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LA POLITIQUE EXTÉRIEURE LA CONFUSION DES PROGRAMMES ET DES ALLIANCES

I. La diplomatie russe sous le règne d'Alexandre. Dualité ou divcrcité d'inspirations et de tendances. Un élément de coordination relative. Corrélation entre le programme libéral à l'intérieur et le rapprochement avec la France au dehors. Méconnaissance des intérêts russes. — II. Les éléments dirigeants. Leur désaccord. Le Comité secret et le « secret du tsar ».

— III. Les premières mesures. La paix avec l'Angleterre. L'abandon du système de la neutralité armée. Les relations avec la France. Divergence d'action. Kalytchov à Paris et Duroc à Pétersbourg. Le traité de paix. Mesures convenues contre l'émigration polonaise et accord sur les indemnités allemandes. « Les tableaux russes. » — I"V. Changement de représentant à Paris. Markov. Ses incartades. La diplomatie officielle du tsar et sa politique personnelle. Correspondance secrète entre l'empereur et le premier Consul. Le général d'Hédouville à Pétersbourg. Assaut do galanterie entre la France et la Russie. — V. Progrès d'intimité entre la Russie et la Prusse. Le rendez-vous do Memel. La reine Louise. Une entrevue « divine ». Idylle et débat politique. Enchantements et désappointements. L'armée du grand Frédéric. Impression défavorable qu'elle laisse au tsar. Revirement d'idées qui en résulte. — VI. La paix d'Amiens et les menaces de rupture. Refroidissement dans les relations entre le tsar et le premier Consul. Raisons et influences qui y concourent. La Harpe. Markov. Talleyrand. La Russie et l'Angleterre. La niédiation et l'arbitrage. Manœuvres qui les font échouer. Double jeu du tsar. Ouvertures à la Prusse contre la Franco et avances à l'Autriche. — VII. L'action hostile de Markov à Paris. La colonie russe. Les courants d'opinion qui la divisent. Une ofTicino d'espionnage et do propagande royaliste. Ses agents. Christin, do Vcrnègues, d'Knttaigues. L'orago éclate. Rappel de Markov.

— VIII. Nouvelle orientation de la politique française et de la politique mise. Le problème polonais. Czartoryski ministre dos AITairos étrangères. Son •ystème. Les raisons qui y font comprendre un projet de restauration polonaise. Lo mémoire a secrétissimc ». Double application possible de la politique qui y est exposée. Contre l'Autriche et la Prusse, ou contre la France. Défaut d'entente réelle entre lo tsar et son ministre. Dans le brouillard. — IX. Le conflit avec la France. L'exécution du duc d'Knghien. Alexandre en désaccord avoo CEartoryski. Manifestations provocatrice!

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désapprouvées par le ministre. Rupture avec la France cou&onunée. — X. Absence de raisons qui la justifient du côté de la Russie. Défis diplomatiques multipliés et défaut de préparatifs militaires. Illusions et présomptions. Vers la catastrophe.

Très abondantes et pénétrantes, en Russie comme en d'autres pays, les études dont l'histoire extérieure du règne d'Alexandre a été l'objet n'ont pas épuisé le sujet, et elles n'appellent pas seulement des compléments ou des rectifications de détail. Une erreur de portée plus générale doit y être relevée. La personnalité prestigieuse du souverain et le caractère de rautorîté par lui exercée ont fait admettre, dans la politique dont il assumait devant le monde la direction arbitraire, une unité de pensée et d'action, que le rôle semblait comporter naturellement. La réalité n'y a cependant répondu à l'apparence qu'en de rares et courts moment», et, dans l'inlervalle, cette politique a présenté, au contraire, le phénomène exceptionnel d'une dualité continue et parfois d'une diversité, sans autre exemple, d'inspirations et de tendances. Un seul élément de coordination relative s'y laisse apercevoir, constituant aussi un lien egitre l'histoire extérieure et l'histoire intérieure de ce rèçne si plein d'événements. Les périodes de rapprochement et d'intimité, ou de tension et d'hostilité dans les rapports avec la France y ont correspondu invariablement à des phases de progrès ou de recul dans l'application du programme libéral et réformateur que l'élève de La Harpe a apporté au pouvoir. Et ce parallélisme n'a pas sa seule explication dans un effet naturel de sympathie et de corrélation morale. Obligé, si autocrate qu'il fût, à compter dans une certaine mesure avec l'opinion, le souverain a dû alternativement y prendre appui sur la partie intellectuellement la plus évoluée de ses sujets, que son éducation rendait tributaire des influences françaises, ou sur le groupe conservateur, que des raisons d'intérêt, indiquées ailleurs (1), inféodaient à l'alliance anglaise.

(1) V. K. Wauszewski, Paul i«, p. 541.

Mais, russes ou étrangers, des historiens en grand nombre se sont donné la plus ingrate des tâches, et la plus vaine, en cherchant à quelle conception des intérêts russes ont répondu ces revirements. C'est encore un trait caractéristique de l'action exercée par Alexandre au dehors, du premier jour au dernier, que, sauf aux moments où elle s'est trouvée associée à la politique française, son détachement des intérêts nationaux a été absolu. Allié de l'Angleterre, de l'Autriche ou de la Prusse, le souverain bataillera pour l'indépendance de l'Allemagne, l'intégrité ou l'agrandissement du patrimoine des Hohenzollern, la restauration ou l'indemnisation des Bourbons, sans que la Russie ait la moindre part d'avantage dans les objectifs ainsi poursuivis. Tout au plus, dans les premières phases de la lutte et plutôt encore chez certains conseillers du tsar, héritiers plus conscients de la « tradition cathérinienne, que chez lui-même, est-il possible de soupçonner une arrière-pensée, rattachant l'intervention russe dans les affaires italiennes au dessein d'une manœuvre à grande envergure, qui, par la Moréc et les sept Iles, où la Russie tenait déjà garnison, aurait visé à prendre la Turquie à revers (I). Encore, de ce côté même, l'entente avec Napoléon dans la première partie du règne, ou, dans la seconde, le projet d'intervention en faveur de la Grèce, de compte à demi avec le gouvernement de la Restauration, ouvriront à ces ambitions des perspectives beaucoup plus flatteuses, et, dès le début, par le double effet du tempérament propre au souverain et de la composition de son entourage, qui y répondait, sa diplomatie aura été jetée en pleine incohérence.

S'en disputant la direction avec des tendances opposées, Panine et Pahlen ne s'accordaient pas mieux avec le vice-chancelier, Alexandre Kourakinc. Panine entrait de plus en querelle violente avec Simon Vorontsov lui-même, bien qu'il le reconnût

(1) V. LKriBYRB, Hiêtoire dea cabinelt de l'Europe, I, 277-278.

pour 8on maître. Encourant le reproche d'anglomanie excessive, l'envoyé du tsar à Londres taxait d' « infamie » la « perlustration » des dépêches anglaises que le ministre ordonnait (1) et, intervenant au débat en juillet 1801, le Comité secret y trouvait un autre motif de perplexité : il croyait reconnaître que, tout à fait à l'encontre des mesures déjà prises et des négociations engagées pour mettre la Russie en état de paix avec l'Angleterre, « Sa Majesté était assez portée à favoriser une coalition contre cette puissance » !

Dix jours plus tard, autre alerte : il n'est plus question d'une coalition contre l'Angleterre, mais les membres du Comité secret redoutent de voir la Russie, « sans qu'elle s'en doute et au moment où elle s'y attendra le moins », engagée dans un conflit avec la France par les incartades que Kalytchov se permet à Paris. En correspondance suivie déjà avec le premier Consul et en coquetterie avec Duroc qui séjourne depuis six semaines à Pétersbourg, Alexandre a les meilleures raisons pour ne pas redouter cette éveutuahté. Il se contente pourtant de déclarer qu'il répugne à toute alhance comme à tout conflit avec les puissances étrangères. Un traité de commerce avec l'Angleterre, dont Kotchoubey met l'idée en avant, paraît lui-même « de trop » au souverain. La Russie se doit tout entière à la tâche des réformes intérieures.

En août cependant, le Comité secret est intrigué encore par un échange de courriers qui se poursuit entre Pétersbourg et Berhn et dont il a eu nouvelle. Interrogé, le souverain déclare sans broncher qu'il n'en a lui-même rien appris. Il donne satisfaction à ses amis en rappelant Kalytchov ; mais Markov, par qui Panine le remplace, se rend encore plus déplaisant. Cependant, le nouveau représentant du tsar à Paris réclamant en vain le rétablissement du roi de Sardaigne dans le Piémont, et, à une séance du Comité secret tenue le 2 décembre 1801, Czartoryski en exprimant son indignation, Alexandre donne une nouvelle cause d'étonnement à ses amis : « Les Français veulent avoir le Piémont? » dit-il. « C'est bien naturel. Au bout du compte, ils l'ont acheté de leur sang ! »

(1) BaëcKNEH, Matériaux, VI, 389 et suiv., 405, 419, 551, 566; Archives Vorontsoif, X, 276-295 ; XI, 139-146 ; Czahtoryski, Mémoires, I, 286 ; grandduc Nicolas, Paul Stroganov, II, 118 et suiv. ; F. de Martens, Recueil^ XI, 55, 57.

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Au début de l'année suivante, le Comité secret a l'explication de cette attitude. Kotchoubey ayant remplacé Panine aux Affaires étrangères, le secret de la correspondance par courriers qui a continué entre les deux capitales n'a pu lui échapper, et, dans la séance du 24 mars 1802, il essaie d'obtenir un éclaircissement à ce sujet. La Russie n'est-elle pas mise subrepticement en voie de rapprochement avec le système politique issu du traité de Bâle? Mais Alexandre ne démord pas de l'attitude mystificatrice qu'il a adoptée vis-à-vis de ses collaborateurs les plus affidés. Il ne sait rien d'un tel dessein, ni de l'activité diplomatique qui y serait apphquée. Il n'a reçu du roi de Prusse qu'une seule lettre, qu'il a communiquée à Kotchoubey et qui n'avait trait à aucun accord politique. Cependant, à ce moment, le souverain a déjà arrêté la date et le programme d'une entrevue avec le roi et la reine de Prusse, où, après avoir tout fait pour l'empêcher, ce même Kotchoubey devra paraître et où les bases d'une triplice francorusso-prussienne seront posées, en même temps qu'entre les souverains qui y prendront pour la première fois contact des liens seront contractés, destinés à jouer un grand rôle dans l'avenir de la Russie et de l'Europe (1). Au « secret du tsar » rendu plus impénétrable que celui du roi, le Comité secret lui-même ne devait avoir aucune part.

Cependant encore, en même temps, rébarbative ou agressive à l'endroit de la France, la diplomatie officielle du tsar se montrait, à l'égard de l'Angleterre, sans que le souverain y objectât, plus que conciliante.

Le premier Consul ne saurait échapper au reproche d'y avoir contribué. Dans «es relations avec le monde russe, n'ayant jamais appris à le bien connaître, il devait toujours être mal inspiré. « Paul l'^'est mort dans la nuit du 23 au 24 mars ; l'escadre anglaise

(1) Craml-duc Nicolas, Paul Slro<ianov, II, 33, 35, 78-79, 118-119; Uailli i;, lirirfwechacl Kœniij Fr. WiUidin's, p. 14-15.

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a passé le Sund le 31. » Publié dans le Moniteur au lendemain de l'attentat du palais Michel, ce commentaire injurieux manquait assurément d'opportunité, sinon d'à-propos. D'autant que des négociations pour la paix étaient déjà entamées entre Londres et Paris.

A ce moment, Nelson arrivait, en effet, en rade de Revel, mais se retirait aussitôt pour attendre hors des eaux russes le résultat des pourparlers qui, le 17 juin 1801, aboutissaient non seulement à la paix, mais à une convention particulièrement satisfaisante pour l'Angleterre. En harmonie avec les idées de Simon Vorontsov, qui, «ur mer, jugeait les intérêts russes négligeables et sans avenir possible, elle stipulait que le pavillon neutre ne couvrirait plus la marchandise neutre. En outre, effet d'une inadvertance de Panine, comme on l'a supposé, ou de l'influence que faisait triompher le représentant du tsar à Londres, elle consacrait l'abandon d'un des articles fondamentaux de la politique de Catherine. Simon Vorontsov tenait que le système de la « neutralité armée ■ avait été imposé à l'impératrice, qui n'y entendait rien, par les intrigues combinées de la Prusse, de la Suède et de la France. Au rapport de l'envoyé anglais à Pétersbourg, la souveraine en aurait plaisanté elle-même, parlant de « nullité armée » (1). Depuis 1780, néanmoins, les premiers éléments d'un droit maritime, et notamment la définition du blocus effectif, réclamant des bfttiments de guerre « stationnés et sutfisamment proches », procédaient de ce principe. Dans la nouvelle convention anglo-russe, la conjonction et se trouvait remplacée par ou, et la pratique du t blocus sur le papier » en recouvrait ses facilités (2).

En ce qui concerne la France, la part que le fils de Paul a pu prendre dans les premiers jours de son règne aux instructions envoyées à Kalytchov ne se laisse pas déterminer avec certitude ; mais, à coup sûr, une singulière méconnaissance des faits a pu seule y faire découvrir une sorte de mise à l'essai du rôle que le nouveau souverain devait se destiner en 1804, qu'il a réussi à se donner en 1814 et qu'il aurait, dès ce moment, conçu et ambitionné (3).

(1) F. DE Martens, Recueil, XI, 20; Harris Diaries, I, 348.

(2) Archives du comte Panine, VI, 68 et suiv., 384 et suiv. ; Nelson, Dispatches, IV, 373 ; Mahan, The influence of the sea power, II, 57 et suiv.

(3) SoREL, l'Europe et la Révolution française ^ VI, 144 et suiv.

De mars en avril, ces instruction» ne faisaient que reprendre, mais sous une forme graduellement atténuée, les termes de la fameuse note en cinq articles et en forme d'ultimatum que Paul I" avait fait parvenir à Paris, en même temps qu'en un autre exemple d'incohérence, il visait à y amorcer une entente contre l'Angleterre (1). Hostilité poussée jusqu'à la provocation et recherche d'un rapprochement intime, la manœuvre suivait son cours. « Il est difficile d'être aussi impertinent et bête », disait le premier consul de Kalytchov aux derniers jours de mai 1801 (2) ; mais, en même temps, Duroc arrivait à Pétersbourg, avec une lettre de Bonaparte pour le tsar, où un autre effet d'autosuggestion a fait reconnaître déjà « l'air de Tilsit » (3). Assez banal dans le fond comme dans la forme, le message contenait seulement l'expression du désir toujours entretenu par le signataire de faire aboutir à un traité de paix définitif les négociations entamées 80US le règne précédent. Et la mission elle-même de Duroc, d'après les instructions qu'il avait reçues (4), n'était que de simple reconnaissance. C'est Alexandre qui, de façon assez peu conséquente d'ailleurs, a cherché à en amplifier l'objet.

Inaugurant une méthode qu'il devait porter aux plus singuliers développements, par-dessus la tête de ses ministres, il se livrait envers l'envoyé du premier Consul à des démonstrations qui engageaienc les dames de la cour à se coiffer « à la Duroc ». Lui donnant du « citoyen », ainsi qu'aux officiers de sa suite, qui, intentionnellement choisis parmi les ralhés de l'émigration, goûtaient médiocrement le compliment, et se montrant ainsi mal averti de l'évolution où s'engageait le régime consulaire, il faisait entendre au chef de la mission des propos encore plus significatifs : « J'ai toujours désiré de voir la France et la Russie unies... Je désirerais beaucoup m'entcndre directement avec le premier Consul dont le caractère loyal m'est très bien connu, et sans passer par tant d'intermédiaires, toujours dangereux... Je vous parle à

(1) V. K. WALisznwsKi, le Fils de la grande Catherine, p. 479 et suiv. ; cf. Sbornik, LXX, 101-102; LXXII, 138.

(2) Sbornik, LXX, 171.

(3) DniAULT, la Politique extérieure du premier Consul, p. 209.

(4) 4 et G floréal an IX, Ailairoi étrun^èroi, Huitie, Correspondance, CXL, 149-150.

cœur ouvert, dites-le-lui bien de ma part ; mai», soyez discret. Il n'est pas nécessaire que vous en parliez à mes ministres... Ne vous servez pas de la poste : vos lettres passeraient par trop de mains (1)... » Mais, en même temps, Alexandre soufTrait que ses collaborateurs de tout rang, ofiiciels ou officieux, témoignassent aux hôtes français ainsi traités une inimitié presque ouverte. Ayant invité Duroc à l'accompagner à Moscou pour le couronnement, il permettait qu'à la veille d'être congédié et condamné à un exil perpétuel, Panine ne tînt aucun compte de l'ordre reçu pour cet objet (2) I

Les jours de Tilsit étaient encore loin et les impressions emportées de l'entrevue de Memel, attitude déférente du roi, exaltation admirative de la reine, auront pour effet, une année plus tard seulement, de débrider en quelque sorte les instincts autoritaires du jeune souverain que sa timidité naturelle refrénera d'ailKurs toujours, en l'inclinant aux mêmes façons évasives. En juillet l8tU encore, il acceptera docilement n l'improbation » que les membres de son Comité secret infligeront à ses a parie avec les ministres des cours étrangères. Mais, en mars 1803, son chancelier et Czartoryski, devenu adjoint de son ministre des Affaires étrangères, (( improuvant » une note très vive qu'il a fait adresser à la cour de Stockholm, au risque de provoquer un conflit à main armée, il prononcera un sic folo, sic jubeo des plus impératifs :

« Qu'est-ce que cela veut dire? Je ne pourrai pas faire ce qui me convient (3) ? »

En 1801, Duroc devait renoncer au voyage de Moscou. Néanmoins, en octobre de la même année, les répugnances de Panine, congédié au même moment, et les incartades de Markov n'empêchaient pas que fût signé à Paris un traité de paix franco-russe, qui comprenait même une convention secrète (4). Dans la partie

(1) Duroc au premier Consul, 7 prairial et 22 fructidor an IX, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CXL, 169 ; CLXI, 6.

(2) Caulaincourt à Talleyrand, Pétersbourg, 29 brumaire an X, ibid.

(3) Grand-duc Nicolas, Paul Slroganov, II, 34 et 110-111. Le procèsverbal de la séance du 16 mars 1803 au Comité secret est faussement rapporté dans ce recueil à l'année 1802, ainsi que l'indique le contexte. Cf. PolUische Correspondenz Friedrichs v. Baden, IV, 159 ; Ulmann, Russisch-Preussische PolUik, p. 4.

(4) F. DE Martens, Recueil, XIII, 263, 266

ostensible de cet instrument, un seul article offrait une réelle importance, et, fidèle à ses habitudes, Alexandre en faisait mystère.devant celui de ses collaborateurs que cette clause intéressait le plus. « Ami de cœur » du tsar et son ministre demain, mais Polonais, Czartoryski devait ignorer les dispositions qui y visaient très apparemment l'émigration polonaise devenue si nombreuse en France. C'est à tort, cependant, que les compatriotes de Czartoryski ont voulu y apercevoir une manœuvre astucieuse du souverain, dont l'objet aurait été de « faire renier la Pologne par Napoléon » (1). Les puissances contractantes s'engageaient à « ne pas souffrir qu'aucun de leurs sujets se permît d'entretenir aucun commerce, direction indirect, avec les ennemis intérieurs du gouvernement actuel des deux États ». Dans ces termes, l'accord avait, quatre années auparavant déjà, été proposé par Panine à Talleyrand, qui l'avait rejeté (2), simplement parce que, à ce moment, la formation des légions polonaises sous le drapeau de la France obligeait le gouvernement de ce pays à des ménagements, qu'il jugeait maintenant superflus.

La convention secrète du 10 octobre 1801 a eu pour objet d'établir les bases d'une pacification générale de l'Europe, et pour effet les fameux « tableaux russes », ou projet de règlement territorial et d'indemnisation, que la France devait appuyer devant la Diète de Ratisbonne et où la Russie ne pouvait trouver que le privilège de faire, en Allemagne, les affaires du roi de Prusse et de quelques autres membres de la Confédération germanique.

Membre du Comité searet, dans la compétence duquel Alexandre mettait les affaires de sa diplomatie, Czartoryski a été si peu renseigné sur celle-ci que, dans ses Mémoires, il donne encore le traité d'octobre 1801 pour conclu à Pétersbourg et signé par Duroc (3) !

(1) Ahkrnazy, la QutHlinn polonaise, p. 16.

(2) V. K. Walihzewmki, le Fila de la grande Catherine^ p. 317-318. P) CzARTORYSici, Mémoires, l, 286.

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L'un des signataires réels, à Paris, Markov, passait pour la forte tôte du corps diplomatique russe et n'était qu'une mauvaise tête. D'origine obscure avec des prétentions aristocratiques, de petite fortune avec de grands besoins d'argent, il disait cyniquement n'avoir accepté ce poste que pour s'assurer le gain d'un procèe douteux. « Visage lacéré par la petite vérole, exprimant constamment l'ironie et le dédain, yeux ronds et bouche dont les coins abaissés tiennent du tigre » : ce portrait, de la main de Czartoryski, se ressent peut-être des rancunes d'un plaideur malheureux ; mais, au sentiment général, l'homme était déplaisant à voir : « le plus laid que j'aie vu de ma vie », dit le Hollandais van Hogendorp, qui l'a connu à La Haye, où le futur diplomate débutait dans une opération de basse police (1). A Paris, Markov est arrivé en compagnie d'une pensionnaire du Théâtre français à Pétersbourg, Mme Huse. Il vit avec elle maritalement, et, bien qu'il ait un traitement de 80 000 francs, assez petitement pour faire dire à Talleyrand qu* « on sait à peinp où il loge ». Il n'en est' cependant pas empêché de se donner de grand» airs, même, et surtout, avec le premier Consul, en même temps que, dans ses rapports officiels comme dans sa correspondance privée, il multiplie sur les hommes et les choses de France des propos injurieux, dont l'écho se retrouve dans les libelles publiés par un certain Fouilhoux, qui, arrêté, déclare avoir travaillé aux ordres et aux gages de l'envoyé du tsar (2) !

Au même moment, la correspondance directe entre le tsar et le premier Consul se poursuivait. La portée et le secret en ont été exagérés ; mais le fait en était par lui-même d'importance, et elle

(1) Van Hocbndorp, Mémoires, p. 150 ; Czartorybki, Mémoires^ I, 357 ; grand-duc Nicolas, Portraits russes^ I, 33 ; biographie, daus Interlocuteur russe, 1857, IV.

{2) luterrogatoiro de Fouilhoux, Affaires étrangères, Russie, Correspori' dtutce, CLI, 57 ; cf. Sbornik, LXX, 311 et suiv., 325 et «uir. ; Correapondanee de JSapoléon^ n° 5. 920.

prenait un caractère de plus en plus cordial, dans des messages qui se multipliaient. Au porteur de l'un d'eux, qui était le futur ambassadeur de Napoléon à Pétersbourg, Caulaincourt, Alexandre faisait un accueil particulièrement gracieux. Il le présentait à l'impératrice et lui parlait à l'oreille d'une « alliance éternelle entre la France et la Russie ». (1) Mais il tolérait encore que, dans des rescrits par lui signés à l'adresse de Markov, la conduite de cet envoyé reçût l'approbation la plus complète et la personne de Buonaparte fût traitée sans plus de ménagement que dans les papiers de Fouilhoux (2). Sans doute ne prenait-il pas lecture de cette correspondance, pas plus que de celle qui, portant également sa signature, était censée traduire, à l'adresse de Simon Vorontsov, les idées et les volontés du maître. A telle enseigne que, le destinataire ne se gênant pas pour y dénoncer un « fatras incohérent, rempli de rhétorique boursouflée et de basses et viles expressions », et le fait parvenant à la connaissance du souverain, il n'en prenait pas offense (3).

Ainsi, dans un remous de courants contraires, la politique russe allait à la dérive, l'autocratique pilote abandonnant le gouvernail, ou, d'un coup de barre à l'autre, le lançant à contresens de la direction précédemment choisie. A la fin de 1801, le courant français paraissait l'emporter et l'arrivée à Pétersbourg du général d'Hédouville, ministre plénipotentiaire, coïncidait même avec un renouveau des manifestations de sympathie mutuelle que, en dehors même des rapports diplomatiques, Catherine s'était plu à provoquer d'un pays à l'autre. Un des fils de l'anglomane Vorontsov, Michel, songeait à prendre service dans l'armée française. Un oncle du plus grand des poètes russes, Basile Pouchkine, faisait apprécier des vers écrits dans la langue de Voltaire par des confrères qu'il fréquentait et qui s'appelaient Delillc, Duci», Legouvé, Bernardin de Saint-Pierre. Didot faisait hommage de sa collection de classiques français à l'élève

(1) AfTairos étrangères, Hussic, Correspondance, CLI, ''i3 ; iSbornik, LXX, 292, 298, 308, 438.

(2) Sbornik, LXX, 286.

(3) Bnl'CKNKH, Matériaux, VI, 405, 551, 566; VII, 75 ot Buiv. ; Archives Voronttov, X, 270-295 ; XI, 141-144, 239 ot «uiv. j F. de Mautens, Recueil, XI, 50 et Kuiv.

de La Harpe, qui rendait le compliment en invitant des artistes français en tout genre, Boïeldieu, Rode, Mlle Sainville, à porter en Russie la parure de leurs talents. Le premier Consul, de bon côté, ne demeurait pas en reste de politesses. Spécimens des dernières créations de la mode parisienne, personnellement choisis à l'intention de l'impératrice ; faveurs accordées à des membres de l'émigration, le duc de Richelieu, le comte de Choiseul-Gouffier, la duchesse d'Orléans, au sort desquels le tsar se montrait intéressé, il ne négligeait rien pour se rendre agréable, et, bientôt, succédant à Panine, A. Vorontsov était porté par tant de bonne grâce à modérer la vivacité de ses propres inclinations anglophiles, tandis que, devant un magnifique service de porcelaine de Sèvres, Kourakine se découvrait pour la France un penchant dont il ne soupçonnait pas la force (1).

Entre un La Tour du Pin et un Colbert-Chabannais, ses aides de camp, gentilhomme de vieille roche lui-même et homme de grande distinction, d'Hédouville ne pouvait manquer de trouver, à la cour et à la ville, l'accueil le plus flatteur. Il n'était cependant pas tout à fait le personnage du rôle que le représentant de la France aurait dû tenir pour exploiter ces conjonctures favorables. D'esprit triste et de mœurs austères, il devait s'attirer le reproche d'avoir « gâté l'occasion » par des habitudes de parcimonie notamment, qui auraient « condamné ses secrétaires eux-mêmes au supplice de la faim » (2). Mais, toujours active entre le tsar et le premier Consul, la correspondance personnelle des deux chefs d'État reléguait au second plan les relations protocolaires. L'histoire est invraisemblable d'une lettre autographe, où Bonaparte aurait hésité à reconnaître l'écriture de son impérial correspondant, tant, « en quatre pages volumineuses, elle était remplie d'idées et de principes démocratiques les plus outrés » (3). L'auteur responsable de l'anecdote, Markov, a prêté aussi à Talleyrand une observation au sujet du « mauvais effet

(1) Hédouville à Talleyrand, Pétewbourg, 8 thermidor an X, 16 juillet et 19 septembre 1802; rapports de Kourakine, Pétersbourg, 25 juin et 3 juillet 1802 ; dépêches de Markov, Paris, 5 juin et 23 décembre 1802, Sbornik, LXX, 420, 445, 451, 455, 467, 511, 586 ; cf. Pingald, les Français en Russie, p. 263 et suiv. ; Colbert-Chabannais, Souvenirs, III, 183.

(2) Rapport de Savary, Sbornik, LXXX, 141, 150.

(3) F DE Martsns, Recueil, XIII. 278; Archives Vorontsov, XIV, 2S2.

que produisaient en France les concessions projetées par le tsar au profit de la nation ». Or, à son départ pour Pétersbourg avec d'Hédouville, le jeune Colbert-Chabannais avait reçu une instruction spéciale, à la rédaction de laquelle le futur prince de Bénévent n'était certainement pas étranger et qui prescrivait au destinataire de « flatter le souverain russe, en l'entretenant d'idées libérales » (1). Si « déjà Napoléon perçait sous Bonaparte » le premier Consul n'en venait pas encore à répudier la démocratie. En théorie, il ne devait jamais y arriver. Mais, étranger aux doctrines philosophiques, son commerce épistolaire avec le tsar devait à son existence même une portée poKtique assez grande, se rattachant à un autre, où Alexandre se trouvait engagé en même temps avec le moins philosophe de tous les monarques d'Europe.

Au commencement de novembre 1801, la question des ce indemnités » créant une tension croissante entre l'Autriche et la Prusse et l'envoyé russe à Berlin, Krûdener, proposant la médiation de son maître, Frédéric-Guillaume jugeait à propos d'y faire intervenir aussi la France et s'en expliquait avec le tsar dans une lettre datée du 11 novembre 1801, qui n'était pas la première. Un commencement d'intimité se trouvait déjà établi entre Pétersbourg et Berlin. Bien qu' « un sot de premier ordre » au jugement de Kotchoubey, le prince héritier de Mecklembourg- Schwcrin, cousin de la reine de Prusse et beau-frère du tsar, s'employait non sans succès à la resserrer. Ennemi déclaré du Comité secret et de Czartoryski en particulier, « prince russe contre prince polonais », comme il disait, mais très en faveur néanmoins auprès du souverain, le jeune Pierre Dolgorouki y travaillait avec nun moins de zèle, et, se rendant coup sur coup à Berlin, il préparait ce que Simon Vorontsov considérait comme « în démarche la plus inconsidérée qu'on pût s'imaginer au

(1) CoLBRiiT-CHAiiANNAii, Souvenirs, III, 183.

monde » : l'entrevue de Memel, décidée aux derniers jours d'avriL « Tous les souverains de la terre, observait-il, venaient chez l'impératrice défunte », sans qu'elle pût soupçonner que son petit- fils « courrait les ^ands cbeminsi, au lieu d'étudier les réformes utiles à accomplir dans son empire ». On eût dit d'un rendezvous d'amour, tant le jeune souverain montrait d'enipreMenient et de joie à s'y rendre, et, sans doute, n'était-il pM sapt prévoir qu'une séduction de ce genre l'y attendait (1).

Orgueil de l'Allemagne par les grâces réunies du ccrps et de l'esprit, la reine Louise de Prusse devait venir a Tilsit, cinq ana plus tard, pour se persuader qu'elles n'étaient pas irrésistibles. Comme de tous les genret de beauté, elle patae aujourd'hui encore parmi les siens pour avoir été parée de toutes les vertus. La modestie ne semble pourtant pas avoir âguré dans le nombre. Un contemporain a cru voir que, plutôt que de la laiaser tana emploi, elle était capable d'éprouver la puissance de ses attraits « sur un laquais ou sur un mendiant » (2). Plus Œieore cependant qu'à les faire apprécier aux autres, elle semble avoir été appliquée à les savourer elle-même, en cMrtainplati«n et en extase devant tt la forme angélique S " rapparition céiatte », ou « la majesté incomparable » de sa persoune, qu'elle entandait célébrer. Eperdumeut sentimentale et romanesque en imagination, exaltée, passionnée et sans doute agréable en dépit d'une disgrâce physique, dont l'écharpe nouée autour du cou que l'on aperçoit sur tous ses portraits ne dissimulait pas suffisamment le secret, puisque Marbeau en a parlé si crûment (3), elle ne pouvait manquer de séduire Alexandre, et elle y a réussi doublement. Au charme de la femme, à l'ascendant que lui donnait une maturité morale plus grande, gauche et niais, gourmé et dévoré d'une ambition dont il n'avait ni la franchise ni le courage, le mari ajoutait un complément d'attraction. Napoléon devait y rester insensible, jusqu'à concevoir l'impresaion contraire d'une répulsion quasi physique. Sa prestigieuse prestance d'honune et d'empereur

(1) Grand-duc Nicolas, Paul Slroganov, II, 166; Vassiltchikov, les RazoïtmoK-ski, II, 4. 305; Archives Vorontsov, VIII, 272, XVIII, 271; UutANM, Ruasiach-Preussiache PttlUik, 21 et suir.

(2) Archii'es Voronlsov, X, 188.

(3) Mémoires, I, 280.

en étant mise en relief, le fils de Paul y a trouvé, au contraire, une source d'agrément qu'il n'a jamais cessé de goûter.

De cette rencontre qui aboutissait le 10 juin, la politique devait être exclue aux termes des arrangements convenus dont, pour les rassurer, Alexandre n'avait pas négligé de faire part à ses collaborateurs et amis. Haugwitz, cependant, accompagnant ses maîtres au rendez-vous, il ne pouvait se faire qu'entre les tendres effusions et les parties de plaisir, on n'y touchât à ce projet d'une entente à trois, dont le tsar assurait, au Comité secret, n'avoir aucune connaissance, mais dont le ministre prussien avait déjà entamé l'exécution, en concluant avec la France, le 23 mai, une convention, à laquelle il se proposait de faire adhérer la Russie (1). Chef du cabinet du roi et partisan le plus déclaré de l'alliance française dans son entourage, Guillaume Lombard ne tardait pas, en effet, à s'en ouvrir avec Kotchoubey (2), et, le premier mouvement d'Alexandre fut d'en témoigner un assez vif mécontentement.

Ignorant que les choses eussent été poussées si loin entre Berlin et Paris, il se voyait mystifié à son tour et comme pris au piège. En outre, le contentement que son séjour à Memel lui donnait n'était pas sans mélange. Se rendant plaisant par son défaut de prestige même et son obséquiosité, mais se montrant fermé aux grandes perspectives et borné à des préoccupations triviales, gain de terres et de sujets, arrondissement au Hanovre ou ailleurs, Frédéric-Guillaume paraissait au tsar compagnon plus désirable qu'enviable associé. La reine elle-même semble l'avoir déconcerté et mis en défense sa timidité par l'excès de vivacité auquel elle se portait pour la désarmer, si njême il convient de suspecter l'authenticité de l'anecdote rapportée par Czartoryski au sujet d'un arrangement de chambres, auquel Alexandre aurait objecté, y découvrant des risques qu'il ne lui convenait pas de courir (3). La réalité des sentiments inspirés au tsar par la belle souveraine n'a en tout cas pas répondu à ridée que les témoins et elle-même surtout en prenaient. « Der

(1) Baili.bu, Preussen tind Frankreich, II, 91, 95.

(2) Kotchouboy à S. Voront«ov, Mcnrvel, 14 juin 1802, Archives Vorontsof^ XVIII, 275.

(3) CzARToariKi, Mémoiren, I, 295-296.

Arme ist ganz begeistert und bezaubert von der Kônigin, » écrivait Mme de Voss dans son journal (1). Et la reine dans une lettre adressée à son frère Georges : « Je n'ai jamais vu les Alpes, mais j'ai vu les hommes, ou plutôt un homme dans toute la signification du mot. L'entrevue de Memel a été divine. Ci-joint mon journal de Memel, le dépôt le plus sacré que je possède ; renvoie-lemoi de suite, je t'en prie au nom des plaies du Christ (2). »

Il se peut que le document ainsi commenté (3) ne nous ait pat été livré intégralement ; mais toutes les autres indications que nous possédons au sujet des faits auxquels il se rapporte n'y laissent rien découvrir qui justifie l'invocation des « plaies du Christ » à leur propos, même en faisant la part de ce que le langage des hommes, et surtout des femmes de ce temps, comportait d'exagération dans l'expression des sentiments qu'elles éprouvaient. Alexandre a été charmé, mais, à son ordinaire, il en a plus montré qu'il ne ressentait, ainsi que la belle reine devait bientôt s'en apercevoir, et il a eu une autre raison encore pour ne pas se livrer sans réserve à la double sollicitation d'ordre sentimental et pohtique dont il devenait l'objet.

Même conçue en manière d'idylle, une entrevue de souverains ne pouvait, à cette époque, se passer d'un déploiement d'appareil militaire. Or, faisant part, de son côté, un peu plus tard, à l'attaché militaire d'Autriche, baron de Stutterheim (4), de« impressions qu'il rapportait de Memel, Alexandre devait dire : « J'en suis du moins revenu guéri de l'opinion que j'avais des troupes prussiennes. » II restait, en ce point, sous le coup d'un grand désappointement, et, d'avoir prévu léna moins de vingt ans après la mort du vainqueur de Rosbach serait un beau titre de gloire, si le jeune souverain s'était montré capable de mieux retenir et mettre à profit la leçon de cette expérience.

Le souvenir devait s'en effacer graduellement dans son esprit et, sur le moment même, le tsar ne soutenait pas, devant l'embûche reconnue, l'attitude de résistance d'abord esquissée. Aux

(1) Neunundzivanzig Jahre am preussischen Hqfe, p. 242-245.

(2) Bailleu, Kônigin Luise, p. 139.

(3) Le même, Briefwechsel der Kônigin Luise, p. 531-537.

(4) « Journal de Stutterheim », dans Ulmann, Russisch-preusaiche Pclitik, p. 42.

protestations de Kotchoubey, il répondait en esquivant une explication directe avec son ministre, mais en lui faisant dire par Tolstoy de « ne pas tant le moraliser » (1). Il accédait à l'entente franco-prussienne contre l'Autriche ; il consentait à ce que revus et corrigés à Berlin et à Paris, où Talleyrand tenait bureau ouvert de territoires allemands, les « Tableaux russes » fissent « pousser des cris d'orfraie » à Cobenzl ; mais une rancune lui en venait à l'endroit de la Prusse comme de la France, en même temps que ses vues et ses ambitions se portaient d'un autre côté, sans que, cependant, il renonçât au double privilège d'être deVenu le chevalier attitré de la plus belle des reines et l'ami agréé du plus déférent des rois, ainsi qu'aux satisfactions d'amourpropre et autres qu'il pouvait s'en promettre.

Dans cette disposition d'esprit, les menaces d'une nouvelle rupture entre la France et l'Angleterre après la paix d'Amiens le trouveront peu incliné à y prendre le parti de Bonaparte contre lequel le consulat à vie lui aura donné en août un grief accessoire, sans que La Harpe paraisse y avoir contribué autant qu'il s'en est vanté. En quittant Pétersbourg, l'ancien précepteur du tsar aurait reçu de lui pour le premier Consul une lettre contenant la proposition d'un accord secret pour la conclusion duquel le porteur devait servir d'intermédiaire, si, à son arrivée à Paris, il jugeait que le destinataire du message u voulait le bien ». Ayant acquis la conviction contraire, La Harpe aurait gardé la lelti-e et l'aurait, trente ans plus tard seulement, remise à l'empereur Nicolas» non décachetée (2). Son départ de Pétersbourg pour Paris a eu lieu en mai 1802 et il est assez diflicile d'admettre que la décision qu'il aurait prise à ce moment, dans le rôle d'arbitre

(1) Kotchoubey îi Vorontsov, Momel, 14 juin 1802, Archit»6$ Voront80i>^ XVIII, 275.

(2) A. I. Tounau^.NiBv, Leitrts, p. 18G-187, d'apris les ooufidences faites à l'auteur par La llarpo.

qui lui aurait été attribué, n'ait pas eu .pour effet, sinon de couper court à la correspondance confidentielle déjà établie depuis longtemps entre le tsar et le premier Consul, du moins de l'abréger. Or, elle s'est poursuivie jusqu'en 1803.' Au cours de cette dernière année, un changement radical s'est bien opéré dans les sentiments d'Alexandre à l'endroit du maître de la France. « Bonaparte s'est privé de la plus belle gloire qui puisse devenir le lot d'un mortel, » lisons-nous dans une de ses lettres à l'adresse de son ancien précepteur... « Maintenant, c'est un des tyrans les plus fameux que l'histoire ait produits (1). > Autoritaire en Russie, ou même en Suisse, quand il y était au pouvoir, mais libéral en France, où cependant c'est Fouché qu'il prenait pour confident des dégoûts que lui donnait <t le tyran », La Harpe a pu avoir «ne part dans cette évolution. Une plus haute et plus persuasive influence s'y est cependant, peut-on croire, exercée avec plus d'eflicacité. Par Caulaincourt, Alexandre se trouvait mis ea rapport et eu confidence aussi avec Talleyrand, qui déjà s'érigeait en critique d'un régime dont, tout en le servant, il déplorait les écarts, allant jusqu'au vœu d'une entente entre la Russie et l'Angleterre pour les rtfréner (2).

Querellant, clabaudant et intriguant toujours, Markow s'est employé dans le même sens. Il s'attirait officiellement, de la part de Talleyrand, des remontrances acerbes, mais lié et cabalant avec plus d'un de ses aiTidés, Miot, Choiseul-Gouffier et Joseph, il recevait par ce canal, provenant de la même source, force compliments sur son savoir-faire diplomatique, sa bonne tenue, la tournure élégante de ses notes (3).

Aux prises avec les Anglais, et ne désespérant toujours pas d'utiliser contre eux des dispositions ijienveillantes que le maître continuait à lui témoigner, Bonaparte opposa longtemps aux incartades des serviteurs une patience qui n'était pas dans ses habitudes, et, en mars 1803 encore, renvoyant à Pétersbourg Colbert-Chabancs, il le rendait porteur d'une ouverture des plus flat-

(1) 7 juillet 1803, Archii'es de Cempire à Petrograd, section V, n"» 190.

(2) SoREL, l'Europe et la Révolution, VI, 273.

(3) ViTROLLBs, Mémoires, I, 35 ; Pingaud, d'Antraigues, p. 235, 292, 384, 392 ; Pasquier, Mémoires, I, 519 ; Tatichtchev, Alexandre et Napo-

éon. p. 55-56.

teuses : il sollicitait la médiation du tsar pour obtenir l'exécution du traité d'Amiens, et, notamment, l'évacuation de Malte par 1^8 Anglais.

Toujours partagé entre des impulsions contraires, Alexandre attendit la fin d'avril pour donner sa réponse, qui, malgré La Harpe et Markov, était favorable, mais arriva trop tard : Whitworth avait déjà reçu ordre de quitter Paris. Un simulacre de négociation se poursuivant encore à travers la Manche, le premier Consul s'obstina à y accrocher un espoir d'accommodement, et, le 12 juin, après avoir reçu, par courrier spécial, une nouvelle lettre du tsar qu'il voulut juger pleine de promesses, il tenta une de ces manœuvres à grande envergure où il lui fut toujours habituel, et souvent mal à propos, de transporter sur le terrain diplomatique ses conceptions de stratégie militaire. Après une soirée à Saint- Cloud, où une représentation à'Esther a été suivie de couplets de circonstance sur les exploits de Mortier au Hanovre, il s'empare de l'envoyé russe ; il le retient jusqu'à trois heures du matin ; il épuise sur lui toutes ses ressources de séduction, et croit après cet effort avoir partie gagnée, en produisant l'offre d'un arbitrage illimité, qui remplacera entre les mains du tsar la médiation déjà acceptée et attribuera à ce souverain la garde de Malte jusqu'au prononcé de l'arrêt.

Exerçant une double contrainte sur les Anglais par le souci de ne pas porter offense au maître de la Russie et sur celui-ci par l'appât d'un rôle où son orgueil et son avantage deviendraient solidaires de l'intérêt français, le stratagème était habile, mais devait être déjoué par l'inconcevable erreur qui engageait le premier Consul à y faire intervenir Markov, dont il connaissait cependant l'esprit et le caractère. La seule chance y était de mettre en jeu, en dehors de ses représentants officiels, cette politique personnelle où Alexandre portait précisément des préférences de plus en plus décidées et apparentes. Rendu maître de la négociation, l'envoyé du tsar prenait le lendemain son air le plus narquois pour faire lire à Talleyrand le texte d'une dépèche par luqiicllc il recommandait l'affaire aux bons soins de Simon Vorontsov, qui, aidé de son ami l'envoyé de Naples à Londres, prince de Castcl-Ciccala, allait s'employer, en effet, avec beaucoup de zùlo, h tirer les Anglais d'embarras.

D'après ses conseils, feignant de croire que l'arbitrage proposé n'avait trait qu'à l'île de Malte, le cabinet britannique refusait d'y souscrire avec cette restriction ; mais, « accordant une pleine confiance à la sagesse, la justice et la magnanimité du tsar », il acceptait sa médiation illimitée, qui avait cessé d'être en cause, et, au bénéfice de cette équivoque, il engageait le débat dans une impasse sans issue (1).

En vain, flatté, comme le premier Consul l'a prévu, et personnellement gagné, Alexandre revient lui-même à la charge avec une autre proposition. Inacceptable pour les Anglais, l'expédient qu'il a imaginé donne la mesure de la subtilité que le jeune souverain était déjà capable d'introduire dans cet ordre de combinaisons, mais aussi du défaut de jugement qu'il devait toujours y faire apparaître. Les Anglais n'en voulant pas, il renonce à l'arbitrage et ne retient que la médiation, mais en l'adaptant aux termes de la dernière ouverture française, c'est-à-dire en en subordonnant l'effet au retour préalable de Malte à l'ordre de Saint-Jean et à l'introduction d'une garnison russe dans l'île (2). A l'heure où cette offre est produite, le premier Consul lui-même n'est plus disposé à l'agréer. Depuis le 12 juin, il a eu vent, en effet, d'une négociation parallèlement engagée entre Pétersbourg et Berlin et peu faite pour justifier, médiateur ou arbitre, le choix qu'il a fait en s'adressant au tsar.

En mai 1803, les armées françaises menaçant le Hanovre, l'idée d'une entente russo-prussienne pour la défense de l'électorat a été agitée entre Berlin et Pétersbourg, et le principe en a été admis (3). Mortier a devancé l'effet de cet accord ; mais le représentant du tsar à Berlin, Maxime Alopeus, est aussitôt entré en conférence avec Haugwitz, pour discuter les termes d'une

(1) Les historiens russes inclinent eux-mêmes à reconnaître, en ce point, la responsabilité de Markov et de Vorontsov, v. Redkjne, dans Ancienne Russie, 1898, XCIII. 333.

(2) Rescrit du 31 juillet 1803, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CXLII, 245 et suiv., 368 et suiv. ; CXLIII, 12 et suiv. ; Sbornik^ LXVII, 46, 54, 137, 169, 170, 187, 229, 240; Foreign office, Russia, 1803, I et II ; Bertrand, Lettres inédites de Talleyrand, p. 50 et suiv. ; Tuiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, IV, 400, 452-454 ; Potrel, dans Annales de l'Ecole des sciences politiques, 1897, p. 70-101.

(3) 24 mai 1803. F. de Martbns, Recueil, VI, 312-314.

alliance secrète, qui, mettant des deux côtés en campagne 50000 hommes, aurait pour objet de chasser les Français du territoire en litige ; si attaché qu'il fût au système de la neutralité, le roi, pensait son ministre, se laisserait entraîner à ce parti belliqueux, pour peu qu'il y fût encouragé par le tsar. Or, Frédéric- Guillaume se dérobant aux premières^ sollicitations, Alexandre ne se bornait pas à les rendre plus pressantes. A Paris, il offrait de prendre charge des intérêts de la France dans son débat avec l'Angleterre et, à Berlin au même moment, il se faisait fort de convertir l'alliance projetée en coalition antifrançaise, y faisant entrer la Saxe et le Danemark, et lui donnant pour but l'évacuation de l'Allemagne entière ! Devant la résistance prolongée du roi, aux adjurations suppliantes il faisait succéder d'impérieuses sommations !

Ainsi pressé, Frédéric-Guillaume n'a trouvé d'autre ressource que de chercher aide contre la violence qu'il subissait auprès de celui-là même qu'on voulait l'obliger à combattre et, à la mijuillet, le premier Consul se trouvant à Bruxelles, il y envoyait le toujours francophile Lombard, qui ne revenait pas les mains vides. Du moins, ex ungue leoTiem, l'origine se laisse soupçonner de la contre-proposition que le roi a aussitôt après adressée au tsar : elle visait la garantie commune de la paix du continent pendant le cours des hostilités anglo- françaises (1). Tout en cautionnant au roi de Prusse sa chère neutralité, Bonaparte cherchait à assurer la sécurité de ses derrières dans la lutte en perspective et la concentration de ses forces contre l'Angleterre.

Alexandre n'y sera pas trompé et, rendu aux impressions que l'entrevue de Memel lui a laissées, en s'en trouvant définitivement porté à orienter dans une autre direction ses ambitions déconcertées, il donnera bientôt à son entourage la surprise d'une intimité contractée avec un personnage jusque-là rigoureu- «cnifMl tenu à l'écart, — «; Stiitterheiin, que le souverain rend maintenant confident des déceptions que l'armée prussienne lui a fait éprouver (2).

(1) V. Di: Maiitens, ibid., VI, 315-320 ; Sbornik, LXXVII, 2/14 ; Ulmann, nwn.-Prettst. PolitiU, p. 74 ot «uiv. ; Bailt-bo, Preunsen itnd Franhrcich^ II,

(2) Journal de StnUerheinit d«n« Uimauti, loe. cit., p. 83-^i.

L'Angleterre n'a jamais cessé de poursuivre à Pétersbourg des démarches plus ou moins discrètes en "vue d'une alliance austro-russe, et, depuis quelque temps, elle a E^çné à cette cause le grand-duc Constantin, qui, de son côté, est étonné de trouver soudain l'oreille de son frère beaucoup plus ouverte à des insinuations dans ce sens, en même temps que l'envoyé anglais à Pétertbourg, Gower, voit le chancelier Vorontsov devenir de plus en plus accueillant (1). En septembre 1803, tout en continuant k échanger avec Frédéric-Guillaume des assurances d' « amitié pour la vie », Alexandre tourne décidément déjà le dos à Berlin, et, an même moment, à Paris, un orage éclate. Il concourra à précipiter l'évolution politique qui aura îtî- ainsi préparée et dont Austerlitz sera l'aboutissement.

Markov ne s'est pas contenté de donner à sa misaioii ofiicieHe un caractère d'hostilité à peine déguisée. Il a paru aussi active-. ment mêlé à l'agitation royaliste et appliqué à y pousser la colonie russe, où, cependant, deux courants contraires se laissaient distLtiguer. Portés autant que le représentant du tsar lui-même à dénigrer les nouvelle» institutions de la France ou à déBonoer les tendances dictatoriales du premier Consul, les partisans de l'ancien régime y dominaient. Ayant naguère présidé, en oostume d'odalisque, les fêtes que le prince Potemkiue donnait dans son palais souterrain de Bender et maintenant établie à Saint-Cloud, dans le proche voisinage de Josépliine et y tenant cour, la belle princesse Dolgorouki, née Bariatinski, frondait ouvertement l'autre cour naissante. Installée dans un des vieux hôtels du noble faubourg, la vertueuse comtesse Golovine y communiait en ferveur légitimiste avec les plus exaltés, et,^ unie par la plus tendre affection au séduisant Héraclius de Pohgnac, la frivole Elisabeth Demidov partageait les sentiments et les ambitions

(1) F. DE Martens, Recueil, II, 399; Sbcrnik, LXXVII, 391.

de cet ami. Mais, frayant avec les survivants du jacobinisme ou vantant les charmes de la liberté dans le salon éclectique de Mme Récamier et racontant « des choses à faire frissonner » sur le grand-duc Constantin, d'autres Russes, dont un futur décembriste, le prince Eugène Obolenski, se donnaient l'air de fronder leur propre gouvernement, et, transfuge du camp réactionnaire depuis son départ de Pétersbourg, où, rendez -vous des émigrés, sa maison de la rue Millionnaïa était appelée « le petit Coblence », Mme Divov, née Boutourline, devenait une habituée de la Malmaison, obtenait la permission de tailler des banques dans son luxueux appartement des Champs- Elysées et reconnaissait à ce prix dans Bonaparte « le dieu de l'Europe ».

Sous l'ancien régime, en passant la frontière, les Russes changeaient assez souvent de figure et de langage. A l'esprit d'indépendance ou même de rébellion que quelques-uns faisaient paraître même dans leur pays et que ses agents lui signalaient, Napoléon devait toujours attribuer trop d'importance et en être incliné plus tard à des présomptions mal fondées et à des calculs illusoires. Pour le moment cependant, dans la colonie russe de Paris, le courant d'hostilité contre le régime consulaire l'emportait, et Markov s'y portait au plus singulier oubli des convenances, en dirigeant, soudoyant et excitant toute une équipe d'agents à double visage et à double emploi, ouvriers de propagande au service de la royauté et entrepreneurs d'espionnage au service de la Russie. C'était la bande bien connue : Christin, de Vernègues, d'Antraigues et « l'ami » mystérieux de ce dernier, qui, au lendemain de Tilsit, se fera accuser d'une tentative d'escroquerie, pratiquée de concert avec Talleyrand au détriment du grandduché de Varsovie, et qui, à cette heure, faisant parvenir à Markov ou à Czartoryski des tableaux des effectifs français, ou des extraits de la corrcspofidance diplomatique du premier Consul, ne laissait pas soupçonner, sous un masque bien gardé, le traducteur élégant d'Homère, le serviteur fidèle de Napoléon, comme, d'ailleurs, plu» tard, de la Restauration, l'austère intendant général, le

(1) Comtuatc GoLuviNE, Souvenirs, p. 290-3G6 ; M. Uoutouuline, Sou- Vêniru, dan* Archivea ruaaea, 1897, I, 227 ; I'ingaud, d'AntraigucSt p. 269- 271, 230-291.

LA POLITIQUE EXTÉRIEURE lit

ministre secrétaire d'État, le membre de l'Académie française, futur comte Pierre Daru (1) I

D'Antraigues, « la fleur des drôles », opère à Dresde, bon poste d'observation ; de Vernègues déploie à Rome une activité qui bientôt paraîtra, à l'esprit prévenu du premier Consul, associée aux desseins de Dumouriez et de Picheçru, et motivant, en novembre 1803, l'arrestation du personnage, fournira la cause d'un double conflit avec la cour de Rome et la cour de Pélersbourg (2). Le Suisse Christin, policier à la main lourde, travaille à Paris, et, dès la fin de juillet 1803, jugeant TalTaire de l'arbitrage russe manquée, en même tenips qu'il demande le rappel de Markov, Bonaparte met la main sur son agent. L'envoyé du tsar se trouvant absent, en villégiature aux eaux de Barèges, le chargé d'affaires qui le remplace, Oubril, d'une famille française depuis longtemps établie en Russie, commet la surprenante maladresse de couvrir le serviteur inavouable, eu invoquant le tchine de ■ conseiller de cour » que le Suisse a obtenu du tsar (3) et, au retour de Markov, l'inévitable algarade, à sa première apparition aux Tuileries, s'ensuit.

Il en exagérera à plaisir la violence ; il s'associera au regret exprimé par tel autre de ses agents que le premier Consul ne fût pas arrivé aux voies de fait, car « le soufflet eût été rendu » ; mais il sollicitera les bons offices de Lucien pour être laissé à son poste, où, avec d'autres agréments, il devait regretter les attentions dont Mme Hu8S et la fillette qu'il avait d'elle étaient l'objet de la part de Muie de Talleyrand (4). Cependant, à Saint-Pétersbourg même, son rappel sera jugé indispensable, et il ne pourra se tromper sur le sens réel de l'approbation officiellement donnée à sa conduite. Sinon moins de malveillance, on y eût souhaité plus de discrétion. Alexandre vengera l'offense faite à son représentant, en y mettant

(1) PiNGAUD, d' AntraiguM, p. 200 et «uiv., 351-352; Askenazy, LoUira historiques, p. 228 ; Barbey, Suisses hors de Suisse, p. 99 ; Gacarine, dans le Contemporain, janvier 1878; priacctse Schakhovskoï, dan» Revue de$ Revues, juillet 1913.

(2) P. PiERUNG, /(» Russie et le Vatican, V, 406 ; Consalvi, Mémoire*, p. 564 ; Perrero, I Reali di Savoia nell esiglio, p. 243-245.

(3) Sbornik, LXXVII, 311-349.

(4) « Correspondance de Markov «, Sbornik, LXXVII, 182, 352, 373; J. DE Maistrb, Mémoires politiques, p. 94.

toutes ses finesses. « Pourquoi n'approchez-vous pas, monsieur d'Hédouville? » dira-t-il à une parade ; « je ne vous ferai pas de scène. » Il voudra qu'à son audience de congé, Markov paraisse revêtu du cordon de Saint- André, envoyé avec la lettre de rappel ; mais jamais plus il ne l'emploiera, et, mis définitivement hors cadre, le trop belliqueux diplomate ne ramènera à Paris en 1817 qu'une figure d'exilé, en querelle et en bataille toujours, mais autant avec son propre gouvernement qu'avec celui de la Restauration. « Markov radote quand il veut raisonner et raisonne quand il mord », dira Pozzo di Borgo (1).

En novembre 1803, son départ n'entraînait en apparence aucune modification dans les rapports des deux pays. D'Hédouville ne quittait pas Pétersbourg et continuait à y recevoir un traitement, sinon maintenu dans la note cordiale du début, du moins courtois. Oubril restait de son côté à Paris chargé d'affaires, et, -en possession d'un service de renseignements que l'arrestation de Christin et de Vernègues ne suffisait pas à désorganiser, en intelligence secrète avec le baron de Dalberg, ministre de Bade, et par lui avec Talleyrand (2), plus cauteleusement, il poursuivait l'œuvre de son prédécesseur. Mais, « la scène » faite par le premier Consul à l'envoyé du tsar avait projeté un jet de lumière crue sur une situation où, depuis quelques mois déjà, s'accusait la menace d'un conflit dont un autre changement dans le personnel diplomatique employé par le souverain russe allait bientôt faire ressortir l'objet principal, sinon la cause déterminante. La cause s'en trouvait dans les ambitions diversement inspirées, mais également déréglées, du successeur de Paul et de l'héritier révolutionnaire des Bourbons.

D'une des dernières réceptions aux Tuileries où il ait paru, Markov a rapporté le souvenir troublant d'un long entretien que

(1) Sbornik, ex IX, 189.

(2) ViTBOLLBt, Mémoires, I, 35; Pasquibr, Mémoires, I, 519.

le premier Consul accordait démonstrativemexit à un Polonais du nom de Zuboklicki. Déplorant les partages, il vantait la vaillance des légions polonaises (1), et, aux yeux d'un diplomate russe, l'incident ne pouvait manquer de prendre un sens alarmant. Comme cela a été encore le cas de nos jours, toute perspective d'hostilité entre la Russie, agrandie par les annexions de 1771-1795, et l'une quelconque des puissances européennes mettait inévitablement, il y a cent ans, en jeu le bassin de la Vistule et en cause l'indépendance polonaise. La France de Bonaparte et la Russie d'Alexandre étaient particulièrement tributaires de cette fatalité : l'un des chefs d'État demeurait, en dépit de sestendaucee autoritaires, le représentant des idées d'émancipation nationale et l'autre avait pleuré dans les bras de Kosoiuszko (2).

Ainsi s'explique aussi, quelque surprine que le monde politique en ait éprouvée sur le moment, l'avènement de Czartoryski, dans les premiers jours de l'année de 1804, à la direction des AIT aires étrangères en Russie, non plus comme adjoint du ministre, mais en chef. Ce n'était pas que ce Polonais dût être en mesure, ou seulement en intention de sacrifier les intérêts de la Russie à ceux de son pays. Rédigés après les événements de 1831 qui, bien à son corps défendant, ont fait de lui un insurgé, ses Mémoires ont été accommodés aux convenances de ce nouveau rôle, et ils ne nous ont été livrés qu'avec force omissions et corrections. En 1804, son origine et ses attaches polonaises n'ont assurément pas laissé d'influencer sa politique. Elles lui faisaient voir les événements du jour et les éveutuahté« de l'avenir dans la perspective particuUère qu'elles créaient naturellement devant son regard. Mais il n'était pas homme à faire figure de traître, et, avec beaucoup de Polonais de sou temps, il admettait la possibilité, dont la démonstration n'a encore pas été fournie, d'un accord entre la victime et l'un de ses bourreaux contre les deux autres. Très récemment, le manifeste d'un grand-duc a essayé de faire agréer ce programme à Varsovie, et, en 1804, les Prussiens réussissaient à y faire regretter les Russes (3). Polonais, Czartoryski avait plus d'une raison pour ne pas détester ces derniers, et, catholique, sa

(1) Markovà A.Vorontsov, 28 octobre 1803, Archwes VororUsov, LXXVII, 381 .

(2) V. K. Waliszewski, le Fils de la grande Catherine, p. 113.

(3) AsKE>AZY, yapoléon et la Pologne^ II, 191.

132 LE RÈGNE D'ALEXANDRE l"

religion, assez vaguement confessée, ne lui en donnait pas de suffisantes pour les haïr. Après l'avoir vu à l'œuvre dans sa nouvelle fonction, le nonce du pape, Arezzo, déclarait qu'il eût préféré avoir affaire à un orthodoxe (1) ! Au ministère des Affaires étrangères d'ailleurs, comme au Comité secret, les idées de ce collaborateur d'Alexandre n'ont jamais pris une forme très précise ni une grande fixité, en ne s'en accommodant que mieux à celles du souverain. Dans une sorte de brouillard, où irradiaient en teintes confuses les produits de leur imagination, couleur de l'arc-en-ciel ou couleur du drapeau polonais, le souverain et le ministre ont cru marcher de conserve jusqu'au moment où ils se sont aperçus qu'ils se tournaient le dos.

A son nouveau poste, Czartoryski débute par un mémoire secrétissime qui est un exposé théorique du système jugé par lui le plus propre non pas à amener une restauration de la Pologne, mais à satisfaire ce prurit d'intervention à grande allure dans les affaires européennes, dont le fils de Paul paraît de plus en plus tourmenté. Si, cependant, un plan de restauration polonaise s'y trouve compris, c'est un peu sans doute parce que l'auteur est Polonais, mais beaucoup plus et surtout parce que, bien qu'ayant du sang allemand dans les veines par sa mère, il n'est tout de même pas d'Anhalt-Zerbst, comme Catherine. Partant, il envisage le rôle de la Russie dans les affaires européennes en fonction de ses intérêts de puissance slave, et il s'en trouve inévitablement conduit d'un côté à reconnaître comme ses rivaux et ses adversaires naturels les deux voisins que Catherine a rendus ses complices dans les partages de l'État polonais, et de l'autre à évoquer le postulat d'une réintégration de ce patrimoine des Piasts et des Jagellons. Sous l'égide russe, parce que, dans les conditions de son temps, une autre solution du problème ne peut lui paraître raisonnablement concevable. Cinquante ans plus tard, jusqu'au moment où éclatera l'insurrection polonaise de 1863, ce sera encore le programme non seulement du marquis Wielopolski, mais aussi de Katkov.

En février 1804, comme moyen do faire échec à la maison de Habsbourg, Czartoryski recommandait une vaste manœuvre

(1) P. PiKRLiNO, la Busiie et le Saint-Siège, V, 362.

concentrique qui prendrait cet adversaire à revers par l'Italie et les Balkans, en soulevant d'un côté Tidée de l'unité nationale, de l'autre celle d'une fédération slave. La récupération de la Galicie en serait la conséquence, entraînant celle de Varsovie et des autres territoires polonais acquis par la Prusse dans les partages et déterminant la reconstitution de la Pologne, en forme d'union dynastique avec la Russie, ou, préférablement, d'un Ëtat indépendant, sous le sceptre du grand-duc Constantin.

Le frère cadet d'Alexandre était un butor ; mais, à sa façon, il témoignait de sympathies polonaises très vives : en attendant qu'il devînt le mari passionnément épris de Mlle Grudzinska, il passait pour l'amant d'une des princesses Czetwertynski, la sœur de Mme Narychkine, qu'il parlait aussi d'épouser, et il faisait hommage à la princesse Hélène Lubomirska de son portrait dans le costume des paysans cracoviens que Koseiuszko menait en 1794, faux en mains, à l'assaut des batteries russes !

Fruit, peut-on croire, d'excursions faites en commun dans ces régions nébuleuses de la pensée qu'il leur était habituel de fréquenter, le mémoire secrétissinie (1) ne souleva, de la part d'Alexandre, aucune objection. Cependant les idées et même les entreprises personnelles du souverain avaient déjà pris une direction assez différente. Dès le mois de septembre 1803, par le prince Dolgorouki d'abord, puis par le Strasbourgeois Anstett, sou chargé d'affaires àVienne, il avait opéré dans cette capitale des sondages répétés, en vue d'une entente « sur les mesures à prendre contre l'ennemi commun » (2). La formule visait évidemment la France. Mais Czartoryski lui-même admettait que « par sa conduite noble et soutenue, la Russie ne pouvait manquer d'entrer en conflit avec la politique du premier Consul », et il ne s'interdisait pas de faire appel à l'Angleterre contre les envahissements que cette politique déterminait dans la Turquie d'Europe. Seulement, recevant en réponse une demande de coopération immédiate, il jugeait que c'était aller trop vite en besogne. La Russie u devait attendre que la France se mit plus directement dans son

(1) Czartoryski, Mémoires, I, chap. xi ; âskenazy, la Question polonaise, p. 1-6 ; cf. SoREL, l'Europe et la Révolution, VI, 336.

(2) F. DE Martens, Recueil, II, 398; Béer, « Œsterreich und Russland in den J. 1804-1805 », dans Archivfiir Œster. Geschichte^ LUI, 137 et «uir.

134 LE RÈGNE D'ALEXANDRE l"

tort en ce qui la concernait », et, le cas échéant, le « système » exposé dans le mémoire secrétissime y serait, pensait-il, applicable : dans les Balkans comme en Italie, ménageant l'Autriche après l'avoir menacée, il pouvait être retourné contre la France, qui, vaincue ou intimidée, fournirait la compensation des territoires à enlever à la monarchie habsbourgeoise pour la reconstitwtion de la Pologne (1).

Entre souverain et ministre, théories et projets s'ajustaient ainsi de biais, à la faveur de quelques équivoques ; mais l'un était beaucoup plus pressé que le second de passer du dessein à l'exécution, et, contre les réserves prudentes de celui-là, l'impatience de celui-ci réalisait plus tôt que tous deux ne l'imaginaient « le cas » prévu.

Dans les derniers jours d'avril 1804, la cour de Pétersbourg revêt le deuil à l'occasion de l'exécution du duc d'Enghien, et Mme d'Hédouville se fait presque insulter en paraissant avec une robe de couleur chez la princesse Biélossiélski (2), En même temps, le gouA'ernement russe adresse à la Diète de Ratisbonne une protestation qu'il doit prévoir que le premier Consul interprétera comme un acte d'hostilité. D'ailleurs, s'il faut en croire Joseph de Malstre, « on ne reçoit plus à Pétersbourg la légation de France, et même on ne lui parle plus » (3). Cette triple démonstration est le fait du souverain, et Czartoryski ne manque pas d'en relever l'inopportunité. La cour de Russie est mal qualifiée, observe-t-il, pour incriminer une violation de territoire au sujet de laquelle ni celle de Carlsruhc, la plus directement intéressée, ni les autres cours alletnandcs n'ont produit aucune plainte. Sans doute leur silence a-t-il été involontaire : « Nous sommes à la bouche du canon », a dit Cobenzl, en guise d'excuse (4). La Russie élevant

(1) Shornik, LXXVII. 487.

(2) Von II«>r.r.,M>oni', MimoirM, p. 153.

(3) I)ép4chA du 90 nvril \W*, Mémuirea polUiquet 6l correspondance^ p. 110.

(4) Wamsiltcuikov, Un fiaxoumovêki, édition françaiMO, II, 104; Four-

seule la voix au milieu de tant de muets, on devait s'attendre, néanmoins, à ce que la Diète de Ratisbonne se fît sourde et, même comme prétexte d'une rupture, les procédés du premier Consul à l'égard des rois de Naples et de Sardaigne se laissaient invoquer avec plus de convenance.

Alexandre refusant de s'en persuader, Czartoryski représenta (1) la nécessité d'accepter les conséquences de l'attitude adoptée : la guerre ne pouvant manquer d'en résulter, il fallait rappeler Oubril et armer à force. Mais le fils de Paul ne l'entendait pas ainsi. Le défi, la menace, la manifestation d'indignation vertueuse lui suffisaient pour le moment, et « gesticulateur », il n'admettait pas qu'on y pût répondre autrement que par une mimique de même nature. Ainsi, avant la catastrophe militaire d'Austerlitz, il allait au-devant d'une suite de revers diplomatiques des plus humiliants.

A commencer par la leçon douloureusement incisive que Talleyrand administrait à Oubril sur l'impropriété de certaines interventions que les circonstances de fait et de droit ne justifiaient pas et dont ceux qui s'y portaient ne semblaient pas prévoir les effets. Suivait une note officielle, comprenant l'argument ad hominem, que Czartoryski avait prévu sans qu'il osât le dire, et que le Moniteur allait reproduire avec à peine une atténuation : « La plainte que la Russie élève aujourd'hui conduit à se demander si, lorsque l'Angleterre méditait l'assassinat de Paul I®^, on eût connaissance que les auteurs du complot se trouvaient à une lieue des frontières, on n'eût pas été empressé à les faire saisir, (sic) » Le rappel d'Hédouville et le refus d'entrer avec l'envoyé du tsar dans d'autres explications comblaient la mesure. Oubril avait beau s'abaisser jusqu'à des supplications pour obtenir le retrait de la note terrible, qui coupait court à tout accommodement. Vainement encore, faisant tardivement prévaloir l'opinion de Czartoryski, de nouvelles instructions autorisaient l'envoyé russe

NIER, Gentz-iind Cobend, p. 95 ; Béer, Zehn Jahre Œster. Polilik, p. 44 et •uiv. ; Wertheimer, Geschichle Œsterreichs, l, 191 ; Bailleu, Preussen und Frankreich, II, 262 ; le même, Briefwechsel Kœnig Fr. WUhelm's, III, 52 ; Obser, Correspondance de Ch.-Frédéric de Bade, V, p. xiv-xviii ; Hanses, Deutsche G., II, 408.

(l) A. Czartoryski, Mémoires, I, 381; II, 2-18; L. Czartoryski, Alexandre /« et Czartoryski, p. 25-26 ; Sbornik, LXXVII, 547 et suiv.

à laisser tomber l'affaire d'Ettenheim, quitte à réclamer, en forme d'ultimatum, l'évacuation du Hanovre et des États du roi de Naples, ainsi que l'indemnisation du roi de Sardaigne. Éconduit de façon cavalière, le 18 août 1804, Oubril se voyait obligé de demander ses passeports.

Retardant son départ, il suivait encore à Mayence le premier Consul devenu empereur depuis le 18 mai, et, par l'intermédiaire d'une autre étoile de la colonie russe à Paris, la princesse Marie Galitzine, née Stroganov, qui, elle aussi, avait ses entrées chez Joséphine, et de Caulaincourt, qui, déjà, protestait de « son attachement inviolable pour l'empereur de Russie » (1), pendant deux mois il s'obstinait assez platement à des tentatives de conciliation, sans rien obtenir. La guerre allait suivre, que Czartoryski prévoyait, demandant qu'on s'y préparât sans la provoquer, et que son maître avait provoquée, sans vouloir s'y préparer.

Guerre de magnificence du côté russe, s'il en fut jamais. Coup direct porté à la position stratégique de la Russie à Corfou, par l'installation des Français à Tarente ; menace pour ses ambitions orientales du fait de leur présence dans l'Adriatique : on s'est ingénié (2) à découvrir les raisons profondes qui l'auraient inclinée à cette prise d'armes. Ni dans la correspondance officielle du tsar et de ses ministres avec ses agents au dehors, ni dans les délibérations du Comité secret, rien n'indique, à ce moment, des préoccupations de cette nature. Les dernières demandes produites par Oubril n'en ont laissé non plus rien paraître, et, sur le terrain diplomatique où il a engagé le débat, sans qu'il admît qu'un conflit à main armée en dût nécessairement résulter, c'est dans un tout autre sens que, contre les cruelles disgrâces d'im début malheur<;ux, l'adversaire de Napoléon poursuivra longtemps de chimériques revanches.

(1) Sbornik, LXXVII, 723 ot «uiv., 752 ot «uiv.

(2) FounMKn, Napoléon /•' II, 65-66.

LA POLITIQUE iiXTÉai El RK 137

Il insistera gauchement à Ratiabonne, où, untereiner Verbeugung gegen Russland, sous le couvert d'une révérence à l'adresse du mari de sa petite-fille, l'Électeur de Bade lui-même produira, pour infirmer la note russe, une déclaration concertée avec Talleyrand I (1). Ce chef d'accusation ne se laissant pas exploiter contre le vainqueur de Marengo, le tsar s'en prendra au titre « usurpé » par le nouveau souverain. Premier magistrat d'une république, Bonaparte lui agréait non pas seulement comme associé, mais même comme ami. Empereur, Napoléon devra l'amener à TiUit pour se faire reconnaître comme « frère u. La différence des rangs avait, jusque-là, compensé, aux yeux d'Alexandre, l'inégalité des mérites. II se sentait maintenant dominé de trop haut. A cette autre querelle, il pensera intéresser le nouvel empereur d'Autriche et n'en obtiendra qu'un renvoi irritant au précédent créé par Pierre le Grand, premier porteur, en Russie, de la dignité impériale.

C'est par ce détour seulement et à la suite de ces mésaventures successives, qu'il quittera, non sans regret, le champ clos des chancelleries pour un autre, où de plus humiliantes défaites l'attendront et où, sans raison sérieuse de combat comme sans plan défini, plus encore que par ses rancunes et ses colères, il sera entraîné par les influences du dehors et par la pression de cette partie de l'opinion russe qu'elles n'auront pas de peine à se rendre dociles.

Vainement de son côté Napoléon aura fait effort pour briser, avant qu'il arrivât à le consolider lui-même par son système continental, le lien de solidarité que la nature et l'histoire établissaient entre la Russie productrice et l'Angleterre consommatrice de grains et matières premières. Dès 1802, il avait cherché à se prévaloir des nouveaux courants qui, des ports de la Baltique, tendaient à dériver une partie du trafic russe vers les débouchés récemment ouverts dans la mer Noire (2). Contre la résistance des habitudes contractées et des situations acquises, si propre qu'elle fût à favoriser le développement non seulement des échanges, mais des richesses mêmes du pays, les progrès de cette évolution ne pouvaient cependant être que très lents et,

(1) Obser, Correspondance de Fr. de Bade, V, p. xtiii.

(2) Sbornik, LXX, 338.

tout entier à ses combinaisons de diplomatie ou de guerre, Alexandre ne semble pas avoir seulement pris conscience d'un phénomène dont il aurait d'ailleurs eu peine sans doute à concevoir la nature et la portée, comme, après s'être dérobé aux sollicitations de l'Autriche en vue d'une prise d'armes concertée, l'y poussant à son tour jusqu'à la violenter, il n'aura rien fait pour assurer le succès commun.

Se leurrant de bravades, il chaussera les grosses bottes qui donnaient à son père un aspect si caricatural. Comme le génie de Souvorov, dans la caricature des excentricités, gestes, propos et accoutrement du héros, où s'appliquaient ses généraux, il croira, dans les arrangements convenus avec l' état-major autrichien, ressaisir aussi la formule magique des victoires de 1799. Et il voudra que l'auteur des plans de marche et de bataille, aux jours de la Trebbia et de Novi, le major-général autrichien Weyrother, dirige de même les mo.uvements des armées alliées dans les plaines de Moravie. On sait avec quel résultat cette fois.

CHAPITHh \ I

L ALLIANCE AUTRICHIENNE. AUSTBRLITZ

I, Vers la troisième coalition. La Suède. Premiers anneaux de la chaîne. Convention anglo-suédoise et traité russo-suédois. Attitude équivoque de la Prusse. Alexandre se retourne du côté de l'Autriche. Hésitations de la cour de Vidnna. Pas d'armée et pas d'ar^nt. La quête des subside». — H. Mission de Novossiltsov à Londres. Son objet primitif et le but qui lui est en dernier lieu assigné. Le plan de reconstruction européenne ftt le projet d'une société des nations. Un précurseur de M. Wilson. Les ambitions de la Russie et l'idéologie du tsar. — lU. Novossiltsov et PitL Une étrange négociation. L'envoyé du tsar complice du Preniiçr anglais. Une entreprise do mystification. Le projet russe de traité dans la transcription anglaise. Uno machine de guerre. Désaccord final. Revirement pacifique à Pétersbourg. — IV. Le traité est quand même signé. Le tsar et ses collaborateurs prétendent en faire un instrument de paix. Une tentative do conciliation projetée auprès de Napoléon. Novossiltsov en route pour Paris. A Berlin. Il reçoit un contre-ordre. Motif supposé de ce revirement. L'annexion de Gênes à l'Empire français. Les raisons réelles ; le refus de Londres de s'associer à la démarche du cabinet de Pétersbourg et un sursaut d'ardeur belliqueuse à Vienne, déterminé par le couronnem-'nt de Napoléon à Milan, comme roi d'Italie. — V. Le plan de campagne austro-russe. Ses desseins. La grande idée de Czartoryski. t Le plan d'assas* sinat contre la Prusse. » La reconstitution de la Pologne. La Prusse doit être surprise, désarmée et dépouillée. Comment elle échappe à cette menace. Trahison de l'envoyé du tsar à Berlin, désaccord entre le tsar et son ministre et appel de Frédéric-Guillaume à Napoléon, Duroe à Berlin. La Prusse sollicitée des deux côtés. Attitude hautaine du roi. Alexandre quitte Pétersbourg. — VI. Sur le chemin de Varsovie. A Pulawy. Espérances données aux Polonais « t pourparlers contradictoires avec la Prusse. Autre mystification. Le plan de Czartoryski abandonné. — VIL Triomphe de Frédéric-Guillaume. Ses prétentions. Un marchandage en partie double. Le Hanovre et la neutralité prussienne. Refus de passage aux troupes russes. La violation du territoire d'Anspach par les Français. Revirement. Le passage est accordé aux troupes russes et le roi parle de joindre la coalition. Le canon d'Elchingen le fait encore changer de sentiment. — VlII. Le tsar à Berlin. La reine Louise. Au pavillon de Bellevue. Désenchantement. « Un homme sans fond. » Nouvelle négociation en partie

double. Alexandre etMetternich. Le traité de Potsdam. Un marché de dupe. Devant le tombeau de Frédéric H. Un incident artificieusement exploité. La légende et la réalité. — IX. L'armée russe en Moravie. En mal d'organisation et en carence de commandement. L'arrivée d'Alexandre aggrave la situation. Le commandement nominal de Koutousov et les fanfaronnades de l'entourage du tsar. Vers la catastrophe. — X. Austerlitz. Une mêlée confuse. La déroute. Alexandre fuit. Son calvaire. Pour échapper à la poursuite, le tsar sacrifie l'honneur. — XL L'armistice. Alexandre y sépare sa cause de celle des Autrichiens et les accuse de trahison. Dévouement à la Prusse. Holstein-Gottorp et HohenzoUern. Au-devant d'autres désastres.

Dans cette course aux grandeurs où, s'y engageant d'un cœur léger, il escomptait les gloires d'une marche triomphale, Alexandre ne devait jusqu'aux jours lointains de Leipzig connaître que les épreuves d'une wia dolorosa. Une bonne fortune inespérée l'y attendait cependant au début. Seul de tous les souverains de l'Europe, bien que fort maltraité par lui, le roi de Suède s'associait spontanément à sa protestation contre l'exécution du duc d'Enghien, et un rapprochement en résultait, premier anneau d'une chaîne qui, par la convention secrète anglo-suédoise du 3 décembre 1804 et le traité russo-suédois du 1®'" janvier 1805, allait aboutir à la troisième coalition.

Le pacte contracté à Memel ne valait, par contre, au tsar que des démonstrations, qu'il se donnait le tort d'interpréter au gré de ses désirs. Elles comportaient bien quelque équivoque ; mais l'expérience déjà acquise des méthodes ])ropres à la diplomatie prussienne aurait dû empêcher qu'il y fût trompé. Au lendemain de l'événement d'Ettenheim, Frédéric-Guillaume n'imitait pas Gustave IV ; mais il écrivait au tsar : « Mes résolutions ont été prises à l'instant... ; il n'est plus question d'un concert avec la France et je n'ai pas laissé de doute au premier Consul sur la manière dont j'envisagerais de nouvelles usurpations... A côté de Votre Majesté, je ne craindrai point l'avenir. » Quelques semaines plus lard, une déclaration ollicicllc du cabinet de Berlin complétait le niesBoge royal et en précisait le sens : au cas d'un développement de la politique envahissante de Bonaparte... les troupes

L'ALLIANCE AUTRICHIENNK 141

prussiennes s'uniraient aux troupes russes pour y couper court. C'était suffisamment clair. Si blâmable qu'il le jugeât, l'attentat dont le due d'Enghien était devenu victime ne justifiait pas par lui-même, aux yeux de Frédéric-Guillaume, un conflit armé, et le roi ne prenait l'engagement de prêter main-forte au tsar a cette fin qu'à terme et à condition. C'est ce qui lui permettait, écrivant le même jour à Paris, de démentir catégoriquement tout soupçon d'un accord soit avec la Russie, soit avec l'Angleterre, auquel il se serait porté contre la France, et de « cautionner de nouveau par sa parole sacrée » la résolution où il demeurait, de « n'entrer dans iiucun projet dérogatoire à la neutralité, si, à son tour, le premier (lonsul remplissait la sienne » (1). Promesse conditionnelle d'un côté comme de l'autre, la balance était égale, et, en juillet, Frédéric-Guillaume prenait encore soin d'expliquer à Pétersbourg ses intentions en engageant vivement le tsar à ne pas provoquer une guerre, au regard de laquelle la Prusse avait entendu réserver ses droits de puissance neutre ; en décembre, sur une sommation venant de Paris, il adressait même à Stockholm une note comminatoire (2).

Alexandre devait savoir à quoi s'en tenir. Mais le roi avait cependant parlé de mettre ses armées en campagne, et, bien que ce fût seulement en hypothèse, ce langage n'avait pas laissé d'exciter chez le tsar une fièvre belliqueuse, qui, d'ailleurs, trouvait d'autres aliments. Dans les combinaisons diplomatiques et militaires agitées à Pétersbourg, Berlin ne tenait qu'une place secondaire, pour autant même que les projets de Czartoryski n'y excluaient pas toute idée de compagnonnage d'armes avec la Prusse.

Au cours d'un séjour fait à Viemie, en mai et juin 1802, le gi>and-duc Constantin avait pris de la puissance militaire de la monarchie habsbourgeoise l'idée la plus flatteuse. Paraissant depuis à Pétersbourg, l'archiduc Joseph, un beau-frère, très apprécié par Alexandre, y avait apporté des indications d'ordre politique non moins encourageantes, et, en avril 1804, une lettre

(1) 8 avril et 24 mai 1804, Bailleu, Briefwechsel Kœnig Fr. Wilhelm's, III, p. 43-45 ; F. de Martbns, Recueil, VI, 337-341 ; Treitschke, Deutsche Geschichie, I, 215; Ulmann, Russich-Preussische Poîilik, p. 112-117.

(2) F. DE Martens, ibid., VI, 351.

14S lE RÈGNE D'ALEXANDRE I"

autographe de l'empereur François les avait confirmées : l'offre explicite s'y trouvait de joindre, « le moment venu », aux troupes russes 200 000 l^ommes de troupes autrichiennes (1). Restait, il est vrai, à déterminer l'échéance ainsi laissée dans le vague, et, en ce point, entre les impatiences du tsar et les tergiversations traditionnelles de la cour de Vienne, l'entente ne devait pas se montrer facile. Président du conseil de guerre autrichien, l'archiduc Charles ne partageait pas les vues optimistes du grandduc Constantin. Il se trouvait d'accord avec tous les conseillers de l'empereur François pour estimer que l'armée n'était pas en état de combattre, faute d'argent pour son équipement, et, le trésor ne pouvant en fournir, le problème, selon une autre tradition consacrée dans l'histoire des coalitions antifrançaises, paraissait ainsi ramené à la possibilité de porter l'Angleterre à en financer une de plus.

Du printemps à l'aiitomne de 1804, Czartoryski concentre en conséquence son effort dans cette direction. En octobre, il obtient de Londres un engagement de principe, et de Vienne aussitôt, par sympathie, un autre, vague d'abord et évasif (25 octobre 1804), puis (26 décembre 1804) plus précis. Mais toujours conditionnelle au mode prussien, cette promesse de coopération permet aux diplomates autrichiens d'une part d'envoyer à Paris des démentis de même style, de l'autre de donner satisfaction aux prudentes réserves de l'archiduc Charles, et, Pétersbourg demandant que l'ouverture des hostilités soit fixée au printemps de 1805, Vienne répond par un refus péremptoire. Au cours d'une tournée d'inspection, l'archiduc n'a pas trouvé plus de 40 000 hommes dans les rangs, ni une batterie ayant son attelage complet, et, malgré l'arrivée en Russie d'un négociateur anglais spécialement chargé des arrangements financiers, sir John Warren, Londres ne s'est pas décidée à dénouer les cordons de la bourse (2). C'est ce qui, en cette fin île l'année 1804, fait aboutir le dessein, conçu depuis quelques mois déjà dans les conseils du tsar, d'une ambassade extraordi-

(1) Publiée par IJkku, Archiv fur Œstcrreich. Geschichte, LUI, 182 ; cf. lo même, Zehn Jalire Œsterreich. G., p. 73 et suiv. ; Fournier, Gentz und Cobend, p. 149 ; WinTiitiMER, GeachidUe (Enter. 1, 205-207.

(2) I3eer, Zcliii Jahre, p. 81 ; V. uic MAHXLMi, Recueil, 11, ''i04 cl suiv. ; FouiiNitcii, Gentz und Cobenzl, p. 1 '19-152.

naire, qui, destinée à vaincre les atermoiements de la cour de Saint-James, en suppléant au zèle et au savoir-faire jugés insuffisants de Simon Vorontsov, aura été le point de départ d'une des plus étranges aventures que les annales de la diplomatie aient à enregistrer.

L'histoire en demeure assez peu connue, et l'objet primitif en a été des plus banals. Warreu et Gower le réduisaient à une quête de livres sterling. L'ambassadeur désigné, Novossiltsov, devait, nouvel Argonaute, ramener de son expédition la Toison d'or, indispensable à la réalisation des rêves ambitieux que son maître entretenait (1). Mais, dans le travail continu de l'imagination, ses ambitions s'amplifiaient, et, entourée de mystère, masquée par des curiosités scientifiques, ou même des intentions matrimoniales que l'envoyé du tsar sera censé porter à Londres (2), sa mission n'aura en dernier lieu presque rien de commun avec les préoccupations d'ordre financier qui l'avaient fait décider.

Bien que d'esprit plus pondéré, Czartoryski participait de la nature impulsive du souverain, avec un goût égal pour les vastes perspectives et autant de facilité presque à s'y égarer. Il avait, en outre, dans son entourage, un Italien, ancien secrétaire du dernier roi de Pologne, qui employait ses loisirs à refaire la carte de l'Europe en de copieux mémoires, dont les minutes se sont conservées accidentellement en France. Prêtre ayant mis bas la soutane et pris femme dans l'entourage de la duchesse de Courlande, ce PiattoU devait léguer une partie de ses papiers à la duchesse de Dino. C'est ainsi que ïhiers a pu y puiser quelques indications sur cet épisode de l'histoire européenne (3), sans qu'il

(1) Rose, Dispatchês, p. 60-61.

(2) Czartoryski à Vorontsov, 30 août 1804. Archwes Vorontsov, XV, 245 ; Lesseps à Talle^Tand, 6 vendémiaire an XIII, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLIV, 2.

(3) Histoire du Consulat et de l'Empire^ V, 320, 338.

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soupçonnât, cependant, quelques-unes des invraisemblables péripéties qui y ont figuré.

Pour rédiger les instructions destinées à son collègue du Comité secret, Czartoryski a mis le savoir de l'ex-abbé à contribution, et Alexandre y aidant, dans ce laboratoire, la négociation projetée à Londres a subi graduellement, de mois en mois et d'un mémoire à un autre, une transformation complète. Elle est arrivée à comprendre' un plan détaillé non seulement d'action commune contre les empiétements de la puissance napoléonienne, mais encore de reconstruction européenne, en débordant même sur l'Asie et sur l'Afrique. Dans la redistribution de territoires ainsi envisagée, la part de la Russie était, comme de raison, largement faite à la mesure de ce besoin en quelque sorte physique d'expansion, dont les événements récents n'ont eux-mêmes pas réduit la portée exorbitante au même pays. En 1804, avec la Pologne tout entière, il réclamait une moitié de la Turquie. Du moins, dans la prévision d'un partage éventuel de cet empire, le tsar et ses collaborateurs réservaient à la grande puissance slave l'hégémonie des diverses nationalités de même race qui se trouveraient libérées du joug ottoman. Ils consentaient à abandonner à la France ou à l'Angleterre quelques îles de l'Archipel, ou quelques établissements eij Asie et en Afrique ; à toute extrémité, ils se résignaient à contenter l'Autriche avec la Croatie, une partie de la Bosnie et Raguse ; mais, à tout événement, la Russie entendait garder sous sa domination directe, comme condition du protectorat qu'elle s'attribuerait sur ses congénères d'Orient : la Moldavie, les bouches du Cattaro, Corfou et les Dardanelles avec Constantinople.

Alexandre rêvait. Plus d'une fois, cependant, depuis, et hier encore, les prétentions de ses successeurs se sont sensiblement rapprochées de ce postulat audacieux, et, malgré tout, on ne saurait être assuré qu'il ne doive plus jamais reparaître à l'horizon de la politique européenne. De Vladimir le Grand à Nicolas II, le grand empir*', aujourd'hui disloqué, a connu des retours de fortune si singuliers 1 Mais, il y a cent ans, le fils de Paul ne s'en est pus tenu là. Rêvant toujours, aux pages rédigées par CzartoryHki avec l'aide de Piattoli, il en a, sous sa dictée plus directe, ajouté d'autres, où on serait tenté de reconnaître l'inspiration et

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le verbe même des messages d'outre-Océan, qui, naguère, ont mis notre partie du monde en si grand émoi et en quelque perplexité.

Parmi les précurseurs de M. Woodrow Wilson, l'élève de La Harpe a été nommé avec raison. C'est à tort cependant qu'on a évoqué à ce propos le souvenir de la Sainte-Alliance. Entre l'initiative prise au début du vingtième siècle par le chef de la plus grande démocratie du monde et une de celles où s'est exercée au seuil du dix-neuvième l'idéologie généreuse d'un autocrate russe, la parenté est plus proche encore qu'on ne l'a communément imaginé ; mais, le point de rencontre des deux entreprises ne doit pas être cherché en 1815. Au lendemain de Waterloo, la Sainte-Alliance n'a été qu'une improvisation, adaptant gauchement à un idéal déjà dépravé un projet conçu onze ans auparavant. Entre la tentative de 1804, au contraire, et l'œuvre d'organisation internationale mise à l'essai sous nos yeux, la similitude, idée et forme, est, pour le coup, complète. A tel point qu'elle prêterait à la supposition d'un plagiat, si une rencontre fortuite ne se laissait aisément admettre sur un sentier battu depuis mille ans par la pensée humaine.

Alexandre n'y a pas fait lui-même, à aucun moment, acte de création absolument originale, et, si l'on doit supposer qu'il n'a pas connu ses devanciers plus anciens, de Platon à Emeric Crucé (1), Bernardin de Saint-Pierre comptait à Pétersbourg de nombreux lecteurs, parmi lesquels un élève de La Harpe avait sa place marquée. Henri IV, d'autre part, est en droit de lui disputer le mérite, si c'en est un, d'avoir le premier donné corps à l'idée millénaire dans des tractations diplomatiques. Par la forme, cependant, sinon par l'esprit, la tentative de 1804 se distingue quelque peu de toutes celles qui l'ont précédée dans le même sillon. Alexandre y a, en quelques points, mis sa marque personnelle.

Comme ceux de notre temps, les coalisés des premières années du dix-neuvième siècle se piquaient déjà d'assigner à leur effort un but dépassant la sphère des intérêts particuliers. Quelques-uns

(1) Le nouveau Crnée, ou discours d' Estai, représentant... Us moyens d'establir une paix générale, Paris, 1623,

au moins y mettaient une part de sincérité. Par son éducation comme par son tempérament, le fila de Paul était, au début de son règne, naturellement incliné aux idées nobles et aux sentiments généreux. A lire donc le complément qu'il a donné, en septembre 1804, aux instructions de Novossiltsov, on le croirait daté de Washington en l'an 1917 ou 1918. « Cen'estpoint, » y est-il dit, « le rêve de la paix perpétuelle qu'il s'agit de réaliser ; cependant l'on se rapprocherait sous plus d'un rapport des résultats qu'il annonce, si, dans le traité qui terminera la guerre générale, l'on parvenait à fixer sur des principes clairs et précis les prescriptions du droit des gens... Ne pourrait-on... y insérer l'obligation de ne jamais commencer la guerre qu'après avoir épuisé les moyens qu'une médiation tierce peut offrir ;... procéder sur ce principe à la pacification générale et donner naissance à une ligue dont les stipulations formeraient pour ainsi dire un nouveau code du droit des gens, qui, sanctionné, deviendrait sans peine la règle immuable de la conduite des cabinets, d'autant plus que ceux qui prétendraient l'enfreindre risqueraient d'attirer sur eux les forces de la nouvelle union? »

Et plus loin, à l'article de la délimitation des frontières : « Il faudrait surtout s'attacher à suivre les lignes que la nature ellemême a indiquées... Assurer à chacun des débouchés pour les productions de son sol et de son industrie, et... composer chaque État de peuples homogènes (1)... »

S'étendant jusqu'aux formules de part et d'autre employées, la similitude est complète. Comme ses continuateurs du vingtième siècle, dans ces hautes spéculations même, Alexandre ne dédaignait pas de faire la part de certaines contingences d'ordre moins transcendant. Champion des idées libérales et du principe des nationalités en particulier, en proposant cet idéal à ses alliés, il se préoccupait aussi d'enlever à la France révolutionnaire son arme la plus redoutable, l'instrument tout-puissant de cette

(1) L'original do ces instructions se trouve, ou se trouvait, avant la révolution, oux archives du ministère dos Affaires étrangères de Pctrograd. Des extraits en ont été publiés dans le onzième vuliimo du fttcueil de F. de Martbna, p. 84-87, ainsi que dans les Mémoires de CzAnTonYSKi, édition de Mazade, II, 27 et suiv. ; Boodanovitch, Alexandre /•', I, 352-358, et Bbrnbaudi, GeêchicfUe Jiusdands, III, 500-501.

L'AULIANCE AUTRICHIENiNE 147

conquête des âmes par laquelle ses prises de territoire étaient préparées et soutenues. C'est pourquoi, sans prendre assurément conseil de l'envoyé du roi de Sardaigne, il entendait que ce souverain ne fût réintégré dans la possession de ses domaines qu'à la condition d'y établir un régime constitutionnel assez large. Comme il voulait aussi que, vaincue et libérée de son gouvernement tyrannique, la France fût autorisée à s'en choisir un autrCi d'après le principe de la souveraineté des peuples.

En même temps, cependant, pour la frontière qui lui serait accordée, il adoptait cette double équivoque des « limites naturelles » et du Rhin « jusqu'à une certaine hauteur », dont les alliés avaient déjà joué contre elle et devaient user encore jusqu'aux traités de 1814-1815. De même, dans la reconstitution prévue de l'Ëtat polonais, il laissait incertaine sa déhmitation à l'est, élément pourtant essentiel du problème, et, en ce point aussi, les augures de la Conférence de Paris sembleraient s'être, en 1919 inspiré de son exemple.

Mais, avec ce fond même de réaUsme qu'il leur donnait, le jeune tsar pouvait-il imaginer sérieusement que ses propositions eussent chance de trouver bon accueil à Londres? A la dernière heure, des doutes paraissent lui avoir été suggérés à cet égard, au moins en ce qui concernait Pitt. Mais déjà la pratique du pouvoir absolu l'inclinait à partager ce mépris des obstacles dont sa grand'mère faisait profession, et, Novossiltsov se targuant des influences puissantes dont il disposait en Angleterre depuis le séjour qu'il y avait fait sous le règne de Paul, bravement, le souverain lui enjoignait de renverser le successeur d'Addington, s'il ne parvenait pas à s'en faire écouter. Apostolat humanitaire et domination européenne, de cette double chimère, avec le programme polonais de Czartoryski, destiné à y rester incorporé même après la chute de ce ministre, jamais plus Alexandre ne devait se déprendre, la portant dans tous ses débats avec ses adversaires ou ses alliés, non sans que, cependant, d'un tournant à un autre, il y mît des variantes, en rapport avec les indécisions, les incohérences et les fantaisies de son esprit.

Mais encore, qu'en pensaient Czartoryski et Novossiltsov? En se prêtant à cette expérience, le premier a, vraisemblablement, comme en d'autres épisodes de sa carrière, fait céder la force de

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son intelligence à la faiblesse de son caractère et, plus sûrement, le second s'est laissé tenter par l'appât d'un grand rôle diplomatique, où, en prenant quelques libertés avec le mandat qu'il recevait, il se flattait, à tout événement, de figurer avantageusement. Le plus singulier est que, de certaine façon, il y ait réussi. Comment? Les documents dont nous disposons ne nous permettent, à cet égard, que des conjectures ; mais il est possible d'y atteindre un degré assez élevé de probabilité.

Dans le monde politique anglais, l'envoyé très extraordinaire du tsar ne possédait, en fait, d'autre relation que l'ancien ambassadeur à Pétersbourg, lord Saint-Helens, mis à la retraite et conséquemment de nulle ressource. Il n'en pouvait trouver auprès de Simon Vorontsov, puisque, prétendant supposé à la main de sa fille, il devait lui laisser ignorer l'objet réel de son voyage. Cependant, moins de trois semaines après son débarquement, ses rapports le montrent en passe de régenter le monde politique du pays. Il se dit en mesure d'introduire dans le ministère des hommes à sa dévotion, et, en attendant, par l'intermédiaire du prince de Galles, de Fox, de lord Moïra, de Sheridan, d'Erskine, mêlant et confondant noms, caractères et situations au fil des plus déconcertantes hâbleries, il prétend serrer de près et tenir en échec le Premier anglais, qui s'est montré rebelle à ses ouvertures, mais dont il aura promptement raison. Il a gagné le prince de Galles par l'influence de Mme Jerebtsov, une sœur du dernier favori de Catherine, Zoubov, qu'une liaison avec un autre ancien représentant de l'Angleterre en Russie, lord Whitworth, a engagée à s'expatrier et à se fixer à Londres, où elle a, depuis, fait apprécier plus haut son pouvoir de séduction (1). Il se targue d'y faire triompher In cause même du droit des neutres, avec l'aide de sir William Scott, le célèbre juge des prises, qui est et demeu-

(1) V. K. Waliszswrki, le Filt de la grande Catherine, p. 573.

LALLU.NCE AUTRICHIENNE 1*9

rera, 8ou8 le nom de lord Howell, le champion le plus irréductible de la thèse contraire. Et, avant la fin de l'année, il annonce qu'il a partie gagnée. Amené à composition, le Premier anglais lui a abajidonné la rédaction d'un projet de traité, dont les termes ont été convenus entre eux et où toute la substance des instruc tions élaborées à Pétersbourg a été recueillie (1).

Le grand Pitt capitulant aux mains d'un Novossiltsov ! L'Angleterre souscrivant à des propositions russes dont on a vu la portée ! A défaut d'une autre plus directe, le texte même du projet fournit une explication suffisante de ce prodige. La pensée et la volonté du tsar s'y laissent bien reconnaître ; mais, par un procédé subtil de décomposition, la partie qui y pourrait offenser les intérêts anglais ou les conceptions anglaises s'est trouvée exclue des applications pratiques et, avec force compliments, reléguée dans un empyrée d'aspirations idéales, en même temps que quelques concessions flatteuses servaient à masquer ou à compenser la réalité de cette opération.

L'Angleterre faisait preuve de largesse dans la question des subsides, accordant 1 250 000 livres sterling par an pour chaque centaine de mille hommes que la Russie ou l'Autriche mettrait sous les armes. Si elle ne consentait pas à lâcher Malte, elle montrait la plus grande condescendance apparente à l'endroit de la Pologne et même de la Turquie. Elle n'objectait pas à ce que le tsar réunît tous les Polonais sous son sceptre ; mais c'était une affaire à régler entre lui et les deux autres puissances copartageantes, sans qu'il y eût lieu d'introduire ce débat dans un traité d'alliance contre la France napoléonienne. L'Angleterre ne répugnait pas davantage à ce que l'autocrate de toutes les Russies ajoutât à ses autres titres celui de protecteur ou même d'empereur de tous les Slaves d'Orient ; mais, le démembrement de l'empire ottoman n'était présentement ni en cause, ni en vue, et Novossiltsov s'était porté à répudier en ce point, au nom de son maître, toute visée égoïste, ce dont Pitt n'avait pas manqué de prendre acte avec quelque solennité. Pour ce qui est d'une ligue internationale, destinée à prévenir des conflits à main

(1) Rapports du 4 décembre 1804 et 20 janvier 1805, Archive» du ministère dt*s Affaires étrangères à Petrograd, ; extraits dans F. de Martens, Recueil, XI, 84 et suiv.

armée, l'idée en était déclarée digne du grand souverain qui l'avait conçue et propre à recueillir l'applaudiasement de tous les hommes bien pensants. Mais, n'ayant pas encore pris corps, ce dessein ne pouvait prendre place dans des arrangements qui visaient, précisément, un de ces conflits, rendu par malheur inévitable, à défaut d'une telle panacée. Cet objet devait donc être renvoyé à un futur congrès de pacification, où l'Angleterre se prêterait aussi volontiers à une entente pour la réforme du droit maritime, dans le large esprit de conciliation que sir William Scott avait fait reconnaître à l'envoyé du tsar.

En cette forme, le projet de traité est non seulement agréé par Pitt, mais, Novossiltsov revenant à Pétersbourg, le Premier anglais s'arrange pour que l'œuvre commune l'y devance et reçoive l'approbation du tsar avant toute consultation entre lui et son envoyé. Ce dernier trait achève de mettre en lumière la marche réelle de la bataille livrée à Londres par l'homme de poids du Comité secret et la nature du succès qu'il y a remporté.

Plutôt qu'un adversaire, Pitt s'est fait un jeu de trouver un complice dans l'apprenti diplomate qui lui était adressé. Facilement réalisé, aux dépens du tsar et de la part de chimère que contenaient ses propositions, l'accord entre l'Anglais et le Russe n'avait pu, cependant, demeurer entier. Le projet de traité comprenait un essai de conciliation à tenter auprès de Napoléon, simple feinte dans la pensée de Pitt, dont l'objet, à la faveur de l'équivoque traditionnelle, serait de perdre l'adversaire s'il acceptait les termes offerts, ou, au cas d'un refus plus vraisemblable, de lui aliéner l'esprit du plus grand nombre des Français. En rédigeant ce paragraphe, Novossiltsov n'y a sans doute pas porté lui-même une autre intention ; mais, aussitôt après, les nouvelles qu'il recevait de Pétersbourg l'inclinaient à orienter dans un autre sens ses idées et ses ambitions.

Privé du plus écoulé de ses conseillers, Alexandre était rendu à sou indécision naturelle et sa fièvre belliqueuse tombait, a Son Ame, » écrivait Czartoryski, « ne peut encore prendre une teinte déterminée. Ce sont toutes celles do l'iris et un gris vague qui douiiuc... L'idée d'une guerre lui pèse et le tourniciite. » lli»rnmc de plume plutôt que d'épée, Novossiltsov fut prompt & s'insfurer do cette indication. Transformer, en un instrument de paix l'on-

lil de guerre qu'il venait de forger lui parut facile. Puisqu'une tentative d'accommodement devait être faite, il était aisé de la rendre sérieuse. Ce glaive deviendrait branche d'olivier, et le porteur en était indiqué : pour cette autre mission, le tsar ne voudrait évidemment pas changer d'envoyé et, leurs diplomates étant discrédités auprès de Napoléon, il conviendrait sans doute aussi aux Anglais de confier leurs intérêts aux niênies mains. A l'œuvre de paix ainsi entamée, Pitt ferait le sacrifice de Malte ; sir "William Scott s'entendrait avec Thomas Erskine pour assurer dans une mesure convenable la liberté des mers ; le vainqueur de Marengo baisserait son épée devant une telle démonstration de générosité et de sagesse dans la force ; la réalisation d'un pacte international obtiendrait dans ce dénouement d'une crise redoutable un point de départ plein de promesses, et, dans celui qui en aurait été l'ouvrier, le monde entier acclamerait son bienfaiteur (1).

Ainsi rêvait à son tour Novossiltsov, et c'est contre ce retour imprévu de son imagination trop impressionnable que Pitt prenait ses mesures, en pressant la conclusion du traité sur les bases convenues, à quoi il allait réussir sans trop d'embarras.

Au premier moment, Alexandre se refusait à reconnaître son œuvre sous l'aspect qu'elle avait pris à Londres ; niais les dehors séduisants que Pitt s'était ingénié à lui donner exerçaient bientôt leur effet et, le 11 avril 1805, les signatures étaient échangées, après quelques légères retouches seulement apportées au texte envoyé d'Angleterre (2). Ce qui ne voulait pas dire d'ailleurs qu'on s'entendît de part et d'autre sur l'objet et la destination du pacte conclu. « L'âme couleur d'iris » du tsar n'était pas éloignée, pour le moment, de l'interpréter comme faisait Novossiltsov et, aux lauriers cueillis sur les champs de bataille, de préférer une gloire pure de sang et plus haute. De ce pacte, Pitt avait cependant fait une machine de guerre, et, par son esprit, par le développement naturel des éléments de discorde et de violence

(1) F. DE Martens, Recueil, XI, 94, 103; Archifes Voronisov, XVIII, 886, 390 ; Ulmann, Rus$. Preuss. PolUik, p. 137 et suiv.

(2) Foreign office, Treaties, série V, vp* 215-219. Extraits dans F. de Martens, Recueil, II, 433, XI, 160. Texte plus complet, daBs Rose, Dispatches, appendice, 1" partie, p. 265 et suiv.

qu'il dissimulait, il ne pouvait avoir d'autre destination. L'Autriche y accédant bientôt, il allait imposer à l'Europe onze années de tuerie presque ininterrompue, pour aboutir au dénouement traditionnel de telles luttes, dans le triomphe de la loi du plus fort et le partage du butin conquis.

Quant au pacte international destiné à d'autres fins, — paix et liberté, — il n'en devait plus être question. Dans les angoisses d'une fortune longtemps adverse, dans l'ivresse des victoires mêmes et des apothéoses, Alexandre l'oubliera jusqu'au jour où de la déformation de cet idéal généreux dans son esprit que le mysticisme aura envahi, que les instincts despotiques n'auront jamais quitté et que le génie malfaisant de Metternich aura pris en tutelle, se dégagera, par la Sainte-Alliance, un autre instrument de tyrannie, plus redoutable et plus odieux que celui qui aura été brisé aux mains du vaincu de Waterloo.

Tel a été, il y a cent ans, le sort de l'avant-dernier avatar de la Société des nations. L'histoire n'en est pas encourageante. Elle doit paraître instructive.

Pitt tenait ses alliances et ses moyens de combat ; mais encore cela ne voulait pas dire non plus qu'il en pût disposer à son gré et à son heure. Son âme, changeant de couleur une fois de plus, Alexandre revenait par moments à ses ardeurs et à ses impatiences belligueuses ; mais l'Autriche continuait à n'y répondre qu'à terme indéfini. D'accord avec les instructions données a Novossiltsov, le traité négocié à Londres prévoyait un appel à la Prusse, en forme de sommation et d'ultimatum. Cette puissance devait être sollicitée, et, au besoin, contrainte d'accéder à la coalition. Cznrtoryski faisait même de cette manœuvre la Ixise de ses combinnisoiis diplomatiques et militaires. Mais il supposait (|ue la Prusse rcsisteruit, et cette prévision rendait le concours de l'Autriche doublement indispensable.

Alexandre a cru se l'assurer par l'emploi dts procédés uutori-

L'ALLIANCK A U T RICll l liNNE 153

taire8 dont il contractait l'habitude et le goût. San» rien apprendre à cette alliée récalcitrante de» négociations qu'il engageait à Londres, il a prétendu l'y comprendre et traiter en son nom. L'écart entre la demande autrichienne en matière de subsides et le chiffre accordé par l'Angleterre étant minime et un délai de quatre mois se trouvant prévu pour la mise en campagne des armées alliées, le tsar pensait avoir ménagé toutes les convenances, et il donnait à son envoyé à Vienne, Razoumovski, l'ordre de réclamer la ratification immédiate des engagements ainsi con* tractés en vertu d'un mandat qu'il n'avait point reçu.

Le résultat était tel qu'il devait raisonnablement l'attendre. L'empereur François et ses ministres se récriaient : on voulait leur forcer la main, on les rendait victimes d'un guet*apens ! L'armée autrichienne ne pouvait être prête, Kriegnfdhig, dan» quatre mois, ni même dans dix (1) ! En conséquence, Vienne demandait qu'en application même de l'un des articles du traité du 11 avril, des ouvertures pacifiques fussent adressées à Napoléon. Pitt et Novossiltsov interprétèrent d'une façon différente cette requête : l'un ne voulut y voir qu'une adhésion implicite au pacte de guerre que l'Autriche invoquait, tout en récriminant contre ses stipulations ; l'autre y trouva l'objet de son désir : l'assurance d'aller à Paris et de s'y rendre l'avocat de la paix.

Cette seconde mission du diplomate improvisé a donné heu à de» conjectures, dont la diversité et la contradiction sont dues à l'erreur fondamentale déjà signalée au début de ce chapitre : telle qu'elle était pratiquée à cette époque, la politique russe a égaré tous le» historiens qui y ont cherché une unité de pensée et d'action absente. D'après l'opinion qui a prévalu jusqu'à ce jour, en se portant à cette négociation, le gouvernement russe n'aurait eu en vue, comme le gouvernement anglais, qu'un stratagème, destiné à mettre à mal Napoléon, en dehors de tout dessein réel d'accommodement (2). Problématique en ce qui concerne Alexandre, cette supposition est certainement fausse au regard de Novossiltsov et de Czartoryski lui-même, — pour le moment du moins où la mission a été décidée.

(1) Béer, Zehn Jahre, p. 94-98 ; FouRMEn, Gentz und Cohenzl, p. 165-166.

(2) SoREL, l'Europe et la Réi-olulion, VI, i'i2; Driallt, AusUrlUz, p. 205 et suiv.

D'accord avec l'Autriche et avec l'Angleterre (1), le tsar venait d'envoyer à Berlin, où le Finlandais Alopeus commençait à lui paraître suspect, le Hessois Wintzingerode, qui méritait encore moins sa confiance. Prenant ses directions à Vienne plutôt qu'à Pétersbourg (2), ce dernier avait agi mollement et rapporté une réponse des moins satisfaisantes, dont le sens était confirmé par le général Zastrow, qui le suivait en Russie : le roi restait attaché au parti de la neutralité, et, tout en payant de retour l'amitié que le tsar voulait bien lui témoigner, il entendait ne pas régler sa politique, plus que lui-même ne fondait la sienne, sur des considérations de sentiment (3).

Il n*en fallait pas davantage pour que, dans l'âme si aisément impressionnable du souverain russe, les « teintes de l'iris » retournassent au gris sombre, et, l'Autriche insistant sur l'essai de conciliation projeté, la Prusse en acceptant l'idée avec empressement et Napoléon paraissant disposé à s'y prêter (4), les probabilités sont pour qu'en dernier lieu le tsar se soit porté lui-même en toute sincérité à ce parti, qui offrait d'ailleurs à son amourpropre des perspectives séduisantes. Novossiltsov, en tout cas, sa correspondance en témoigne, n'y mettait pas de malice, et les termes qu'il était chargé de proposer à Napoléon semblent bien exclure de la part de ses commettants même toute intention de duperie : en complément des stipulations du traité du 11 avril, avec la reconnaissance du titre impérial, ils comprenaient l'abandon de Malte par les Anglais et leur adhésion aux principes d'un code maritime (5).

A la vérité, le consentement du cabinet de Saint-James à ces conditions manquait, et était, à ce moment même, rendu tout à fait improbable : un corsaire anglais ayant, dans un port neutre

(1) DREn, loc. cil., p. 132 ; Rose, Dispatches, p. 102 et suiv.

(2) Ulmann (Ueber die Memoiren des F. Cxarloryaki) a trouvé dans les arcbivei de Vienne iu preuve de cette conuivence.

(3) IIardbnokrc, Denkiviirdigheiten, I, 409 et suiv., II, 152 et suiv. ; F. DK Mahtens, Recueil, VI, 357 et suiv.

(4) IlardcnlxTg à Talleyrand, Berlin, 28 avril 1805; Tallcyrand à Hardenberg, Milan, 21 floréal an XUI, Allaircs étrangùroH, Prusse, Correspondance, CCXXXVI, 10 et suiv. ; Napoléon, Correspondance, X, n"» 8705 et

(5) Sbornik, LXXII, 59 et luiv.

de la Grèce, capturé un navire russe qui ne portait aucune contrebande de guerre, on refusait à Londres de faire droit aux réclamations de Pctersbourg (1) I Mais, pas plus que pour l'Autriche, le tsar et ses conseillers ne s'embarrassaient de prendre des engagements pour l'Angleterre sans son aveu, et, tout en élevant contre ce procédé des objections formelles, lord Gower ne faisait pas de doute qu'il répondait à des intentions réellement pacifiques (2). Elles se traduisaient en une diplomatie sommaire, incohérente et étourdie jusqu'à l'invraisemblance ; mais à Londres déjà, Novossiltsov avait montré de quoi le jeune tsar et ses collaborateurs étaient capables dans cet ordre d'incongruités, et il devait continuer à Berlin, sur le chemin de Paris.

Y arrivant à la mi-juin, il ne s'est même pas assuré de trouver à qui parler : le roi, Hardenberg et Alopeus lui-même, tout le monde est absent, en villégiature d'été. Prévenu de la présence de l'envoyé russe dans sa capitale, Frédéric-Guillaume s'emploie à lui procurer des passeports français, mais ne hâte pas son retour, et, quand il revient dans les premiers jours de juillet, c'est pour apprendre que la négociation projetée à Paris est abandonnée, sur la nouvelle de l'annexion de Gênes à l'Empire français.

Cependant, à la date du 21 juin déjà, cet événement était prévu à Pétersbourg, et, écrivant ce jour même à Novossiltsov, Czartoryski n'admettait pas qu'il dût nécessairement mettre fin à sa mission : cela dépendrait des indications que l'envoyé recevrait de Vienne et de Londres (3), et c'est de ce côté sans doute qu'il convient de chercher la clef d'une énigme, où la sagacité des historiens a été mise en défaut.

Ministre de France à Berlin, l'excellent La Forest a pensé trouver l'explication du contre-ordre si brusquement décidé par le gouvernement russe dans certains « épanchements au sein de l'amitié », dont Novossiltsov aurait laissé surprendre le secret. Il y aurait fait confidence du « profond chagrin » que lui donnait

(1) F. DE Martens, Recueil, XI, 113-115.

(2) Rose, Dispatches, p. 123-131.

(3) Czartoryski à Novossiltsov, 21 juin 1805, Sbornik, LXXII, 70-75; Novossiltsov à S. Vorontsov, 26 juin 1805, Archwes Vorontsov, XVIII, 461 ; le même à Hardenberg, 10 juillet 1805, AiEaires étrangères Prusse, Correspondance, CCXXXVI, 147.

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l'avortement d'une entreprise où il avait mis « sa gloire, son ambition et toutes les espérances futures de sa fortune », et il aurait laissé entendre que l'événement était dû à des influences hostiles, qui, en son absence, avaient « entraîné » le tsar (1). Communiquées à Hardenberg, ces indications se sont trouvées concordantes avec celles que le ministre recevait lui-même du comte de Goltz, envoyé de Prusse à Pétersbourg : elles dénonçaient l'impératrice douairière et le grand-duc Constantin comme « les premiers instruments » de la cabale qui l'avaient emporté. Elles ne sauraient, cependant, paraître acceptables. En dehors de la grande-duchesse Catherine d'abord, nul membre de sa famille n'a jamais exercé sur Alexandre une influence de quelque poids, et, pour arrêter Novossiltsov sur la route de Paris, le tsar a eu d'autres raisons, celles-là même que Czartoryski prévoyait dans sa dépêche du 21 juin et dont l'une aurait dû rendre inadmissible l'idée même de ce voyage dans les conditions où il avait été entrepris, si le plus élémentaire bon sens avait présidé aux conseils du souverain russe. Avant que l'annexion de Gênes fût connue à Pétersbourg, encouragé à la résistance par Simon Vorontsov lui-même (2), Pitt y faisait parvenir l'avis qu'il déclinait péremptoirement toute participation à la démarche projetée auprès de Napoléon, dans les termes où le gouvernement russe proposait de la tenter ; et, avant qu'on eût nouvelle à Vienne de l'événement de Gênes, le couronnement à Milan du nouveau roi d^Italie y produisait un sursaut de dispositions belliqueuses tel que les prudentes réserves de l'archiduc Charles en étaient emportées, et, par contrecoup, le rouge écarlatc elTaçait le gris dans le kaléidoscope du tsar (3). A son tour, Alexandre croyait tenir l'Autriche, et, en effet, dès le 5 août 1805, les plénipotentiaires autrichiens devaient remettre aux plénipotentiaires anglais une déclaration préliminaire d'accession au traité du 11 avril, — abstraction fuite, bien entendu, des additions relatives à Malte et au code maritime,

(1) La Foroiit à Tulloyrand, Uerlin, 27 messidor an XIII, Affaires ctrangèrci l»rmj»«, Corre.Hpondance, vol, CCXXXVI, fol. ICI.

(2) IloHK, U'i7/inm Pitt and the great tvar, p. 52G ot suiv.

(3) O.arloryoki ù NovovitilUov, 21, 25 et 21) juin, Sbornik, LXXII, 70, 77, 79; Novotitillitov ù Voronlsov, Ucrlin, 10 juillol 1805, Wosk, Dispalches,

L'ALLIANCK AUTRICHIENNE 157

dont il ne devait plu» être question (1). Le dé était jeté, et le chemin d'Austerlitz ouvert, sans que d'ailleurs le tsar et ses collaborateurs dussent y suivre une marche plus sagement eon-

cortée.

Dès le mois de juillet, dans un conseil de guerre tenu à Vienne avec la participation d'un représentant du tsar, qui était encore le fâcheux Wintzingerode, un plan de campagne était adopté sur la base d'une coopération des troupes autrichiennes et russes (2). De ces dernières, cependant, il ne faisait emploi que dans une faible mesure, ne leur empruntant qu'une armée sur cinq, pour des opérations combinées sur Tlfui. Les quatre autres étaient réservées pour une autre manœuvre, d'ordre à la fois diplomatique et militaire, — la grande idée de Czarloryski, t le plan d'assassinat contre la Prusse », comme les historiens allemands l'ont appelé. Il escomptait le refus que cette puissance ne pouvait manquer d'opposer à la double demande qui lui serait faite de livrer passage aux troupes russes et d'accéder à la coalition. A ce moment, à la mi-septembre selon les prévisions de Czartoryski, le territoire prussien serait brusquement envahi, la surprise de l'attaque et la supériorité des forces qui y seraient employées excluant toute possibilité de résistance. Cinquante mille Russes sous Koutousov occuperaient Varsovie ; lOO 000 autres sous Buxhoewden submergeraient la Prusse orientale et deux armées de réserve sous Essen et Bennigsen appuieraient cet assaut, un autre corps encore prenant la mer pour débarquer en Poméranie. En même temps, Alexandre se rendrait à Pulawy, résidence des parents de son ministre des Affaires étrangères ; il y recevrait l'hommage des Polonais, qui s'y trouveraient convoqués de toutes les parties de l'ancienne république, et il en proclamerait la réunion sous

(1) F. DE Martens, Recueil, II, 426, 428.

(2) Béer, Zehn Jahre, p. 139-140 ; Bogdanovitch, Alexandre /*, I,

son Sceptre, en offrant à l'Autriche, à titre de compensation, la Silésie et, au besoin, la Bavière (1).

En accord avec les sentiments que les maîtres prussiens inspiraient au plus grand nombre de leurs sujets polonais, ce plan se rattachait cependant aussi, dans le cœur de son auteiy, à un motif d'inspiration individuel. Avant les partages encore, Frédéric II avait porté le premier coup à la politique de réforme et de réorganisation nationale que les Czartoryski poursuivaient sous 1* égide russe, et, depuis, « la famille » n'avait pas cessé d'être, de ce côté, l'objet des plus mauvais procédés (2). L'esprit d'une vendetta se laissait donc reconnaître dans le dessein du prince Adam, avec les emportements qu'un tel mobile implique communément, mais qui n'excluaient pas dans l'espèce des combinaisons et des calculs très subtils.

La part y était soigneusement faite des sentiments russes, de façon que la Pologne à reconstituer ne pût les inquiéter. « Aux titres, charges et sinécures près, rien n'y serait changé », se persuadait Paul Stroganov (3), sans que, objet d'une propagande très active s'exerçant dans un tout autre sens, les Polonais eux-mêmes eussent soupçon de l'idée que ce Russe prenait de leur futur sort. Ni aux uns ni aux autres Czartoryski ne livrait assurément le fond de sa pensée, qui, d'ailleurs, n'était pas très ferme et claire, ainsi que l'avenir devait le montrer, et, au bénéfice d'on ne saurait dire quels artifices, le Polonais obtenait même pour son plan à Londres et à Vienne une adhésion sans réserve (4), bien qu'avec l'unité d'action, les principes élémentaires de la stratégie et l'objet même de la coalition, qui était de combattre non la Prusse mais Napoléon, y parussent sacrifiés. Mais, dans sa conccplion première, le plan n'impliquait pas nécessairement

(1) CzABTORYSKi, Mémoires, II, 111 et suiv. ; F. de Mahtbns, lîecueil, II, 478 et Buiv. ; VI, 361 et suiv. ; note do Czartoryski pour Alopous, 19 août 1805, Sbornik, LXXII, 132 ot suiv. ; Oncken, Œsterreich und PreuS' $en, II, 9 et suiv, ; le même, Das Zcitalter der Révolution, II, 157 et suiv.; cf. Lenz, dans Forschungen zur Brand. und Preua». G., 1893, VI, 230 et •uiv.

(2) Ahkbnazy, Napoléon et la Pologne, II, 197. (8) Grand-duc Nicolas, Paul Stroganov, III, 156.

(4) CzAHToaviKi, loc. cit., II, 111 ri suiv. ; édition anglaise des Alémoires, II, 133; Lknz, dan* Forschungen, VI, 231.

un conflit armé avec le vainqueur de Marengo et était même destiné à le prévenir, — par le déploiement d'une aupériorité militaire, qui, absorbé comme on le voyait par ses préparatifs de descente en Angleterre, suffirait à le déconcerter, en l'amenant à composition. En ce point, les reluctances persistantes de l'archiduc Charles, qui n'avaient pas pris part au conseil de guerre de juillet, — iPatidiquement remplacé par le général Mack, — comme les timidités récurrentes d'Alexandre, trouvaient un terrain de rencontre dans les vues de Czartoryski. Si, cependant, le tsar leur a donné, lui aussi, une approbation entière, il ne l'a fait qu'avec les réserves mentales qui lui étaient habituelles, ou, eu cours d'exécution, il a, comme cela lui arrivait non moins souvent, changé de sentiment.

Au début, il parait s'engager dans cette voie de la façon la plus décidée. Le 19 août, il adresse à Frédéric-Guillaume un message, où l'un des collaborateurs du roi trouve une ressemblance déplaisante avec « un ordre de marche » (1). La manœuvre se développant, le tsar y tiendra encore son rôle, visite à Pulawy comprise ; mais, en même temps, les ordres qu'il donnera à ses troupes comme les messages qu'il continuera à envoyer à Berlin s'ajusteront de moins en moins bien au plan adopté, jusqu'à en compromettre irrémédiablement le succès (2). « Tout dans ce plan s'exécutait avec méthode », a écrit un historien généralement mieux renseigné (3). Alexandre s'est chargé lui-même de démentir cette admission, en alléguant, après coup, un malentendu qui se serait produit entre lui et son ministre des Affaires étrangères au sujet du but qu'ils se proposaient (4), et le désaccord qui a paru dans les mesures prises de part et d'autre a tenu encore à d'autres raisons.

La cour de Berlin en a eu de très persuasives pour ne pas s'émouvoir de « l'assassinat » dont elle était menacée. Le dessein lui en était d'abord connu dans tous ses détails, depuis son éclo-

(1) Hardbnberg, Denkwûrdigkeiten, I, 201 ; Ulmann, Russ.-Preuss. Politik, p. 204; Lkhmann, dans Hist. ZeUschrift, III, 98.

(2) Czartoryski, Mémoires, II, 113 ; L. Czartoryski, Alexandre 7"* et Czartoryski, p. 32 ; Lenz, dan» Forschungen, VI, 223.

(3) SoREL, l'Europe et la Révolution française, VI, 463.

(4) Czartoryski, loc. cit., II, 104 ; Ulmann, loc. cit., p. 227 et suiv. ; le même, Ueber die Memoiren des F. Ctartoryski, p. 33.

IfiO LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1"

8ion, par les instructions mêmes qu'Alopeus recevait à son sujet et dont les copies se sont retrouvées dans les archives d'État à Berlin, communiquées, a-t-on lieu de croire, par l'envoyé du tsar lui-même (1). D'autre part, la manœuvre se dessinant, Frédéric- Guillaume avait recours à la parade dont il avait déjà usé dans ses rapports avec son voisin de l'est : dès les premiers jours de septembre, il se trouvait en pourparlers avec Duroc, qui, arrivant du camp de Boulogne, lui offrait le Hanovre et le secours d'une armée française contre tout agresseur, en échange, il est vrai, d'une alliance à laquelle le roi répugnait (2). Il n'en puisait pas moins dans ces propositions une impression de sécurité que le tsar augmentait par les mouvements qu'il prescrivait à ses troupes, comme par la nature de ses messages. Variant de ton et de forme, d'un courrier à un autre, des adjurations sur le mode lyrique y alternaient avec des sommations impérieuses ou des demandes amicales d'entrevue. En même temps, les armées russes ne prenaient pas du tout le chemin qu'elles auraient dû suivre en exécution du plan de Czartoryski, où elles en étaient détournées après y avoir été engagées. Frédéric-Guillaume s'en trouvait incliné à concevoir de sa situation une idée extrêmement avantageuse, en même temps qu'entre les sollicitations dont il devenait l'objet, ne voulant céder ni à l'un ni A l'autre, il s'irritait contre les deux compétiteurs, mais davantage contre celui qui, ne lui offrant rien, ne visait, disait-il, qu'à « le compromettre », En effet, pour joindre les Autrichiens contre les Français, les Russes n'avaient pas besoin d'emprunter son territoire (3). Et donc, après avoir montré d'un côté qu'il connaissait son prix, de l'autre qu'il ne pouvait être ni surpris ni intimidé, abandonnant Duroc et Alopeus à ses ministres et déclinant avec « épouvante » les propositions de rendez-vous multipliées par le tsar, le roi se relirait à Chnrlottenbourg, passait de là à Paretz, et s'y rendait égal(;int'iil iiiaoceHsihlc (4).

(1) Ulmann, Ruat.-Preuaa. Politik, p. 202.

(2) Talloyrand à Duroc, 16 ioptembro 1805, Affaire» élrnn(ïèrc8 Prussp, Correspondance, CCXXXVI, 398.

(3) Aua dent Nachlaaae von G. II. llEnENiionsT, II, 227.

(4) Baii.lru, Kôniijin Luise, p. 157; l»; tnôinc, Prcussen und Fratikrcich, II, p. LIX ; Jackson, Diariea, I, 323-332.

On en était là dans le» derniers jours de septembre, terme fixé pour l'apparition d'Alexandre à Pulawy. En y allant, le fils de Paul a inscrit dans l'histoire un épisode où sa personne morale prend un relief des plus caractéristiques. Et le témoignage est accablant.

Il y va en plein accord apparent avec son ministre et avec les Polonais, dont les espérances patriotiques ont été chaufTées à blanc. Cependant, en route, le 27 septembre, il expédie de Brest à Berlin le prince Dolgorouki, ennemi déclaré de Czartoryski, avec une nouvelle lettre pour Frédéric-Guillaume, remplie de plus tendres effusions et une nouvelle proposition de rencontre, à Gruszozyn, sur la frontière russe (1). Qui trompe-t-il? Peut* être ne le sait-il pas lui-même. Quelques jours plus tard, ayant déjà atteint Pulawy, sur la nouvelle de la mobilisation général»' de l'année prussieime, ordonnée le 19 septenibre, et du refus définitif de laisser passer les troupes russes, notifié par le cabinet de Berlin deux jours plus tard, il se montrera décidé à donner suite au plan de Czartoryski et, au cours d'une conférence de trois heures, il maintiendra cette résolution contre les arguments de Stutterheim : « Je ne peux plus reculer !... Nous soulèverons la Pologne contre les Prussiens, et, si je peux vous donner la Silésie, vous pouvez compter sur moi (2). »

Mais déjà il a mis le monde diplomatique en garde contre les surprises et les déceptions que, dans tous les domaines de sa politique, à l'intérieur comme au dehors, ne cessaient de donner ses attitudes et son langage.

Il a quitté Pétersbourg le 21 septembre, par une froide et sombre matinée d'automne, après avoir fait ses dévotions à Notre-Dame de Kasan, pratique à laquelle il s'astreindra toujours en pareille occasion, par égard pour le sentiment du plus grand nombre de ses sujets, si peu que le sien doive y répondre, même quand il sera, à sa façon, devenu religieux. On ne saurait que l'en louer ; mais, quelques jours plus tôt, il n'a pas répugné davantage à rendre visite à un starets, très en vogue dans certains milieux et dont, jusqu'à ces derniers temps, les historiens russes

(1) Ulmann, Russ.-Preiiss. Polilik; p. 236.

(2) Rapport de Stutterheim du 4 octobre 1805, dan» Béer, Zehn Jahre, p. 172.

ont dû pudiquement dissimuler l'identité. Il s'appelait Sélivanov (1) et était le chef de la secte des châtrés. Une légende, très certainement mise en cours après coup, veut que ce visionnaire ait donné au souverain le conseil de ne pas encore partir en guerre contre « le Français maudit », Dieu ne voulant le lui livrer que plu« tard (2). L'esprit public était, à ce moment, orienté dans un tout autre sens, et la guerre en perspective valait même au jeune tsar un regain de popularité. Les Français « chétifs » et leur « petit » empereur n'inspiraient que du dédain aux géants russes, et, au club anglais de Moscou, tel officier de taille athlétique se faisait acclamer en se targuant de ramener en Russie « ce bout d'homme », la corde au cou (3).

Alexandre n'a cependant pas fait grande confiance à ces dispositions favorables de l'opinion, ainsi qu'en témoigne la création, décrétée au même moment, du Comité de haute police, dont il a déjà été fait mention. Un bureau de presse, constitué en même temps, avait charge d'empêcher l'entrée en Russie de certaines publications françaises et d'en combattre l'effet par des moyens de polémique, imités, comme ce bureau lui-même, des modèles napoléoniens. C'est un Français également, un certain Pluchard, émigré attiré d'Allemagne, qui, dans le Journal du Nord, publié en français à partir du 6 octobre 1805, devait, lui premier, s'employer pour cet objet.

L'arrivée d'Alexandre à Pulawy, le 23 septembre 1805, est marquée par un incident curieusement symbolique. Cette fastueuse résidence que Delille a chantée se trouvait du fait des partages placée dans le lot autrichien, bien que le gros de la fortune territoriale des Czartoryski eût été attribué au lot russe. A l'entrée du tsar sur le territoire autrichien, la j)()lico locale a pris soin de tenir à l'écart tous les Polonais, et le résultat a été

(1) Sivaalinnov, «Inns Sciiii.DEa, Alerandre /'', II, 125.

(2) LouBiANovBici, « Souvenirs », ArciiU'es rtutJieB, 1872, p. 47iÂ.

(3) JioAnEV, Mémoirca, 1859, p. 87.

que, égparée dans des chemins de traverse, la calèche du souverain s'y est brisée, robli(]^eant à faire une lieue à pitd dans la nuit, avec un juif pour guide, qui, une lanterne à la main, ne l'amenait à destination par des sentiers sous bois qu'à deux heures du matin. Après s'être fait, non sans peine, reconnaître par uu majordome, lui défendant de donner l'éveil aux maîtres et aux serviteurs, tous plongés dans le sommeil, le voyageur se jetait tout habillé sur un lit et dormait jusqu'à sept heures (1).

Levé, il déploie toutes ses grâces, dépouille toute étiquette. Une sœur du prince Adam ayant épousé le prince Louis de Wurtemberg, frère de l'impératrice douairière, il se dit être « en famille ». Il donne de « la tante j» à la princesse et embrassant le frère avec effusion devant ses parents, il se dit heureux de leur devoir un ami si précieux. Les jours suivants, le château se remplissant d'une foule de généraux et de diplomates russes et autrichiens, comme au milieu des unifornkes constellés de décorations, le prince Adam fait ressortir la simplicité d'un frac noir, au reveri duquel il a épingle la seule croix polonaise Virtuli militari, gagnée en 1792 dans des combats pour l'indépendance de son pays, le tsar revêt le même costume. Il se rend en compagnie de «es hôtes au « temple de la Sibylle », musée construit eu 1798 sur le modèle tivolien et consacré aux souvenirs de l'histoire nationale. 11 s'attendrit sur les gloires et les infortunes qui y »ont évoquées, et, parmi les Polonais réunis pour prendre part au grand acte que la présence du souverain en ce lieu semble annoncer, la méfiance des plus circonspects est désarmée (2).

Cependant, l'attente se prolonge. Le séjour du souverain à Pulawy ne devait être que de quelques heures sur le chemin de Varsovie, où il était convenu qu'il ceindrait la couronne des Piasts et des Jagellons et où déjà les poissardes escomptaient l'événenieut en injuriant les Prussiens : « Nous avons assez de vous 1 Heureusement, les Russes vont vous chasser bientôt (3). » Or, à la mi-octobre, le futur roi de Pologne n*a toujours pas bougé. Sans doute est-il fort affairé, et, parmi les objets qui se disputent son attention à cette heure solennelle, ne néglige-t-il

{i) Dembicki, Pulmvy, II, 373.

(2) Ibid., II, 58; C. kozMiAN, Mémoires, II, 61-64.

(3) ScHiLDER, Alexandre /"', II, 129.

pas celui qui l'a amené au lieu où l'attente et l'espoir de tout un peuple l'oBt suivi. Encore moins laisse-t-il supposer qu'il ne doive pas faire honneur aux engagements contractés en son nom. Il confère longuement avec les notabilités polonaises, qui, toutes, ont répondu à l'appel, à l'exception du prince Joseph Poniatowski, retenu par les Prussiens à Varsovie, mais ayant promis son concours. Il recueille des signatures. Une seule est refusée : c'est celle d'un Posnanien qui n'objecte pas au dessein d'une restauration polonaise sous l'égide russe, mais qui, en dernier lieu, a conçu le soupçon d'un échec possible de l'entreprise et craint de se compromettre. Il n'a pas tort : dès le 6 octobre, en effet, dans une nouvelle conférence avec Stutterheim et Stadion, l'envoyé d'Autriche à Pétersbourg, Czartoryski lui-même a été amené à admettre que la Prusse se trouvant en garde et les troupes russes hors de portée, le plan par lui combiné en devenait impraticable (1). Cependant, Alexandre a continué à jouer au futur roi d'une Pologne en voie de restauration. Par goût de perfidie? Non, sans doute. A raison plutôt de l'embarras qu'il éprouvait, d'une part à se dédire, d'autre part à se déprendre des influences du milieu ambiant, où d'ailleurs les illusions qu'il avait créées et qu'il se plaisait à partager ne laissaient pas d'être ellesmêmes quelque peu factices. Des fêtes, banquets et bals, étaient préparés dans l'ancienne capitale polonaise en prévision de l'événement qui devait lui rendre son titre. Cette attente étant trompée, ou allait danser quand même sous le regard ironique des Prussiens (2) ! Depuis près de cent ans, le régime combiné et doublement dépravant de la domination étrangère et de l'anarchie avait éteint, dans ce pays, l'esprit du patriotisme. Rallumé récemment au feu des luttes (ju'une élite entamait pour le recouvrement de l'indépendance perdue, il n'était encore qu'une flamme erratique, et, en outre, les Czartoryski et le parti russe n'obtenaient, même à Varsovie, qu'une adhésion de raison, prompte

(1) llapportt de Stuttorhcim, Pulawy, 6 et 9 octobre 1805, dane Béer, Zehn Jahre, p. 173; Rapport de l3i(rnon sur les événement» de 1805, Var- •ovi«*, 8 avril 1811, Aiïuires étrangères Pologne, Correspondance, CCCXXVII, 138; Ulmann, Rusa.-Preuas. Polilik, p. 256; Askenazv, Loisirs historiques, p. 143-1 44.

(2) Falkowski, Tableaiu, I, 245-246.

aux défaillances. En dépit de» déceptions qu'elle lui avait données depuis le traité de Canipo-Formio, la France {jardait sur les rives de la Vistule une clientèle plus nombreuse et plus sûre.

A Pulawy, tout en mystifiant les Polonais, Alexandre était surtout retenu par les perplexités où le mettaient les nouvelles de Berlin. Dans sa retraite champêtre, de plus en plus rassuré et convaincu de la valeur énorme que les circonstances donnaient à sa chère neutralité, Frédéric-Guillaume arrivait à la mettre aux enchères, dans un de ces marchandages en partie double qu'il devait toujours affectionner. Commençant par la France dont il pensait tirer davantage, il lui demandait le Hanovre a sans la moindre perte de temps », en échange de son abstention pure et simple dans le conflit en perspective. L'obtenant dans les premiers jours d'octobre, mais au titre de dépôt seulement et sous la condition de son adhésion à une combinaison qui aurait pour objet la neutralisation de l'Allemagne du Nord tout entière, il était tenté d'abord, mais, flairant ensuite un piège — « ce serait encore la guerre !» — il se retournait du côté de la Russie, avec la même marchandise offerte au même prix (1). Au cours de ces débats, survenait, le 6 octobre, la nouvelle de « la violation » du territoire d'Anspach. Depuis le Directoire, les troupes françaises avaient eu toujours licence d'y passer, à la seule condition de payer ce qu'elles consommaient. Mais c'était, cette fois, une autre affaire. Le roi voyait sa marchandise dépréciée ; il n'aurait plus chance d'obtenir de l'un des compétiteurs une surenchère sur ce que l'autre s'adjugeait sans bourse délier, et il s'en trouvait précipité dans une de ces crises d'affolement dont il était aussi coutumier.

Au premier moment, il parlait de « mettre dehors » Duroc et

(1) Duroc à Talleyrand, Berlin, 13 vendémiaire an XIV, Affaires étrangères Prusse, Correspondance, CCXXXVII, 70; cf. Sorel, loc. cil., VI, 200-203.

La Forest ; il laissait même flatter l'envoyé d'Autriche, qui était lî futur prince de Metternich, avec l'espoir d'une coopération militaire immédiate, et, sur le point de repartir après avoir essuyé un nouveau refus, le prince Dolgorouki était rappelé auprès du souverain et emportait son consentement sans condition au passage des troupes russes. Ce transport ne devait cependant être que de quelques heures ; le lendemain, Frédéric-Guillaume baissait déjà de ton, et, après quelques jours, le canon d'Elchingen ayant tonné, le roi n'avait plus qu'une idée : retenir les troupes du tsar pour pouvoir négocier encore avec Napoléon et se dérober . à une entrevue avec le souverain russe, pour éviter des explications et des engagements précis (1). Il déclare péremptoirement qu'il n'ira pas à Gruszczyn, les événements ne lui permettant pas de s'éloigner de sa capitale.

« C'est donc moi qui vous y rejoindrai », répond le tsar, en assuranl que les derniers moments de son séjour à Pulawy ont été « l'époque la plus malheureuse de sa vie, la période des plus grandes souffrances », après lesquelles il lui tarde de « se jeter dans les bras de son allié » (2).

Il tient cette alliance pour acquise, bien qu'il n*ait pas réussi à y contraindre le voisin récalcitrant, et il s'y raccroche d'autant plus éperdument que les nouvelles du théâtre de la guerre sont plus désastreuses, sans qu'il puisse entièrement se soustraire au gentiment d*y avoir une grande part de responsabilité. En adoptant, en effet, d'abord le plan de Czartoryski et en le contrariant ensuite, il a empêché tout concert avec son allié effectif. Il a Kvré Mack à Napoléon, sans que, destiné d'abord à la conquête de Varsovie et porté trop tard sur l'Inn, Koutousov pût lui prêter main-forte. Il a exposé môme ce général à partager le sort du vaincu.

Il quitte Pulawy le 16 octobre et, le surlendemain, rencontrant à Kozicnice le général Kalcreuth envoyé à sa rencontre pour le

(1) Princo Dolgorouki h. Aloxnndre I", Hcrlin, 6 octobre 1805, dans grandduc Nicolas, Dit Fûraten Dolgoruki (traduction allemande), p. 12-13; La Forcit à Tallcyrand, 17 vendémiaire an XIV, Prusse, Correspondance, CCXXXVII, 77, 111; METTKnNicH, Mémoires, II, 55, 58; Uailleu, Frankreich und PretiNsfn, II, p. LXII.

(2) Kczienice, 18 octobre 1805, publié par Uailleu, dans Ilist. Zeitschrift^ 1893, LXII, 82.

retenir, si possible, sur le chemin de Berlin et ralentir la marche de ses troupes, il l'accable de caresses. Il en a donc fini avec la Pologne? Non pas ! De Kozienice, plusieurs routes peuvent le conduire à Berlin, et il ne prend pas la plus courte. Sans paraître à Varsovie, il s'arrête à Willanow, ancienne résidence suburbaine du roi Sobieski et maintenant propriété du comte Alexandre Potocki. 11 y voit la comtesse Tyszkiewicz, sœur du (Mrince Joseph Poniatowski, et prend avec elle des arrangements pour rencontrer aussi le frère, comme par hasard, sur la li^e des fortifications de Varsovie (1). Il cherche à masquer sa défection dans le présent et à niénafjer l'avenir.

A Berlin, y arrivant le 25 octobre» il trouve une réception convenablement fastueuse et chaleureuse ; mais le couple royal a hâte de l'emmener à Potsdam, pour, suppose La Forest, abréger des démonstrations jug^ées inopportunes, au regard des pour* parltrs que Hardenberg poursuit avec l'envoyé de Napoléon (2). Et, -à Potsdam même, les enchantements de Memel ne se renouvellent pas. Le roi est guindé et maussade. Plus accueillante d'abord, exprimant avec chaleur la joie qu'elle éprouve à être réunie à l'objet d'une Seelenfreundschafl, qui est pour elle d'un prix infini, et se déclarant « feu et flamme pour l'abandon d'une lâche neutralité », lu reine elle-même change bientôt de visage et de langage. Pour des raisons qui se laissent seulement conjecturer, un tête-à-tête, discrètement ménagé à ces épanchements dans le pavillon de Bellevue, l'amène, après une crise de nerfs suivie d'un déluge de larme», à reconnaître que le jeune souverain dont elle a pris une si haute opinion « manque de fond » (3).

(1) Comtesse Potocka, Mémoires, p. 91-92; Askenazy, le Prince Poniatowski, p. 95-96.

(2) La Forest à Talleyrand, Berlm, 1 et 5 bmmaire an XIV, Affaire» étrangères Prusse, Correspondance ^ CCXXXVII, 155 et 173.

(3) Bailleu, Kôf\igin Luise, p. 161 et suiv. Correspondance publiée par le même dans Deutsche Rundschau, 1896, LXXXVI, 331, 339.

Entre Berlin et Potsdam, cependant, poursuivant ses tractations avec La Forest, Hardenberg en entame aussi dans le plus grand mystère avec Czartoryski, — qui s'y prête de la meilleure grâce. L'auteur du « plan d'assassinat contre la Prusse » ne doit-il pas, quelques mois plus tard, dans une lettre adressée au même ministre de Frédéric-Guillaume, s'exprimer en ces termes : « Depuis mon entrée au ministère, j'ai constamment été animé du désir d'unir la Prusse et la Russie. » '

Dans une note rédigée quelques mois plus tôt, il a écrit : « On doit considérer une guerre avec la Prusse comme un événement que les circonstances amèneront tôt ou tard immanquablement (1). » Collaborateur et ami d'Alexandre pendant de longues années, il n'a pu tenir ce rôle sans qu'il fût uni au fils de Paul par une parenté morale beaucoup plus étroite qu'il n'a voulu jamais l'imaginer.

Metternich figure en tiers dans ces conciliabules à apparence de complot et Alexandre y intervenant aussi, le premier contact y est établi entre ces deux hommes que rapprochent de profondes affinités morales : absence réelle de principes comme de scrupules sous une affectation analogue d'idéalisme politique ; même goût pour les finesses et les perfidies du jeu diplomatique uni à une égale frivolité d'esprit ; et tempérament semblable même de roués imaginatifs et d'adeptes d'une galanterie le plus souvent platonique.

Le 3 novembre 1805, on se trouve d'accord, le tsar l'imagine du moins : il a obtenu l'accession de la Prusse à la coalition ; mais Hardenberg l'a rendue encore conditionnelle, subordonnée au refus que ferait Napoléon de la médiation du roi, et ce n'est guère. Hardenberg va même assurer à La Forest que ce n'est rien (2), et, en fait, Alexandre a conclu un marché de dupe : médiatrice, la Prusse proposera à Napoléon des conditions inacceptables pour lui et sans intérêt d'ailleurs aucun pour la Russie ; s'il refuse, elle sera obligée de prendre les armes, mais, dans ce cas, le tsar devra s'employer à lui faire céder le Hanovre par l'Angleterre,

(1) IlAiiDENDEnG, Denkwûrdigkeilen, III, 102; Czartoryski, Mémoirea^ II, 82 ; cf. Oncken, Œalerreich und Preussen, II, 33.

(2) La Forcit à Tallcyrund, Berlin, 23 brumaire et 27 frimaire an XIV, AiTairot Atrangèrot Pruiio, Correspondanci; CCXXVII, 220 cl 286 ; Met- TEHMicn, Mimoiren, II, 76.

L'ALLIANCE AUTRICHIENNE l«t

et, à tout événement, il gera tenu de mettre un corps d'armée à la disposition de Sa Majesté prussienne, sans engagement de réciprocité (1).

Étourderie d'un côté, mauvaise foi de l'autre, cette convention vengeait la Pologne, si entièrement qu'elle parût, à ce moment, oubliée par Czartoryski. Alexandre, lui, semble s'en être souvenu, en communiquant au roi, à titre d'amende honorable pour le « plan d'assassinat », les signatures recueillies à Pulawy. Du moins, quelques-uns des signataires ont cru s'en ressentir (2).

La négociation a été brève, et le tsar n'a attendu que sa conclusion pour se remettre en route, ayant déjà trop tardé à rejoindre son armée, qui, en mal de concentration à raison des changements imposés au dispositif primitivement adopté, en danger de démo' ralisation par l'effet du début malheureux de la campagne, se trouve, par surcroît, en carence de commandement. Il quitte Potsdam le 4 novembre au soir, après s'être fait, au dernier moment, conduire au caveau de Frédéric II et avoir donné ainsi, à sa courte visite, un épilogue qu'une propagande intéressée a exploité depuis, en en dénaturant le sens et la portée, mais qui, sur le moment, a passé inaperçu, n'ayant eu qu'un caractère très banal : curiosité tardivement manifestée par le tsar, empressement de la reine à la satisfaire, par goût des situations romanesques, acquiescement moins gracieux du roi — dem Kœnig schien es nicht recht vom Herzen zu gehen, a noté Hardenberg (3) — c'était tout. Les effusions de tendresse, les serments de fidélité éternelle échangés devant la tombe du grand homme, ont été ajoutés après coup par une légende artificieuseraent créée.

En Moravie où il se rend, Alexandre ne trouvera qu'une partie de ses troupes, quelque 70 000 hommes avec le corps de Koutousov,

(1) F. DE Martens, Recueil, II, 476 et suiv.

(2) AsKENAZY, Loisirs historiques, p. 143-144.

(3) Denkwûrdigkeiten, II, 317 ; Jackson diaries, I, 383.

précipitamment ramené de Bavière, après la capitulation de Mack. Également éprouvées déjà par des marches et des contremarches pénibles, d'autres unités ont reçu en dernier lieu l'ordre de prendre la même direction, mais s'y portent avec lenteur sur des parcours énormes. Et, devant combattre sous le même commandement, les Autrichiens ne sont que 14 000 hommes. A la mode de 1799, en outre, et de Souvorov (1), les Russes ont été mis en campagne sans services d'état-major ou d'intendance, leurs^ alliés devant y pourvoir. En conséquence, comme en 1799, ils souffrent de la faim et, pour manger, ils mettent le pays au pillage, se rendant odieux à la population.

Pour le commandement en chef, Alexandre a d'abord pensé à Moreau comme Pierre le Grand avait convoité Marlborough, et, guettant un retour de fortune, rôdant en Espagne, le vainqueur de Hohenlinden s'était offert ; mais on n'avait pu s'entendre sur les conditions (2). Désigné par l'opinion, Koutousov, quelque médiocre opinion qu'il eût de lui, comme d'ailleurs de tous ses généraux, s'est ainsi imposé au choix du souverain, mais à titre purement nominal. Avec Weyrother comme conseiller, à défaut de Moreau, Alexandre s'est proposé d^assumer personnellement la conduite des opérations, combinaison dont il a fait l'essai et pri» le goût sur le terrain diplomatique, y trouvant l'avantage de mettre à son compte les chances heureuses sans les mauvaises. Koutousov ne s'y est pas trompé, et la prompte arrivée du tsar au quartier général en est devenue d'autant plus nécessaire, car, en l'attendant, le faux généralissime s'est abstenu de toute initiative (3).

Cependant, en route, le souverain s'attarde encore trois jour» à Weimar, auprès de sa sœur Marie, et, quand il atteint Oliutitz, le 18 novembre, Napoléon a, depuis cinq jours déjà, occupé Vienne, et, depuis quarante-huit heures, les soldats du tsar ont manqué de pain. Alexandre prend lui-môme de la situation une idée à ce point pessimiste qu'écrivant au roi de Prusse, il ne se retient pas île la donner pour «])lu8 que critique » (4), ce qui n'est

(1) V. K. Wai.isjsewhki, le Fils de la grande Catherine, p. 368 et '121.

(2) lioaDANoviTcii, Alexandre J", II, 1-2 ; Pingaud, dans lici'uc de Paris^ 15 (16c<;inbrc 1899.

(3) ToLL, Denkwiirdigkeilen, I, 142,

(4) liAiLLBU, liriefwechael Kœnig Friedrich-W ilhelm'a, p. 84.

pas d'une diplomatie très avisée. En même temps, il aggrave encore le mal par le désordre que, a'exerçant à tort et à travers, ton intervention introduit dana tous les rouages d'un appareil militaire dont le fonctionnement est déjà des plus défectueux. Malgré quoi, au bout de quelques jours, sous l'inBuence de son entourage, sa première impression cède à une autre, entièrement opposée. Militaires et civils même, les personnages de sa mite, le seul Czartoryski excepté, rivalisent d'outrecuidance. Jugeant que, telle quelle, l'armée, dont chacun d'eux se pique de diriger les mouvements, est dix fois assez bonne pour se mesurer avec celle de Napoléon, ils réclament une offensive immédiate et tournent en ridicule les objections de Koutousov.

« Le général Lambin », comme ils l'appellent, est déjà ce qu'il sera en 1812. Vieillard usé avant l'âge, moins encore par les fatigues inhérentes au métier des armes que par les excès d'une vie de débauche, il reste un homme de guerre redoutable, avec des moyens limités, mais puissants : coup d'oeil juste et esprit de ruse très développé, ténacité et sang-froid à toute épreuve. Il a très sagement mené sa retraite de Bavière en Moravie (1), mettant à profit les étourderies de Murât comme les néghgences de Bernadette (2), et tirant parti de ses soldats, qui, à Hollabrûn, notamment, sous le commandement direct de Bagration, ont montré qu'ils valaient ceux de Novi. Maintenant, il conseille de rester sur la défensive, d'attendre sous le canon d'Olmûtz Bennigsen, qui vient de Silésie, l'archiduc Ferdinand, qui accourt de Bohême, l'archiduc Charles, qui est rappelé en toute hâte d'Italie, les Prussiens, qui ont l'air de s'ébranler. Évitant les manœuvTes savantes, où l'on a trop peu de chance contre un adversaire tel que Napoléon, il voudrait qu'on fît plutôt fond sur le temps, la supériorité du nombre qu'on peut lui devoir et l'usure de l'ennemi. Répugnant aux risques par tempérament et souffrant en outre à ce moment, alité au joli château d'Auslerlitz, propriété du comte de Kaunitz, l'empereur François partage ce sentiment (3) ; mais, ayant à Willanov offert aux dames polonaises de prendre leurs

(1) Fort critiquée, cependant, par le» écrirain» allemande, v. BfLOw, Der Feldzug ^>on 1805, II, 9 et suiv.

(2) Napoléon, Correspondance, XI, n« 9470, 9491, 9497.

(3) Wertheimer, Geschichte Œsterreichs^ I, 328.

commissions pour Paris (1), les étourneaux de la suite du tsar sont pressés de prendre ce chemin ; soucieux aussi de ne pas partager avec un trop grand nombre d'Autrichiens les lauriers qu'ils se tiennent pour assurés de cueillir. Et Koutousov, d'autre part, ne les contredit que du bout des lèvres, jugeant, doit-on croire, la situation non seulement critique, mais désespérée, quelque parti que l'on prenne.

Se laissant égarer par des appréciations que les gouvernements de la coalition ont eu intérêt à répandre dans la presse, des historiens français leur ont trop facilement emprunté la version du péril mortel auquel, «jeté hors de ses voies, hors de ses plans » par l'habileté de Koutousov et « pris au piège de sa conquête » (2), Napoléon aurait été exposé au cas d'un ajournement de la bataille décisive qu'il cherchait. Pour faire justice de cette « fable stupide », selon son expression, l'Anglais Thomas Granville s'est rencontré avec le commentateur français du rapport de Koutousov sur l'événement du 2 décembre 1805 — Napoléon luimême selon les vraisemblances (3). Maître de Vienne et d'une grande partie des États autrichiens, en possession d'une ligne d'étapes et de ravitaillement bien assurée, ils risquait moins encore au prolongement des hostilités que les Russes, affamés dans un pays qu'exaspéraient leurs rapines. Sur la table même du tsar, tel jour, on ne trouvait à servir pour vingt personnes qu'une oie rôtie (4) !

Napoléon était assurément pressé, et, contre son inclination aux offensives hardies, s'il adoptait cette fois la tactique contraire, c'est en s'arrangeant pour que ses adversaires y fissent son jeu. Aux derniers jours de novembre, les deux apparitions h Olmulz de Savary, dont l'insistance y a été interprétée comme un indice de détresse ; les impressions rapportées par le prince Dol-

(1) Comtesse PoTOCKA, Mémoires, p. 91-92; Jirkiévitch, Mémoires, Ancienne liussie, 1874, IX, 218; Euler, Mémoires, Archives russes, 1880,

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