SCHISME OFFICIEL
Cette solution offre, au premier abord, quelque chose de pratique et d'équitable. Constituer, au sein du même établissement officiel, deux grands groupes qui s'organiseraient d'après leur tendance propre et qui cesseraient ainsi de revendiquer, chacun pour soi, la direction de l'Eglise, c'est, semble-t-il, prendre la situation telle qu'elle est, en respectant les droits acquis et les convictions de chacun.
On comprend que, de guerre lasse, beaucoup d'esprits inclinent vers une telle solution. Nous croyons cependant qu'un examen approfondi de ce système nous montrera qu'il est absolument irréalisable et que, si, cédant à d'imprudents conseils, le parti évangélique s'engageait dans cette voie, il irait se heurter bientôt à d'inextricables difficultés.
Pour réaliser le schisme qu'on nous propose, une
première question se présente : Qui délimitera les deux Eglises, qui se chargera de scinder en deux le peuple réformé ?
On nous concédera bien que personne n'a le droit de disposer des gens malgré eux et sans leur consentement préalable. Parce que tel pasteur ou tels membres d'un conseil presbytéral adhéreront à l'Église synodale , il ne s'ensuit nullement que leur congrégation s'y rattachera. Il faudra donc consulter les populations. Or qui est capable de faire cette consultation? Il est par trop évident que le gouvernement n'en prendra pas l'initiative. Oui s'en chargera à sa place? Se figure-t-on les deux partis en présence essayant d'expliquer cette question à la masse des protestants français? A supposer (ce que nous nions) que quelqu'un ait l'autorité nécessaire pour se faire écouter, parviendra-t-il à faire comprendre à nos troupeaux ce dont il s'agit? Je ne crains pas d'affirmer que l'immense majorité du peuple réformé ne comprend rien à nos débats. Il en saisira ce qu'il pourra, s'émouvra s'il croit sa foi ou sa liberté menacée, et ce sera tout. Et que ferez-vous si, par instinct de conservation, il exprime sa répulsion pour le schisme qu'on lui propose? Or, on peut affirmer qu'à part quelques exceptions, il n'en veut à aucun degré. On n'a pour s'en convaincre qu'à voir combien la
dissidence, même représentée par les hommes les plus honorables et dans des milieux où son œuvre semble la plus légitime, a peu réussi à l'entamer.
Nous voulons supposer cependant que l'Eglise consultée se scinde en deux fractions; elle ne le ferait qu'en cédant à l'autorité de ses chefs, mais il est évident que cette scission ne se fera nulle part en bloc. Chaque parti pourra conserver dans les milieux où il sera vaincu une imposante minorité. C'est souvent au sein de la même famille que les deux tendances seront représentées. Ces classifications d'ailleurs seront extrêmement mobiles. Il suffit parfois du changement d'un pasteur pour qu'on voie une paroisse passer du libéralisme à l'orthodoxie, ce qui veut dire apparemment que cette paroisse a toujours conservé une foi traditionnelle à la vérité révélée. Que deviendront les minorités opposantes? Comment les classera-t-on? Par quel moyen les rattachera-t-on à deux administrations différentes? Car, ne vous y trompez pas, il faudrait en venir là, il faudrait, pour établir ce schisme pacifique qui séduit tant d'esprits généreux, arriver à le réaliser partout d'une manière équitable.
D'ailleurs, on parle de deux tendances. Est-on sûr qu'il n'y en ait que deux? Est-ce que le mot orthodoxe a pour tous le même sens? Est-ce que l'en-
tente conclue sous le nom vague de libéralisme pourra tenir longtemps? Les libéraux si nombreux, qui admettent sincèrement le contenu historique des Ecritures, s'accommoderont-ils d'un radicalisme autoritaire dont nous recueillons souvent les violentes manifestations? Ne peut-on pas déjà voir se dessiner les linéaments d'une division nouvelle à laquelle nos anciennes dénominations ne suffiront plus? Croit-on que ces catégories se trouveront équitablement réparties quand il leur faudra choisir entre le Conseil central d'une part et le Synode officiel de l'autre? Je dis qu'une telle démarcation est absolument illusoire et impraticable, et que les initiateurs du schisme dans les deux partis resteront un faible état-major sans armée. Nous ne sommes pas en Ecosse ou en Suisse, dans un de ces pays limités, où une population protestante compacte, initiée depuis des siècles à toutes les luttes théologiques, peut à la rigueur se classer en partis différents. Nos protestants, disséminés sur une immense étendue , composés de tant d'éléments hétérogènes, n'ont ni la cohésion ni l'instruction nécessaires pour prendre, en connaissance de cause, parti sous tel ou tel drapeau.
Il y a plus. Jamais des hommes animés de convictions ardentes ne consentiront à laisser parquer sous le drapeau d'un parti telle ou telle fraction de
leur Eglise. On nous dirait, à nuus représentants du parti orthodoxe : Consentez-vous à vous séparer de telle ou telle consistoriale parce qu'elle a à sa tète des pasteurs libéraux , consentez-vous à tracer entre elle et vous la limite qui va désormais la rattacher à une organisation étrangère, que nous répondrions : Jamais. Nous affirmerions que ces populations font partie de notre famille spirituelle, parce qu'au fond elles restent attachées à leurs vieilles traditions de foi et de piété, et nous ne nous tromperions pas. Serait-ce faire injure à nos frères libéraux, ne serait-ce pas plutôt les honorer que de supposer que jamais ils ne signeront d'une main ferme et d'un cœur léger cet acte de partage, et qu'ils ne renonceront pas à se sentir chez eux, parce qu'un changement de domicile les aura fait passer de telle paroisse dans telle autre? Et l'on prétend, avec de tels éléments, amener ce qu'on appelle la séparation à l'amiable? Disons plutôt que ce serait la lutte, plus acharnée, plus violente, plus douloureuse que jamais. Enfin, et c'est ici un argument décisif, on peut affirmer hautement que l'Etat ne se prêtera jamais à un pareil arrangement. On lui demande une chose impraticable : scinder l'Eglise en deux. Se le figure-t-on un seul instant disposé à entreprendre une pareille division dont nous avons démontré l'absolue impossibilité ? Se le
figure-t-on présentant aux Chambres une loi instituant deux Eglises réformées concordataires? Il n'y a pas un esprit sérieux qui ne comprenne que jamais il ne donnera les mains à un tel projet.