CALME DANS LE COMMANDEMENT
La grandeur légitime, sûre d'elle-même, exerce une domination naturelle sans éprouver le besoin de se manifester par des coups et des éclats pénibles pour les subordonnés. Si l’on manque de sang-froid, il faut se garder de la vie publique ‘. Le calme, la douceur, la patience dans le commandement sont des marques évidentes de l’autorité vraie. L'observation et l'expérience de la vie, l'intérêt personnel, non moins que la conscience font valoir ces vertus. Ce n’est pas seulement la charité vraie qui ne s’emporte pas, ni ne se précipite, ni ne s’enfle, ni ne se pique, ni ne songe à mal, mais tolère et supporte, et patiente, et persévère dans ses intentions bienfaisantes ; c’est aussi l'autorité.
Aussi ne manque-t-on point dans certaines autobiographies de mettre en lumière son égalité d'humeur ou sa longanimité. Le prophète Ounnofri, fils de Néftis, fut « un cœur juste, exempt de » précipitation... toujours égal d’humeur dans les années de gêne » ou de prospérité »?. Zodkhonsou eut à faire à des pauvres ingrats, à un intendant infidèle, à des serviteurs ignorants; mais il ne se laissa pas pour cela détourner de sa voie; il s’en explique en sage :
« Je ne me rebute pas du manque de récompense... Je ne me mets pas en colère » contre mes membres qui me font souffrir (c’est-à-dire Ceux qui l’ont offensé); ce » serait être sans grandeur dans l’adversité que Dieu fait à sa volonté 5. »
Ils ne font là d’ailleurs que suivre les conseils des anciens moralistes qui signalent la mauvaise humeur comme une cause de discorde et de ruine, dans les ménages, les familles, les voisinages. Philinte, avec sa politesse complaisante, obéissait sans le savoir à Ptah-hotpou qui eût condamné les brusqueries d’Alceste, car « mieux vaut un compliment à ce qui déplait que la rudesse »*.
4 « N’entre pas dans la foule, si tu te trouves excitable en présence de la violence », dit le sage, ou encore : « Celui dont le cœur sait se posséder (gouverne la bouche) » parmi les soldats, n’est certes point traîné au tribunal ». An, Mazximes (Pap. de Boulaq IV, xx1, 16-17 et 19-20: Crapas, $ 47 et 49, Egyptot., H, p. 85 et 90; Amérr NEAU, $ 49 et 51, p. 174 et 179).
2 Sarcophage d’Ounnofri (MarteTTE, M. D., pl. 59, p.19; Brucsen, Dict., p. 1366 : « J'étais » patient (chou häti), exempt de bouleversements, conciliant, marchant sur l'eau du » dieu »).
3 Stat. de Zod-Khonsou (A2. Tr., XVI, 60).
4 Pran-morrou, Préceptes, $ 30 (Pap. Prisse, x, 6-7).
Mauvais pour les particuliers, un caractère difficile messied aux dépositaires de l'autorité :
« Quand un homme à pris pour base la justice, marche dans ses voies et y fait sa » demeure, il n’y a pas de place pour la mauvaise humeur !. »
Il ne faut pas se courroucer contre un adversaire même méchant? : on doit être calme aussi devant l’inférieur en faute. A l'inverse, il ne faut pas davantage s'amuser d’un spectacle que donne un adversaire vicieux * ; on ne doit pas non plus « se faire » un divertissement de se jouer de ceux qui dépendent de soi » *.
Entre égaux, il ne faut pas demander à un disputeur de flatter vos sentiments ; à plus forte raison, un grand doit se prémunir contre « la parole qui multiplie les flatteries, car elle élève l’or- » gueil, produit la vanité »°, et éloigne de la perfection qu’il visait. Les flatteurs multiplient les souhaits et les compliments hyperboliques ; Ptah-hotpou en collectionne de jolis échantillons :
« Aspiration de mon cœur, où il n’y a point de remède ! Que tes pensées intimes se
» réalisent spontanément ! Maître souverain, je me range à ton avis. Tu as raison, sans » parler. Ton corps est plein de force, ta face l'emporte sur (celle de) tes voisins. 6 »
Les gens habitués à vivre au milieu de ces excès de langage, remarque le philosophe, ne savent pas se contenir en face d’une contrariété : « leur instinct est d’obéir à leur passion » ; et quelle déchéance ! |
« L'homme maître de son âme est supérieur aux privilégiés de Dieu, au contraire » l’homme qui obéit à sa passion tombe en quenouille 7, »
L'orgueil guette spécialement le parvenu, mais nuit aussi à tout grand et tout riche, qu’il aveugle sur sa nature et ses droits :
1 Pran-norpou, Préceptes, $ 19 (Pap. Prisse, x, 4-5),
2 Jbid., $ 4 (vi, 1).
3 Jbid., $ 4 (vi, 2).
+ Pap. démot 2,414 du Louvre (A. Tr., I, 46).
5 Prax-Horpou, Préceptes, $ 16 (Pap, Prisse, 1x, 2-3).
6 Jbid., $ 14 (wir, 6-9).
7 ne : «dépend de sa chose-femme » (Pran-norpou, $ 44, Pap. Prisse, vin, 6-11).