ESPRIT D'OBÉISSANCE ET D'IMITATION
Zod-Khonsou-aouf-änkh, gouverneur de la Haute-Égypte et favori des rois Bubaslites, offrant à la postérité sa vie comme thème de louanges, constate ainsi ce respect imitateur qu'il inspire et qui fait copier ses actes :
« Les hommes me comptent comme supérieur : — ils délaissent ce que je déteste et
» élèvent ce que j'approuve. — Chacun me consulte à cause de ma perfection... — Ils » m'honorent grandement à cause de l'excellence qu’ils trouvent en mon inspiration. —- SOLE Sans que je sois présent, les gens sous ma direction se souviennent de moi; car » ils me copient dans leur conduite. — IIS voient ma sagesse parmi les savants; — » les grands de la terre me rendent hommage en m'imitant, à cause de la grandeur de » mes faveurs auprès du roi. — Ayant dévoilé mes intentions à tout le monde, tous » se conforment à mon inelination. — .…..Ils sont habitués à se conformer à ma » pensée. — Je vois les enfants de leurs enfants; — je subsisterai sur terre, me renou- » velant en leurs générations; — quand je partirai, dans la suite ne sera pas perdue la » connaissance du dieu (c’est-à-dire du roi) » 1. Ainsi limitation des peuples devient, au profit des grands, une sorte d'extension de la personnalité, de transmigration des âmes ; leur volonté engendre des volontés semblables et ils se survivent de génération en génération dans leurs imitateurs. Le service du roi et le bonheur du peuple y sont intéressés. Mais surtout le fonctionnaire y veille, trouvant son compte, et pour cette vie et ensuite, au maintien de cette solidarité.
S’affranchir de tout modèle concret, de tout conseil d’une autorité vivante, pour suivre les maximes d’une raison abstraite, n’est jamais entré dans la tête des Égyptiens. Jusqu'au terme de la durée de leur civilisation, ils crurent à la valeur supérieure de la docilité, à linfaillibilité de la tradition enseignée et vécue par les grands : à leurs dieux mêmes ils prêtèrent des maximes analogues à ces paroles de Thot à Isis : « Viens ! il est bon d’obéir : l’un » vit que l’autre conduit”. »
Dans ce respect, cette obéissance, ce goût de la tradition, ce manque d'initiative, y eut-il, selon les époques, des nuances ou des différences accusées ? Les textes sont trop rares ou trop peu explicites pour permettre de le distinguer. Les tableaux des tombes qui montrent à l’œuvre serviteurs et intendants, chez leurs sei-
1 Statue de Zodkhonsouaoufänkh, Lougsor, xxne d. (Dangssy, À. Tr, XVI, 58-59). 2 Stèle Metternich (Brucscx, Æ. Z., 1879, 4 et 9).
gneurs, sont descriptifs, non psychologiques. Ptah-hotpou philosophe de haut sur la question. Mais les intéressés ne nous ont pas transmis leurs réflexions.
Nous trouvons bien la trace de quelques révoltes, comme celle des ouvriers de la nécropole de Thèbes. Mais la nécessité, la faim, poussent ces grévistes, non aucune théorie ; ils demandent du pain, sans formuler aucune revendication sociale. En tout cas, les scribes, ces privilégiés de la société établie, auraient défendu l'ordre et n'auraient encouragé aucune tendance subversive. Ils étaient trop fiers de leur condition pour ne pas s’y tenir. Quoique l'ancien empire n’ait point laissé de satire des métiers, 1l ne semble pas avoir moins honoré l’homme instruit peu ou prou; l’âge des Ramessides glorifia les scribes. Fermement convaincus jusqu’au dernier jour que « l’obéissance est glorieuse et que l’indocilité » est la marque du fils d’un homme de basse condition »',ils ne se seraient pas compromis par des complaisances dangereuses avec la populace et les gens du commun. Si donc sages et scribes conseillaient aux grands la bonté, s'ils plaignaient ou raillaient les misères des petits, ils n'ont jamais voulu prècher aucune révolution, ni même aucune rénovation.
Ces dispositions des classes moyennes, celle des fermiers, intendants et bureaucrates, constituaient une force. Quels effets en devait-on attendre ? Elle était précieuse pour faire pénétrer profondément dans la masse populaire et y enraciner les idées et les sentiments venus d’en haut et conformes au tempérament national. Il semble qu'elle ait ainsi fortement contribué à constituer l’ensemble de la morale égyptienne, telle qu’elle se développa aux belles époques. Mais de cette même force, favorable aux progrès, quand surtout les conquêtes étrangères eurent décimé ou anéanti les classes supérieures, l'Égypte ne retint que l’inertie, le regret du passé et l'esprit de routine opposé à toute transformation.
1 Stèle Metternich (Brucsen, Æ. Z., 1879, 9 et 10).