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DEUX FRERES

Le château de Saint-Maugon était bien vieux déjà au dix-septième siècle; il était presque aussi vieux que la noble race de Mauguer, dont les ainés juraient hommage au Riche Duc, debout et couverts, ni plus ni moins que la Marche et lorhoet. Maintenant, Porhoet, la Marche et Mauguer sont morts: le trône ducal de Bretagne s'est écroulé depuis des siècles, mais le château de Saint-Mauguer dresse encore $es cinq tours grises, tout en haut de la montagne d’Ernec-le- Vicomte, à quelques lieues de la bonne ville de Rennes. Son donjon, dix fois centenaire, domine toujours la plaine, comme aû temps où la plaine, vassale, obéissait à Msuguer depuis Chàtillon jusqu'à Saint-Hellier.

La mousse, cette rouille dun granit, a rongé ses murailles; le lierre a monté de la base au faîte, pour redescendre ensuite des créneaux jusqu’au sol, multipliant d'année en année ses grêles festons, jetant une bouture dans chaque fente, couvrant chaque crevasse d'un sombre bouquet de verdure, si bien que la pierre disparaît sous son luisant et noir feuillage, comme se cachent parfois la décrépitude et la vieillesse sous les plis opulents d’un manteau de velours,

Ainsi drapé, Saint-Maugon fait une vénérable

ruine, Le jour, on l’aperçoit de bien loin: son aspect met au coeur du passant une vague mélarcolie; il est comme ces vieux hommes qui restent dans la vie, tristes et seuls, après avoir vu moi: rir leurs petits-fils: ces vieux hommes ne peur vent jam: : accoutumer leurs yeux de cent au: à contempler des choses nouvelles; ils ont u mieux que le présent, ils regrettent; ils ne <e sont point assez hâtés de mourir.

De même l'antique manoir, débris d'un pas trop lointain, fait tache au milieu des bourgcuises villas qui s'asseyent aux croupes des collines

avironnantes. Il ne les connaît pas; elles ne sont point de sa famille.

La nuit, quand la voix lactée étend au-dessus des toits aigus sa diaphane et blanche bandero!r, Saint-Maugon semble grandir et redresser sa 20 thique façade. Aux villas le soleil, à lui les ic nèbres: la nuit, il est suzerain encore, il règne.

Le voyageur s'arrête au pied de la montagne ct regarde cette masse opaque, dont les hautains profils découpent le pâle azur du firmament; il regarde et s'incline.

Des hommes dorment dans les villas; au chàteau des souvenirs veillent. Dix siècles sont dirrière ses murailles: elles ont vu l’âge d’or, }:s jours de sincérité, de vaillance, de chevalerie, «1 l’âge d’airain qui jeta l'épée pour prendre le canif, et l’âge de fer qui aiguisa la hache pour tra cher la tête des rois, et cet autre âge enfin «ui trafique, corrompt, trahit et assassine, l'âge (le piomb où nous sommes!

Deux avenues conduisent de la plaine au chi:

teau de Saint-Maugon. L’une dont la pente «*t peu sensible, aboutit au pigeon méridion:i!; l’autre ménagée dans la direction de Rennes, suit

en ligne droite la rampe abrupte et escarpee. Ces deux avenues ne sont plus wurquées que par des talus. Le taillis de coupe réglée couvre uniforuément leur large voie; mais au dix-septième siècle, cperue où les Mauguer de Saint-Maugon faistie L: cucore figure aux états de Bretagne, une quadrupie rar eee erauds chènes aliguait ses

ist - ong des talus. Ces magnifijs uudées, iougu chacune d'une demi-lieue, atuaient &t moi s0h apparence seigneuriale.

Pa: : juueuée d'hiver de l'an 1683, deux cavaliers t ne vorageaient point de compagnie S'enhguz: rent presque Ch même temps sous les arbres désouilies da pare. L'un prit l'avenue méridionui, l'autre, celle qui venait de Rennes. lous deux étaient jeunes, beaux, et portaient comme il faut le costume blanc, yalonné d’arvent, des officiers du régiment dé la Couronne.

Celui qui arrivait de Rennes, montait un cheval frais qu'il maniait d'une merveilleuse façon. I paraissait avoir vingt-deux ans; Son visage était grave et doux, son regurd ferme, intelligent, intrépide. De son feutre à plumes s'échappaient les boucles abondantes et longues d'une chevelure noire qui tombait en eracieux étages Sur S68 aivuillettes de capitain'

L'autre cavalier ét: ! plus jeune encore. Il arrivait de loin, car sa monture haletante, avait de la boue jusqu'au poitrail. Ses traits, qui présentaient avec ceux du capitaine une remarquable ressemblance étaient plus délicats et plus ins. Ii y avait dans son regard moins de fermeté, mais plus de fougue, et sa chevelure blonde efféminait davantage l’ensemble de sa physionomie. Il n’avait que la dragonne d’enseigne.

I1 poussait vivement son cheval, qui n’en pou-

LA

vait plus guère, et semblait fort pressé d’atteindre le château. "Tout ce qu’il put faire fut d’arriver au purtail en même temps que le capitaiuc, qui pourtant ne se hâtait point.

Dès que nos deux cavaliers s'aperçurent mutuellement, ils poussèrent un joyeux cri de recounaissance, quittèrent la selle et se jetèrent dans les bras l’uu de l’autre.

— Roger! dit le capitaine eu appuyant un bai. ser presque paternel sur le front de l’enseigne.

— Mousieur mon frère! répondit celui-ci avec une tendresse mêlée de respect.

— Fi! Roger, au régiment ou devant la foule, passe encore; mais ici, appelle moi Bertrand, rien que Bertrand! Les autres sont aînés et ci dets; nous sommes frères, nous!

— Oh! oui, frères, répéta Roger, qui avait une larme dans les yeux.

Les deux jeunes officiers se prirent par la main et franchirent le seuil de la cour. C’étaient M\. de Saint-Maugon, fils de Hervé Mauguer de Sainu: Maugon, chevalier, baron de Kerhuau, mort br gadier des armées. Il y avait six mois qu'ils s'étaient vus. Roger, pendant ce temps, avait tenu garnison à Nantes; Bertrand était reste : Rennes.

Or Bertrand et Roger ne s'étaient jamais qui tés jusqu'alors; ils s'aimaient comme se peuvent aimer deux frères qui n'ont plus de famille, :t sont désormais tout l’un pour l’autre.

La tendresse de Bertrand était forte comme son coeur, l'amour de Roger se ressentait de l'en fantine frivolité de son caractère et de l’inféri rité réelle de son rang. Roger était cadet: sou frère avait sur lui l’autorité d’un père.

À cause de cela, Koger était plus respectueux,

mais plus exigeant; il prenait tous les droits de la faiblesse.

Comme il devait obéir, il prétendait qu’on lui cédât.

Cette éduction pegt ne point paraître logique, mais elle est vraie, et votre puissant empire, belles dames, suffit à le prouver surabondammient.

— Tu as grandi, Roger, disait Bert "and en traversant les vastes salles du rez-de-chaussée de Saint-Maugon. Te voilà fort, maintenant: tu es un homme.

Roger toucha l'impondérable duvet qui conimençait à poindre sur la lèvre supérieure.

'Je suis un soldat, frère, dit-il. Mais oise: tu as bruni, Bertrand. Comme tu sais bien porter ta moustache! Sur ma foi, je parie qu'il n’y a pas un autre officier du régiment de la Conronne qui soit de moitié si beau que toi!

Et Roger contemplait avec une admiration naive le mâle visage du capitaine. Celui-ci souriait doucement et passait Sa main dans les blonds cheveux de l’enseigne. C'était un tableau vracieux et touchant: rien n’est beau, rien n’est bon comme les joies de la famille.

Is s'arrêtèrent dans une salle de moyenne crandeur, où le défunt Hervé Mauguer avait coutume de recevoir ses hôtes. Tous deux se découvrirent devant le portrait de leur père, tous deux divent un Are au fond du coeur pour le salut de la dame de Saint-Maugon, dont Île doux regard semblait encore leur sourire sur la toile dans le cadre sculpté.

Puis ils s'assirent, bien près l'un de l'autre, sous un trophée d'armes surmonté de l'éeusson de Mauguer. qui est & d'or au massacre de sable, chevillé de dix cors. ”

En termes de blason, cette féroce expression massacre signifie tout simplement une tête d: cerf qui se présente de face sur l’écu.

Leurs mains Staient enlacées, ils se parlaien: du regard avant d'ouvrir la pouce he, et leurs yen: disaient tout le bonheur qu Tils éprouvaient à revoir,

— Nix mois! c'est bien long, frère, dit enfi Roger; si M. de Gadagne, notre colonel, ne m'e: rappelé à Rennes, je crois que j'aurais quit mon poste pour venir embrasser.

— Toujours étonrdi comme antrefois et to jours bon! répliqua Bertrand, mais il ne fant : mais quitter son poste, même en parole... di moi, qu'as-tu fait durant cette longue absenec”

—— Bien des choses, frère, Tv a de nobles fr! à Nantes, et les jeunes centilshommes du Na:

tais tirent volontiers l'épée.

— Tu t'es battu! interrompit Bertrand.

— Plaisante question, frère! voilà que ÿ bientôt dix-neuf ans. Pensaistu que j'aurais : tendu la quarantaine?

— Et avec qui t'es-tu mesuré?

— Je ne sais... Avec l'un, puis avec l'autre Mais laissons-Jà ces bagatelles,

En vérité, il y avait plein contraste entre l quiète sollicitude de Bertrand et l'indiffére: de Roger.

— Laissons cela en effet, dit l'aîné de Sai:

Maugon. Je vois qne, sur ce sujet, nous ne po: rions nous entendre. Je n'aime pas, moi, combats de mode, où deux bons servitenrs du : se vont tuer par plaisanterie, ef comme on da: une courante,

- C'est le devoir d'un gentilhomme.

— (C’est la manie d'un fou. anand ce n'eut

la faiblesse d’un enfant. Moi aussi, j'ai tiré l’épée ailleurs que devant l'ennemi, Roger; mais ce fut À contre-coeur, et malgré moi. |

__ Vous êtes sévère, monsieur mon frère, dit Roger, d’un ton de reproche.

___Pardonne-moi, c'est vrai, j'aurais dû garder ces paroles de blâme. Mais, je t'aime tant, Roger!

Celni-ci rappela son sourire et pressa la main de Bertrand contre son coeur.

__ Frère, dit-il d’une voix caressante et pleine de jovense malice; À ma prochaine rencontre, je viendrai prendre tes graves conseils. Et puisque tu ne veux noint parler d'affaires d'honneur, parlons affaires de coeur.

Déjà! fit Bertrand qui sourit. Songes-tn déjà à prendre femme?

__ J'ai dix-neuf ans, dit pour la seconde fois Rover avee nne comique emphase.

__ C'est juste. Et pent-on eonnaître l’objet?

__ Chnt!... Nous savons sur le hont des doigts notre code de gnlanterie, monsienr le capitaine, et nous serons sévère à notre tour. Fi! vous êtes hien eurienx!

Bertrand devint sérieux et dit:

__ C'est vrai. ie confesse ma fante. Ce nom-là ne se doit point dire, et moi-mûôme...

__ Qnai! s'écria Roger en riant. Toi aussi, au is nn secret!

Pertrand fit un brave siene d'affirmation.

Tant mieux! s'écria Roger: en cela, dn moine, nons nons comnrendrons. Nous parlerons d'elles. ne fant point te ménrendre, frère; ie n'aime noint, comme je fais tont le reste, À la 16ère : v'est nn sentiment profond, qni engage tout le bonheur de ma vie

— Tant pis! prononça involontairement le capitaine.

— Pourquoi?

— Parce que tu étais un enfant hier.

— Hier est si loin!

— Pas plus loin que demain.

— Si tu savais comme le temps va me semble:

long jusqu’à demain!

— Cher fou! je ne te demande pas si elle digne de toi”?

— Tu as raison: riche, noble, belle, que veu: tu de plus?

— Moi? rien. Il s'agit de toi, Roger... ah prouve:t-elle ta recherche, mon frère?

— Ah! Bertrand, que tu parles froidement ! 0: dirait M. le tabellion quand il rumine les clan ses d’un contrat de mariage. Tu penses bic que je ne lui ai pas envoyé maître Bertrand, n tre procureur. Ces choses là, Dieu merci, se di vinent. J’ai lu dans le livre enchanté de son son rire...

Bertrand secoua la tête et répondit :

— C’est un livre dont les pages trompent soi vent.

— Bah! fit Roger avec une expression de pitie est-ce que tu aurais été trompé, cher bon frère”

— Non, répondit Bertrand, je ne le crois pa

— Eh bien alors... mais au fait, je déraisoi ne! Celle que tu as choisie doit être si fière « toi!

Bertrand ne répondit pas, cette fois, et Rogri continua :

— Celle-là sera heureuse entre toutes les fer mes.

— Crois-tu?

— J'en suis sûr,

— S'il ne faut pour cela que lui donner mon coeur sans partage, prononçi Bertrand lentemeut, elle sera heureuse En ettet, car Dieu à été mon témoin quand je me suis jure d’être tout à elle,

Comme moi! fit Roger. C'est tout comme ii !

__ Jülle est si bonne ma fiaucée:

— jit la mienne donc:

— jille est si belle.

— Oh! pas plus belle que la mienne! s'écria vivement Roger.

il y eut un peu d'impatience dans le geste qui échappa à Bertrand, le grave capitaine.

— f'rère, dit-il, je n'ai jamais vu de femme qui puisse lui etre comparée.

— Si tu voyais la mienne!

— N'ai-je pas vu tout ce que Rennes contient de beautés? Elle brille comme une reine au milieu de toutes ses COMpPagnes.

Roger eut un geste d'impatience à son tour.

__ Nantes est plus grand que Rennes, dit-il, et celle que j'aime est la perle de Nantes. ï

__ Jjennes est Le centre de la noblesse, répondit Bertrand qui prenait feu à son insu, quel autre qu'un enfant Saviserait de comparer les mar- “handes du Nantais aux nobles dames qui suivent les Etats de Bretagne

__ Mais elle suit les États! s'écria Roger avec violence: elle est noble et, si tu n'étais mon frère, je te prouverais bien que je ne suis pas un eufant!

Il toucha brusquement son épée, puis, honteux de ce mouvement, il cacha son front rougissant dans le sein du capitaine. Celui-ci s'était calmé tout à coup.

— Roger, murmura-t-il, en jetant ses bras autour du cou dé son frère, c’est moi qui ai tort, o1 plutôt nous venons de faire assaut d’étourderit. Elles sont dignes de nous toutes les deux, pui que nous les avons choisies.

Roger se releva et rendit à Bertrand son acc lade, mais il restait sur son gracieux visage que! que trace de méchante humeur.

— Je veux que tu la voies! dit-il. Je veux qu tu me demandes merci comme un chevalier d:

sarçonné, que tu te déclares vaincu...

— Je le fais d'avance, du moment que cela ::

plaît.

— Non pas! il faut juger en connaissance «:

cause.

— Mais, objecta Bertrand, il y a loin d'ici : Nantes.

— Elle n’est plus à Nantes, elle est à Renne:: et la prochaine fois que quelqu'un de messieurdes Etats donnera fête...

—C’est fête ce soir chez M. le marquis de Pou pry, lieutenant de roi, interrompit Bertrand.

— À merveille! alors je te provoque formel!

ment, mon frère, et la question sera vidée ce soit Ah! monsieur le capitaine, il n’y a point ici pa tage noble ni droit d’aînesse, et je vous présa: une rude défaite dans ce tournoi!

— Nous verrons! dit Bertrand moitié riau:

moitié piqué au jeu; j'accepte la bataille.

Quelques heures après, à la nuit tombant:

MM. de Saint-Maugon, cachant sous de sombr:

manteaux leurs galants uniformes, montaient cheval dans la cour du château. Six écuyers. la livrée de Mauguer, et quatre laquais armés |. suivirent. C'était pour le temps, une escorte i: ble; mais, cent ans auparavant, il eût fallu ci:

quante hommes harnachés eu guerre pour accoïmpagner comme il faut le premier-né de Mauguer, traversant la foret.

Les deux frères, impatients de vider leur différend, éperonuèrent vailkunment leurs montures, et laissèrent loin derrière eux éCuyers et valets. Tout le long de la route, Roger chanta victoire, et accabia son frere de juyeuses et innocentes fanfaronuades. Celui-ci le laissait dire, sûr qu’il croyait être de triompher dans quelques instants.

On arriva aux portes de Rennes. L'anguleux cailloutage des rues fit feu sous les pieds des chevaux. pres avoir ualupé cinq minutes dans les vues étroites et fangeuses de li basse ville, les deux frères revireut le ciel que leur avaient Cachés jusqu'alors les toits surplombants des vieux hôtels. dls étaient sur la place du ’alais.

A droite du palais des Etats, touchant d’un côté l'enclos des cordeliers et joiguant par derrière l'abbaye de Saint-Georges dotée par le feu roi, un éditice de nuble architecture montrait ses nombreuses fenêtres brillamment illuminées.

C'était l'hôtel de monsieur le lieutenant du roi.

MM. de Saint-Maugon jetérent la bride de leurs chevaux aux laquais rangés devant le seuil, et moutérent le grand escalier que remplissait déjà l'harmonie du bal. L'huissier les annonça; ils firent leur entrée.

1 y'avait foule dans les salons et foule dans les galeries. Autour des lambris sculptés ou couverts de riches tentures, régnait un double cordon de nobles dames. C'étaient partout des fleurs, des perles, du satin, des dentelles. Les parures scintillaient ; les regards éblouissaient ; les pourpoints de velours tranchaient auprès des corsages fourrés de cygne; Îles vardes des épées

EN

scintillaient comme les agrafes des ceintures et les éclatants panuches des gentilshommes ondu: laient doucement à la brise parfumée des éven tuils.

C'était fort beau à voir. L'oeil charmé ne sa vait point choisir entre tous ces enchantements, et quand les violons entamaient l’austère ouver ture du menuet en vogue, composé d'ordinaire par Lulli, on vubliait ce bas monde pour se croire au fabuleux pays des fées: car le bal ne fit jamais rêver du vrai ciel.

Bertrand et Roger tirent le tour des salles, in terrogeant du regard ce brillant parterre de jeu: nes femmes, cherchant et s'étonnant de ne point trouver ce qu’ils cherchaient.

— Salut à M. le baron de Kerhuau, disaient en passant quelques jeunes officiers du régiment de la couronne.

Bertrand saluait d'un geste distrait et conti. nuail su recherche,

Quant à Roger, il n'avait point de titre, et ses camarades ne lui jetaient qu'un familier: bon soir, Saint-Maugon.

Nos deux frères avaient parcouru toutes les salles et toutes les galeries.

— Elle n'est pas là! dit Bertrand.

— Elle n'est pas là! répéta Roger.

— Frère, reprit l'aîné de Saint-Maugon, i nous faudra remettre notre gageure,.

En ce moment, un huissier souleva la portièr: de l'entrée principale.

— Peut-être! dit Roger, qui tendait l’oreill: avidement.

— M. le président de Montméril! annonç:

l'huissier,

Les deux frères tressaillirent.

Un vieillard, portant le costume des présidents à mortier au parlement de Bretagne, franchit la portière. À son bras s’appuyait une jeune fille de la plus exquise beauté.

__ La voilà ! dirent ensemble les Saint-Maugon avec un accent de triomphe.

Ce mot fut pour tous deux un Conp de foudre.

Ils se regardèrent. Bertrand avait pâli, mais son oeil ne gardait d’autre expression qu’une douleur amère et profonde; au contraire, dans celui de Roger il y avait déjà colère et éfi.

— Et tu dis qu’elle est ta fiancée! murmurat-il.

Bertrand ne répondit point. Roger lui saisit fortement le bras. Deux larmes jaillirent de ses yeux et coulèrent sur sa joue.

Puis il ferma les veux, et Bertrand le reçut, évanoui, sur sa poitrine.

MADEMOISELLE DE MONTMERIL

L'huissier de M. le maraqnis de Ponlpry, lient: nant du roi, annonen ce soir-lA de hien illusetr noms. A part les seionenrs tenant charses rova les, tels ane M. le due de Retz ani egnérait la sn cession de M. de Vendôme, sonvernenr de Breta gne, M. de Pontehartrain, intendant (nommé de l'impôt, le chef d'escadre Coetloson et hie: d’autres, toutes les grandes maisons de Bretaon: avaient des représentants dans les salons de M de Poulprv. Rohan cansait avec Gonlaine, Rien: s'appuvait an bras de In Chevidre: Châtean briand donnait Ia main à La Pédovère. à Derva! à Combourg. Il eût falin aller jusqu'à Versail! les pour trouver une autre et anssi noble assem blée.

L'arrivée An président et de sa fille fit événe ment, non seulement pour MM. de Saint-Manoor. mais pour tont le reste de l'assistance. M. d: Montméril, en effet, doven des présidents À mor tier du parlement breton, était fortement sonn conné 6e mauvais vonloir À l'encontre dn von vernement de Sa Majesté.

Ces austères factienx, les wens des parlements oncles de nos révolntionnaires, s'ils ne furent na leurs pères, nresane tons innsénistes renforcés et râvant, non pas tant la liherté publique ane ! maintien ou l'agrandissement de leurs privilèges

commençaient déjà ce patient travail qui devait donner au bourreau leurs propres têtes avec celle d’un roi.

[ls ne savaient certes pas où ils allaient; leur veuvre qui s'accomplissait en province comme à Paris était pour une erande part inconsciente. [ls ont des SUCCCSSOUTS : sectaires comme eux et comme eux incorrigibles.

M. de Montméril fomentait, au sein des Etats de Bretagne, cette opposition jusqu'alors vistorieuse, qui repoussiit l'intendant royal de limpôt, et prétendait Conserver à la province Île droit d'admimistrer elle-même ses TeVenUus.

Hors des Etats, sou rôle n'était pas moins actif, mais devenait, peut-être plus excusable, car il s'agissait ici, non plus des privilèges d'une province, mais de l'indépendance d'un peuple, et M. de Montméril était Breton. Beaucoup affirmaient qu'il n'était point étranger à cette révolte partielle, peu olfensive, mais obstinée, des paysans de la haute Bretagne, qui ne demandaient rien moins que l'annulation du pacte d'union consenti par la duchesse Aune, Madame de Sévigné, dans ses lettres, traite fort ‘sévèrement cette insarrection; les historiens la citent à peine pour mémoire, et ne se donnent point souci de discuter la légitimité de ses motifs. Ceci ne nous doit pas surprendre, attendu que les insurés furent vaineus.

Mais l'Irlande aussi fui vaincue, À Dieu ne plaise qu'il nous \ jenne à l'esprit une comparaison iujurieuse pour fai France! La France fit de chaque Breton un Français, tandis que l'Angleterre, ce gigantesque comptoir qui spécule sur tout, le sang et les SUEUPS, Re prit l'Irlande que pour la pressurer.

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Néanmoins la Bretagne avait été un peuple, et l’on doit concevoir qu’il se puisse trouver dans la descendance d’un peuple des esprits pour ne vouloir point comprendre qu’une femme eût eu le droit d'aliéner leur nationalité, pour l’apporter en dot à l’étranger.

Ces esprits étaient sans doute en minorité, ils venaient tard, ils se trompaient d'époque; il me répugnerait d'approuver leur révolte en principe, mais entre toutes les révoltes, celle-là me paraît possible à excuser.

Quoi qu’il en soit, quand la Bretagne s’insurge, ce n’est pas pour un rien, d’ordinaire, et ce n’est jamais tout à fait en vain. La révolte dont nous parlons, soutenue et autorisée par la résistance des Etats aux volontés souveraines de Louis XIV fut souvent redoutable, et empêcha plus d’une fois de dormir les ministres du grand roi.

En 1683, elle avait subi une recrudescence soudaine, et quelques jours avant le bal du marquis de Poulpry, on avait vu, aux portes mêmes de Rennes, une manière de bataille. Les paysans s'étaient retirés laissant une centaine de prisonniers aux gens du roi; mais ils avaient promis de revenir, et Dieu sait qu’ils tenaient toujours les promesses de ce genre.

Les captifs avaient été enfermés à l’ancien chiteau ducal de la Tour-le-Bât, et l’on faisait bonne garde aux portes de la ville.

On doit penser que, dans ces circonstances extrêmes, il y avait, de la part de M. de Montméril, suspect de connivence avec les insurgés, une certaine audace à venir, jusqu’en son hôtel, braver le représentant de l’autorité royale.

Aussi son nom, prononcé, provoqua dans l’assemblée un chuchotement général et d’augure

en de

équivoque. Tous les yeux se fixèrent à la fois sur lui.

T1 avait bien la “tournure de l'emploi, ?” comme on dit au théâtre et ainsi se représenterait-on volontiers l’aieul de M. de La Chaiotais dont le curedent inspirait une si religieuse admiration à Voltaire. C'était un vieillard de haute taille, à la physionomie sévère et dont le caractère principal indiquait un inflexible entêtement.

T1 ne parut point prendre garde à l’émotion de la foule, et marcha d’un pas grave vers le marquis de Poulpry, qu'il salua, avec une froide courtoisie.

Cela fait, sans gêne aucune et sans affectation, il se mêla aux groupes des invités.

Quant à mademoiselle de Montméril, elle fit aussi sensation; mais non point de la même manière. Sa vue mit dans le coeur des femmes un sentiment de jalousie très justifié; au coeur des hommes elle fit naître, comme toujours et partout dès qu’elle se présentait, un véritable enthousiasme. Bertrand et Roger avaient raison tous les deux: c'était bien la plus belle!

Elle avait dix-huit ans: sa taille haute gardait de la fierté dans sa grâce; elle allait de ce pas correct et harmonieux que ne peuvent point imiter les comédiennes affublées d’un rôle de vierge noble. Son front pur s’encadrait de boucles blondes qui ondulaient, élastiques et molles, jusqu'à ses épaules, chastement voilées. Son oeil, d'un bleu obscur, pensait et parlait; sa bouche sériense savait sourire, et l’ovale exquis de son visage semblait emprunté aux tableaux de ces peintres d’Italie qui voyaient Marie et les anges dans les saintes extases de leur génie. Tout était. beau en elle; son nom même lui prêtait une pa-

rure de plus; elle s’appelait Reine.

Roger l’avait vue à Nantes, où M° de Montmé ril avait fait un voyage au commencement de * l'hiver, pour s'entendre avec les mécontents de Clisson. Le cadet de Saint-Maugon, jeune, igno- ‘rant la vie, fougueux et faible à la fois, fut pris de folie et se jeta en quelque sorte à la tête de M. de Montméril. M. de Montméril, en sa qualité de conspirateur, avait pour principe de ne re pousser personne, On peut avoir besoin de n’importe qui.

Reine était la fille d’un conspirateur; elle avait appris à sourire À tout le monde.

Roger se crut au comble de ses voeux, et cependant, quand cette belle Reine qnitta Nantes pour revenir avec son père en la capitale de la Bretagne, elle ne songea pas plus an malheureux Ro:ger qu’à son dernier bouquet de bal.

Je me trompe, elle ne l’oublia pas tout à fait, et voici comment :

Les conspirateurs d’une certaine sorte cachent leur jeu surtout en se montrant; on les trouve partout et les filles de ces conspirateurs von! beaucoup dans le monde. Cette charmante Reine de Montméril n’était, À vrai dire, point une mé chante personne. Elle aimait les fêtes et s’en donnait à coeur joie.

À Rennes, à une fête de mesdames des Etats.

elle se rencontra avec Bertrand de Saint-Man gon, lequel ressemblait à son frère comme une bonne épée de combat ressemble à nne rapière de parade. Ce fut en comparant que Reine se son. vint. Or, la comparaison n'était point à l’avantage du pauvre Roger. Bertrand Mounguer de Saint -Mangon, baron de Kerhuau, capitaine au régiment de la Couronne, était chef d’armes, et

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guccédait aux biens considérables de Mauguer; Roger n'avait, lui, que sa canne d’enseigne.

Cette différence importait Assez pet à Mlle de Montméril qni n’était point intéressée, mais elle avait un père, ce dont nous devons tenir compte.

A part cela, d’ailleurs, Bertrand, vaillant soldat et cavalier accompli, ne le cédait en rien à son frère pour les avantages extérieurs; pour les choses de l'intelligence et de l’âme, il était évidemment son maître. Reine vit cela. Qui sait? le pauvre Roger avait frayé peut-être la voie; ce fut Bertrand qui passa. -

Mlle de Montméril était une de ces beautés qui accaparent les regards et monopolisent les hommages. Bertrand, an contraire de Roger, prétendit résister à l'attrait qui l’entraînait vers elle. T1 se savait fort: il se confiait en Ini-même, mais sa force le trahit. Et comme il avait résisté davantace, le trait entra plus profondément dans son âme. Ce fut chez lui un sentiment profond où il y avait comme une tristesse et une résignation. Bertrand avait combattn, il était vaincu. 11 mit en elle tons sek ESPOÎTS de bonheur.

aima Reine comme savent aimer les natures d’élite, avec une tendresse de père et de fiancé, avec un dévonment de chevalier.

Nons l'avons dit, et le mot est À peine assez énergiane: ce fut pour les deux frères un Coup de fondre lorsaw’ils se virent rivaux. Roger fut franné au coeur; un monde de pensées navrantes fit irenption dans sa tâte exaltée: il était jeune, il fléchit tont de suite sOtIS le poids de cette fatalité L'angoisse de Bertrand fnt plus mortelle encore, mais il sontint le choc. Les gens comme Jui ne tombent qu'après avoir lutté et pour mourir. é

Son frère restait près de lui, affaissé, sur un siège, dans un coin reculé de la galerie, sombre et muet. A quelques pas, Mile de Montméril, entourée d’un triple rang d’admirateurs, jetait, éparpillait au hasard ses sourires que l’on se disputait au passage. Son regard croisa celui de Bertrand, et tout aussitôt son sourire Ccessa d’étre banal; le triple cercle en tressaillit d’envie. Bertrand eut de la joie peut-être, il n’eut point d’orgueil. Il regarda la tristesse de son frère, et puis, au lieu d’obéir au sourire qui l’appelait. il salua gravement et se dirigea vers la porte de sortie.

Il était fils d'Adam. Avant de passer le seuil il se retourna. Le regard de Reine, perçant ]n foule, arriva jusqu’à lui comme un reproche.

— Ayez pitié, mon Dieu! murmura Bertrand qui fit un pas vers la jeune fille.

Mais son oeil tomba sur le tront pâli de Roger, il refoula tonte égoiste p'nsée, et souleva brusquement ]a portière derrière laquelle il disparut.

Il y avait dans le triple cercle beaucoup d’yeux qui avaient vu cela, car rien de ce qui concernait la belle Montméril ne passait inaperçu parmi la jeunesse des Etats. On glosa :

— Qu’a donc ce soir M. le baron de Kerhuau” demanda le jeune M. Kercornbrec en précipitant les véloces roulades du grassavement de Quim per.

— Le bonheur le rend fou, répondit un cade!

de Trégaz avec l'accent chromatique du pays Nantais.

— Le fait est, s’écria M. de Châteautruhel, uu gros homme rose et blanc, qui parlait des narines comme c’est le devoir et le droit de tout notable

habitant de Rennes, le fait est que le petit baron est un fortuné mortel! ;

Les gens de Vitré, de Vannes, de Saint-Brieuc et de Saint-Malo firent tour à tour leurs réflexions: à Vitré, l'on gémit ou l’on clapote; à Vannes, les mots passent comme de la soupe, des deux côtés des langues épaisses; à Saint-Brieuc, la parole se dandine lentement sur d’incroyables cadences; à Saint-Malo... Mais, à tout prendre, où parle-t-on comme il faut? Le véritable accent français, est-il ce cahoteux et bruyant roulement à l’aide duquel s'étourdissent réciproquement les riverains de la Garonne? ou la farouche glorification de le muet qui ajouteu uneu syllabeu à tous les mots de la chèreu Provenceu? Est-ce le suisse de Besançon? le débonnaire gloussement belge de Laon, ou la traînante chanson de Normandie, ou le fausset glapissant du Parisien de Paris?

On m'a dit que le français se parlait assez bien à Moscou (Saint-Pétersbourg est trop près.) Mais si vous voulez entendre le vrai son de la langue de Bossuet et de Corneille, l’avis général est qu'il faut aller jusqu'au Canada, où verdit un rameau du vieil arbre de France.

Reine n’écoutait point ces questions et ces réponses qui se croisaient autour d'elle. C’était, pour son oreille, un bourdonnement dépourvu de signification. Son regard restait fixé sur la porte par où venait de sortir Bertrand. Les filles de conspirateurs sont À marier comme les autres. [ y en a même qui ont un coeur, Reine pensait :

— Est-il en colère contre moi”?

Elle resta triste pendant une grande demiheure, après quoi, elle se consola par ce qu’elle fut saisie par la fièvre du bal. Sa tête tourna au

vent de ces frivoles pensées qui sont dans les notes joyeuses de l'orchestre, dans l’éblouissant éclat des gairlandes, dans l'atmosphère de la fête, toute saturée d’harmonies et de parfums.

Reine dansa: ses rivales furent écrasées SOUS le poids de son triomphe; son triomphe l’étourdit.

Soyons cléments. Des hommes graves ont oublié parfois de sérieuses douleurs au milieu d’un succès de tribune ou d’académie; nul ne résiste au prestige de l’ovation; nous ne pouvons exiger que l’âme d’uze jeune fille soit plus forte que celle d’un bonhomme politique. |

Lorsque Roger parvint à secouer enfin l’affaissement physique et moral qui s'était emparé de lui, ses idées se mirent à rouler confusément dans son esprit, comme il arrive si l’on est éveillé en sursaut après un pesant sommeil. Il jeta autour de lui son regard étonné.

C'était entre deux menuets. Des couples passaient et repassaient. Entre mille voix Roger reconnut la voix lointaine de Mlle de Montméril. Cette voix, entendue, précipita le mouvement de son sang. La mémoire des faits récents envahit son coeur avec violence.

Ilest mon aîné! pensat-il; Bertrand! mon frère... C’est mon frère qui me prend mon bonheur!

Sa tête brûlait.

— Mon frère! répéta-t-il avec amertume et Colère; n’avait-il pas assez de tout ce que le hasard lui a donné à mon préjudice? Titres, fortune... il a tout, je lui cède tout... Ah! tout excepté Reine! ce serait une lâcheté! Je la lui disputerai, quand même il faudrait !...

11 n'acheva pas. De grosses gouttes de sueur coulaient de son front sur sa joue.

A ce moment, Mile de Montméril, appuyée sur le bras d'un brillant cavalier, montra son radieux sourire au bout de la galerie. Roger l’aperçut. Cette vue, au lieu d’attiser sa colère, mit une larme de repentir dans ses YEUX.

__ Peut-on ne la point admirer! se dit-il; pauvre frère !

Reine passa. Quand elle eut disparu à l’angle de la galerie. Roger se leva et fit quelques pas en chancelant. 11 voulait chercher son frère, lui parler, Pinterroger, savoir.

Son frère n'était plus dans le bal, mais, en le cherchant, il se trouva bientôt face à face avec Reine elle-même qui le reconnut, rougit, et ne parut point prendre souci de cacher son émotion.

Roger l’aborda. Reine était parfaitement remise de cette attaque de mélancolie qui l'avait prise au commencement de la nuit. Il lui restait seulement un peu de rancune contre Bernard, ce qui, naturellement, fut tout profit pour Roger.

Mlle de Montméril voulut bien se souvenir, en effet, des belles fêtes de Nantes et des nombreux menuets qu'elle avait dansés avec le cadet de Saint-Maugon. Celui-ci était transporté. ‘Il se croyait préféré. Il en venait parfois à plaindre son frère dont Reine, pour cause, ne disait pas un mot. Elle n'avait garde.

Je ne connais aucune héritière de conspirateur, mais il m'a été révélé par un homme de poids qui à eu l'honneur d'en rencontrer quelques-unes, que leur papas, surtout quand ils sont

très austères, les dressent à être aimables. Cela peut servir adns les conspirations.

Tout prend tin, hélas! les choses qui plaisent, ne durent point. Roger fut forcé bientôt de don ner le baise-mains et de se retirer.

Il avait épuisé son contingent de joie pour cette nuit. Pendant tout le reste du bal, il erra dans les salons, tâchant de ne point perdre de vue un instant la belle Reine, et réussissant très bien à attirer l’attention des observateurs, gens qu’on n’appelait peut-être point encore alors des badauds.

— Hé! hé! hé! fit par trois fois le jeune M. de Kercornbrec (de Quimper) qui trouva moyen de grasseyer d’une façon déplorable, quoiqu'il n’y ait point d’r dans ce monosyllabe, je crois que le petit Saint-Maugon, qui sera fort bien quand il aura moustache, veut marcher sur les brisées de son aîné!

Le cadet de Trégaz procéda par demi-tons pour répondre :

— Hé! hé! hé! cela pourrait bien être.

A quoi M. de Châteautruhel répartit en imitant de son mieux l’organe d’un oiseau aquatique fort différent du cygne:

— Ces blancs-becs vous ont un aplomb, maintenant ! |

Les gens de Vitré, de Vannes, de Saint Brieuc et de Saint-Malo énoncèrent des opinions non moins ingénieuses, à l’aide de voix encore plus surprenantes.

En dehors de ce groupe aimable, un autre per. sonnage observait, lui aussi, le cadet de Saint- Maugon. Ce n’était rien moins que le conspirateur, M. le président de Montméril en personne.

Plusieurs fois, il parut être sur le point de s’approcher de Roger, mais toujours au moment de l’aborder, il se ravisait.

Roger ne prenait point garde. Il ne voyait que Reine. Un coup de tonnerre ne l’eût point distrait de sa contemplation.

Mais, pour un soldat, la voix du chef parle plus haut que le tonnerre. Ce fut Gilbert de Gadagne d’IHostung, comte de Verdun, colonel du régiment de la Couronne, qui vint enfin le tirer de son rêve.

— Où est votre frère, monsieur de Saint-Maugon? lui demanda le colonel, vers la fin du bal.

Roger ne pensait plus à son frère. Ce mot réveilla son souvenir.

— Je ne sais, monsieur, répondit-il avec embarras.

— J'aurais eu besoin de lui. Vous êtes brave, morsieur de Saint-Maugon: êtes-vous prudent?

— Monsieur!...

— Je n’ai pas voulu vous offenser; il s’agit d’un service difficile; écoutez-moi.

M. de Montméril s'était approché d’eux sans bruit. Il appuya son épaule à la colcnne voisine et prêta l’oreille. Nous ne prétendons point excuser ve président à mortier, mais, quand on veut savoir ce que les gens disent, écouter est un moyen. Il était d’ailleurs, conspirateur.

Et austère, j

— Monsieur de Saint-Maugon, reprit le colonel, nous avons cent insurgés prisonniers à la Tour-le-Bât. (Cn craint une nouvelle attaque pour demain. Je comptais charger votre frère du poste de la Tour. Le temps presse. $S’il vous plaît, vous le remplacerez.

— Cela me plaît, monsieur, et je vous rends grâces de votre confiance.

— Vous la mériterez, j'en suis sûr. Allez vous préparer, sur-le-champ, je vous prie.

Le colonel salua d’un geste et aborda un autre officier. Il était évident que des mesures d’urgence étaient prises et que l’insurrection se faisait plus menaçante que jamais. Roger se dirigea vers la porte. Comme il allait sortir, il se sentit toucher le br& 1,

—Je voudrais vous entretenir, monsieur de Saint-Maugon, dit une voix à son oreille.

Il se retourna. Le président de Montméril était à ses côtés. En ce moment Roger se fût excusé vis-à-vis de tout autre, mais le père de Reine!...

—Je suis à vos ordres, monsieur, dit-il.

— Dans deux heures, où pourrais-je vous rencontrer?

— Au château de la Tour-le-Bât, qu’on vient de m’assigner pour poste.

— Je m’y rendrai, monsieur dit le président de Montméril, qui se perdit aussitôt dans la foule.

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