L'EXIL
Au bout de deux mois, un bruit vague parcourut la haute terre. Du Ben-Nevis au pays des brouillards, un deuii immense s’étendit comme un voile. On disait (mais personne ne connaissait la source de ces rumeurs sinistres), on disait qu’un grand malheur était tombé à Londres sur les Ecossais du 42e régiment qu’on appelait toujours chez nous le Reicudan-Dhu.
Le Hollandais maudit s’était vengé d’avoir eu peur; il avait guéri son épouvante avec du sang.
Un matin, la nourrice Aïleen Ogilvie me conduisit jusqu’au cimetière. Elle fit trois petites croix de bois qu’elle planta dans l’herbe et me dit :
Priez, maître Eachin; vous voici laird de Badleraigh. J'ai rêvé trois nuits de suite, et jai vu fous ceux qui étaient à l'affût, la nuit où la biche a été tuée. Ni Saunder Ogilvie, ni Daniel Mac-Rea, ni Allan-Blane, ne dormiront à l’ombre des vieux ifs, sous les murs de l’église. Priez, maître Eachin, car vous êtes nn orphelin et votre mère est une veuve.
Le soir, j'allai prendre chez le laird Angus lVexemplaire nouvean dn Caledonian Mercury.
qui, depuis deux longs mois, était muet à l’endroit des six compagnies libres, Le journal, au-
Le
jourd’hui, rompait enfin le silence et contenait deux lignes ainsi conçues:
‘“ Le mardi 3 novembre courant, le nouveau ré- “ment des Géants, 42e de ligne, s'est embarqué pour les Flandres. ?
Pour la première fois, depuis bien longtemps, je vis les larmes de ma mère briller au travers d'un sourire.
Il faut si peu de chose pour raviver cet espoir tenace qui couve au fond des coeurs découragés !
Ces quelques mots nous semblaient parler nommément de Saunder Ogilvie. Ne faisait-il pas partie de ce régiment des Géants embarqué pour les Flandres? Nous -ivions où il était; nos âmes savaient où s'élancer. Il était à la uuerre, Les soldats sont bien 1à.
J'accusai la vieille Aileen de folie et je lui imposai silence avec mépris, quand elle voulut me parler encore de ses trois rêves et de ses lugubres présages.
Le dernier jour de ce mois de novembre était un samedi. Le lendemain dimanche, ma mère devait achever une neuvaine à la Vierge, qu’elle faisait à l’intention de son mari bien aimé. Nous étions seuls à la veillée, et, quand neuf heures du soir sonnèrent, je dormais, la tête sur les gepoux de ma mère,
Le voix d’Aileen m'éveilla en sursaut. Elle disait :
— Voilà le deuil qui monte le chemin de Gléneil,
Elle était échevelée et droite, vis-à-vis de la fenêtre qu’elle venait d'ouvrir. Le vent glacial entrait avec des gouttes de pluie et couchaïit la flamme de la lampe.
Nous n’avions plus de chien depuis la mort de
Léan; mais la jument de mon père était de bon ne garde et faisait entendre un long hennisse. ment quand il y avait des pas dans le sentier après la nuit tombée.
La jument hennit, et, malgré le grand bruit du vent dans les sapins, nous pûmes ouir un pas lent et lourd sur la roche,
Je sentais que ma mère frémissait et trem blait. Aileen tira le loquet de la porte, dont ledeux battants furent violemment poussées par |: vent, et dit à haute voix:
— Entrez, mon cousin Ronald Ogilvie, et so:
ez le bienvenu dans la maison de Baderaigh.
Nous ne reconnûimes point celui qui passa l:
seuil. C'était un misérable mendiant au visage hâve et décharné; il marchait courbé en deux sur une béquille; on ne voyait parmi sa barbe «: ses cheveux hérissés que deux yeux énormes qui brillaient fixement.
Quand la porte fut refermée et que la flamme de la lampe se redressa, nous pûmes cependan! refaire avec les haillons qui pendaient autour de SON corps amaigrie le bel uniforme de notre Garde-Noite, Il restait des lambeaux de son plaid aux couleurs de Frazer, et sa ceinture re tenait à ses reins un débris qui avait été le ki// éclatant de la 3e compagnie,
Mais Ronald Ogilvie était un jeune homme 4 vingt-deux ans et celui-là semblait un vieillard
IH vint tomber en avant de la pierre de l'âtre Comme il ouvrait la bouche pour parler, ses veu\ tournèrent et se fermèrent.
Nous le dépouillimes, inayimé qu'il était. So: corps était couvert de blessures anciennes et ré centes. Il portait les lamentables traces de 1: famine, de la maladie et de la fatigue poussé:
ed
jusqu’à l’agonie. C’était un squelette animé d’un souffle suprême. Durant une semaine entière, nous fûmes autour de sa couche où le clouait une fièvre lente et silencieuse. Quand il recouvra la parole, il nous dit:
— Baderaigh est mort assassiné!
Il n’y eut que moi pour pleurer; ma mère ne versa pas une larme.
Gillie, enfant, tu as l’âge qu'il faut pour apprendre l’histoire de ta race. Tes yeux ne brillent pas comme je le voudrais, Ogilvie!
Petit Wat, comment trouves-tu mon conte?
Le laird s'arrêta pour boire une large lampée d'ale, Mon père lui tendit la main et murmura :
— Vos colères ont des racines comme des chênes de cent ans!
Moi, je demandai, tout fiévreux de curiosité:
— Quelle fut votre vengeance, oncle Eachin?
Gillie se tenait droit sur sa chaise; mais l’effort qu’il faisait pour cela ne lui laissait pas une voutte de sang au visage.
Ce fut à moi que Baderaigh répondit.
— Petit Wat, prononça:t-il d’une voix sombre, nous n'en sommes pas encore À la vengeance.
Ton père a dit trop peu, garçon. Il n’y a pas de chêne de cent ans qui ait des racines comme ma haine’... Nous nous assîimes une nuit, ma mère et moi, auprès de la couche où le soldat Ronald Ogilvie suait la fièvre de sa mort. Ma mère lui ordonna de parler, car elle avait peur qu’il n’emportât dans la tombe ce qu’il savait. Il parla, et nous mettions nos oreilles contre sa bouche pour Saisir les murmures de sa voix défaillante.
Ronald était revenu de Londres jusqu’à la frontière des highlands, ponrsuivi comme un gibier par la gueule sanglante des limiers de la
Ge
police orangiste. On l’avait blessé trois fois avant qu’il pût franchir la Solway. De la Solway jusqu'aux montagnes, il s'était glissé, marchaïit la nuit comme un lou}; au travers des populations ennemies, trahi sans cesse par son uniforme et par son langage, épuisé de fatigue et de souffrance, martyr du froid et de la faim.
A la frontière, les caterans avertis lui avaient barré le passage. Il avait cinq plaies faites pur la claymore et deux balles de mousquet dans les chaïirs, quand il tomba évanoui au fond d’une re- : traite connue, sur le territoire du clan Ogilvie.
Voici ce que Ronald put nous dire avant de rendre le dernier soupir:
En se rendant à Londres, les vingt-quatre détachements le la Garde-Noire avaient traversé l’'Ecosse méridionale aisément et presque gaieiuent. Partout où ils passaient, ils étaient l’objet d’une curiosité bienveillante. On leur apportait des vivres dans les villages; les villes leur donnaient des fêtes. Mais, de l’autre côté de la frontière anglaise, tout changea comme par magle.
L’ Ecosse a beau donner le meilleur de son sang à l’Angleterre, l'Angleterre déteste l’ Ecosse.
L'Anglais ne sait se battre qu’à coups de poings; il affecte de mépriser l’épée, qui fait peur et honte à sa lourde poltronnerie. Le long des routes, hommes et femmes, postés derrière les haies, insultaient le Reicudan-Dhu : “ Vagabonds à jambes nues! géants de bois! paiens de papistes! chiens d’Ecossais ! ”
Dans les vilies, les bourgeois refusaient de faire droit aux billets de logement. Officiers et soldats étaient obligés de bivouaquer dans les rues, et c’est à peine si les marchands consen-