SCHISME OFFICIEUX
Ecartons l'idée d'un schisme officiellement et régulièrement organisé. Nous avons reconnu qu'il est impossible et que le gouvernement ne s'y prêtera pas. « Qui nous empêche, dit-on, de faire nousmêmes ce qu'il ne peut faire? Il nous refuse nos Synodes. Prenons-les. Organisons-les d'une manière officieuse. Tenons ferme le drapeau de l'Eglise synodale. Se groupera autour de nous qui voudra. Par le simple cours des choses nous attirerons à nous les éléments évangéliques,nous continuerons au sein de F établissement officiel la vraie Eglise réformée avec ses croyances et son régime historique. Nous laisserons nos adversaires s'organiser comme ils l'entendront. »
Certes, ce langage est viril et nous souscrivons de tout cœur aux sentiments qui l'inspirent. Cette reconstitution de l'Eglise dans l'établissement officiel est l'objet de tous nos vœux. D'une manière ou de l'autre nous y tendons, et la réunion qui se prépare en est la preuve manifeste. Mais, à travers
l'élan de l'enthousiasme bien naturel que soulève la perspective d'un pareil avenir, il nous faut voir les choses d'un œil calme et sûr, car, si, comme individus, nous devons être prêts à subir toutes les conséquences de nos idées, lorsqu'il s'agit de l'Église nous n'avons pas le droit de la compromettre dans des expériences aventureuses qui, si elles venaient à avorter, ne feraient que discréditer toujours plus son autorité.
Que nous propose-t-on dans cette seconde solution? De renoncer au Synode officiel. D'y renoncer. Pourquoi? Parce que l'Etat ne nous l'accorde pas, et que, s'il l'accordait, ce serait à des conditions qui lui ôteraient d'avance toute efficace et toute autorité. Mieux vaut cent fois, nous dit-on, le Synode officieux dans lequel l'Eglise pourra faire entendre sa voix et qui exercera sur ceux qui le réclament une autorité incontestée. A merveille, mais nous supplions ceux qui parlent ainsi de bien réfléchir à tout ce qu'implique cette renonciation au Synode officiel. Et qu'on ne nous dise pas que cela n'empêchera pas de désirer son rétablissement et d'adresser au gouvernement de nouveaux vœux dans ce but. Il ne faut pas rester ici dans le vague. Il faut savoir clairement ce qu'on veut.
Veut-on encore, oui ou non, le Synode officiel? Si on le veut, il faut le dire et ne pas déclarer qu'il
va être d'ores et déjà remplacé très avantageusement par le Synode officieux. Si on n'en veut plus (et c'est en face de cette disposition que je me place), il faut mesurer toute la portée d'une telle détermination. jRenoncer au Synode officiel, c'est oublier ce fait considérable que le régime synodal a été nettement reconnu parle gouvernement en 1872, que l'article de la loi de germinal qui mentionne les Synodes a été visé par lui, que la déclaration de foi par lui votée en juin 1872 a été enregistrée par le conseil d'Etat et ligure désormais officiellement dans notre droit ecclésiastique, que, d'après la déclaration si explicite de la commission des jurisconsultes que nous avons citée, le régime synodal est désormais au-dessus de toute contestation; c'est nous ramener purement et simplement au décret-loi de 1852. Je dis qu'il n'est pasunhomme sérieux qui pourra consentir légèrement à un pareil sacrifice. Je comprends qu'on nous le conseille dans un intérêt plus ou moins hostile et qu'on nous répète sur tous les tons que ce que nous avons acquis en 1872 n'a aucune portée. Mais il n'en est rien, et il ne dépend désormais de personne d'effacer d'un trait de plume cette reconnaissance éclatante d'un droit contre lequel il n'y a plus de prescription. Non, nous ne sommes plus en 1871 ; on ne peut plus dire que le Synode général ne fait pas partie de notre droit public. On
n'a pas le droit de passer sous silence ce que le gouvernement lui-même a si solennellement proclamé. Qu'on nous permette ici une analogie historique. En pleine monarchie, au moment même où les légistes de la couronne ne reconnaissaient en théorie que le droit divin des rois, il est souvent arrivé qu'en une heure de péril national et de crise profonde, les Etats généraux ont été convoqués. Leurs courtes sessions tenaient bien mal leurs promesses ; souvent elles étaient brutalement interrompues. Y a-t-il cependant un seul esprit sérieux qui soit tenté de dire qu'elles étaient sans effet? Les Etats généraux, c'était la reconnaissance forcée mais éclatante de la souveraineté nationale, et tout notre droit moderne en devait sortir. Or, il ne faut pas qu'on s'y trompe : la convocation de notre Synode en 1872, c'est la reconnaissance des droits de l'Église, et ceux-là sont des étourdis et des aveugles qui sacrifient un fait de cette importance, parce qu'il n'en est pas résulté tout ce qu'ils en attendaient.
Et quand nous demande-t-on un tel sacrifice? C'est au moment où le gouvernement vient, d'accord avec les représentants de l'Eglise de la Confession d'Augsbourg, de donner à cette Eglise une constitution synodale. Remarquezque cette Eglise ne l'avait jamais possédée jusque-là, qu'elle était régie
par un Consistoire supérieur et un Directoire à la nomination desquels l'Eglise n'avait qu'une part restreinte et indirecte. Cette Église se reconstitue sur une base infiniment plus large et démocratique ; elle emprunte au type réformé ses Synodes particuliers et son Synode général, et voici, pour ne citer que ceux-là, les articles par lesquels la loi qui vient d'être votée par le Parlement français détermine les attributions de ces corps :
Article 19. Le Synode particulier délibère sur toutes les questions qui intéressent l'administration, le bon ordre et la vie religieuse. Il veille au maintien de la constitution de l'Eglise, à celui de la discipline et à la célébration du culte. Il prononce sur toutes les contestations survenues dans l'étendue de sa juridiction, sauf appel au Synode général.
Article 22. Le Synode général est l'autorité supérieure de l'Eglise de la Confession d'Augsbourg.
Article 25. Le Synode général veille au maintien de la Constitution de l'Eglise; il approuve les livres ou formulaires liturgiques qui doivent servir au culte et à l'enseignement religieux. Il nomme une commission qui communique avec le gouvernement; cette commission présente, de concert avec les professeurs de théologie de la Confession d'Augsbourg, les candidats aux chaires vacantes et aux
places de maîlres de conférences. Le Synode général juge en dernier ressort les difficultés auxquelles peut donner lieu l'application des règlements concernant le régime intérieur de l'Eglise.
Cette constitution synodale, si libéralement octroyée à l'Eglise de la Confession d'Augsbourg, de quel droit la refuserait-on à l'Eglise réformée qui l'a créée la première, qui l'a pratiquée dès les premiers jours et jusque dans les temps de son refuge au désert, qui a mérité que le principe en fût affirmé dans la loi de germinal, qui enfin en a obtenu la consécration en 1872 ? Osera-t-on dire qu'elle en est indigne ? Soutiendra-t-on que la situation religieuse de l'Eglise de la Confession d'Augsbourg est supérieure à la nôtre, qu'elle est plus unie, qu'elle ne compte dans son sein que des tendances harmoniques ? Nous savons tous le contraire : les mêmes questions dogmatiques qui nous divisent se posent chez elle et séparent profondément les esprits. Les négations les plus extrêmes s'y sont fait jour et il nous serait facile d'en donner la preuve, si nous ne voulions éviter à tout prix d'avoir l'air de juger une Eglise-sœur pour laquelle nous avons d'autant plus de respect et de sympathie qu'elle a été cruellement éprouvée. Nous nous réjouissons, sans aucune arrière-pensée, de lavoir reconquérir son autonomie spirituelle et jouir enfin des droits qui nous sont
refusés. Mais il nous esl impossible d'admettre que nous devions renoncer à posséder ce qu elle a obtenu. Nous espérons mieux du gouvernement de la République qui ne peut avoir deux poids el deux mesures, et qui sait au prix de quelles souffrances l'héritage de nos libertés spirituelles nous a été transmis; nous croyons (pie la conscience de nos troupeaux, se réveillant enfin au sentiment île la dignité de l'Eglise, ne pourra voir sans une universelle indignation le régime synodal librement pratiqué par l'Eglise luthérienne, tandis que l'Eglise réformée resterait encore en tutelle sous le régime arbitraire créé par le décret-loi de 1852.
Je dis en tutelle, car si le Synode officiel ne doit pas exister, la loi ne reconnaît à sa place qu'un rouage : le Conseil central, c'est-à-dire une créalion faite sans <pie l'Eglise ait été même consultée, un corps dont l'analogue n'existe dans aucune de nos traditions historiques, el que le Prince-Président a subitement créé de toutes pièces en 1852. N'est-il pas évident que, si nous renonçons au Synode officiel, le Conseil central héritera seul de ses attributions et de ses pouvoirs?
On dira, je le sais. « Nous refuserons de siéger au Conseil central! » Mais croit-on qu'il sera difficile à l'Etat de remplir les places vides? On dira encore : « Nous limiterons strictement les attribu-
lions dû Conseil central. » Mais le décret-loi qui l'a institué est conçu en termes tellement vagues et tellement larges qu'il peut se prêter aux entreprises les plus arbitraires. « Ce Conseil, est-il dit, représente les Eglises. Il est appelé à s'occuper des questions d'intérêt général dont il est chargé par l'administration ou par les Eglises » ; c'est-à-dire qu'il peut loucher à tout et prononcer sur tout. Supposons qu'il plaise au gouvernement de le faire nommer en partie par des corps ecclésiastiques, et cela en vertu d'un simple décret, le Conseil central deviendra de fait, et en l'absence du Synode, la seule représentation légale de l'Eglise. Que pourront contre de telles entreprises les protestations des Consistoires isolés? On passera sur elles comme on l'a fait en tant de circonstances. Le Synode officiel pourrait seul agir ici avec efficace et ce Synode aura été sacrifié!
Mais, nous répond-on, vous oubliez le Synode officieux qui va devenir l'organe et le représentant véritable de nos Eglises! Je ne l'oublie point el je vais au contraire examiner avec attention quelle pourra être son iniluence. Qu'on ne me reproche pas d'apporter à cet examen un esprit de minutie et de prudence exagérée. Nous voudrions bien, comme d'autres, ne nous laisser aller ici qu'à l'enthousiasme naturel avec lequel on envisage la perspective de l'indépen-
dance reconquise. Mais nous ne devons pas oublier que, dans aucune race plus que dans la nôtre, il n'y a autant de distance entre la théorie qui séduit les esprits et les sacrifices lents, persévérants, obstinés par lesquels la théorie devient une réalité. On a le droit de songer ici à la similitude de l'Evangile et de se demander, avant de construire la tour, si l'on a la ferme volonté et les ressources nécessaires pour l'achever.
Une première réflexion s'impose à nous. Il s'agit de créer des assemblées d'un caractère absolument nouveau. Jusqu'à présent on a vu des Eglises officielles tenir des Synodes officiels, et des Eglises libres tenir, avec l'autorisation du gouvernement, des Synodes libres. On va voir pour la première fois des pasteurs officiels et des laïques membres d'Eglises officielles tenir des Synodes que l'Etat ne connaîtra absolument pas, mais qui auront pour but d'agir sur des Eglises officielles et de leur imprimer une certaine direction. Notez qu'il ne s'agit plus ici de simples conférences, de simples réunions officieuses ; on a voulu prendre un nom historique ; on a cru y trouver une force. Or nous nous demandons si ce nom ne sera pas une source d'embarras de toute nature. Veuillez remarquez que le mot de Synode est dans la loi de germinal, que la convocation des Synodes régionaux y est soumise à des condi-
Lions fort précises, que tout cela est officiel ; veuillez remarquer aussi que l'on prétend continuer dans les Synodes officieux l'œuvre du Synode de 1872-73, qui a été officiel et dont certains actes font désormais partie de notre droit ecclésiastique. Dans quelle inextricable confusion ne risquera-t-on pas de se placer ainsi? Il est évident que le titre de Synode n'en imposera pas au gouvernement; s'il éveille quelque chose, ce ne sera pas sa sympathie, ce sera plutôt sa défiance; n'a-t-on pas lieu de craindre qu'il ne vous soupçonne de jouer à l'officiel, de vouloir atteindre un résultat officiel par des moyens officieux? Or, l'Etat peut se trouver, par la force des choses, amené à se prononcer sur cet essai. Il est appelé à lutter contre une Eglise qui lui suscite parfois de graves embarras. Cette Eglise a des conciles provinciaux auxquels elle soumet souvent des cas de discipline; ces conciles ne peuvent, d'après la loi, se réunir qu'en y étant autorisés par le gouvernement ; pour les évêques, il n'y a pas, il ne peut pas y avoir de conciles officiels ou de conciles officieux ; il y a simplement des conciles et, je le répète, jamais ces conciles ne se réuniront, surtout dans des moments de lutte, sans y être autorisés. L'Etat voudra à leur égard faire respecter la loi. Or, il serait étrange qu'exigeant que les évêques lui demandent l'autorisation de se réunir
en concile, et étant obligé d'exiger des pasteurs qui veulent se réunir en Synode, même officieux, la même demande, il ne recherchât pas quelle est la valeur de ce titre de Synode, et de quel droit vous vous en emparez, vous pasteurs officiels, sans lui donner sa valeur officielle. Je soulève simplement cette question, car elle vaut la peine d'attirer notre attention. Admettons toutefois que l'Etat laisse faire. Nos Synodes officieux, les particuliers, comme le général, se réunissent. 11 est évident que leurs décisions n'auront aucune valeur officielle ; elles ne pourront pas figurer à titre de considérants dans les délibérations prises par des Consistoires, car ce serait le sûr moyen de faire annuler ces délibérations; si un Synode officieux proteste contre renseignement de tel pasteur, s'il condamne tel acte qui lui semble attentatoire aux droits de l'Eglise, son jugement restera sans effet; le pasteur mis en cause n'en restera pas moins pourvu de sa place, et méconnaîtra la décision prise à son égard.
Dans une Eglise libre, un tel cas ne se présenterait pas : celui qui méconnaîtrait l'autorité du Synode sortirait par cela même de l'Église; ici il n'en sera rien. Cette impossibilité absolue de sanctionner des décisions ne risquera-t-elle pas de discréditer le Synode ? Sera-t-on prêt à se déplacer
périodiquement, à faire des sacrifices réguliers de temps et d'argent pour un résultat purement platonique? Je pose la question en désirant de tout mon cœur obtenir une réponse affirmative et péremptoire. Je ne sais toutefois si, dans l'état de nos troupeaux, personne osera la donner avec assurance. Remarquez cependant que du moment qu'il s'agit de faire fonctionner le régime synodal , il faut une représentation régulière, exactement proportionnée. Sans cela, on n'obtiendra que ce que nous avions avec nos conférences pastorales, des réunions dont l'autorité morale était réelle sans doute, mais qui, n'étant pas régulièrement déléguées, étaient réduites à exprimer de simples vœux et ne pouvaient jamais prétendre à réorganiser le gouvernement de l'Eglise. L'inconvénient était moins sensible, car on n'attendait de ces conférences que ce qu'elles pouvaient donner. Or, ce qui m'inquiète, c'est qu'on attend de nos Synodes officieux une vraie représentation et un vrai gouvernement de l'Eglise, et je me demande avec anxiété si on les obtiendra. Notez qu'en pareille matière, il n'est pas permis de faire des essais multiples et infructueux. Il suffirait de deux ou trois sessions avortées pour jeter sur le régime synodal un discrédit dont il aurait peine à se dégager. Les assemblées qui ne peuvent faire sanctionner leurs décisions sont toujours tentées de se
laisser aller à des exagérations de langage. La responsabilité qu'entraîne l'exécution est un frein salutaire qui calme la passion. L'impuissance irrite. Or, à aucun prix nous ne devons consentir à laisser discréditer le régime synodal. Que l'on comprenne bien ma pensée : Je ne veux nullement rabaisser la valeur des Synodes officieux. Ils seront peut-être, si tout autre moyen nous est enlevé, notre planche de salut. Mais ils ne le seront qu'à cette condition, car alors seulement ils s'imposeront à l'Eglise avec une telle évidence qu'elle les prendra tout à fait au sérieux. Ceci nous amène donc à envisager s'il n'y a aucune autre solution à nos cruelles difficultés. Or, nous en rencontrons une troisième que nous devons examiner.