäâit, la nouvelle en parvint à « son fils aîné Senouscrit, V. S. F., qui commandait l’armée en pays de Timihou (Maspero, Contes, p. 97). — Amonemhäit note aussi dans sa biographie, que le roi Thotmès III étant mort, Amonhotpou II « monta sur le trône de son père ».

4 Maspero, À. À., p. 121-122. Comparer la fin de la xvisre dynastie.

5 NaAvILLE, Æ. Z., 1878, p. 29-30 ; Maspero, 7. À, p. 288.

en son nom. C'est ce qui se produisit pour la xvin° dont le fondateur Ahmos tenait ses droits de son épouse Nofritari, et pour la xix* dont la légitimité ne fut tout à fait établie qu'après que Ramsès II naquit d’une princesse de l’ancienne famille royale et que son père l’associa au trône encore « petit garçon »'. Malgré toutes les théories officielles qui consacraient l'autorité royale et divinisaient la personne du roi, des révoltes pouvaient éclater, des compélitions s'élever, des complots s'ourdir”. Pour les prévenir plus d'un pharaon, entre autres Amonemhäït*, son fils Sénouserit I, son petit fils Amonemhäït Il°, père de Sénouserit IT, Amonembhäâit Il, père d'Amonemhäit IV°, Séti [*, père de Ramsès I[7, celui-ci à son tour‘, Nakht-Séti père de Ramsès IT *, et enfin les Ptolémées, usèrent de la pratique que renouvelèrent les Augustes Romains et les premiers rois Capétiens : ils partagèrent le titre et l'autorité souveraine avec leur fils aîné, hérilier présomptif. Mais on vit de ces princes mourir avant leur père. Amenôthès 1° dut la couronne au prédécès de son frère Sipiri. Deux fils de Thotmès [* primaient Thotmès Il". Le grand Ramsès IT n’était pas le fils aîné de son père!!. Ménéptah qui lui succéda n'était que le 13° de ses fils, et ne fut associé au trône que l'an 55, après la mort de son frère Khamoïs, le 4° des fils de Ramsès, 25 ans associé à son père !”?. Après Ramsès II régnèrent successivement trois de ses fils, le 1°, le 2° et le 8°. Dans ces nombreuses familles royales, la mort fauchait ferme, éclair-

1 Abydos, I. 44-46 (Masrero, La jeunesse de Sésostris, p. 29 et S0).

2 Tels ceux dont parle Amonemhäit dans ses Préceptes à son fils, ceux qui troublèrent la minorité de Ramsès IT (Inser. d’Abydos), et ceux dont les papyrus judiciaire de Turin et les pap. Lee et Rollin relatent la répression sous Ramsès III (DÉvÉ ÉRIA, 1868).

* MARIETTE, Abydos, t., IT pl. 22 ; papyrus Sallier IT, pl. I, L. 5,7 (Masrero. 7. 4., p. Que

4 Stèle de Leyde, V, 4, (Masrero, /7. À., p. 99).

5 Proscynème d’Assouan (Youxe , Hiér oglyphies, pl. 61 : Masrero, /bid).

6 E. ne RouGé, Lettre à Leemans, p. 11.

7 Marierte, Abydos, t. I, pl. 7; Maspeno, Æssai, p. 29; Rev. critig. 1870, t. II., p. 35-40 ; HAT DAT-SAS:

8 Maspero, 7. A., p. 255.

9 Jbid., p. 266.

10 Use du Sphinx (GréBaur, Mus. Eg., 1; R. Tr., NII, 142; EraAN, Sitsungsb. Akad. Berlin, 1904, p. 1.063; Serue, Urkunden, LV, 91).

H C'était Amon- nofr -neb- ef (Marierre, M. D., pl. 73, p. 68. Cf. WIEDEMANN, Proc. SBA. XII, 257 sq.; R. Tr. XNIII, 121.

De l'an XXX à l'an LV (Masrero, Znscr. d'Abydos, p.80); 4. A.,p. 255 : Et, Eg: 1, 279,

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