GÉNÉRALITÉ DE LIMITATION
» gnage à l'ancêtre : c’est le bien ; puissions-nous agir de mème en » ce monde ». Le moraliste codifie cette exhortation et l'adresse tous : « Cherche à imiter ton père et tes ancêtres ; car, vois, » leurs sages paroles restent dans leurs écrits » !. Tout le monde met en pratique de tels conseils. De la famille l'habitude de l’imitation s’étend à toute la vie de la cité. Dans le culte des morts et le culte des dieux, on tient à opérer « selon les rites des ancêtres
» et toutes leurs règles consacrées par les années »?. Répare-t-on un temple, on « fait la construction d’après les ancêtres »°. On place le fils sur le siège du père ; on lui passe les biens, les fonctions, le métier paternel; car qui saurait mieux que le fils rendre au roi et aux humains les services qu'il a toujours vu rendre par son père? L’observateur étranger, voyageant en Égypte, note cet esprit de tradition : « Ils suivent les coutumes de leurs pères », écrit Hérodote, « et n’en adoptent pas de nouvelles » f.
On imite père et ancêtres; on imite tout dépositaire de quelque autorité et, par suite, le souverain lui-même. La piété et le loyalisme conspirent avec la servilité et l’instinct pour imposer à tous limitation directe ou indirecte du roi. Les petits imitent les grands qui imitent le roi, et de même de générations en générations : ainsi « ne sera pas perdue la connaissance du dieu »°. Quand le subalterne ou l’homme du peuple copie son maître immédiat, c’est une image du roi, plus ou moins dégradée par la réflexion de miroirs successifs, qu'il prend pour modèle. Si l'individu prétend s’affranchir de l’imitation servile des humains et s’applique à devenir juste, véridique, bon, compatissant, à l'instar de la divinité, c'est encore l’image de la royauté qui apparait dans ces rêves de perfection, mais idéalisée cette fois et dégagée de toutes les tares de la vie réelle qui lui servent seulement d’ombres et de repoussoir. Lors donc que se rendre semblable au souverain maître, à Dieu, deviendra l’ambition des néoplatoniciens, 1ls de-
1 Pap. 4119 de Saint-Pétersbourg (Goréniscuerr, Æ. Z., 1876, 107).
2 Tomb. d’'Amonemhabi (Virey M. M. C., V, 264).
3 Stèle de Psamitik-sonbi, gouverneur de Saïs, xxvie d. (Maspero, Æ. Z., 1884, 80). 4 HéroporTe, Il, 79.
5 Statue de Zodkhonsouaoufänkh (loc. cit., p. 551).
meureront fidèles aux tendances les plus continues du vieil esprit égyptien.
Ainsi, grâce à l’imitation, se parfait dans les esprits et dans les mœurs un double travail : théologiens, théoriciens de la royauté, flatteurs mème ou sujets éblouis idéalisent ce qu’il y a de meilleur dans le réel: d'autre part, sages et hommes d’action aux plus hauts degrés de la hiérarchie, puis fonctionnaires de second ordre, enfin tous jusqu'aux plus petits', tendent à réaliser l'idéal. Plus actives, plus nombreuses s’opèrent les réactions entre le principe ascendant d’idéalisation et le principe descendant de réalisation, plus aussi la vie intellectuelle et morale d’un peuple s’intensifie. C’est ce qui fit, plus encore que les succès militaires, la fortune et la grandeur des deux âges thébains.
$ 2. — Résultats historiques des réactions signalées.
Pouvons-nous constater les résultats de ce mécanisme? Y a-t-il eu, en Égypte, soit dans l’ordre social, soit dans l’ordre moral, des progrès réels et saisissables ?
Sans doute, il est fort difficile en tout temps de scruter le fond des cœurs et de dire : « ils sont purs et bons » ; il est téméraire surtout de comparer et d'affirmer: « ils le sont plus que tels ou tels » autres ». Qu'un J.-J. Rousseau tranquillement lance son défi au monde ! on le taxera d’orgueil impudent, on relèvera les tares de sa vie; mais ce ne seront que procès de tendance : on manque d’instrument de mesure pour atteindre sa conscience et démontrer la perversité de son âme. A cette difficulté initiale de pénétrer l'intimité des âmes s'ajoute, pour juger les morts, celle de recueillir et d'interpréter les témoignages qui font indirectement connaître au moins leurs actes extérieurs. Pour juger une société
! Ce processus dégressif n’est pas particulier à l'Égypte, on le trouvera peut-être partout et jusqu’au Japon. «Cette morale des chevaliers est devenue, avec les années, la » morale du peuple. Ce furent d’abord les riches marchands qui la pratiquèrent pour » imiter la noblesse. Puis des associations de paysans, de colporteurs, d'ouvriers se » formèrent dont les règlements s’inspiraient des principes du bouchido. » Irazo Niroré Bouchido l’äme du Japon, 1901, ap. J. Taaraup, Æclair, 26 avril 1905).