‹ Le Régime Pharaonique: Dans Ses Rapports Avec L'évolution De La Morale En ÉgypteChapitre 326 sur 433 · NÉCESSITÉS PSYCHOLOGIQUES · texte numérisé non relu

NÉCESSITÉS PSYCHOLOGIQUES

abominaient. Pas plus que nous modernes, ils n’ont dit : « Il faut » être bienfaisant, parce qu'on jouira sûrement de la reconnais- » sance »; car de par le monde, il y eut toujours des ingrats, et ils ne l’ignoraient pas. Mais ils se seraient gardés de dire : « Il y » à des ingrats, donc la bienfaisance est une duperie et contrarie » la nature »; car ils savaient que la gratitude existe, et ils ont noté sur leurs stèles, que nous lisons encore, bien des cas où l'affection récompensait la bonté. Ils ont loué et la bienfaisance et la gratitude. Ils ont recommandé l’une et l’autre sans proposer à la bienfaisance pour unique objet d'obtenir la gratitude, à celle-ci de capter les bienfaits. Seulement, ils ont reconnu, et nous ne pouvons méconnaitre que la gratitude répond matériellement à la bonté, comme l’écho à l’appel, et qw'elle y trouve son explication complète, tandis que, pour expliquer l’ingratitude, il faut recourir à d’autres mobiles, étrangers à l’acte qui la provoque. Ils se sont plus ou moins nettement rendu compte que la reconnaissance, utile pour exciter la bonté, l’encourage à la récidive et, par là, contribue au bien général, duquel la bienfaisance constitue un facteur nécessaire. Ils aimaient, en effet, à conclure une biographie en montrant le bonheur éclore tout autour de l’homme vertueux.

Ce n’est pas artificiellement, ou par quelque accoutumance, que les vertus de chaque homme font le bonheur des autres et les vices leur malheur. La loi morale qui prescrit les uns et interdit les autres n’a rien d’arbitraire et sé fonde sur les réactions naturelles des actes et des sentiments. On peut même observer que, en remontant vers les origines, on saisit des excès de l’appétence de la nature humaine pour la bonté. N'est-ce pas un de ces excès, par exemple, que le fétichisme, divinisant tout animal ou tout objet en qui l’on supposait une intention et un pouvoir bienveillant ? La loi morale n'existe pas parce qu'il a plu à un homme ou à un peuple de la formuler ou de la suivre, mais parce qu’elle ne pouvait pas ne pas être. Que si elle n’a été formulée qu’à telle ou telle date relativement récente dans la vie de l'humanité, du moins elle ne pouvait pas être formulée en pres-

criptions opposées. En effet, il serait contradictoire, il l'a toujours été, de supposer que la bonté ne fût pas bonne et le mal mauvais, que les hommes préférassent les objets quineleur causent que souffrances aux objets contraires, et qu'ils aimassent mieux vivre avec des loups et des ours qui les dévorent qu'avec des êtres sociables et bons qui leur rendent la vie douce. Pour renverser ces bases de la morale, il faudrait changer non seulement la raison, qui condamne ces contradictions, mais l'instinct qui les repousse, et la vie même, plus essentielle encore que la raison à l'être humain”.

La nature nous impose, avec l'existence, les notions de bien et de mal. Elle fait de la vertu, et particulièrement de la bienfaisance, la loi du développement de la vie humaine. L'intérêt général est son but; l'intérêt personnel, une invite qu’elle adresse à l'individu, pour qu'il prenne sa part de la vie universelle en se conformant à la loi générale sous peine de subir les réactions inévitables. Le devoir est l'expression subjective, sentie ou raisonnnée, sous forme impérative, de ce qu’il est nécessaire de faire et de vouloir pour produire en soi et hors de soi la plus grande somme de vie et de bonheur. Loin même que l’autonomie absolue de la volonté soit l'idéal moral de l’homme, une conscience autonome sans code objectif serait un monstre dans la nature : la loi morale n’aurait de valeur que parce qu’elle fait partie de la nature, qu’elle tient à l'essence des choses, qu’elle exprime leurs relations universelles et permanentes.

La morale égyptienne, aspect particulier, localisé sur la terre et dans le temps, de la morale universelle serait donc, en somme, un produit nécessaire de la nature des choses.

Pousserons-nous plus avant? Nous demanderons-nous qu'est-ce,

1 « Il est une base indubitable que nul scepticisme n’ébranlera et où l’homme trou- » vera jusqu'à la fin de ses jours, le point fixe de ses incertitudes : le bien, c’est le bien ; » le mal, c’est le mal. Pour haïr l’un et pour aimer l’autre, aucun système n’est néces- » saire, et c’est en ce sens que la foi et l'amour, en apparence sans lien avec l’intelli- » gence, sont le vrai fondement de la certitude morale et l'unique moyen qu’a l'homme

» de comprendre quelque chose au problème de son origine et de sa destinée. » (RENAN, Essais de morale et de critique).

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