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La vieille nourrice Aileen redoublait de soins autour d’elle et lui faisait boire des potions ordonnées par l’autre Aileen, la beldam de Crosscairn.
Mais ces potions, qu'elles fussent remèdes ou charmes, étaient impuissantes et ne savaient point arrêter les progrès du mal qui minait Catherine Blane.
Un matin, Aïleen me prit par la main et me conduisit jusqu'au lit où ma mère avait dormi; les draps en étaient baignés de sueur. Ma mère fut bientôt obligée de s'asseoir en chemin, une fois, puis deux et davantage, quand elle remontait le sentier de l’église, le dimancle, après la messe: Car on disait encore la messe à Gléneil deux ans après Culloden, et alors que le Hollandais faisait afficher à Edimbourg promesse de mille livres d’Ecosse à qui livrerait un prêtre papiste. Le vieil Angus avait fait pendre un espion protestant à la maîtresse porte de son manoir, et les habits rouges n’osaient point s’aventurer jusqu'a ce nid d’aigle où perchaient les Ogilvie.
Quand j’embrassais ma rière, j'avais peur de ses yeux agrandis. J’entendais, la nuit, sa toux déchirante, Mon coeur sc Erisa la première fois que je vis une trace humide et rouge à sa lèvre pile... Elle était toute jeune encore pourtant!
Vers la fin de novembre, en l’année 1748, elle me fit venir à son chevet et me dit:
— J'aurais voulu attendre encore jusqu'au printemps, mais Dieu ne veut pas...
Comme elle s’arrêtait, je lui demanda:
— Attendre quoi ma mère?”?
Elle sembla me toiser de son regard triste ce murmura : s
— Tu as la taille d’un homme, mais au printemps tu aurais été plus fort.
— Est-ce pour combattre cet homme”... m'e criai-je.
Ses yeux brillèrent. le me jeta ses deux bras autour du cou en disant :
— Ilector, mon enfant bien-aimé, c'est pour venger ton père!
À mon insu, elle avait suivi pas à pas la car: rière de notre ennemi. Elle connaissait les moindres détails de sa vie. Il y avait six ans maintenant que mon père était mort. Alpine le Rousr avait fait la campagne de Flandre et s'était retiré du service presque aussitôt après la fin de la guerre, dégoûté par les mépris des officiers «1 même des soldats. Les traîtres qui se vendent devraient se vendre très cher et argent comptant. car il est rare qu’on leur paye le second terme «lu marché. Ceux-là mêmes qu'ils ont servis les ripoussent bientôt du pied avec dégoût.
Alpine le Rouge était revenu en Ecosse avec le grade de capitaine; il s'était établi aux confins de la basse terre, parce que le voisinage des hishlands ne valait rien pour lui. Il'habitait vers Kilpatrick, de l’autre côté de Dumbarton, avec trois de ses frères et quelques parents, démembrés 41 clan Mac-Alpine. Il avait épousé la fille d'un lowlander, dont il avait acheté la ferme de Clarbreach, où se trouve la source d’eau chaude (le Saint-David, célèbre «dans les trois royaum:< pour la guérison des pulmonaires. $Sa femme, avenante et d’un gai caractère, achalandaït le silon de conversation.
Ma mère savait tout cela.
Nous partimes de Gléneil. Ma mère ne voulut point de Yan Ogilvie pour nous accompagner.
Pendant le voyage, elle déploya une force qui me semblait surnaturelle, car elle fit à pied, et souvent sans le secours de mon bras, toute la portion du chemin qui est impraticable aux chevaux.
A Kilpatrick, nous nous séparâmes, malgré mes répugnances et mes prières. Je dus prendre un logis dans une des auberges de Ja ville, tandis que ma mère, sous prétexte de se rapprocher de la source de Saïint-David qui convenait au traitement de son mal, choisissait pour sa retraite la propre maison d’Alpine le Rouge,
En me quittant, elle me tint longtemps pressé contre son coeur, mais elle ne pleura point et ne me dit que ces seuls mots:
— Tiens-toi prêt à toute heure.
J’ignore ce qui se passa à la maison de Saint. David entre Catherine Blane et le meurtrier de mon père. J'avais l’ordre d’attendre à Kiïlpatrick et de ne m'éloigner sous aucun prétexte. Le troisième jour, je reçus un message qui me disait : “Ce soir, à neuf heures, devant la borne du <second mille, sur la route de Dumbarton. ” La lettre n’était pas signée, mais je ne pouvais méconnaître l’écriture. J’examinai avec soin le fil et la pointe de ma claymore, je fourbis Lacier de mon skene-dhu et j'attachai des conrraies neuves à ma targe. A
Il me fallait en effet l’armure complète du highlander. La lettre ne disait rien de tout cela, mais il n’en était pas hesoin. “Tiens-tai prêt!” m'avait ordonné ma mère. Je savais le grave et terrible sens que ces paroles avaient dans so bouche.
Au lieu indiqué, je trouvai Catherine Biane.
En m’embrassant, elle tâta ma ceinture, car la nuit était sombre au point de ne pouvoir distinguer les objets. Quand elle sentit ma claymore, elle murmura: “ C’est bien!” puis elle me passa au cou son rosaire.
Sa main était très-froide, mais sa bouche avait brûlé mon front comme un feu.
— Viens! me dit-elle: ce sera le jugement de Dieu.
Nous quittâmes la grande route pour entrer dans un sentier qui traversait les prairies et menait à une futaie de vieux chênes.
Elle ne me parlait point, mais je l’entendai< parfois qui priait.
Sa voix me semblait changée, bien que notre séparation eût duré trois jours seulement. Elle glissait devant moi comme une apparition, ef dans ces ténèbres, il m'était impossible de voir son visage.
Elle s'arrêta tout à coup sous la voûte des erands chênes. Au travers des branches dépouil lées, on apercevait le ciel en deuil. Je crus dis tinguer une croix de granit au centre d’une clairière.
— Prions, dit-elle en s’agenouillant sur le < cle moussu de la croix.
… Est-ce ici le lieu du combat? demandai-je.
= (est jei, me répondit-elle.
— À cette honre et en ce lieu, ma mère, là geience des armes que vous m'avez donnée ser: ioutile, ; Chacun frappera au hasard, car nous .ne verrons pas l4 pointe de nos claymores.
Un pas retentit au loin dans la nuit, et preque aussitôt après je pus entendre une voix qui chantait.
Au lieu äe me répondre, ma mère ordonna :
— Barre-lui le chemin et dis-lui ton nom, Baderaigh!
— Catherine! cria-t-on sous le couvert; holà! ma cousine Catherine!
Le nom de ma mère dans cette bouche me fit trembler comme un blasphème. Je me disais:
“IT doit entendre mon coeur, ” tant mon coeur sautait violemment dans ma poitrine. Je ne me souviens pas d’avoir éprouvé une angoisse semblable en toute ma vie. La sueur froide collait les cheveux à mes tempes.
Lui marchait toujours chantant gaillardement, car il avait sans doute préludé par un joyeux repas à cette nuit d’aventure, et de temps en temps il répétait :
— Holà! Catherine, où êtes-vous? Je puis renvoyer ma femme par la loi du divorce protestant, et je serai libre de vous épouser.
Je vis sa large carrure qui se dessinait vaguement dans le noir. La plat de ma claymore éclata sur sa joue comme un coup de battoir dans l'eau, refoulant dans sa gorge son chant et son appel. T1 bondit en arrière et son épée grinça en sortant du fourreau.
— Oh! oh! gronda-t-il, une bagarre ou un guet-
nu Nous sommes bon pour les deux, Dieu merci!
Et il me chargea résolument.
—Ce n’est pas une bagarre Alpine Mac-Alpine, prononçai-je entre mes dents serrées; c’est un combat à mort, car je suis le fils de Saunder Ogilvie,
Il me porta un coup terrible que je parai avec ma targe, et murmura :
— En voyant la louve, j'aurais dû songer au louveteau !
Derrière nous, dans la nuit, il y eût un rire strident. Alpine le Rouge avait quitté le sentier. Je ne le voyais plus, tant l’obscurité était pro fonde, mais je savais où il était par le bruit de son pistolet qu’il venait d’armer. Je me précipitai tête baissée. Les ténèbres s'éclairèrent au moment où mon arme rencontrait le vide, et je sentis une brûlure à mon front contre lequel là balle oblique avait glissé. Ma claymore frappa un second coup dans l'ombre: ce fut encore en vain. Sous bois, cependant, le bruit sec et ré pété d’un briquet se faisait entendre. Tout coup une grande lueur illumina la scène et je pus voir Alpine qui me visait avec son second pistolet. Le chien s'abattit comme je prenais mon troisième élan; l'amorce seule brûla et le san: de mon adversaire rougit sa ceinture.
Ma mère poussa un cri de joie.
— Courage, Hector, mon bien-aimé: dit-elle en levant la torche qu'elle tenait à la main.
L'oeil sanglant de Mac-Alpine fit rapidemen le tour de la clairière. Quand il me vit seul, ses lèvres eurent un sourire de triomphe, car il avait craint une embuscade. Il jeta son pistolet et r«prit sa claymore en disant:
— Catherine, tu es folle; on ne mène pas ni roquet à la chasse de l’ours!
Evidemment il regardait la clarté- soudaint ment venue comme un grand avantage pour lui qui était le plus fort et qui se croyait le plus ha: bile; mais, dès les premières passes, SOn opinion dut changer, car les rides de son front se creus®rent de nouveau, tandis que ses sourcils reton:baiïent sur ses yeux.
Il est une botte de l'escrime montagnarde qui ne s'emploie pas entre gentilshommes et qui est
En,
connue sous le nom de la faux de Gordon, parce que Gillivray Gordon de Dornoch en fit usage dans son duel contre William Lee, lord Cardiff, sous le règne de Charles II; elle consiste à passer sous l'épée en se laissant choir sur la main gauche, pendant que la droite fauche à revers, cherchant le jarret ou le genou. Alpine exécuta ce coup avec son agilité de tigre; sa main gauche ne fit que toucher terre, et je chancelai sur ma cuisse droite largement entamée.
La poitrine de ma mère rendit un râle sourd et la lumière de la torche vacilla, parce que sa pauvre main tremblait. ;
Je mis le genou gauche er terre pour recevoir Duncaw qui revenait sur moi, l’épée haute. J’avais jeté ma targe pour saisir mon dirck. Je savais que j'étais perdu si je ne démontais l’ennemi à mon tour. Je présentai ma claymore à la parade devant son attaque triomphante; mais, au moment où son arme tombait, je la reçus sur mon dirck qui ne put entièrement protéger ma main, et, d’un coup horizontal jeté À toute volée, je lui tranchai jusqu’à l’os les deux muscles du jarret droit.
Il tomba sur les deux mains en vomissant un blasphème,
A dater de ce moment, nous combattimes à ge- ROUX,
Ma mère priait Dieu à haute voix.
Nos claymores, trop longues désormais, ne pouvaient plus exécuter les mouvements d’armes sans rencontrer le sol.
Alpine le Rouge était un redoutable tireur, mais il fallait le champ libre à sa main, tandis que Yan, dans la longue prévision d’un combat
désespéré, m'avait enseigné l’escrime du blessé, : genoux et même terrassé sur le flanc.
J'avais, en outre, l'avantage à cause de mu blessure qui me laissait, quoique imparfaite ment, l’usage de mes deux jambes; au contraire, Duncaw était cloué au sol; ses tendons tran chés lui arrachaient à chaque effort des hurle ments de douleur. En comparaison, moi, je souffrais peu, mais je perdais une énorme quantité de sang et je sentais la faiolesse venir. Je vou lus en finir d’un seul coup, et, rassemblant tou tes mes forces, je martelai à deux mains un fen dant adressé à son crâne et capable d’abattre ui boeuf. Il vit bien qu’il n'y avait pas de parade possible et se roula sur lui-même avec un râle d’agonie.
Ce mouvement le sauva, car, au lieu de rencor trer sa tête, ma claymore, lancée avec une fori+ terrible, trouva la dent du roc qui perçait sous 1 bruyère et se brisa en éclats.
— Ton pistolet! cria ma mère dont la voix s'étranglait dans sa gorge. Eloigne-toi, vis: juste et tue-le comme un chien!
J'y avais droit, car, à deux reprises, il avait fait feu sur moi; mais je ne suis pas un Anglais, et j'ai mon coeur qui vaut mieux que mon droii. L'idée d'achever à distance ce misérable qui :e tordait dans son sang me fit dégoût, je lui criai
—— Duncaw, jette ta claymore et prends ton sckne-dhu. Je t'accorde le combat corps à corps.
Ma mère n’était qu’une femme; elle faisiit bien, car elle voulait assurer sa justice; mais noi je suis le fils de Saunder Ogilvie; j’agis en honme des hautes terres, et je fis mieux.
Ici Baderaigh ôta son bonnet à plumes blanches et montra deux profondes cicatrices, dont
l’une contournait son front comme un bandeau, tandis que l’autre allait se perdre sous ses cheveux.
— Docteur en loi, reprit-il, le Mac-Alpine était fort comme un taureau et mon menton n'avait pas encore de barbe. Voici sa marque, ajouta-tl'en montrant du doigt la seconde cicatrice; l’autre égratignure est tout uniment le chemin de la balle envoyée par son pistolet, et qui fut moins dure que mon crâne.
Duncaw jeta sa claymore et prit son poignard dans sa main droite. Je me traînai jusqu’à lui et nous primes position. Dès les premières passes, il parvint à saisir mon poignet droit et me donna de son dirck dans la tête; mais son bras n'avait pas d’élan, parce qu'il était obligé de se soutenir sur le coude,
Le reste fut plus rapide qu'un éclair.
Je sentis qu'il me volait mon pistolet à ma ceinture; je saisis à poignée, comme eût pu faire là griffe d'un tigre, les chairs pantelantes de sa blessure, T1 poussa une horrible plainte, mais il arma le pistolet. Mon poignet était libre; je me relevai sûr la main, un coup de talon fit sauter le pistolet hors de ses doigts brisés, et, me laissant retomber de tout mon poids, je restai couché sur lui: mon dirck lui était entré comme un coin dans le coeur.
Quand je ronvris les YEUX, ma mère était agenonillée près de moi.
Tamais je ne l'avais vue si pâle ni si belle,
Elle sourit à mon premier reed, puis elle éclaira de <a torche le visage de notre ennemi mort,
La Inne se levait à l’horizon. Elle éteignit la torche dans là monsse humide: je sentis qu’elle
me soulevait dans ses bras. J’éprouvais un froid glacial jusque dans la moelle des os. Je ne pouvais ni parler ni me défendre ‘contre son étreinte, et cependant je mesurais, à l’angoisse de mon propre coeur, l'effort terrible, l'effort mortel qu’elle tentait en ce moment.
Elle ne savait pas que je pouvais l’entendre: sa pauvre voix entrecoupée murmurait :
— La chaleur de la vie l’abandonne! il va mourir si je le laisse ici!
Je crois qu’elle pensait juste. Ce froid qui pénétrait mes veines, ce devait être la mort.
Je devais être pour sa faiblesse un poids écrasant. J’eus vaguement la pensée qu’elle allait se tuer en me sauvant la vie. Je dis: vaguement. car le cahot de sa marche pénible accéléra le flux de mon sang et je perdis de nouveau connais sance, C'était comme un cadavre qu’elle portait.
Il y avait pour le moins un demi-mille de ce lieu solitaire à la première maison, située sur là route de Dumbarton. Un homme robuste n’anrait pas pu m’y traîner sans fatigue; ma mère m'y porta, ma mère blessée comme moi et plus profondément par la maladie qui ne pardonne point.
Combien elle mit de temps et ce qu’elle souffrit en chemin, je ne puis le dire. Il faisait grand joûr quand je recouvrai le sentiment. J'étais étendu sur un lit et la plaie de ma jambe avait été pansée; un bandeau entourait mon front.
qui, me semblait baigné dans du feu. Non loi de moi, il y avait un autre lit. Un prêtre était penché sur cette couche, autour de laquelle pi sieurs personnes s’agenouillaient. Je ne pou. vais voir, mais le pressentiment d’un grand mal:
heur me serra la poitrine comme une main de fer.
En ce moment, la voix de ma mère rompit le silence. C'était bien elle que me cachait le prêtre.
— Ne s’éveillera-t-il point pour me dire le dernier adieu?... murmura-t-elle.
L’un de nous deux allait donc mourir! Oh!
comme je demandai à Dieu ardemment que l’agouie fût pour moi! Elle entendit le souffle faible qui était mon retour à la vie et fit écarter le prétre.
Je la vis, blanche comme une apparition et telle qu’elle doit être au ciel, car e’le mourut confessée, et Dieu savait que notre cause était juste,
— M'entends-tu, mon Hector? demanda:t-elle.
Mes yeux lui répondirent, car elle poursuivit, ranimée tout à coup.
— Tu es le digne fils de ton père, Ogilvie; je te bénis. Ma dernière volonté est d’avoir ma tombe au cimetière de Gléneil, avec deux noms sur la pierre: le sien et le mien. Adieu, Hector Ogilvie, Ogilvie de Baderaigh: nous avons péché tous les deux, j’en demande pardon au Seigneur Dieu: que ma mort soit une pénitence; vis et meurs en gentilhomme, en Ecossais et en chrétien,
Na tête souriante retomba sur l'oreiller. Le prêtre récita une prière À haute voix. Elle n’était plus.
L’effort qu’elle avait fait en me portant avait rompu un vaisseau dans sa poitrine; elle mourait au bout de son sang...
Le vieux laird se leva et resserra la ceinture de son kilt. Il avait réussi à retenir ses larmes, mais ses paupières enflammées battaient.
GILLIE
— Baderaigh, dit gravement mon père, ce sont de funestes souvenirs. Votre mère est en ce lieu où l’on pardonne: elle vous a dit de vivre en chrttien; vous avez eu votre vengeance, et le temps a passé sur ces sanglantes tragédies.
— Docteur en loi, répondit le laird ma mtre m’a dit de vivre en Ecossais; le temps emporte tout, excepté nos haines. Alpine le Rouge lais-a1 trois fils qui sont devenus des hommes et qui ont juré de venger leur père...
I1 but une dernière rasade et ne parla plus.
Une demi-heure après, j'étais dans la chambre de Gillie avec le fameux flacon de vulnéraire «ue j'avais emprunté furtivement à l’armoire de n: père. A vrai dire ce flacon de vulnéraire ne sr vait pas chez nous à d’autres qu’à Gillie, qui 0nopolisait toutes les contusions et meurtrissu:s de la maison. Ce soir, il n’avait ni une contus:' ni une meurtrissure, et le baume de fier-à-b:< comme il appelait le contenu de la bouteille, «evait être employé à guérir un mal plus sérieu\.
Le pauvre Gillie, assis au pied de son lit, pie et faisant des grimaces de douleur, avait ou\ tt sa chemise qui était tout humide et rouge le sang. À nous deux, nous tâchions de panser «1 beau fendant de claymore qui prenait à l’épaiie et venait mourir au creux de l’estomac. L’arme
avait glissé comme un rasoir, la bessure n’était pas très profonde, mais elle était longue et rendait le sang en abondance,
— Wat, me disait Gillie, tu n'es pas maladroit, au moins!... Aie! Petit coquin, crois-tu que je sois de bois?... Le Mac-Intyre a eu la tête fendue pour sa peine; mais nous nous retrouverons!... Essaye de fourrer un peu de charpie, Wat... Ce diable de vulnéraire me brûle comme du plomb fondu... mais il faut cela, Wat, et j'en guérirai plus vite.
— Tu ne pourras pas t'en aller demain, mon pauvre Gillie! m’écriai-je les larmes aux yeux, car la vue de tout ce sang me serrait le coeur.
— Men aller! si fait! et me battre aussi, je l'espère bien, car l’histoire de Baderaigh sent l'escarmouche à plein nez, petit Wat... Nous aurons un regular row en arrivant dans la haute terre, Ou je ne m’y connais pas!
Un regular row, c’est la bagarre élevée à la hauteur d’une bataille rangée.
— Et il faut boucher cette égratignure-là, vois-tu, Wat, poursuivit Gillie, parce que, si le père savait mon cuir entamé, il ne voudrait pas de moi sur le terrain.
Le pansement s’acheva tant bien e mal, et Gillie poussa un long soupir de sou zement en mettant sa tête sur l’oreille, Je voulus lui souhaiter la bonne nuit, mais il me supplia de rester.
—Si tu me laisses seul, je vais m’endormir, s'écria-t-il, et je ne pourrai imbiber la charpie. En huvant une goutte de drogue tous les quarts d'heure et en mouillant toutes les demi-heures, on peut être guéri en trois nuits. Jamais je nai vu de si bon vulnéraire que celui du patron... Ah! ah! petit Wat, l’histoire du père m’a semblé plus
longue qu’un jour sans pain; je croyais à tout instant que j'allais montrer le blanc de mes yeux comme une jeune lady qui a gagné une entorse en dansant. Mais il ne l’a pas racontée pour le roi de Prusse, son histoire, sois sûr de ’ :la... ct j'ai appris hier par le M2c-Intyre à qui j'ai fêlé la tête... Mais, puisque Baderaigh t’a dit les trois quarts de nos affaires, tu peux bien savoir le reste. C’est le seul moyen de te garder éveillé auprès de moi. Veux-tu écouter un autre conte?
Je m’assis avec empressement, car j'étais insatiable.
— Baderaigh n’a pas été jusqu’au bout, reprit Gillie en baissant la voix et d’un air sombre, parce qu’il n’aime pas parler de mon frère Saunie, mon frère aîné, qui portait le nom du vaillant sergent Saunder du régiment des géant, assassiné sous la Tour de Londres, et qui mourut jeune,—bien jeune,—à la chasse,—par ar:
cident, fut-il dit; car le coroner ne put constater d’où était partie la balle qui lui perça le coeur par derrière. Les trois Mac-Alpine de Duncaw sont des coquins sans foi ni loi, comme était l’enseigne. Et ‘ombien de fois ma pauvre mère en pleurs passa les nuits agenouiïllée, quand Baderaigh s’attardait sur la route!... Ce sont de: haines qui grandissent par l’assouvissement; j: sang versé, loin de les noyer, les attise.
Et c’est le diable, bien sûr, petit Wat, qui : placé le manoir de Duncaw sur le sommet (lu Ben-Meagh, vis-à-vis de la maison de Baderaigh, perchée sur la cime de Ben-Mohr. Les tours «+ regardent et semblent s’entre-menacer toujour
Voilà vingt ans, deux soeurs habitaient les deux tours. Dans la nôtre était ma mère bienaimée, qui vécut, sa vie trop courte, au milien
des terreurs, et qui mourut de chagrin peut-être ; dans l’autre manoir pleurait et priait sa jeune soeur, femme de Dunstan Mac-Alpine, le frère cadet d’Alpine le Rouge. Elles se faisaient des signes au travers de la vallée et s'écrivaient, comme si Océan eût été entre elles deux.
Dieu les à réunies dans un monde meilleur.
Pavais appris à aimer ma tante Fanny, dont ma mère me parlait sans cesse, et tout enfant, par les fenêtres du manoir, je lui envoyais mes baisers. Elle aussi avait un petit enfant qu’elle nons présentait de loin dans ses bras.
Mais je grandis sans connaître l'enfant ni la mère, Car Ja haine qui nous séparait était un abime plus large et plus profond que l'Océan dont je parlais.
Une fois je portais le deuil de ma mère et j'allis par les bruyères, songeant à celle qui n’était plus. Au bord de la Sam, enflée par les pluies, une jeune fille, aussi en deuil, s'assevait regardant conler l’eau au travers de ses pleurs. Je la trouvai belle, surtout parce qu’ me sembla voir en elle le portrait vivant de ma mère, Les grandes tristesses sont soeurs: j’osai m'approcher d'elle et lui parler.
Elle me dit son nom, qui était celui de ma mére: Marv. Son deuil était précisément le même que le mien. Mon coeur battit, car je savais que la soeur de ma mère l'avait suivie de bien près dans la tombe. Je m'écriai, pour mettre fin à mon doute d’un seul coup: “Je suis le fils de Marr Mac-Gregor, femme d'Hector Opil vie de Baderaigh. ” Elle me tendit la main et murmura: %Je suis la fille de Fanny Mac-Groeor, femme de Dunstan Mac-Alpine. Mon cousin, donnez-moi le baiser d’un frère, ”
Nous revinmes souvent au même lieu. Elle était orpheline et à la garde de Roderick Mac Alpine de Duncaw, son cousin aussi, fils aînc d'Alpine le Rouge.
Quand je Jui demandai, un matin, si elle vou: lait être ma femme, elle sourit et me répondit : “Je veux que mon mari soit un soldat; revenez réclamer ma foi avec l'uniforme du Reicudar:
Dhu. ”
Je partis, le coeur gros, pour Edimbourg. Ja! lais hélas! manier une plume au lieu de brandir en main la claymore vaillante des gentilshomme: du régiment des Géants.
Wat, mon garçon, je vous aime comme si Vous étiez mon frère; mais j'aime encore mieux mi cousine Mary, et c'est son souvenir qui me fai! brouiller les dossiers du docteur en loi.
Il a été jeune: dites-lui cela quand je vais être parti. Je suis bien sûr qu'il me pardonnera.
Voilà deux mois, j'ai appris que Roderick Mir Alpine voulait forcer Mary à être sa femme, Son venez-vous de toutes les fantes que j'ai commise: depuis deux mois!
lier, Robert Mac-Intvre, qui est le filleul &° Roderick et son neveu, m'a insulté dans la rue ci disant :
— N'est-ce pas pitié qu'un noble Mac-Alpire épouse la cousine d’un coquin d’Ogilvie!
J'ai répondu en montrant ma ceinture sans claymore, et j’ai dit:
— Sous Holyrood, dans une heure !
J'ai peur que Mac-Intvre, le pauvre compir enon, ne puisse jamais fermer la brèche par :1 j'ai fait entrer le vent dans sa cervelle.
Mais un fait certain, c’est que Roderiek M:
Alpine va épouser ma cousine, Si la Providenr
n'avait amené mon père ici ce soir, je comptais prendre la fuite demain matin... Mouille ma charpie bon petit Wat.
— Et que comptes-tu faire, demandai-je quand j'eus accompli mon office d’aide-chirurgien, pour empêcher Roderick Mac-Alpine d'épouser ta cousine Mary?
Il sourti avec cette belle fierté des forts que j'ai toujours admirée et enviée.
— Mon père n’a-t-il pas dit, ce soir, répliqua-til, que les Mac-Alpine et nous nous allions arranver nos affaires à l’amiable?
J'avais oui conter en ma vie trop de légendes des hautes terres pour ne pas comprendre ce qu’il y avait sous ces paroles.
Le lendemain, au moment où le laird de Baderaish se levait de table pour partir, après déjeuner, il se tourna vers moi brusquement :
— Eh bien! petit Wat, demanda:t-il peut-être par manière d'acquit, veux-11 venir avec nous dans la montagne”?
Mon père me regarda avec tristesse et dit:
— Voyons, Wat, réponds, men ami.
— Ni cela ne vous désoblige pas, monsieur, répliquai-je à sa complète stupéfaction, je n’en irai volontiers avec Gillie.
Le rouge Ini monta au visage, et c'était de la joie, en vérité. Tuis je v's dans ses veux de la défiance et une tendre compassion.
— Est-ce pour me faire plaisir, Walter? murnura-t-il.
— Oui, monsieur, prononçai-je tout bas; mais cest aussi pour ne pas mourir Sans avoir au moins combattu le mal qui me prend mes forces et ma vie,
Mon père m’enleva dans ses bras et me tint ser ré contre sa poitrine, ; — Que Dieu nous aide, enfant, que Dieu nous aide! murmura-t-il, la voix étouffée par les lar
mes qu’il contenait à grand'peine,
Pendant cela, ce grand montagnard de Bade raigh avait l'air quelque pen embarrassé. Mon père aurait sans doute remarqué son trouble, s’il n’eñt été occupé de moi exclusivement. Le vieil Eachin s'était avancé, comptant sur un refus, et il était évident pour moi que, dans les circonstances présentes, il eût préféré se priver de m4 compagnie, Quant à Gillie, il riait sous cape comme sil eût deviné la secrète fantaisie qui me rendait si brave, Gillie était encore très pâle, mais son oeil était vif et clair; le meilleur vul néraire du monde avait fait merveille cette nuit.
— Fils, ordonna le laird qui prit son parti de bonne grâce, va chercher le petit cheval du mes sager de Dunkeld. Maître Wat arrivera ainsi jusqu'au lac Tay sans être fatigué.
— Vous tiendrez le cheval par la bride, dit vi vement mon père.
— Soyez tranquille, docteur en loi, nous fe rons de notre mieux pour ne pas lui casser le cou. sous prétexte de vous l’allonger d’un pouce on deux... Allons, petit homme, ajouta-t-il en se tournant vers moi, va faire ton paquet: de bon nes Chemises, un bon manteau, de bons souliers. et dépêche!
Gillie et moi, nous nous dirigeâmes ensembli vers la porte, Quand nous efñimes passé le seuil. il me tira l'oreille en riant et me dit:
— Vous avez donc envie de voir ce que c'es qu'un regular ro, maître Wat, de l’autre côt{ du lac Tay?
Je suis bien forcé de vous, avouer, mesdames, que mon bon ami Gillie avait deviné juste, Certes, je n’avais pas menti dans ma réponse à mon père; il y avait bien en moi le désir de lui plaire et le besoin de vivre, mais il y avait surtout, la passion soudainement éveillée de voir du nouveau. La haute terre, ce pays du roman et du drame, mn'attirait avec une sorte de violence. L'histoire de Saunder Ogilvie avait ébranlé mes nerfs; l'autre histoire, dite en quelques mots, celle-Jà, l'histoire d’une rencontre au bord de l'eau, deux enfants de deux soeurs, rapprochés par le souvenir de leurs mères, m’attendrissait comme un sourire parmi £'es larmes.
Gillie avait raison : s toute la force du terme; je voulais voir ce q.e c'était qu’un regular row par delà les montagnes; mais, derrière ces tableaux sombres où passaient les éclairs croisés des elaymores, j'apercevais dans mon rêve de longs cheveux blonds dont les boucles balancées encadraient un suave sourire.
Le coeur me manqua bien un peu quand il fallut dire adieu à mon père; mais le petit cheval du courrier de Dunkeld était doux comme un auneau et je n’avais jamais enfourché que le dos complaisant de mon bon Gillie. La fièvre aventureuse me tenait. Je me mis en selle, la larme à l'oeil et je m'arrachai des bras de mon père, dont le sourire mouillé semblait dire: ‘Tu peux rester, il est temps encore... ?
— En avant! cria le laird.
Gillie prit le bidet par la bride et descendit la rue en sifflant le pibroch d’Ogilvie. Au coin de la dernière maison, j’envoyai de loin encore un baiser, et tout fut dit. J’étais un voyageur. C’est
à peine si je reséentis une lésère émotion 4» peine en perdant de vue le donjon d’Bolyroud, La fierté satisfaite l’emportait déjà sur le cha. grin: j'étais voyageur!
EN ECOSS=!
Nous étions partis trop tard, continua sir Walter Scott, pour gagner le clachan d’une seule ‘raite, et nous nous arrêtâmes pour la nuit dans une petite auberge solitaire, à une lieue de Stirling. Je m endormis en songeant aux aventures qui arrivent si souvent dans les auberges. Le landlord où maître de l’hôtellerie avait une honnête figure écarlate sur un corps de cinq pieds de tour; mais, malgré ce visage placide, c'était peut étre un malfaiteur. Je l’espérai.
Minuit qui sonnaït à une pendule vruyamment vrondeuse m'éveilla. Je ne vis point la lueur de la lanterne sourde glisser traîtreusement sous la porte, et je n’entendis point le pas cauteleux de l'aubergiste armé d’un long coutelas; mais le laird et son fils ronflaient à l’unisson d’une si terrible manière qu’il me fut impossible de me ren- ‘dormir.
Ce fut alors que la pensée de mon père rentra en moi victorieuse. Je revis sa pauvre figure si triste au moment du départ; il me sembla qu’il m'anpelait et qu’il m’accusait d’ingratitude. Ma fièvre me prit, et, le lendemain matin, je voulus retourner à Edimbourg.
Mais le laird me fit boire un doigt de vin d’Espagne et Gillie me montra de la main les montaunes qui sourcillaient à l’horizon. Il est en vé-
rité de mystérieux appels et des attraits qu'on
doit croire irrésistibles. Tout mon être s’élancça
vers ces CÎîmes inconnues, comme si c’eût été ma atrie.
D'autres ont la nostalgie des grandeurs romaines ou de ces quelques ruines, pures et blanches dans la plaine désolée, qui furent les merveilles du monde asiatique; d’autres, les vrais poètes, chantent ou revent aux seuls noms d'Athènes ou d'Argos, et s'égarent avec délices le {ong de ces ruisseaux glorieux qui avaient nom l’Ilissus et l’Eurotas; moi, j'avais une vocation plus humble qui m'entraînait vers la pauvre et fière contrée des clans: Jupiter, entouré de sa cour, n’habitait point mon Olympe, qui était un rocher velouté de bruyère et hanté par les fées capricieuses; je préférais aux savantes modulations de ia Ivre classique quelques accords sauvages arrichés par la tempête nocturne aux harpes d'Osian. °
Ce monde est plein de hiérarchies à perte de vue, Ainsi, bien bas au-dessous du feld-martchal, il y a l’obseur fantassin, mais tous deux sont des soldats. A perte de vue aussi, au-des sous de notre Milton ou de votre Chäteanbriani, les feld-maréchaux de la poésie moderne, quelque part, au revers inculte du Parnasse où Shak:
speare égarait pourtant parfois sa promenaic inspirée, je sais un coin dédaigné où je voulais m’asseoir, moi simple soldat de la grande arm d’Apollon, moi qui n’osais emboucher ni le noble cor ni la trompette héroïque, mais dont les dois's cherchaient en tâtonnant, l'accord sur les trous naïifs de la cornemuse; moi le barde puisqu'on m'a donné ce nom, prédestiné peut-être, — car le merle de nos vergers a son vol tracé comme l'ai-
gle qui prend d’assaut les nuées, — prédestiné, dis-je à traduire patiemment pour les curieux de Paris et de Londres les rustiques tragédies des Atrides du brouillard...
Je pense que la fièvre lente y fut pour quelque chose, mais je me rappelle cette journée comme un long éblouissement. Mon enthoysiasme alla jusqu’à la fatigue, jusqu’à l’angoisse, dirai-je pour être vrai.
Dès que nous eûmes franchi le Forth, laissant à notre droite le golfe où le soleil levant propaveait un lointain incendie, à notre gauche les vertes campagnes bornées rar la ligne d'azur du Lomimond, nous commençâmes à gravir les premières marches de ce puissant escalier qui est la montagne écossaise, Chaque degré qui, désormais, m'élevait au-dessus de la plaine, m’enflait le coeur. Au sommet de Ben-Muyhr, quand je me retournai pour regarder le golfe qui étincelait au loin, derrière nous, je poussai un grand eri, et, sautant à terre, je me précipitai le premier dans cette gorge de Muyr, noires Thermoprles où quelques Picte: vaincus auraient arrêté toute l’armée victorieuse de César. Je fuvais ces clartés qui pour roi étaient encore l’Angleterre ; je voulais l'ombre mystérieuse où je m'étais promis de courre la chasse de l'inconnu, et je m'éeriai follement, appelant une réminiscence elassique au secours de mes romantiques aspirations: Caledoniam! Caledoniam !
— Nous n’r sommes pas, petit Wat, me répondit paisiblement le laird; le Caledonian Canal est plus loin au nord que le elachan, mais Gilie te fera voir cela, quand nous serons débarrassés de l'affaire.
Nous arrivâmes au clachan où hameau après
la nuit tombée, et ce fut le lendemain seulemeii. que je pus voir le manoir de Baderaigh, dont mon ami Gillie m'avait fait tant de descriptions. C'était une très-vieille maison, bâtie en granit noir sur l’extrême sommet de la dernière mont:gne, au nord d’Invernay, avant de descendre «1 lac Awe. Une tour démantelée, et chargée de plusieurs pêtits arbres bossus qui avaient leurs racines entre les pierres, la flanquait du côté de la vallée où coule la petite rivière de Shaw, sur l’autre rive de laquelle un manoir beauvceup plus grand, vigoureusement assis entre deux tour< carrées, semblait menacer. On voyait distincte. ment sur son donjon une petite bannière déployée, mêlant les trois couleurs du clan de Ma- Alpine: rouge, noir et vert.
C’était le château de Duncaw.
Au nord-est, sous le ciel gris, les plus hauni: sommets du Grampian blanchissaient ; au sud, !: campagne riante étageait ses cultures jusqu'aux rives du lac Fine, et à l’ouest l’Océan grondaii. dessinant avec la bouillante écume de ses lame les rives de l’archipel brumeux.
À peu de distance de la maison, le clachan Ai. persait sur le penchant de la montagne ses qui! ques habitations: toutes vieilles, tontes porta: un certain cachet de noblesse, malgré leur m deste apparence, An centre s'élevait la petit: église avec son clocher conique, entourée de so: cimetière ombragé de grands chênes, où les pier res des tombes, hlanches de lichen, se eachaier: à demi sons l’herbe.
Tout cela m’enchantait, tont cela était la réa! sation même de l’idée que je m'étais faite à l': vance; çar j'avais deviné le paysage des haute: terres avec une incroyable précision,
Mais ce qui m'enchantait bien plus encore, c’était la partie vivante du paysage. De ma fenêtre je voyais les daims bondir sur la lisière du grand hois de pins qui commençait à deux cents pas du cluchan et s'étendait jusqu’à la vallée. Le matin, les aigles criaient sur la bruyère rocheuse, au centre de laquelle se dressait un monolithe druidique. Les plaids des femmes brillaient dans la cuupagne comme des fleurs vivantes: et vers la brume, quand passait au bout de l'avenue quelque vieil homme aux jambes nues, à la toque empanachée, au jupon cou.’ serré par la fauve ceinture de peau de renard, toutes mes chères légendes ressuscitaient dans ‘a mémoire,
Les noms y étaient: tous les noms de la veillée, Le valet qui me servait, le direk au flanc, “appelait Farquhar, comme le héros d’Isla! il y avait À l'écurie un Colquhoun, un Fergus à la charrue. Les femmes se nommaient Aileen, Mhona et Mharee, comme mes fées, comme mes cvalières, comme toutes mes bien-aimées visions.
Dans tout le personnel du manoir, qui était très nombreux malgré la décadence des maîtres, i] ‘y avait pour me déplaire qu'un seul individu. C'était un parent et un commensal de Baderaigh, le seul avec Gillie et moi qui n'eût pas la barbe urise, car je dois constater ici que la maison de [ianovre, malgré le sommeil des passions politiques, continuait de suivre dans le Highland son système de recrutement à outrance. On avait reconnu, par une expérience qui déjà durait depuis nn demi-siècle, que l'Ecosse était une admirable Lépinière de soldats.
Or, l'Anglais, le véritable Anglais suzeraiu, calculateur, égoiste, indépendant, ami fanatique
du confort et raisonneur implacable, est belli. queux seulement dans les colonnes fanfaronnes de ses journaux.
Je pense qu'il ne serait pas plus poltron qu'un autre, cet honnête John Bull, si l’on pouvait <e battre en faisant la digestion dans une bonne bergeère, les pieds sur les chenets. Il aurait vo. lontiers du courage entre son cigare et son punch du soir, mais il n'aime voyager que pour ses a{faires ou son plaisir. Un pays où le chasseur <e met à courre gravement #. renard apporté dans un sac ne saurait fournir de vrais soldats.
John Pull, grand seigneur de boutique, gagne de l'argent, tandis que Paddy l’Irlandais et l'E: cossais Saunie lui gagnent des batailles. Dans ma jeunesse, on ne rencontrait guère les vigoureux highlanders qu'à l’armée; le clan gardait les vieillards qui ne pouvaient plus et les enfants qui ne pouvaient pas encore. Quoiqu'il fût dans l'âge de la force, Hamish-Dhu ou Jacques le Noir, le parent qui me déplaisait, ne faisait point exception à la règle. Sa présence au clachan n'&. tait que momentanée, et il devait rejoindre son régiment aussitôt après la conclusion d’une cer taine affaire qui, précisément, le mettait sur un pied fort important au manoir de Baderaish.
C’est cette affaire qui va nous don:.er le dénonce ment de ma petite histoire.
Hamish-Dhu, qu'on appelait aussi le Maj:r parce qu'il occupait le grade de sergent-maj:r dans les grenadiers d’Argyle (4e écossais,) était un grand garçon de trente-cinq ans, haut sûr jambes et solidement bâti, mais d’une laiderr toute particulière et d’une vulgarité de form: qui me sembla, dès l’abord, friser la bassesse. il mangeait terriblement, buvait davantage, fu-
mait comme un Caraïbe, jurait d'une voix de stentor et ne parlait aux bons vieux serviteurs de la maison que la eravache à la main. A table, il racontait, la bouche pleine, des exploits à faire dresser les cheveux. Jamais il ne tuait les ennemis que par demi-douzaine: les femmes, il les enlevait par charretées, après avoir pourfendu pères, frères, fiancés et le reste. Quand il entrait dans une taverne, disait-il, maîtres, serviteurs et chalands frissonnaient comme des feuilles de tremble. Malheur à celui dont la place lui semblait Ia meilleure! Il vous le prenait par l'orcille, par le nez ou par la peau du cou, et le lancait par la fenêtre.
l’'endant le voyage, Gillie et son père avaient eu deux ou trois conférences à voix basse, et plusieurs fois j'avais saisi ce mot: “le major, ? ou ee nom: % Hamish-Dhu.” Néanmoins, au repas d'arrivée, la patience avec laquelle Les deux Ogilvie écoutaient les sauvages sorneties de ce marand déguisé en capitaine m'étonna singulièrement. On. lui servit les meilleurs morceaux de venaison, et sa soif inextinguible était sans cesse étanchée à l’aide d'excellents vins qu'il trempait d'ale, le misérable, ou bien qu'il allumait, pour criployer sa propre expression, avec du whisky de pommes de terre.
Cet homme m’inspirait une sorte de haine. Je ne venx point cacher que, lors de mon entrée dans la salle basse du manoir où sa pipe d'écume faisait un intolérable nuage, il avait en l'irrévérence de demander, en me montrant du doigt:
— Que je sois pendu, Baderaigh! où diable avez-vous pêché ce nabot?
Que ce fût rancune ou instinct, je regardai dès lors avec une considérable horreur ses yeux
ET
ronds et sanglants qui semblaient brûler comme deux charbons au milieu de sa face couleur «: cendre; son front bas où les mèches de ses ch: veux se plantaient en chevaux de frise, et cett: bouche aux lèvres tombantes où le tuyau de là pipe d’écume prenait racine entre quatre dents noires et usées.
A la fin du repas, le laird fit signe à Gillie qu: me prit par la main sous prétexte de me montrer la vieille bibliothèque où une centaine de bou. quins dormaient sur leurs tablettes poudreuse:. Mais la bibliothèque eut tort, ce soir. Gillie avai encore besoin de mes soins et nous avions empor té du vulnéraire.
— C’est un bon vivant, me dit-il le premier :! avec un certain embarras, comme s’il eût vouir excuser la présence de ce personnage à la table
de son père. Et brave comme un lion, vois-ti. petit Wat! Et l’un des meilleurs tireurs d'épée qu’il v ait dans le continent écossais!
— L’oncle Eachin, répliquai-je, n’a plus besoin de maître d’armes.
— Bien, bien, Walter! Le major n’est pas un homme de salon. Je pense qu’il vous aura blessé
avec son apostrophe déplacée.
— Ce qui m’a blessé, Gillie, c’est de voir ent: vous deux, qui êtes braves comme des lions, 61 effet, je le sais, mais modestes et doux comme |: vrais braves, une sorte de matamore ridicul dont je croyais l’échantillon perdu tout au for! des vieilles comédies.
— Voyez comme ma plaie est belle, mon sv:
con! s’écria Gillie. Le baume de fier-à-bras di docteur en loi ressusciterait un mort!... Quar! à ce pauvre Hamish-Dhu, il faut le voir la cela: more à la main.
— Je ne sais pourquoi, je n’ai pas confiance. murmurai-je.
Gillie me regarda avec de grands yeux étonnés.
—— N'avez-vous pas entendu le récit de son duel avec sir William Moore, Wat? Et le combat avec les cinq Portugais? Et l’affaire des trois hussards français?...
Je me permis de hausser les épaules, mais je tressaillis de la tête aux pieds parce qu’une voix tonnante vociférait dans l’escalier :
— Robin, vieil outil démanché! pourquoi mon vin miollet n'est-il pas sur ma table de nuit? M'entendez-vous, Robin? Farquhar! si Robin n'est pas à, Farquhar, méchant drôle! qu’il y ait plus de cannelle, et plus de whisky, et plus de sucre, OÙ vous serez chassés comme des chiens malades ! :
Je rougis pour avoir eu peur. Gillie rougit parce qu’il avait honte.
— Ce Farquhar et ce Robin sont d’anciens serviteurs de votre maison, Gillie? demandai-je.
— Il est brusque, balbutia-t-il, mais franc comme l’or...
Il s’interrompit pour ajouter entre ses dents:
__ Du diable si nous avons le choix! Dans tout le clachan, il n’y a que des mentons sans duvet ou des barbes grises, et il nous faut pourtant quelqu'un... |
Mon regard trop curieux 'e rendit muet.
Tu es un fier chirurgien, petit Wat! s’écriatil brusquement après quelques secondes de silence. Tiens! je peux remuer le bras droit sans douleur et faire tous les mouvements de tierce, de quarte!... Tiens!... une, deux!... de seconde aussi!... et de prime, vive Dieu!
Il se fendit comme un autre eût sauté de joie et m’entraîna vers la fenêtre, qu’il ouvrit,
C'était une admirable soirée d’été. La lune absente laissait tout le firmament aux étoiles qui parsemaient, éclatantes et larges, l’azur profond du ciel. Je m’accoudai sur l’appui de la croisé, baignant mon front, toujours brûlant, dans ct air vif et frais qui dilatait ma poitrine.
La fenêtre donnait sur la campagne, du coté opposé à la mer, et cependant il me semblait ouir au loin le vaste murmure de l’Océan.
— C’est le vent dans la forêt de pins, me dit Gillie.
Vis-à-vis de nous, au lointain, trois lumières marquaient dans la nuit la place da château (le Duncaw. Derrière moi, Gillie murrmura :
— C'est la dernière, du côté du nord.
Sa main tremblante s’appuyait sur mon épaule. è
Je ne lui demandai point ce que signifiaient ces paroles, mais je dis:
— Pourquoi est-elle plus brillante que les deux autres?
— Parce que la fenêtre de Marie est ouver'e, me répondit Gillie d’une voix que l'émotion alterait. Elle a vu sur la tour le pennon, le signal de notre arrivée. Peut-être qu’elle regarde, elle aussi, et qu’elle prie la Vierge de veiller sur moi.
Je la vis en rêve, dè que la fatigue da voya:e eut fermé mes veux. Je la vis poétique et ch:rmante dans ses vêtements de deuil, ses longs cheveux blonds retombant immobiles sur son front incliné, ou, tout à coup, rejetés en arrière con me la soie d’un riche vêtement, pour permettre à ses yeux bleus de regarder le ciel.
Mesdames, vous le connaissez bien, le rêve «1
e. je
chanté de ma première nuit d’Ecosse, puisque la traduction de mes contes est venue jusqu’à vous. ILest partout, éparpillé dans mon oeuvre. Praxitele, à qui je n'ai point l’orgueil de me comparer, avait fait sa statue avec toutes les beautés de la Grèce; moi, j'ai fait toutes mes héroines avec cette chaste vision qui passa devant mes yeux, changeante comme les caprices du kaléidoscope, et modulant, pour ainsi dire, à mon âme charmée toute la série des accords de jeunesse. Je la vois encore, après tant d'années, ma Diane celtique, mystérieux bouquet où j'ai pris, sans pâlir son éclat ni épuiser ses parfums, toutes les fleurs de mon humble guirlande littéraire. Le front timide d'Alice Lee fut couronné de ses cheveux d'or, Minna Troil eut sa jeune rêverie, Amy Rob- «ut ses gaietés pensives, Julia Mannering ses romanesques espoirs; je donnai à Bérangère les suavités de son sourire, et plusieurs: Catherine Nevton, la Mante verte, Diana Vernon, se parta- “erent cette joyeuse vaillance, cette décision mutine qui devait être pour moi, à cause de ma faiblesse même et de ma timidité, un des grands attraits du caractère féminin.
Je fus réveillé par la voix fulgurante du major qui appelait nour son punch du matin. La nuit était noire encore, Les escaliers retentirent du pas des valets et des servantes. Hamish-Dhu devait monter à cheval, comme je le compris au bruit qui se fit vers l’écurie. Avant de partir, il lui fallait son bol de rhum brûlé avec je ne sais combien d'accessoires qu'il réclamait en mugissant comme un taureau.
Je vis des lumières qui passaient dans le corridor, jetant de rapides lueurs sous le battant de ma porte, et d’autres qui se croisaient dans la
ee,
cour, Toute la maison était en l’air. Hamish. Dhu ne parlait jamais de rien moins que de pus ser son sabre au travers du corps de quelqu'un, si on le faisait attendre.
Le pas grave et solide du laird sonna bienti sur les dalles du corridor. Il vint frapper à là porte de la chambre de Gillie, voisine de la mie: ne, et lui ordonna de se lever. Tous deux (+ cendirent, dans la cour, où je les entendis se pro mener de long en large en causant tout bas. .\n bout d’une demi-heure, le major descendit à son tour avec un grand fracas de jurements et un 6 nérable tintamarre de ferraille.
Il rencontra les deux Ogilvie précisément sous ma fenêtre.
— Cousin, lui dit le laird après l'avoir salue à haute voix, je vous confie une mission d’honneur et de courtoisie. Souvenez-vous que vois êtes un gentleman et que vous parlez au nou d’un gentleman. L’injure n’est plus de mise, «es qu’on est convenu de s’en rapporter à l’épée...
— Que nous soyons pendus, vous et moi, Baiteraigh! interrompit Ilamish-Dhu; pensez-vous parler à un bambin, fils de procureur, comme ve: lui que vous avez amené hier d’Edimbourg” ‘le suis gentilhomme, ce me semble, aussi bien «1e pas un gentilhomme en Ecosse et je me suis «1 tretenu familièrement avec de plus grands jp sonnages que vous. Personne ne m’appreniiri rien pour ce qui regarde les affaires d’honneir. je suppose! J'ai eu plus d’affaires d'honneur 1 ma vie que tous les officiers réunis du contin£: : écossais, je le jure par tous mes ancêtres et leurs femmes, pour ne pas faire de jaloux. Me sera t'il défendu de rabattre le caquet de ces Mac-ipite, s’il vous plaît? Et dans le cas où je rencontre
ee *
rais cette jeune effrontée, une fille altière, sur ma fui! la fiancée de Roderick Mac-Alpine, me serait-il défendu de rire.
- De par le ciel"... s'écria Gillie furieux.
Mais son père l'interrompit froidement.
Paix, Ogilvie! commanda:t-il.
Et il aouta d’un ton péremptoire:
- Cousin Hamish, vous serez récompensé selon que vous aurez agi. Voici votre monture prète: allez, et que Dieu soit avec vous.
Je m'étais approché, pieds nus, de la fenêtre, cr tout ce qui se disait en bas m'intéressait puissunment, Je vis aux lueurs des flambeaux le major À cheval, franchissant le seuil de la cour.
t j'entendis le laird poursuivre d'un ton affectueux en s'adressant à Gillie:
-Fils, nous n'avons ni le choix ni le temps. Celui-ci parle plus qu'il n'agit, souviens-toi de «la, et notre chère Mary, comme je l'aime et la connais par oui-dire, lui aurait bien vite balafré le visage en croix avec deux coups de sa bonne petite cravache s'il Jchait seulement un mot mal sonnant.
Cela ne me déplut pas. Mesdames, je vous prie en vrâce de juger favorablement mon rêve d’Ecosse, malgré sa cravache. Je vous affirme que la cravache ne va pas mal à une héroine écossise, Et ma vaillante Mary, j'aime mieux vous le dire tout de suite, savait manier des armes moins légères et plus dangereuses que la cravache, vous pourrez le voir. J’eus confiance: le major n'avait qu'à bien se tenir!
Mais quelle était cette mission d'honneur confiée à un personnage si peu convenable par un homme qui étai: non seulement l’honneur même,
mais encore un modèle de courtoisie décente ct fière”?
Je ne devais pas tarder à le savoir.
Au petit jour et comme je commençais à me reudormir d’un someil léger, je fus réveillé en sursaut par ? oruit de ma porte qui s'ouvriit doucement. :
— On se lève de grand matin ici, mon fils Wal ter, me dit la bonne grosse voix d’Eachin Oil vie, J'ai promis au docteur en loi, en partit, de vous laisser pousser d'un demi-pied angliis avant l'hiver, Pour cela, il faut que je sois votre médecin. Aurez-vous confiance en moi, Walter?
Il tenait à la main une grande vilaine tasse qui fumait abondamment. Ce mot: médecin, me donna le change. 11 me sembla que la vapeur sortant de la tasse avait une traîtresse odeur de pharmacie. Te me levai sur le coude pour res: der le fatal breuvage en me frottant les yeux à cv terreur.
— Goûtez-moi cela seulement, Wat, reprit le laird; s: ce n'est pas de votre goût, on vous fera autre chose, mon ami.
Le vent de la porte envoya dans mes narines l’énergique fumet d’une soupe à l’ale vigoureu<ement épicée. Je ne puis affirmer que j’eusse attrait bien profond pour la soupe à-la bicre, mais c'était un mets montagnard dont on partit beaucoup dans les légendes. Je saisis la tasse et jy plongai la cuiller avec avidité. L'air de là montagne agissait déjà peut-être, ou bien li gination assaisonnait le potage: ÿavalai tout sans sourciller, jusqu’à laisser à sec le poivre du fond.
— Est-ce bon? me demanda le laird qui avait
nt
sur son mâle visage un sourire véritablement paternel. -
- Excellent! répondis-je.
Na large main se posa sur mon front.
- Alors nous ferons de vous un homme, Wat, je vous l’affirme. La chaleur qui couve sous ces pauvres cheveux ir dans les membres. Nous grandirons, morbleu! nous prendrons des forces, et, à notre retour, le père aura beau faire, en nous embrassant, il ne pourra pas retenir ses lar-
mes,
-Panvre bon père! murmurai-je, c’est l'heure où l'on allume sa lampe pour qu’il règle son audience. Au lien de travailler, je suis sûr qu’il a «1 tête dans sa main et qu’il pense à moi.