‹ Le Régiment des géants [microforme]Chapitre 17 sur 22 · MARY · texte numérisé non relu

MARY

{L tenait l'énorme branche de la main gauche, tandis que sa droite infatigable maniait toujours 1 hache de Lochaber comme si c'eût été une plume légère, La branche de houx servait de bouclier; ses rameaux chargés de piquants étonaient et repoussaient l'ennemi. Il y eut bientôt un large cercle autour de mon pauvre Gillie qui faisait pour se redresser des efforts désespérés et qui, parfois, tendait ses bras vers son père, comme pour demander pardon de n'être pas debout à ses côtés.

Le laird n'avait pas besoin d’aide, le laird se multipliait.

Un instant, il eut encore contre lui les trois Mac-Alpine, car Robin s'était remis en ligne une troisième fois. Il s'élança: ce n’était plus un homme; il y avait en lui, je vous le dis, une puis- &imee surnaturelle; il s'élança, criant et rugis- «nt ivre de sa propre vaillance; Sa hache tournova, et j'entendis:

— Un coup pour le père!

Roderick roula sur la lande.

— Un coup pour le fils!

Alpine te.nba foudroyé.

— Un coup pour le Saint-Esprit:

Robin mordit la poussière.

— À la branche de houx pour Ogilvie!

I] fallait aller jusqu’au bout ; il aurait dû t: impitoyablement; c’est la loi. Moi, j'avais « du sang de ces hommes.

Mais quand il s'agissait de Gillie, son fils à que et bien-aimé, ce coeur, plus dur que le bre: Cevenait un coeur de mère.

Paderaigh laissa les vaincus terrassés et :

perses sur la bruvère pour courir à Gillie dormait, étendu dans son sang.

Il le souleva,, évanoui qu'il était, si ten ment et si doucement, qu'une larme vint à yeux au milieu même de cette tempête d'émot:

qui m’oppressait et qui me brisait.

Le laird appuya son oreille contre la poit de Gillie pour interroger les battements de : coeur, puis, après lui avoir fait de son genou siége et de son sein un ereiller, il écarta les : du Æilt avec des précautions infinies, il mit à la plaie, aux lèvres de laquelle la charpie ad rait encore.

— L'enfant était blessé d'avance! .. murs ra-t-il en fronçant le sourcil.

Sa bouche s’appliqua sur les chairs meurt:

et enflammées. Il suça le sang par trois fois.

Les yeux de Gillie se rouvrirent.

Et ce fut Gillie qui lui montra du doist, :

pouvoir parler, Roderick d’un côté, Alpine l’autre, tous deux debout et revenant à la cha

Mais il ne lui montra pas, car ii ne pouvai:

voir, Robin, le troisième frère, caché derrière touffe de genêts et rechargeant traîtrensen:

son pistolet. Je dis: treîtreusement, parc l’usage des armes À feu est iei rivourensen réglé. “

Les Ogilvie n'avaient même pas eu le dreit

décharger le meusquet et le pistolet de leur champion absent.

D'où j'étais, j'apercevais seulement au travers des genêts la toque de Robin Mac-Alpine; et je le croyais hors de combat.

Baderaigh laissa son épée à terre et ne quitta point son tils: :

— Nous avons combattu deux contre trois, ditil de son accent ferme et franc; outre ce désavantage, l'enfant est venu ici blessé; je l'ignorais; je demande trève.

—- (C’est aujourd'hui qu'une de nos deux maisons doit tomber, répliqua l’ainé des Mac-Alpine. Si tu veux trève, avoue que tu as volé la pièce de terre entre le gué de la Shaw et la pièce carrée.

Le laird déposa Gillie sur l'herbe et reprit sa hache en disant :

— (ju’il soit fait selon votre souhait. Je donnerai la pièce de terre à vos trois tombes.

Encore une fois Roderick et son frère l’assaillirent en même temps.

J'étais las de voir couler le sang, comme vous êtes lasses sans doute, mesdames, d'ouir le récit de cette scène de carnage. Mes veux se fermèrent malgré moi,

Ce ne fut qu'un instant, car, dans l'obscurité, ie sentis ma tête tourner et ma poitrine défailir. La chute d'un corps releva mes paupières. C'était Alpine qui tombait mort sous la hache de Lochaber.

Baderaigh passa sur son cadavre, et Roderick S'ffaissa, foudroyé à son tour. Son bras gauche peudait horriblement mutilé à son épaule fracassée,

Le laird s’appuya sur sa hache.

Il était vainqueur.

A ce moment, la tête de Robin remua dans l1 bruyère. Je vis un éclair et un jet de fumée, tandis qu’une détonation ébranlait ma tête endo lorie.

Le laird poussa ur grand soupir; la hache de Lochaber abandonna sa main qui se crispa sur sa poitrine. 11 resta debout deux ou trois seconde, puis il tomba comme un chêne.

Robin se renversa en arrière et rendit le dernier soupir en un râle de sauvage triomphe.

Il ne restait de vivant que Roderick Mac-Alpine, car mon pauvre Gillie, en voyant tomber son père, s'était couché sur l'herbe avec un £6missement d’agonie, et machinalement peut-être. sa voix défaillante avait lancé vers le ciel qui, seul désormais, pouvait l'entendre :

— À la branche de houx pour Ogilvie!

De minute en minute, il allait s’affaiblissant, et quand Roderick Mac-Alpine, chose effroyable à voir! se prit à ramper vers lui à quatre pattes, comme une bête féroce, Gillie resta incapable de saisir son épée qui gisait auprès de lui.

Roderick n'était plus qu’un débris humain.

mais il vivait de sa haine.

Il avançait lentement, mais sûrement.

Sur ses traits convulsés et dans ses yeux caves où brüûlait la frénésie, je lisais l’arrêt du comypitenon de mon enfancse...

Eh bien! oui, je l’essayai, mesdames, car vous attendez cela de moi, n’est-ce pas?

Si misérable que je me sois dépeint,, je ne vous ai pas dit que je manquasse de coeur. Sans li conscience profonde que j'avais de mon infirmit*, sans la pensée qui survivait en moi que Dieu allait peut-être envoyer un champion meilleur

pour casser l’iniquité de cet arrêt du hasard, je jure que, depuis longtemps déjà, j'aurais quitté ma retraite, et que j'aurais fait de mon mieux pour la branche de houx.

Il n’était plus temps d’hésiter. La distance diminuait entre l’aîné des Mac-Alpine et Gillie. Je m'élançai hors du bois et je saisis à deux mains le manche de la hache de Lochaber...

Mesdames, à mes belles dames! c’est ici que j'implore votre miséricorde... Il faut avoir pitié de moi. Je n’ai ni le génie d’'Horace ni sa poltronnerie, mais hélas! Horace, en cette circonstance, eût-il jeté encore son bouclier pour mieux courir, aurait valu autant que moi. Si vous saviez comme j'admire les héros de roman! Soyez clémentes. Je n'ai eu en ma vie que cette seule occasion de faire acte de héros, et je l’ai manquée lamentablement.

A deux mains, je ne pus pas soulever la hache de Lochaber. Roderick était à dix pas de Gillie qui l’attendait, inerte, mais les yeux grands ouverts.

Je pris le mousquet d'Hamish, déserteur. J'ienoré si j'aurais pu l’épauler; le ressort de la batterie résista À mes doigts tremblants.

Des larmes de rage et de honte aveuglèrent mes yeux.

Roderick était tout auprès de Gillie. Un pas encore et tout allait finir.

Jusqu'à mon dernier jour, je me souviendrai de la joie effrayante qui rayonnait sur les traits décomposés du Mac-Alpine.

Sa langue pendait comme celle d’un tigre. Il v avait autour de ses lèvres une grimace de hyène. Il s'arrêta pour savourer à petites gorgées le breuvage de sa vengeance. Il avait en-

core de la force, car il put jeter au loin la clar. more de Gillie. k

“— M'entends-tu, Ogilvie? demanda-t-il d’un:

voix étranglée. Ton père est mort et tu vas mor. rir. Mary te préférait à moi. Mary, ma pupille. Je la hais comme je te hais. Elle va être ma femme, m'’entends-tu, Ogilvie? Demain, j’aur:i ma vengeance dans ma maison. Du fond de |:

tombe, les yeux sont ouverts: tu seras à nos nces, Tu me verras maître, tu la verras esclave: an maître sans pitié, une esclave écrasée. Elle est belle, n'est-ce pas? Elle ne sourira plus, ji: mais, jamais... Jamais! J'aurai ses larmes!

Un rire hideux grinça entre ses lèvres, puis il acheva :

— Tu m'entends! je sais bien que tu m'en.

tends. Et tu meurs en reniant Dien, Ogilvie.

J’allais vers Jui. Il ne me voyait même pas, tant il était acharnée àÀ sa proie.

Jallais, car j'avais saisi le dirck, la seule arme que je pusse manier. Serais-je arrivé À tempn<? aurais-je pu quelque chose contre Mac-Alpine qui déjà brandissaif sa clavymore pour frapper le der nier eoup? Je ne sais, et j'avoue que j'allais sa: : espoir.

J'ouvrais la houche cependant pour détourner l'attention dn bourreau et gagner une seconil:. en le défiant, quand je le vis chanceler, tomber &: se tordre en une suprême convulsion.

En même temps, l’échs aieu et sec d'un cou de carabine de chasse déchira l'air, tandis qu'un voix vibrante qui semblait descendre du ciel 4 sait :

— A la branche de houx pour Ogilvie contr:

Mac-Alpine.

Dieu et la Vierge suscitaient un champio:

pour remplacer le traître Hamish qui avait abandonné son poste. Roderick Mac-Alpine était mort d’une balle dans la tempe.

La voix et la détonation dirigèrent à la fois mon regard. Au sommet de la plus haute des trois murailles, de l’autre côté de la Shaw, la brise matinière emportait un flocon de blanche fumée, et, sur le hord même du précipice, il y avait une jeune fille à cheval, les chevenx déronlés par le vent: ma statue équestre de la veille, mon rêve, Marv, la fiancée de Gillie, qui tenait encore son fusil de chasse à la main.

Jai tracé nne fois en ma vie un portrait de femme ani m’a rapporté heanconp d’honneur, cest Diana Vernon, la jeune fille qui ose, la hoanté sonriante et vaillante. L’eriginal du portrait était 1à.

Ce n’est pas dans mon imagination que j'ai trouvé l’intrénide sourire de Diana Vernon.

Quelanes minutes après, Marv était à genoux anprès de Gillie évanoni et m’aidait à panser Sa blesenre. Gillie fut longtemps à reconvrer ses sens, Avant Ini. le vienx laird s’éveilla.

Je le crovais mort: et personne n'avait songé À le secourir.

Il se leva tont seul et tont sanglant, car sans mentir, ces hommes-Ià sont de fer: il avait onze blosenres. T1 jeta enr le champ de bataille nn reera étonné, Quand il me vit, il fronea Île sonreil.

__ Ce n’est pas pour cela que le dactenr en lai vons na envoyé chez nous, maître Wat; dis-il sévèrement.

I aperent alors seulement Marv Mac-Alnine ant se rodreseait, non point pour Ini aw’elle n’entondait nas, mais parce que Gillie avait ponssé un grand soupir en rouvrant les reux à la fin.

LD

Le laird de Baderaigh s'arrêta et murmura:

— Avons-nous été sauvés par une femme?

— Il vit! s’écria Mary qui joignit ses deux bel. les mains et dont le regard s’élança vers Dieu.

Puis elle se tourna vers Baderaigh. Son front hautaïin et doux à la fois se couronnaïit d’une lé. gère rougeur. Elle avait pris, sans le savoir, nne de ces admirables poses que nul art ne saurait trouver, mais que la nature enseigne.

— Hector Ogilvie, lui dit-elle d’une voix éme, mais nette, et la plus harmoniense que j'aie en. tendue en ma vie, ceux qui sont morts étaient mes cousins au quatrième degré par mon père, et je porte le nom qu’ils portaient; mais vous êtes mon oncle par ma bien-aimée mère, qui était la soeur de votre femme; votre fils m’a donné «1 foi, et sil plaît à Dieu, je vous nommerai mon père. Je suis venue à la branche de houx pour Ogilvie contre Mac-Alpine.

— Ma nièce, répondit gravement Baderaich.

je ne vous connaissais pas. Entre notre manoir et celui de Duncaw. la vallée était plus larze que la mer. La volonté de Dieu est forte dans une faible main, et une fille des highlands à le droit de venir à la branche de honx comme un homme. Anrès Dieu. je vous remercie... Vons avez, nouranivit-il d’une voix changée par l’éma. tion, la noble beauté de la hien-aimée que fai perdue. Je vons hénis, ma nièce, et il me plait que la fiancée de mon fils ait dans les veines le sans de ma femme chérie.

C'était grand! je ne peux pas dire comme r'était grand!

Je montai le inli rhoval de Marv et ce fut mai qui allai chercher 1re one de la maison. Vons voyez, mesdames, que je fus bon à quelque chose,

\la fin. On fit un brancard pour Gillie, mais le hird regagna le manoir de son pied, appuyé seulement sur le bras du vieux Farquhar.

Mary Mac-Alpine ne retourna jamais au château de Duncaw, qui fut une maison abandonnée.

Les trois fils d'Alpine le Rouge eurent sépulture au lien même où le combat s'était livré, dans la lande de Donegail, entre la croix brisée et le buisson de houx.

Et ce fut une haine éteinte, parce que les morts ne peuvent plus hair et qu’on ne peut plus hair les morts.

Dans la Haute-Ecosse, il n’y a pas d'autre moyen d’éteindre la haine. Si fait, pourtant: j'y ai connu des saints.

Mary Mac-Alpine régna bientôt en souveraine au manoir de Baderaigh. Entre le vieux laird et son fils, ce n’était pas mon ami Gillie qui était le plus esclave. Elle voulait que Gillie la menût ? l'autel sous l'uniforme 42e de bataille. Gillie, du consentement de son père, fut soldat au Régiment des Géants. -

Quand mon père à moi vint au clachan pour les noces, il y avait deux ans que nous ne nous étions vus lui et moi. I1 me serra dans ses bras en pleurant, J'avais la taille, sinon la vigueur d’un homme. L'air vivifiant de la montagne avait tiré tout le parti possible de ma pauvre nature. C’6tait presque un miracle.

Gillie était alors sergent comme son aieul et portait la hache de Lochaber.

Mon père convint que c'eût été pitié d’ôter la plume à la toque de Gillie pour la mettre dans sa main qui portait si noblement l'épée. C’était sans contredit le plus beau géant de l’armée anglaise.

Et Mary? Oh! Mary avait dix-huit ans; tous

Re

les sourires du ciel étaient dans ses yeux bleus. Elle était heureuse; elle aimait, on l'aimait. Mon père augmenta le nombre des captifs attelts à son char.

Mais, pour la première fois, le lendemain d': noces, la volonté de Mary ne fut point faite. Eli: dit à Gillie: Restez avec nous. Gillie était liou; il ne laissa pas ses griffes aux ciseaux de la jeune fille.

11 fut un mois à son bonheur, puis il partit. L'année d’après, il revint enseigne. Le jour même où je fus reçu avocat à Edimbourg, il eui, à Londres, sa commission de capitaine. Avaut de mourir, Baderaigh, réconcilié avec la gloire de nos armes, le vit colonel du Géant Régiment.

Et Mary? Mary était en ce temps-là une gricieuse femme de trente ans. Elle avait fait con me Mahomet à l'égard de la montagne; voyant que son mari bien-aimé ne voulait pas revenir au manoir, elle était allée à l’armée, et un beuu jour...

Ici la pendule sonna, et sir Walter Scott s'arrêta pour écouter. Il crut avoir mal entendu tt son binocle interrogea le cadran, qui marquait deux heures après minuit. Il rougit et se leva cu murmurant :

— Mesdames, j'avais promis à Mary de me :tirer de bonne heure... Mais vous ne pourrez pas manquer, ajouta-t-il en souriant, d’être de l’avis de mes critques, qui s'accordent à me ::procher mes intolérables longueurs.

On se récria, et la marquise, épouvantée à {1 dée de perdre un dénouement, demanda à genonx la fin de l’histoire.

— Le baronnet, dit la belle duchesse, vient de laisser tomber un nom qui pourrait bien être uue

péripétie: Mary! Diana Vernon est eut-être devenue veuve...

— Il ne faut jamais épouser.la muse, charmante dame! interrompit vivement Walter Scott. C’est un précepte bien connu, quoiqu’il ne soit pas dans Horace. Dieu merci! mon pauvre Gillie vivra plus longtemps que moi, j'ai parlé de Mary parce qu'elle m'attend à l'hôtel Meurice. Je suis à Paris sous l’aile de lord Gillie Ogilvie de Baderaigh, major général chargé d'une mission diplomatique particulière; et je crois vous avoir dit que lady Mary Ogilvie suivait l’armée, Ceci sera, s’il vous plaît, notre dénouement à moins que mon ami Gillie ne monte cucore un échelon et ne fasse de Diana Vernon milady maréchale....

Fin du Régiment des Géants.

ES

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