‹ Le Régime Pharaonique: Dans Ses Rapports Avec L'évolution De La Morale En ÉgypteChapitre 270 sur 433 · L'ESPRIT HIÉRARCHIQUE · texte numérisé non relu

L'ESPRIT HIÉRARCHIQUE

a fait la plus belle fortune : devenu trésorier, prêtre, grand lecteur, il dirige par ordre d’Amonemhâit une expédition aux mines du Sinaï.

Ainsi les chefs subalternes, les plus rapprochés des humbles qui n'ont personne à qui commander et ne font qu’obéir, sortent des rangs de ces derniers, ouvriers des champs ou de l'atelier, serfs de naissance ou esclaves par le sort des armes. ls y rentrent, s'ils déplaisent à leurs chefs, s'ils montrent de lincapacité, s'ils soulèvent de justes plaintes de la part de leurs subordonnés. C’est sur le compte de ceux-là, sans doute, et non du roi, des grands seigneurs, ni des autres puissances, que circulait ce proverbe irrévérencieux recueilli par le moraliste :

« Le (taureau) chef du troupeau, en conduisant aux champs, n’est qu’un animal » semblable aux autres 2. »

$ 2.— L'esprit hiérarchique et les qualités des subalternes.

Petits et grands s’inspirent donc tous du même esprit, l'esprit administratif. Il n'existe pas d'esprit public indépendant. L’organisation de Ja société s’y oppose dans une société théocratique compliquée de féodalité. Tous les sujets du roi reçoivent directement ou indirectement de lui leur mot d'ordre. La féodalité, plus ou moins puissante suivant les temps, n'arrive pas à constituer un idéal d'indépendance individuelle. À demi-héréditaires, ou purement à la nomination du roi, les autorités intermédiaires ne font pas moins sentir aux inférieurs leur vassalité, et entretiennent l'habitude de tout attendre d’en haut.

La solidarité dans la hiérarchie s'impose en Égypte au monde moral comme au pays physique. Du Nil les canaux et leurs branchements transportent l’eau et la vie dans le moindre champ, à condition qu'aucun éboulis n’interrompe l’écoulement ou qu’au-

4 Graffite de Si, dit Hornitamehou, au Sinaï (Srrecezserc, À. Tr., XX, 51; J. Baizzer,

Noms, p. 41) 2 An, Maximes : Pap. moral de Boulaq IV, xxnr, 3 (CHapas, $ 51, p. 99-101; AMÉLINEAU, $ 53). — Cf. Pap. Anastasi V, xiv, 1; et « le bœuf de tête » Tombeau de Pihiri (supra,

cune saignée ne le détourne : ainsi le réseau administratif qui couvre l'Égypte ne souffre point d'interruption, et sans cesse doit, sauf accidents, porter l'influence centrale jusqu'aux extrémités. A travers les campagnes, les canaux, tous semblables, ne diffèrent que par leur importance : avec le mème profil en plus ou moins grand, ils distribuent la même eau : dans toutes les âmes, par les canaux ramifiés de l'administration, descend le même idéal moral. C’est la grande vertu administrative : la régularité.

Pas d'originalité! Pas de fantaisie! L'initiative individuelle se limite étroitement aux détails de l'application des ordres. Les petits fonctionnaires se modèlent sur les grands. Comme les grands se comportent à l’égard du roi, ainsi les inférieurs à tous les degrés se comportent à l'égard de leurs supérieurs. [ls veulent leur plaire par les mêmes moyens. S'ils se raidissent pleins de morgue vis-à-vis de qui ne porte pas palette et calames, ils s’inclinent bien humbles devant qui leur commande. S'ils font marcher à la baguette leurs sous-ordres, eux-mêmes ne s’écartent pas de la ligne de conduite qui leur est tracée. Respect et obéissance résument à peu près tous leurs devoirs vis-à-vis de leurs supérieurs. Vis-à-vis de leurs inférieurs, ils tâcheront d’imiter les grands.

Quelle qu’elle soit, l'autorité doit être respectée. La révolte serait absurde et immorale. Les Égyptiens connaissaient le Procès de la Têle et du Ventre, prototype de l’apologue de Ménénius Agrippa. Le ventre a sans doute contesté la suprématie de la tête ; celle-c1 plaide contre lui et démontre que son autorité est achetée par ses services :

« C'est moi, moi, la . maîtresse poutre de la maïson entière, — d’où les poutres partent et qui couple les poutres : — tous les membres s'appuient sur moi et » sont en joie. — Mon front est joyeux ; mes organes sont vigoureux ; le cou se tient » ferme sous la tête ; — mon œil voit loin; — la narine se gonfle et aspire l'air; — » l'oreille s'ouvre et entend ; — la bouche émet les sons et cause ; — les deux bras sont » vigoureux — et font si bien que l’homme-arrive à la considération, — marche le front » levé, — regarde en face les grands comme les petits... —C’est moi qui suis leur reine ; » — c’est moi la tête de mes compagnes, — qui ferai un très mauvais parti à qui a tenu » ce langage : « La tête n’est qu'un membre! » — (cela n’est-il pas condamnable ?) — qu'on m'appelle donc la.tête ! » — C'est moi qui fais vivre... 1 »

LS

‘ Procés du Ventre et de la Tête : Tablette Drovetti à Turin (Maspero, El. Egg" 260-264). n'a

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