‹ Le Régiment des géants [microforme]Chapitre 21 sur 22 · PERIPETIES · texte numérisé non relu

PERIPETIES

Le lendemain, dans une chambre basse de la Tour-le-Bât, les deux Saint-Maugon étaient réunis. Roger dormait d'un sommeil fiévreux et plein d'angoisses; il était couché tout habillé sur le lit de camp, qui formait, avec deux escabelles, le mobilier de cette espèce de prison.

Bertrand, à genoux devant un crucifix de bois, pendu à la muraille, achevait Sa prière du matin. Il avait le regard serein et le front calme.

Tout à coup un roulement de tambour, qui se fit au dehors pour apper le corps de garde sous les armes, éveilla Roger en sursaut. Son premier regard tomba sur Bertrand, et un doux SOurire vint épanouir sa lèvre.

Ce n'était qu'un songe ! murmura-t-il, un songe effrayant et cruel. O frère, j'ai fait cette nuit un bien terrible rêve,

Bertrand se leva sans répondre, et s'approcha lentement du lit de camp.

— Que Dieu te bénisse, frère ! dit-il d’une voix vrave, mais exempte de toute amertume.

Gi tn savais ce que j'ai rôvé! reprit Roger en tendant son front au baiser de Bertrand. J'en frémis encore, et il ne faut rien moins que ta vue... Mais où sommes-nous donc? ces froides murailles, ce sol humide...

Roger regarda sur SON lit.

— Malheur! malheur! s'écria-t-il avec désespoir. Ce n’était pus un rêve, et le nom de notre père est flétri! flétri par moi! |

Bertrand prit sa main qu'il serra entre les siennes. Il y avait tout l'amour d'un père dans le regard triste et résigné de l’aîné de Saint-Maugon. Roger pleurait et ne cherchait point à retenir les sanglots qui soulevaient sa poitrine.

— C'est toi qui seras son époux! prononça:t-il d’une voix entrecoupée; misérable et insensé que je suis! cet homme m'a trompé. Je lui ai vendu mon honneur pour une promesse qui ne peut pas être tenue!

— Cet homme était bien fort contre toi, pauvre frère! dit Bertrand.

— Oh! oui, s'écria Roger; ponvaisje lui résister? ses paroles, il me semble les entendre encore, troublaient mon coeur, aveuglaient ma raison. Que sais-je? s’il m’eût demandé davantage... mais que pouvait-il me demander de plus!

Il retira d’un geste brusque sa main que pressait Bertrand, et détourna la tête.

— Vous me méprisez, monsieur mon frère, dit-il.

— Je t'aime et je te plains, répondit doucement le capitaine.

— Vous me plaignez! votre rôle est facile:

vous êtes heureux, vous.

Bertrand regarda le ciel.

— Frère, dit-il, tu souffres. Je te pardonne.

— Je n’ai que faire de votre pardon, s’écria Roger en se levant, et je repousse votre pitié, monsieur. C'était moi que Reine préférait, je le sais, j'en suis sûr. Entendez-vous, son père me l’a dit: j’en suis sûr! J’en suis sûr!

11 se mit à parcourir la salle basse d’un pas saccadé. La fièvre faisait chevruter sa voix, il y avait de l’égerement dans ses Jeux et il allait répétant comme un pauvre insensé .

— C'était moi, moi, moi... On me tuera, vous pourrez être son mari par la force, mais elle m’aimait! Et vous ne ferez que profiter de mon malheur!

Tu me juges mal, répliqua enfin Bertrand qui ne perdit pas cette inaltérable mansuétude que donne la vigueur morale.

Roger s'arrêta et regarda son frère en face, La souffrance vicie profondément les coeurs faibles. Roger se sentit veni® 1 mouvement de haine.

— Hiypocrite! pensi il. 11 me raille en héritant de moi!

Puis il ajouta avec rudesse :

— Que faites-vous ici? Je suis prisonnier; vous êtes libre: ne puis-je au moins jouir de tout mon cachot? vous faut-il encore ce bénéfice de passer pour un héros du dévouement fraternel? Allez! vous en avez assez de moi. Vous avez la fortune de mon père, vous avez SON titre, vous avez son honneur dont j'ai perdu ma part, moi, je n’ai plus rien, sinon mon désespoir. Je le veux tout à moi. Sortez, monsieur: je vous chasse!

— Pauvre enfant! murmura l'aîné de Saint- Maugon; quelle doit être poignante l’angoisse qui met ces paroles dans la bouche d’un frère

Il jugeait Roger d’après lui, et se trompait. Certes, Roger sou ffrait; mais dans Sa SOU ffrance, il y avait autre chose qu'un remords. Ignorant le dévouement de son frère, il se croyait prisonnier, sous le coup d’une accusation de trahison. Le châtiment prochain lui semblait une expiation. Ce qui le transportait de rage, c'était l’i-

nutilité de sa faute. Reine lui échappait. Son honneur, cet inestimable enjeu, était joué, était perdu. En revanche, au lieu du bonheur espéré, il recueillait la honte.

La honte mortelle qui ne se rachète point: l’échafaud.

Et pourtant, le plus cruel de sa torture était dans sa jalousie.

La veille encore, Roger était un enfant loyal, mais faible. Aujourd’hui, c'était une âme déchue, un gentilhomme indigne, un soldat dégradé, un mauvais frère.

C’est que, pour un coeur faible, l'existence est une périlleuse loterie. La vieillesse peut venir sans chute, par hasard; mais, le plus souvent, le déshonneur la gagne de vitesse. Le droit chemin pour employer une expression poétique dans sa trivialité, est un très étroit sentier qui passe audessus d’un abîme . Comment l’homme, pur et bon qu’il soit, résistera-t-il aux passions qui l’attirent vers le précipice, s’il n’a point la force, cet appui auquel seul l'antiquité accordait le nom de vertu?

La force que l’enseignement chrétien nous ordonne d’implorer comme un héritage surnaturel, comme un don de Dieu même?

La force d'éviter l’embuche toujours tendue par nos passions. La force de briser l'obstacle toujours barrant le chemin de notre devoir!

L'honneur humain, la probité humaine, la fidélité même, chez les coeurs livrés à leur propre faiblesse, sont comme ces couleurs éclatantes qui brillent sur les tissus de bas prix. Le matin, elles éblouissent ; le soir, après quelque rude averse, il ne reste qu’un haillon terne et soûillé-

Bertrand était un chrétien: aussi Bertrand

ne voyait en Roger que le malheureux et non point le coupable. Généreux et dévoué comme tous ceux qui sont forts, il avait résolu, dès le premier moment, d'attirer à lui la tempête pour en préserver son frère. Mais il ne voulait pas dévoiler son dessein, de peur d’éprouver un obstacle de la part de Roger lui-même.

selui-ci se croyait captif; il fallait lui laisser cette croyance.

Aussi, lorsque Roger le somma brusquement de sor.ir, Bertrand se retira comme s’il eût été libre ce sortir et qu’il eût pris le chemin de la ville.

Mais c'était Roger qui était libre. Bertrand, lui, était bien réellement prisonnier, puisque nous l'avons vu se déclarer coupable et rendre son épée.

[1 ne fit done que franchir le seuil et dut s’arrèter dans la pièce d'entrée qui formait une €spèce d’antichambre.

Comme il y mettait le pied, une clef tourna dans la serrure de la porte extérieure, et un soldat parut, suivi d’une femme voilée.

__ Entrez, madame, dit le soldat. La consigne est sévère, mais, dût-on me pendre, je ne me T€pentirais pas, si votre visite fait plaisir à M. le baron.

Ce que disait ce soldat, tous ses camarades l'eussent dit à sa place: Bertrand était si brave et si bon!

La femme voilée entra et se découvrit le visage.

C'était Mile de Montméril.

Bertrand m'était point préparé. La vue de Reine amollit son coeur. 11 se sentit presque fléchir dans sa résolution. Alors qu’il ignorait les sentiments de son frère, jl avait choisi Reine

Pour être la compagne de toute sa vie. Il la voyait, non point, peut-être telle qu’elle était, mais telle que son coeur généreux la faisait, telle aussi que la contagion de sa noble nature l’aurait faite dans le mariage: et ainsi, Reine était digne de lui.

Le sentiment qu’il éprouva en la reconnaissant fut douloureux, il ‘“ pensa: j'étais résigné,, pourquoi Dieu m’envoie-t-il maintenant ce calice de suprême amertume ! ”

Reine ne ressemblait guère à cette brillante jeune fille que nous avons admirée au bal de M. le marquis de Poulpry. Plus de fleurs dans ses cheveux, plus de sourire à sa bouche: une robe sombre; des veux fatigués de larmes, et de 1x pâleur sur la joue.

Mais sous ce deuil, Bertrand la voyait plus belle encore que la veille, entourée qu’elle était alors de tant de splendeurs et de tant d’hommages.

Bertrand, cachant son trouble derrière une froideur respectueuse, s'était incliné en silence, et avait montré du doigt l’unique siège qui se trouvât dans l’antichambre. Reine ne voulut point s’asseoir.

— Monsieur, dit-elle, je viens vers vous d’après la volonté de mon père.

— Monsieur de Montméril, répondit Bertrand avec tristesse, peut-il rendre à notre nom l’honneur qu'il vient de lui ravir.

— L'honneur! répéta Reine interdite. Il sagit de votre liberté, monsieur. Et, au nom du ciel! ajouta-t-elle, ne pouvant soutenir plus longtemps ce rôle glacial, ne me parlez pas ainsi Bertrand! Que vous ai-je fait? Qu'avez-vous depuis hier”?

— Depuis hier! murmura le capitaine, dont le coeur s'élançait vers elle; oh! je suis bien malheureux depuis hier!

— Jout peut être réparé... commença Reine.

__ Non! dit Bertrand.

Et comme Mlle de Montméril le couvrait de son regard perçant et doux, il courba la tête pour fuir le charme auquel il avait peur de ne point résister. Sa piété fraternelle fit un dernier effort.

Non, répéta-t-il, sans relever les yeux; mais vous parliez de liberté?

Reine répondit :

__.Je viens pour Vous Sauver, Re le devinezvous point? Dans un quart d'heure, les postes vont être relevés; les sentinelles sont gagnées.

__ Dites-vous vrai? interrompit le capit.ine avec vivacité.

__ Tout est prêt! répondit Reine, qui prit espoir. Des chevaux attendent au dehors.

__ Il sera donc sauvé! s'écria Bertrand, dont l'oeil se releva fier et brillant.

Encore une fois, en lui, cet égoisme que nous appelons Famour était vaincu. Son héroïque abnégation avait le dessus.

Reine ne comprenait point.

— De qui parlez-vous? demanda-t-elle.

__ Ecoutez, dit Bertrand avec entraînement ; c'est par vous qu'il est malheureux ; c'est par vVOtre père qu'il fut coupable. Votre dette est grande; il faut l'acquitter, mademoiselle.

__ C'est vous que je veux Sauver.

— C'est lui que vous sauverez! Lui, mon pauvre frère, dont hier encore la vie était si pure et l'avenir si riant! Jui que la mor de notre père a fait mon enfant; lui qui vous aime et qui vous

‘par un violent effort; je le vois, et je suis prête, monsieur.

Roger était toujours assis sur le lit de camp, immobile, morne, le corps affaissé, l’âme engourdie. L'approche de Reine qu’introduisait Ber- | | trand le galvanisa tout à coup.

| : Lorsqu'on lui dit de suivre Reine, il se leva et É obéit. Il ne demanda point comment, prisonnier, E il lui était permis de sortir. Il ne vit point que son frère demeurait à sa place.

Pas un mot, pour son frère pas un geste d’a-

a tout donné, jusqu’à notre honneur!

: | — Mais vous,vous! interrompit Reine.

s; | h — Moi, Mademoiselle...

| Bertrand s'arrêta. Sa bouche, rebelle, se refu- E f sait à consommer le sacrifice.

| — Moi! reprit-il enfin d’une voix altérée; moi, | je ne vous aime pas! Je ne vous ai jamais aimée! | Reine s’appuya au mur humide, parce qu’elle | chancelait.

| — Vous voyez bien qu’il faut le sauver! dit en- | core Bertrand.

| — Oui, répondit Reine qui ressaisit sa fierté |

dieu.

; Reine était là. Son esprit subjugué n’avait | plus de ressort que pour une pensée: Reine. d

I] la suivit machinalement et d’instinct, comme un somnambule, dominé par le despotique fluide, suit le magnétiseur qui l’appelle.

Reine, au conüaire, en quittant la salle basse, ne put retenir un douloureux soupir, qui descendit jusqu'au fond du coeur de Bertrand.

Les deux fugitifs partirent. Bertrand, resté seul, croisa les bras sur sa poitrine. Il resta ainsi, les yeux au ciel et le visage content. Lorsque le bruit des lourds battants de la maîtresse porte

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