II
(2) SonEi,, loc. cit., VI, 490, 506-507.
(3) NApor.*:;ON, Correspondance, XII, n° 10032; Thomas Grnnvillc au duc do Buckinghnm, 30 novembre 1805, Duke of Buckingiiam, Mémoirs,
III, 455 ; cf. Tam-kyrand, Mémoires, I, 297.
(4) LéoNTiév, « Mémoires », /Irc/uVe* russes, 1913, II, 510-511 ; Soloviov, AUxandre /•', p. 91.
gorouki des avant-poates français, où il a cru voir un Napoléon intimidé par ses bravades ; un combat d'avant-garde sous Wischau, livré à l'avantage des Russes et un repli ordonné à l'armée française pour la rapprocher de ses réserves, ont porté à l'extrême la superbe des conseillers du tsar. La légende de la « position aventurée » du conquérant prend corps ; Alexandre l'accrédite dans un bulletin qu'il adresse à Frédéric-Guillaume, lui annonçant l'imminence d'une offensive qui terminera la guerre d'un coup (1) ; Weyrother prône l'efficacité infaillible d'un plan, que les Autrichiens ont « essayé » en manœuvre, sur le terrain même où la bataille sera livrée, dont Napoléon s'est inspiré contre Mack (2), et qui sera retourné contre lui. Il l'emporte et, décisive, en effet, la eomide catastrophe de la campagne se produit.
Les épisodes héroïquement pittoresques de la veillée d'armes au camp français, dans la nuit du 1^^ au 2 décembre, sont famiUers aux hommes de tous les pays ayant quelque lecture. Leur contrepartie au camp russe a moins retenu l'attention et présente cependant autant d'intérêt. Weyrother lisant et paraphrasant jusqu'à trois heures du matin des ordres de bataille, auxquels les généraux du tsar, ses auditeurs, ne comprennent rien, parce qu'ils n'entendent pas l'allemand ; Toll recevant charge de traduire ces textes à l'usage des chefs de colonne, qui, pour la plupart, n'en prendront connaissance qu'après avoir été battus ; Koutousov faisant mine de s'endormir au début de la lecture, seule protestation qu'il se permette contre des dispositions qui ont déjà reçu l'approbation du maître ; le Français Langeron risquant seul quelques objections dédaigneusement écartées par l'Allemand ; le prince Dolgorouki, enfin, exprimant l'unique crainte que l'adversaire n'échappe à l'étreinte dont il a devant lui trahi l'ap-
(1) Wischau, 28 novembre 1805, Bailleu, Briefivechsel, p. 87.
(2) Springer, Geschichle Œsterreichs, I, 72.
174 LE RÈGNE D'ALEXANDRE l"
préhension (4) : sans ces traits, l'histoire d'Austerlitz ne serait pas complète.
Ainsi engagée par les Austro-Russes « contre une armée qu'ils ne voyaient pas, la supposant dans une position qu'elle n'occupait pas », selon l'épigramme d'un critique allemand (2), la bataille ne pouvait manquer de prendre, de leur côté, ce caractère de mêlée confuse et désordonnée que l'auteur de Guerre et Paix a bien saisi, mais qu'il a eu le tort de généraliser. On sait que les plus humbles compagnons d'armes du petit caporal ont été mis dans la confidence du plan, conçu par leur chef et exécuté avec précision, et, du côté même de leurs adversaires, la lutte tardivement engagée pour la possession des hauteurs de Pratzen a bien répondu à un dessein nettement défini. Mais assurément, à ce détail près, les généraux eux-mêmes du tsar ont marché à l'aventure, tout en combattant vaillamment, à l'exception encore d'un seul. Désigné pour le commandement d'une colonne, Araktchéiév s'est récusé, alléguant « la trop grande sensibilité de ses nerfs ». Il ne devait jamais plus, à son grand contentement, être appelé à un poste de combat. Mais sa fortune ascendante ne s'est pas ressentie de cette défaillance, que son maître a dû, d'ailleurs, être porté à excuser, d'après sa propre expérience dans cette tragique journée.
Au début, partageant la confiance et l'exaltation de son entourage, Alexandre a paru en passe de bien tenir le rôle qu'il avait ambitionné. Mais, parcourant les rangs pour y distribuer les encouragements et les ordres, il ne tarde pas à recueillir des impressions déconcertantes, comme aussi à trahir son inexpérience. Il interpelle violemment un colonel dont le régiment paraît au repos, fusils non chargés, et il s'entend répondre :
— Je ne savais pas (pi'on dût livrer bataille. Plus loin, il s'en ])rend à Koutousov lui-même :
— Cette colorme devrait être en marche depuis une heure 1
— Elle n'est pas au complet.
— Quelle sotte raison! Nous ne. soiniues pas ici sur la place de parade I
(1) Toi.r., DenIwiïrdiijheUen, I, lïyl ; Sciiildl:u, Alexandre /'', II, 138.
(2) Ul'Low, Der Fddiug von 1805, II, 60; Stuttehueim, ia Balaille d'AwiterUlz, p. 08.
— C'est à 'cause de cela, précisément, que nous devon* être en nombre. Cependant, si Votre Majesté l'ordonne...
— C'est à vous de donner des ordres. Vous commandez. Je ne suis que spectateur.
Koutousov est meilleur courtisan encore que tacticien, et il met quand même la colonne en mouvement (1). Mais bientôt le rude contact avec les réalités de la guerre, le passage brusque du rêve le plus flatteur au plus humiliant réveil auront, en cet première épreuve, brisé le nioral du souverain et «on tempérament physique lui-même, bien que plus résistant. Mieux qu'Araktchéiév, Alexandre apprendra avec le temps à maîtriser ses nerfs ; cette fois, il aura fourni la matière de peu glorieuses réminiscences, que, quelques mois plus tard, tombé en disgrâce, Czartory«ki aura la cruauté d'évoquer dans un mémoire rétrospectif :
« C'était précisément à l'endroit où vous vous trouviez, Sire, que la déroute fut immédiate et complète. Votre Majesté en eut sa part et dut s'éloigner en toute hâte... A Holitz, votre départ augmenta l'esprit de débandade et le découragement général (2)...»
Fuyant, Alexandre est séparé de sa suite, ne retenant auprès de lui que son écuyer allemand, Heine, et deux cosaques. Mauvais cavalier, il est longtemps arrêté par un fossé, et, quand il a réussi à franchir cet obstacle, ses forces l'abandonnent. Il doit mettre pied à terre ; il s'affaisse au pied d'un arbre, et, se couvrant la figure avec un mouchoir, il pleure.
Rejoint à ce moment par Toll et, semble-t-il aussi, Czartoryski et Lieven, il en reçoit quelque réconfort ; mais doit aussitôt reprendre sa course par une nuit froide et brumeuse, pour échapper à la poursuite et quand, hors de prise au moins immédiatement, il a atteint le village d'Uhrsitz, où déjà l'empereur François a trouvé refuge, il est sérieusement indisposé, pris de frissons violents et d'un dérangement d'estomac. Ses équipages n'ayant pu être retrouvés, il réclame vainement un peu de vin. Le grand maréchal de cour de l'empereur des Romains, comte Lamberti, n'ose toucher aux provisions de son maître, sans en avoir reçu
(1) Bekg, Autobiographie, p. 186 ; Mikuaïlovski-Danilevskz, Histoire de la première campag/ie... contre Napoléon, p. 1^1.
(2) 6 avril 1806, publié par L. Czartoryski, dans Alejundre I"^ et Czartoryski, p. 32.
176 LE REaNE D'ALEXANDRE I"
l'ordre, ni le réveiller pour un objet de si peu d'importance.
Se laissant dégager de la contradiction de multiples témoignages (1), ces détails semblent plus sûrement acquis à l'histoire que, malgré la caution du trentième Bulletin (2), la légende des milliers de Russes précipités à coups de canon sous la glace des étangs de Moenitz et de Satchan. Napoléon s'entendait merveilleusement à frapper les imaginations ; mais, en fait, aucun cadavre n'a été retrouvé dans aucune de ces pièces d'eau, qui n'étaient pas suffisamment prises par le froid pour porter, poids d'homme (3).
En dictant au baron Fain une note d'après laquelle, le lendemain et le surlendemain, « depuis l'empereur jusqu'au dernier tambour », tout ce qui restait des Russes aurait été capturé, sans un billet du tsar à Davout, affirmant faussement la conclusion d'un armistice. Napoléon a peut-être encore usé de quelque exagération. Pour que le tsar se résignât cependant à ce mensonge, après que Czartoryski eut refusé de le prendre à son compte, il a dû être serré de près. Certainement aussi, il en a éprouvé beaucoup de honte, puisque, neuf ans plus tard, à la veille de Waterloo, Napoléon donnant ordre de publier la pièce compromettante, elle aura disparu, enlevée des archives de la secrétaircrie d'État pendant le premier séjour des alliés à Paris (4).
Au 4 décembre, date du billet, il n'y avait de négociation engagée qu'entre les Français et les Autrichiens, Alexandre y poussant ces derniers, au dire de leurs historiens, mais refusant
(1) ToLL, Denkwurdigkeiten, I, 167; l'impératrice Élisabctli ji sa niôro, Pélnribourg, 23 décembre 1805, grand-duc Nicolas, Elisabeth, II, 176.
(2) NAPOLéoN, Correspondance, XI, 9. 541.
(3) Slovak, la Dataille d'AuslerlUz, p. 152 et suiv. ; cf. Fournier, Napo- Uon /", II, 153.
(4) Davout, Correspondance, I, 107, 198; Napoléon, Correspondance, XXVIII. 21. 899 et p. 181-183; Menevai., Mémoires, I, 452-455; Savary, Mémoire», II, 89 ; Uignon, Histoire de France, IV, 458 ot 8uiv.
de les y joindre. Leur enlevant ainsi la possibilité d'obtenir des conditions plus douces, il n'aura songé qu'à se prévaloir de ces tractations pour assurer sa retraite (1), Ce point d'histoire reste douteux ; mais, très certainement, après la défaite commune, Alexandre s'est assez peu généreusement porté à séparer sa cause de celle de ses compagnons d'armes, prétendant en même temps et coiitradictoirement, selon son habitude, rejeter sur eux toute la responsabilité du désastre encouru et être en droit d'en concevoir un vif ressentiment à leur endroit, mais n'en avoir cependans pas souffert.
« Le sort n'a pas permis la réunion des troupes russes et autrichiennes, qui aurait assuré I4 victoire », mandait-il à Frédéric- Guillaume. « L'armée autrichienne ayant été détruite séparément, les Russes se sont trouvés seuls aux prises avec les forces de Bonaparte. Ils n'ont cependant cédé que peu de terrain, si ce n'est que la nuit ils se sont retirés. Mais, par l'issue de la journée, l'empereur des Romains s'est trouvé dans l'impossibilité de continuer la lutte. Un armistice a donc été conclu pour traiter de la paix, mais sans la participation de l'empereur de Russie, qui n'entend pas y être compris (2). » D'autre part, écrivant à sa femme, le tsar se répandait en récriminations et en invectives, pour lesquelles il donnait à entendre qu'il souhaitait la plus large publicité et dont l'impératrice ne manquait pas de se faire l'écho dans sa correspondance : « Les Autrichiens, » y lisons-nous, a sont un peuple de lâches, de traîtres et de sots, dont le nom doit être en exécration... à tout être qui a une âme (3). »
On pourrait croire qu'abandonnant à son sort l'allié ainsi dénoncé et flétri, Alexandre se proposait de poursuivre la lutte en compagnie de l'autre, qui, cependant, n'était rien moins que décidé à s'y engager. Savary le rejoignant à Holitz, le tsar reconduisait et refusait une entrevue avec Napoléon. Envoyant à Berlin le prince Dolgorouki avec sou bulletin de la bataille du 2 décembre et autorisant le porteur à y ajouter ce détail que les Autrichiens
(1) Wertheimer, Geschichte Oesterreichs, I, 330.
(2) Bailleu, dans Hist. Zeitschrift, 1892, LXX, 83 ; Schilder, Alexandre I", II, 349.
(3) Obser, Karl Friedrich i'on Baden, V, 421 ; grand-duc Nicolas, Eli sabetli^ II, 176.
auraient livré à Napoléon le secret des dispositions militaires arrêtées en commun (1), il écrit au roi : « Je suis prêt à soutenir Votre Majesté de toutes mes forces et ma personne même est à ses ordres. » Cependant encore, il exprime aussi l'espoir qu'à l'exemple de l'empereur des Romains, Frédéric-Guillaume pourra s'entendre de son côté avec le vainqueur. Il divague évidemment ; il a perdu pied dans ce naufrage de toutes ses ambitions, où, chez ce petit-fils du Holstein-Gottorp si passionnément dévoué à Frédéric II, surnage seul momentanément l'instinct atavique d'obédience au Hohenzollern.
Aussi bien, contre ces autres Allemands même qu'il couvre d'opprobre, sa colère et sa rancune seront de courte durée. Sur le moment, les imputations de trahison qu'il met à leur charge obtiendront en Russie un retentissement énorme. Renchérissant «ur les fables grossières que son maître propage, Rastoptchine se dira informé que les soldats de l'empereur François ont tiré sur ceux du tsar (2) I Pour venger cette infamie, le prince Dolgorouki adressera un cartel au général autrichien, comte Charles de Nostitz (3). Mais cet officier n'en sera pas empêché, quelques années plus tard, de prendre service en Russie et d'y faire souche d'une famille, dont un rejeton y a figuré encore, au cours des événements les plus récents, dans une haute situation, où il a prêté à d'autres soupçons injurieux. D'autre part, dès le lendemain de la bataille, où il voulait avoir été trahi, mais néanmoins n'avoir pas été battu, Alexandre n'aura pas craint de se donner lui-même un démenti en frappant un grand nombre de ses généraux : Langeron mis en congé, Lochakov et Przybyszewski dégradés au rang de simples soldats, Koutousov lui-même relégué au gouvernement militaire de Kiev (4).
Contre l'Autriche, le tsar ne faisait, dans le fond, qu'épouser la querelle de la Prusse, qui se déclarait elle-même trahie par la publication des accords de Potsdam, opérée à Vienne dès le 13 novembre. Porteur d'une offre de médiation en forme d'ultimatum
(1) Rapport du prince Dolgorouki, 18 décembre 1804, Schilder, AUxandre /«, II, 285.
(2) J. DE Maistrb, Œuvren, IX, 502 X, 27.
(3) NBsiBLnoDK, Lettre» et papiers, III, 121.
(4) UoaDANovrrcii, Alexandre I", II, 1U5-10C et supplément, p. 16.
à l'adresse de Napoléon, Haugwitz avait ordre d'attendre, poinr la présenter, le moment ou les troupes prussiennes seraient en mesure d'intervenir, époque fixée au 12 décembre seulement. L'événement d'Austerlitz se produisant avant cette date et rendant imminente la conclusion des négociations entamées par l'Autriche avec Napoléon dès le 13 novembre également, Haugwits 8e croyait d'autant plus autorisé à traiter de son côté avec le vainqueur (1).
On a vu qu'Alexandre n'y objectait pas, sans prévoir assurément que le plénipotentiaire de Frédéric- Guillaume irait jusqu'à accepter une alliance défensive et offensive contre la garantie d« la possession du Hanovre. Par fidélité aux engagements contractés à Potsdam, le tsar n'avait pas seulement refusé à Napoiéon la chance de « se soumettre à sa belle âme », comme le grand homm« passe pour en avoir exprimé le démr devant le prince Repnine, un des généraux russes qu'il avait fait prisonniers (2). Il ne suffisait pas à Alexandre de décliner aussi bien une entrevue avec le vainqueur qu'un échange de plénipotentiaires. Mis à la disposition du roi de Prusse, aux termes de l'accord du~3 novembre, deux corps d'armée russes sous Pierre Tolstoy s'employaient déjà k conquérir pour lui ce même Hanovre que les Anglais leur disputaient. Ainsi, tournant le dos à l'Autriche désarmée et répudiée, Alexandre courait le risque de se trouver seul non pas seulement devant la France dont il dédaignait les avances, mais l'Angleterre, qu'il provoquait tout en touchant ses subsides, et cette même Prusse, qu'il voulait servir à tout prix et qui l'abandonnait.
A ces conséquences extrêmes de sa folie, il devait être soustrait par celle, très différente, mais non moins grande, à sa façon, de Frédéric-Guillaume. Paradoxalement attaché toujours à combiner le moindre risque avec le plus grand avantage, le roi se défendra de ratifier, telle quelle, la convention signée par Haugwitz. Il prétendra recevoir davantage en donnant moins ; échapper à un compagnonnage d'armes avec le vainqueur d'Austerlitz, mais néanmoins obtenir de lui le Hanovre, tout en restant en alliance avec la Russie et en amitié avec l'Angleterre, jusqu'au jour où,
(1) Rapport de Haugwitz et notes de Hardenberg, dans Hardenberg, Denkwûrdigkeiten, V, 220 et suiv.
(2) Archives de la guerre à Petrograd, section scientifique, II, n" 1555 (a).
de biais en détour et de marchandage en chicane, mentant, trichant et se parjurant des deux côtés, il aura laissé passer l'heure favorable et perdu ses meilleures chances. A la fin de janvier 1806, la disparition de Pitt paraissant en donner à Napoléon pour un accommodement avec son plus redoutable adversaire, il pensera y trouver un moyen d'amener d'un coup la Russie à composition et la Prusse à merci.
Pendant dix-huit mois cependant encore, le vainqueur d'Aus terlitz doit demeurer en état de guerre avec l'un des adversaires vaincus, celui de deux qui, l'attaquant sans offense directe ni provocation de sa part, comme, en fait, sans aucun motif valable, lui a seul donné un grief sérieux et qu'il ne cessera pas, malgré cela, de ménager. Le tsar et son armée lui échappant à la faveur d'une imposture, il a approuvé Davout de s'y être laissé tromper en faisant foi à la parole d'un souverain ; ses avances repoussées, il est revenu à la charge, et jamais, pas un instant, même au lendemain de Friedland, il ne songera à avoir raison de ces défis et de ces dédains, par le coup d'audace suprême et vertigineux qui, sept ans plus tard seulement, le tentera et devant lequel, à l'apogée de sa carrière et de son génie, il aura reculé.