LE DEPART
Au retour, mon père fut silencieux et triste pendant toute la route.
En remontant les pentes qui encaissent le marais de Sheil, au delà de la ceinture de bog-pines et juste à l’endroit où nous avions rencontré l’inconnu au plaid sombre, un homme était couché tout de son long dans la bruyère. La lune descendait à l’horizon; mais ses dernières lueurs éclsirèrent pour nous le visage pâle et brun de l'enseigne Mac-Alpine.
Mon père voulut le soulever dans ses bras, mais il recula devant son regard farouche.
Ce fut Mac-Rea qui lui mit la tête sur ses genoux, pendant que le vieux Allan-Blane allait chercher de l’eau. L’enseigne avait une large blessure à la poitrine et le fourreau de son drick d'ordonnance était vide.
Quand on eut baigné et bandé sa plaie, Mac- Alpine nous dit qu’en regagnant la maison de son hôte (car il n’avait point de foyer à lui) il avait entendu des voix au bord du marais. Ces voix parlaient de lui et répétaient son nom. C’étaient des catérans de la frontière, enragés contre lui parce qu’il avait fait son devoir à la tête des soldats de la Garde Noire. Ils essaya de rebrousser chemin; , mais la bruyère était pleine d’embuscades, et, après s’être défendu comme un
homme, il était tombé frappé d’un coup de son propre dirck.
Quoique la maison de mon père fût la plus voisine, il y refusa l’hospitalité, et le caporal Mac- Rea lui donna un asile.
Le ‘ieux Blane fouilla en tous sens, depuis les pins du marais jusqu’au sommet du Ben-Sheil.
En quittant mon père au bout de l’avenue qui conduit à notre maison, il dit:
— Baderaigh, que Dieu me garde d’accuser un officier des nôtres! mais il n’y a eu ni embuscade ni lutte au lieu désigné par Duncaw, et je n’ai point trouvé les traces des catérans sur la terre humide. J’ai le droit de parler, puisque je suis l’oncle de votre femme: Duncaw vous a jeté un mauvais regard. Ayez méfiance!
Mon père répliqua :
— Duncaw est gentilhomme!
Et pourtant un soupçon était né en lui, car j'entendis sa respiration siffler dans sa poitrine au moment où il soulevait le loquet de notre porte.
— Léan ne vient pas à notre rencontre.. murmura-t-il d’une voix altérée.
Je poussai un cri. Léan, notre beau chien montagnard — beau et bon, je le jure, et le premier ami de mon enfance — était couché mort, dans les orties, à dix pas du seuil.
— Merci de moi! s’écria mon père en s’agenouillant près du noble animal: quand il y a une biche de tuée, on voit toujours un grand malheur!
Il ajouta en essuyant la sueur de son front:
— Eachin, enfant, je n’ose ouvrir la porte, de peur de savoir re qui s’est passé chez nous.
La porte s'ouvrit sans lui, et ma ufère parut,
calme et belle, le saluant d’un sourire affectueux. Il mit ses deux mains sur son coeur avant de lui donner son baiser d’arrivée. Un long soupir soulagea sa poitrine.
— J'avais comme un pressentiment, lorsque vous me quittâtes hier au soir, Baderaigh, ditelle doucement. Je suis presque nne veuve, et j'ai dû m’habituer à la solitude. Cette fois, cependant, j'avais frayeur, et, au lien de me mettre au lit, je suis restée en nrières. Mes terreurs ne me trompaient pas, car j'ai entendu notre bon chien Léan hurler et combattre. On a essavé de forcer la porte, et, toute la nuit, des malfaiteurs ont rôdé autour de la maïson. Mais, Dieu soit loné! vous voilà de retour, Baderaigh, et l’intercession de Marie, mère du Sauveur, vous a gardé votre femme.
Mon père la tint longtemps pressée contre son coeur: mais il ne lui dit point que le vaillant chien Léan était couché mort dans les orties.
Comme nous entrions dans la salle basse, où était la lumière, je crus voir nne tache rouge à la manche du peignoir blanc qui enveloppait ma mère.
J'ouvris la bouche nour interroger, mais son doit se posa sur ses lèvres.
Elle servit le pain et le vin à son mari en souriant, tournant toujours le bras de facon à ce qu'il ne vit point la tache rouvre.
An matin, nn baiser m’éveilla. Ma mère était assise an pied de mon lit, pâle et grave. Elle avait À la main nne ceinture marqnée de taches violâtres et nn direk tout noir de sang caillé.
— Eachin, me dit-elle, cet homme est le chef de ton père et les soldats sont gonvernés nar une loi inflexible. Tu ne te feras pas soldat, toi,
En
Eachin, et quand tu auras la force de porter une claymore, tu rendras au laird de Durcaw sa ceinture et son poignard que voici...
Docteur en loi, dit ici Baderaigh en redressant toute la hauteur de sa taille et en promenant autour de la table son regard où il y avait une fierté grave, nos Lucrèces d’Ecosse ne sont pas comme celle de Rome. J'ai oui conter l’histoire de cette femme à qui l’antiquité dressa des autels parce qu’elle avait mis un couteau dans son sein déshonoré. En Ecosse, nos femmes se servent du poignard non point pour se tuer, mais pour se défendre. Elles ne payent point l’outrage avec leur sang innocent, mais avec le sang coupable de l’insulteur; elles ne menrent pas en maudissant les dieux menteurs, elles tuent au nom du Dieu vivant et de la Vierge mère, qui donnent à leur bras faible la force de garder leur honneur!
La blessure de l’enseione Mac-Alpine était l’oeuvre de Catherine Plane, ma mère, qui l'avait poignardé avec son propre skene-dhu, et qui n’avait pas fait de hrnit pour cela: non, car l’honneur est comme Ja robe hlanche où, si petite qu'elle soit, toute tache hlesse l'oeil. Ma mère n'avait point appelé ses valets, qui anraient parlé le lendemain et mis la elavmore entre les doigts crispés de son mari: ma mère avait chassé l'in. fâme tonte seule, et l'avait envoyé où nous l’a. vions trouvé, sur la lande sauvage, mourant de sa honte et de sa hlesenre...
Te voilà pâle, Gillie Ovilvie, mon fils: c'es bien. Le bon sans va droit an coeur dans la co: lère et ne rougit point la farce. Ta grand’mère fit cela, ta grand’mère dont le doux visage sourit dans son grand calme fleuri, à droite de la porte de notre grand’salle. Ecoute encore, Gillie Ogil
vie, car si mon histoire intéresse nos hôtes, toi, il faut qu’elle t’instruise.
Ta grand’mère fit mieux que cela; écoute:
Le poignard d’uniforme de l'enseigne Mac-Alpine fut roulé dans sa ceinture, et tous deux, sanglants qu’ils étaient, restèrent confiés à ma varde. J'étais un enfant; mais, à dater de ce jour, nul ne me vit mêlé aux jeux des compaynons de mon âge.
Cette même matinée, le soidat Ronald Ogilvie arriva du quartier général avec des ordres de Simon Frazer. Le lendemain, de bonne heure, tous les officiers et soldats de la compagnie devaient être au drapeau, sur la frontiè‘re, dans la lande de Kinnoul, où les six corps indépendants, avec leurs capitaines, avaient pris rendez-vous. C'était la première fois qu’on réunissait ainsi les six compaguies du Régiment des Géants.
Dans la journée, plusieurs gentlemen, simples soldats ou gradés dans le Reicudan-Dhu, et dont les demeures étaient plus enfoncées dans la haute terre, passèrent par le clachan de Baderaigh pour rejoindre leur drapeau. Tous avaient leurs serviteurs; quelques-uns étaient accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants. Il y eut un erand repas au manoir d’'Angus Ogilvie, notre riche parent, et les gens qu’on avait annoncés — ces gens venant du pays d'Italie, où était Stuart —-y assistèrent. Ils étaient vinq. Parmi eux, on comptait Duncan de Lenagh, qui mourut lord Fanton à la bataille de Falkirk, et Douglas le liouge, baron Douglas et lord de Glencairn.
Ces gens semblaient en savoir plus long sur le sort du 42e régiment que le 42e régiment luiuême, Duncan de Lenagh annonça à mon père qu’on allait diriger les six compagnies sur Edim-
bourg, au mépris du pacte d’enrôlement, qui bornait le service à la surveillance de la frontière, quand la guerre ne passait pas l’eau.
— Vous serez passés en revue sous Holyrood, ajouta Duncan de Lenagh, par le traître Breadalbane, pour que le gouvernement du Hollandais sache bien qu’il ne manque aucun des moutons envoyés à la boucherie. Regardez bien Breadalbane, car son million sterling de revenus doit quelques guinées à chacune de vos pauvres maisons en ruine, Après la revue, vous partirez pour Londres, non pas tous ensemble, mais en vingtquatre détachements, afin que vos colères ne puissent se concerter, et six escadrons de dragons à cheval vous surveilleront sur la route. Il eût fallu trop d'argent pour construire à votre intention des cages roulantes, comme on fait pour les animaux enchaînés des ménageries.
Autour de la table, il y avait bien des fronts en feu et bien des yeux flamboyants.
Nous autres, gens des hautes terres, nous n’avons jamais gagné la réputation d’entendre comme il faut la plaisanterie.
Sous ses longs sourcils gris, le vieux laird Angus Ogilvie regardait avec un mépris moqueur ses convites du 42e régiment.
— J'ai bien dit: ménagerie, poursuivit Le nagh d’un ton plus dédaigneux, car vous connaïissez tous le prétexte donné par le roi George pour vous éloigner de vos montagnes: le roi Georges n’a jamais vu de soldats à jambes nues Il à fantaisie de contempler tout un troupeau d'animaux sauvages et curieux qw’il flatte de loin en les appelant des-géants, mais qu’il mettra en pénitence comme des enfants, -quand il les aur: sous Sa main.
— Retiens ta langue, Duncan! s’écria mon père qui mit la main à sa ceinture.
— (Garde cela pour te défendre, Baderaigh, mon cousin, répliqua Lenagh d'un air sombre.
Quand vous serez une fois au fond du traquenu, que Dieu et vos direks vous protègent!
Il n'était pas besoin de tant de paroles pour rendre odieuse à mon père et à ses compagnons lilée de ce voyage à Londres. C'est toujours avec beaucoup de peine que le highlander se décide à perdre de vue ses montagnes et dans les circonstances présentes, où la pensée d’une guerre civile prochaine était dans tous les esprits, ces hommes, catholiques et jacobites, ne devaient pas aller sans répugnance se livrer ainsi aux nains de ceux que leur plaisir eût été de combatre
Mais l'uniforme, il faut le croire, est un miraculeux talisman,-car mon père et ses compagnons partirent. Pas un ne resta.
IIS partirent malgré les prières de leurs femnes et malgré les conseils de leurs amis.
Ils partirent parce qu'ils étaient soldats et que :: drapeau les appelait; ils partirent aussi parce HUIS étaient Ecossais et qu'on leur avait dit: ‘Les gentlemen de l’ancienne Garde-Noire n’o seront jamais traverser la basse terre! ce sont ‘es géants de paille. ”
Sur dix hommes des highlands, vous en enverriez neuf dans le feu avec un défii Mon père dit :
— Si nous refusions de joindre le drapeau, tous les coquins du bas pays, depuis le Forth jusqu'à la Solway, iraient criant que nous avons eu peur!
— Et que faudra-t-il répondre à Stuart, mur-
mura Duncan de Lenagh, quand il demandera où sont les claymores de ses plus vaillants serviteurs”?
Il y eut un silence, Plus d’un coeur hésitait sans doute, mais la cornemuse du vieil Allan Blane jeta dans la cour son appel aigu.
Tous ceux du Reicudan-Dhu se levèrent, Saun der, Ogilvie répliqua en bouclant son ceinturon :
— Que le pied de Stuart touche la terre d’E cosse, nos claymores seront autour de sa poi trine!
Deux heures après la tombée de la nuit, on était en marche pour le rendez-vous de Kinnoul L’enseigne Mac-Alpine de Duncaw était port sur un brancard, quoique sa blessure fût à vif car il avait voulu aller à son devoir. Ma mère «: moi, nous suivions le détachement. Toutes le: femmes, au nombre de plus d’une vingtaine, par laient d'accompagner leurs maris jusqu'a Lor dres. Pendant les deux tiers de la route, Saur der Ogilvie fut un de ceux qui portaient le brat: card de Mac-Alpine.
Ma mère serrait ma main frémissaute pou.
m'empêcher de parler.
Les premiers rayons du soleil éclairèrent 1 brillant défilé des six compagnies libres du régi ment de bataille, quittant la bruyère de Kinnou pour entrer dans les gorges de Glenmuyr, qui des cendent au bas pays. Avant qu'on se mit en mar che, Jean Douglas, du château de Duairt, capi taine de la cinquième compagnie, au plaid ver: quadrillé d’écarlate et de noir, avait lu Pordr du roi Georges, portant défense à tout officier o: soldat d’emmener avec lui personne de sa mai son, sauf ses valets armés ou inscrits au rôle.
Les femmes et les enfants restèrent au versan
de la dernière montagne, tandis que les compasnies, Cornemuses en tête et enseignes déployées, pressaient le pas sur le chemin de l'exil...
Docteur en loi, nous avions tous les yeux baianés de larmes, et votre coeur aurait battu en voyant cette noble troupe, toute composée de jeunes gens vaillants comme des lions, plus hauts que la stature humaine, commandés par des héros À barbe grise. Jamais plus fortes épées n’étincelèrent sous le regard du soleil.
Ma mère tendit ses pauvres bras tremblants, quand Jes trois plumes blanches de Saunder Ocilvie disparurent an détour du sentier. Elle Se laissa choir sur le sol et ne vit pas que l’enseine Mac-Alpine de Duneaw se soulevait sur sa lifière et agitait le pan de son plaid en signe de def.
Ffait-ce un insolent adieu ou une menace de venseance?
Nous revinmes au clachan seuls et bien tristes ta mère et moi.
Ma mère avait la mort dans le coeur. La fem- Me Au caporal Mac-Rea Ini avait dit qu’une bithe avait été tuée lors de l'affût dans la forêt de Clengilvie. Je tâchais de Ini donner du courage, Mais Ta place où j'avais reen le dernier baiser de ‘on pères restait froide sur ma joue.
Treize jours après le départ, Samuel Ogilvie, ln des valets de mon père, vint an manoir, apportant des nouvelles, Mon père envoyait à sa femme, eh guise de souvenir et avec mille bai- “TS nn rang de perles de jaïis pour nouer les fesses abondantes de ses cheveux bruns.
Ma mère tint longtemps le collier pressé con- ‘re ses lèvres, mais la vieille Aileen Opilvie, sa nourrice, lui demanda :
— Pourquoi Baderaigh a-t-il choisi la couleur du deuil?
Ma mère devint pâle et arracha le rang de per les noires qui déjà brillait parmi ses cheveux. Chez nous autres gens des hautes terres, tout est présage, vous le savez bien, docteur en loi. Pour quoi Saunder Ogilvie avait-il choisi pour sa fem me la couleur qui convient au deuil?
Du reste, les nouvelles apportées par Samuel n'avaient rien d’alarmant. La route s'était faite tristement, mais sans accident, et, lors de larri vée des six compagnies à Edimbourg, tout s'était passé suivant la prédiction de Duncan de Le nagh. L'ancienne Garde-Noire avait défilé er tenue de parade devant lord John Howard, gon verneur des quatre comtés, et John Campbel!.
marquis de Breadalbane, lieutenant pour le roi. La foule écossaise avait chaudement applaudi : la belle tenue des highlanders, et chacun s'étai fait un honneur de leur prodiguer l’hospitalité.
Dès le second jour, quatre détachements sép:
rés s'étaient mis en marche, et ces départs éch: lonnés avaient continué pendant six jours.
Badsraigh et les autres hommes du elan d'o gilvie faisaient partie du dernier détachement.
En ce temps là, les communications entre Lo dres et nos montagnes étaient lentes et malaisée: Le service des courriers royaux s'arrêtait Edimbourg et le gouvernement, sous les plus fr tiles prétextes, interceptait les correspondance: Deux mois entiers se passèrent sans nouvelle: : pas une seule lettre de nos exilés ne franchit !: ligne des Grampians, et Ja terreur se mit darles familles.
Il n’était pas une maison à vingt lieues à !: ronde qui n’eût quelqu'un des siens au Reicuda:
Dhu; les femmes et les mères allaient de vallée en vallée, et les manoirs des chefs étaient assié- “és par les pauvres gens, qui demandaient à srands cris :
- Que sont devenus nos pères, nos frères, nos époux?
Mais les châteaux n'en savaient pas plus long que les cabanes. Il semblait qu'un mur d'acier se fût élevé entre l'exil et la patrie: mur impénétrable, qui donnait passage seulement aux pressentiments funestes et à la sourde angoisse.