‹ Le Régiment des géants [microforme]Chapitre 19 sur 22 · LA JOUR-LE-BAT · texte numérisé non relu

LA JOUR-LE-BAT

On voyait encore à Rennes, il y a quelques années, le vieux château ducal de la Tour-le-Bât dresser confusément ses donjons, ses COTPS de logis, ses remparts, au milieu de gracieux jardins et de maisons blanches.

I1 semblait Lonteux, l’antique castel, non pas de son grand âge, mais de l'insulte qu’on avait faite à sa vieillesse.

La demeure des Riches Dues-était devenue prison. La salle d'armes était transformée en ignoble pistole; les terrasses servaient de préau; les croisées saxonnes, barrées de fer barbelé, ne laissaient passer que des jurons de bas lieu et d’abjectes paroles.

En 1683, le vieux château n’avait point de destination bien précise. (C’était un arsenal et un poste militaire. Dans les moments d'urgence, la partie des bâtiments qui bordait les remparts de l’est et qui dominait le cours de la Vilaine, de concert avec la tour de la porte Saint-Georges, servait au besoin de pr:30n de guerre.

C'était là qu’on avait déposé les cent paysans faits prisonniers à la dernière rencontre.

Le soleil venait de se lever et dispersait capricieusement toutes les nuances du prisme sur les prés humides qui séparaient la Tour-le-Bât ge la rivière. Roger de Saint-Maugon, assis sur l’ap-

pui du rempart, donnait son âme entière aux ré: cents souvenirs du bal de monsieur le lieutenant du roi. Plongé dans ce demi-sommeil qu'impose la fatigue, il voyait passer devant ses yeux Rein», qui lui souriait doucement, puis son frère, trisie et vaincu.

— Chacun pour soi! murmurait alors le cadet de Saint-Maugon. Pauvre Bertrand!

Les voix des sentinelles, qui refusaient passage à un étranger, le jetèrent brusquement hors de son rêve. Cet étranger était de grande tail'e. Son chapeau rabattu ne permettait point de voi ses traits, et le reste de sa personne disparaissait sous les plis abondants d’un vaste manteau.

__ Monsieur de Saint-Maugon, cria:t-il de loin. je viens à notre rendez-vous.

— Le président de Montméril! pensa Roger, qui avait oublié cette circonstance. |

Puis il ajouta tout haut:

— Laissez passer !

Les soldats baissèrent leurs mousquets et s’é- ‘artèrent. Le président traversa lentement le terre-plein, et vint se poser en face de Roger.

— Merci, dit-il.

Son regard inquiet fit le tour du terre-plein et mesura la distance qui le séparait des sentinelles, comme s’il eût voulu se bien assurer que ses paroles ne pourraient point être entendues.

__ Monsieur de Saint-Maugon, reprit-il brusquement après cet examen et en se tournant vers Roger, vous veulez épouser ma fille.

Le jeune homme ne put retenir un geste de sur prise.

— Vous voulez épouser ma fille, répéta Mont: méril d’un ton péremptoire. Je sais cela depuis six mois, je le sais. Je l’avais deviné à Nantes

x ré:

nant pose ein*, risce

adet

ssage es de ail'e.

, VOÏL ss it

loin,

0geT,

ft s'ént le er.

ein et itinelue ses

brust vers

le sur-

Montdepuis

[antes, |

et si j'avais pu sarder quelques doutes, le bal de la nuit dernière me Îles eût enlevés. Ma fille vous a-t-elle autorisé à cette recherche, monsieur?

I1 faut que le lecteur se représente ces choses, dites avec austérité.

Roger balbutia quelques paroles inintelligibles. Elle vous x à autorisé, reprit M. le président: du moins, il vous plaît de le croire...

— Ki je pouvais l'espérer!... COMIMENA Saint- Maugon.

M. de Montméril l'interrompit avec une visible impatience et dit:

__ Espérez, si cela vous peut être un plaisir, mais laissez-moi poursuivre. Je ne suis pas venu ici pour entendre des fadeurs.

Jei, notre mot “ austérité ” ne suffit plus.

I y avait quelque chose de brutalement forcé dans le ton de cet homme. Sa voix raillait, tandis que son front restait grave, et SON regard indécis accompagnait mal la rudesse tranchante de ses paroles. Il outrait son rôle. (C’est presque toujours pitié de voir la peine que se donne un bon fils de la Bretagne quand par hasard, il essaye le masque de l'intrigue.

M, de Montméril était à la gêne et faisait un pauvre comédien, mais un plus naif encore eût réussi auprès de Roger, qui éprouvait, en face du père de Reine, cette terreur stupéfiante qui empêche le paien de voir que son idole est un vil morceau de bois.

— Je suis venu pour vous dire, reprit le président, que Reine de Montméril ne peut point être votre femme.

j __O monsieur! sécria Roger avec accable-

ment; pourquoi cet arrêt cruel?

— Parce que je suis un Breton, monsieur, et que vous, vous n'êtes qu’un Français.

Roger se redressa offensé.

— Monsieur le président, dit-il, vous oubliez que votre simarre est au roi comme mon harnais.

Montiméril haussa les épaules.

— Vous oubliez aussi, reprit Roger plus fièrement, que votre robe passe après mon épée: vos aieux se perdaient dans la foule quand les miens s'asseyaient aux marches du trône ducal!

— Tant mieux pour eux qui suivaient une glorieuse route! s’écria Montméril, tant pis pour vous qui désertez leurs traces !

Peut-être qu’il n’y avait pius ici de rôle appris. Le vieux Breton se tenait droit, en prononçant ces mots qui jaillissaient de son orgueilleux amour pour la Bretagne.

—Vos pères, reprit-il, servaient un duc et vous un roi. Entre ce duc et ce roi, monsieur, quel parti eussent pris vos pères?

— Mais vous me parlez de deux cents ans!

voulut répliquer Roger; il n’y a plus de duc.

— Les souverains ne meurent pas, monsieur, prononça lentement Montméril, et leurs droits ne sont point de ceux qui se peuvent prescrire.

I1 ôta respectueusement son feutre et ajouta:

— Monseigneur Julien d’Avaugour, héritier légitime et direct de la maison de Dreux, sans armée, sans argent, exilé, proscrit, est, par la grâce de Dieu, duc de Bretagne, tout comme sil avait cent mille soldats, des trésors et une patrie.

Roger répondit : =

— Je respecte le malheur de M. le chevalier d’Avaugour, mais je suis né sujet du roi, et je porte l’uniforme de son armée.

— Tant pis pour vous! dit une seconde fois le président.

LL se fit un instant de silence. M. de Montméril avait parlé avec noblesse, parce que ses paroles, pour être témérairement appliquées, énonçaient néanmoins un principe fondamental.

Mais il se souvint qu'il était venu pour faire un marché; son langage changea. L'austérité spéciale du conspirateur à mortier revint au galop.

__ Je suis un homme de robe, reprit-il au bout de quelques secondes, et vous me l'avez rappelé à propos, Car j'avais tentation de parler plus qu'il n'est besoin. evenons à notre sujet: Il s'agit du mariage de Alle de Montméril. À cet égard, ma volonté est formelle et irrévocable, et cependant, VOUS auriez un moyen de la fléchir...

— Parlez, monsieur.

— Un seul!

Roger tendit avidement l'oreille. C'était son arrêt qu'on allait prononcer.

Je ne vous demande point, continua M. de Montméril, de vous faire Breton après avoir été Français. Nous somines assez nombreux, Dieu merci, pour n'avoir pas souci de quêter des défenseurs, mais il se trouve dans ces murs cent malheureux dont le seul crime est d'avoir été fidèles. Soyez leur Sauveur; la main de ma fille est à ce prix.

C'est une trahison que vous me proposez :

S'écria le cadet de Saint-Mauon qui recula d'un pas.

C'est un marché, répondit froidement Moniméril, un marché où vous gaunez 61 où je perds. Les plus nobles partis se disputent la main ‘l: ma fille, je vous l'offre, à vous, quand je pouÿais la garder à votre frère...

— Mon frère! interrompit Roger dont la jalousie se raviva.

— Votre frère, qui est aussi riche que vous êtes pauvre, aussi puissant que vous êtes faible.

Roger mit sa tête entre ses mains.

Un sourire vint à la lèvre de M. le président de Montméril; un vertueux et sévère sourire de pêcheur à la ligne qui sent mordre le poisson.

— Vous n'agirez pas, reprit-il encore; vous laisserez faire, Fermer les yeux, ce n’est point trahir. Je crois, moi aussi, que Reine vous à distingué, monsieur de Saïint-Maugon. Elle me disait hier...

Ecoutez! cette pauvre belle Reine n'avait rien dit du tout, mais quand les présidents conspirent... Eh bien, oui! l'austérité va jusque-là!

— Mon Dieu! mon Dieu! murmura Roger aux añbois: elle vous à dit cela!

Le président le regardait du coin de l'oeil. Jamais vous n'avez vu un président plus majestueux ni plus grave.

— Eh bien! continua-t-il, voulez-vous être l’6poux de Mlle de Montméril?

— Pitié! s'écria l'enseigne. Pitié, monsieur: vous voyez bien que ma raison se perd. Retirezvous!

— Votre ‘ <la marie avec un autre, je vous en préviens! ”

— Ah! tenter une sentinelle à son poste, est acte indigne d'un chrétien et d’un gentilhomme, monsieur! Laissez-moi!

— Adieu donc! dit Montméril en tournant le dos. Reine, la pauvre enfant, espérait une autre réponse.

Ceci était le comble. Je ne sais plus quel autre président plus moderne a mérité ce nom

dent re de Ju.

vous point US à e Nu rien nspilà !

Faux

Jalajes-

ieur:

tirez-

vous

à, est inme,

nt le autre

2] aunon)

d’austère coquin, mais ce devait être un conspirateur.

Roger poussa un gémissement et arrêta Montméril par son manteau.

Monsieur, dit-il avec le calme de la démence, donnez-moi Reine et prenez mon honneur !

Le milieu du jour était passé. Le ciel gris et sombre se fondait en torrents de pluie glacée. Le lugubre tintement du tocsin se faisait entendre à la fois aux cinq clochers des paroisses de Rennes, et le bourdon de la tour de l'Horloge était en branle. Les bourgeois avaient prudemment fermé leurs portes; quelques-uns inême, donnant un exemple qui ne devait pas être perdu pour les bourgeois à venir, Se eachaient dans leurs caves.

C'était un mauvais jour, on sentait l’émeute dans le temps.

Bertrand, le capitaine, qui revenait de son chàteau de Saint-Maugon, pour remplir Îles devoirs de son grade, entendit au loin les cloches et hâta le trot de sa monture.

1 était pâle comme on l'est après une nuit Sans sommeil, passée at milieu des hésitations et des angoisses. Lorsqu'il avait quitté le bal de M. le marquis de Poulpry, g'avait été pour monter à cheval et prendre au grand galop la route de Saint-Maugon. Le vent des nuits, en glissant sur son front qui brûlait, ne pouvait y ramener la fraîcheur. Il allait murmurant de ces paroles sans suite que dicte Je trouble de l'âme.

En arrivant au château, 1 traversa la longue suite d'appartements qui conduisaient au salon où nous l'avons vu naguère aveë roger. TA, il se jeta épuisé sur un siège.

C'était un valeureux et robuste coeur, mais force et vaillance peuvent fléchir, à condition de

se relever. Bertrand demeura quelque temps comme accablé, Au bout d’une heure d’apathique désespoir, son regard tomba sur le portrait de son père, dont le fier visage semblait vivre encore et refléter de loyales pensées. Bertrand, ranimé par cette vue, retrouva courage,

Il traversa le salon d'un pas ferme, et vint se mettre à genoux devant le crucifix qui pendait sous le portrait.

— Monsieur mon père, dit-il avec un saint recueillement, priez Dieu d’avoir pitié de vos fils et donnez-moi conseil.

Les heures de la nuit s'écoulaient. Bertrand restait à genoux, mais il avait maintenant la force de combattre contre lui-même. Le mort évoqué avait parlé à Dieu et porté conseil. Bertrand écouta cette voix et résolut de broyer son propre coeur. I1 mit son frère avant sa tendresse, et refoulant la protestation de tout son être, il se dit:

— Père, je vous ai entendu: j'attirerai À moi toute la souffrance, afin de laisser à Roger le bonheur.

Après cette douloureuse victoire, il se sentit plus calme. Les premiers sons du tocsin qui frappèrent son oreille au moment où il reprenait la route de Rennes jetèrent à travers son martyre une sorte de joie farouche. Il devina de loin un danger matériel, et piqua des deux, impatient de trouver la mêlée, le péril, la mort peut-être.

On se battait bel et bien, en effet, par les rues de Rennes. Les paysans étaient venus en nombre, de la forêt du Pertre, de Saint-Aubin-du- Cormier, et jusque de Louvigné-du-Désert. Les troupes royales avaient presque partout le des-

mps ithirait » eN- , l'A-

it se dait

t refils

‘and t la nort Ber-

son [restre,

moi r le

ntit

qui nait nar- | de

imnort

rues LoM- -du-

Les des-

sous, d'autant mieux qu’elles étaient attaquées sur leurs derrières par la populace, à laquelle se joignaient les cent captifs qui, au moment du combat, avaient recouvré la liberté comme par enchantement. C'était, on en conviendra, hasard déploral e ou fort noire trahison.

Nul ue vit, ce jour-là, dans la mêlée, le cadet de Saint-Maugon.

En revanche, au plus fort de la bataille, un càvalier portant l'uniforme du régiment de la Couronne, rehaussé par les deux petits trèfles en dra-

gonne qui indiquaient le rang de capitaine, déboucha vers deux heures après midi du côté du faubourg Saint-Hellier. 1 prit seul, et armé uniquement de son épée, Îles assaillants à revers, perça comme Un boulet de canon leurs rangs tumultueusement formés, et Se vint mettre à la tête d'un gros de fusiliers qui Se défendaient de Jeur mieux, à la tôète du pont de viarmes.

C'était Bertrand Mauguer de Saint-Maugon, baron de Kerhuau.

Son arrivée changea le sort de la bataille. Bien qu'il fut renommé déjà pour brillante valeur, V'avait vu charger comme il le fit Les gens de la forêt, rudes hommes, pourtant, tombaient sous SON épée comme le foin sous le fer du faucheur.

Ils résistèrent longtemps, puis ils se débandèrent. Ce mouvement détermina la retraite générale des insurgés. Mais les gens du roi de France payèrent chèrement leur victoire, En fuyant, les paysans gardèrent Jeurs prisonniers, au nombre desquel était Gilbert de Gadagne d'Hostung, comte de Verdun, colonel du régiment de la couronne.

Cependant, lorsq

jamais on ne en certe OCCasion.

ue la fièvre du combat se fut

no im PT = 270 PR PAR EE

& Hu à ; nm mé dt te mt mme nomme caen om

calmée, un bruit courut parmi les officiers et soldats de ce même régiment qui avait eu à soutenir la plus sérieuse attaque. On disait que le président de Montméril, lequel était en fuite maintenant, avait acheté l'officier chargé du poste de la Tour-le-Bât, ce qui avait causé l'évasion des cent aptifs et mis la sûreté de la ville en si grand péril.

Quel était cet officier? Personne ne pouvait le dire. C'était Gilbert de Gadagne lui-même qui l'avait mis à ce poste, et le malheureux colonel n'était plus là pour répondre.

Bertrand ne donnait point attention à ces bruits. Couvert de sueur et de sang, il allait par les rues et demandait à tout passant des nouvelles de son frère qui n'avait pas paru au combat.

Les passants répondaient que Roger de Saint- Maugon était sans doute à son poste; quelquesuns disaient qu'il était prisonnier des rebelles, et il se trouva un bourgeois, de ceux qui sortaient de leurs caves, pour affirmer que lui, bourgeois, avait sauvé la vie au cadet de Saint-Maugon en mettant à mort deux douzaines de paysans.

Je connais ce bourgeois qui vit encore après 194 ans écoulés. Il ne se cache plus dans sa cave, mais sa prudencé est toujours la même et il mange du prêtre, pensant que c’est 1à un moyen de n'être pas mangé. .

Bertrand, dévoré d’inquiétudes, interrogeait toujours.

Enfin, l’un de ses camarades, qu’il rencontra, le força d'entendre le récit de la trahison qui entachait l’honneur du régiment de la Couronne tout entier. G

Au nom du père de Reine, Bertrand pâlit, et

Page 1