CHAPITRE VII
I. Le retour d'Alexandre à Péter«bourç. La comédie aprèa le drame. La population trompée acclame c le héros invincible ». Prompte désillution et mouvement d'opinion en sens contraire. La cour de l'impératrice douairière en devient le foyer. La critique négative. Entre la France et la Prusse. Situation paradoxale. — II. A Berlin. ■ Le tripotage secret. » Une diplomatie en partie double. Le traquenard. Projet d'accommodement direct avec la France. La mission d'Oubril. Ses complications. — IlL Uolttttàii» Gottorp et Hohenzollern. Le vasselage. Nouvel accord entre la Russie et la Prusse. Le paradoxe réalisé juridiquement. Le contrat de réassurance. Oubril à Vienne. L'affaire du Cattaro. Premier échec. A Paris. Une négociation menée au pas de charge. Le traité de paix franco-russe. Refus de ratification à Pétersbourg. Ses causes. Luccbesini et la Pologne. — IV. La guerre. Alliée avec la Russie contre Napoléon, la Prusse est seule à léna. La politique 'dynastique et le courant historique. Le triomphe de la poli» tique française à Constantinople fait porter le premier effort de la Russie de ce côté. Vaincue, la Prusse veut traiter. Alexandre s'y oppose. Ses raisons. — V. Le problème polonais. Rentrée en scène de Czartoryski. Reprise des délibérations du Comité secret. Les projets de reconstitution polonaise. — VI. A son tour, Alexandre doit faire face à Napoléon avec ses seules ressources. Double effort de mobilisation militaire et de propagande. Les milices. Anathèmcs ecclésiastiques contre Napoléon et littérature pamphlétaire. La crise du commandement. Kamiénski et Bennigsen. Les points de force et les points de faiblesse de l'armée russe. Pultusk et Eylau. — VII. Reprise des pourparlers pour la paix. Bertrand à Memel. La Pologne sacrifiée. Intervention de Bennigsen. La continuation de la guerre décidée. Alexandre promet des renforts à son généralissime. La Garde mobilisée. Départ du tsar pour l'armée. A Mittau. Première rencontre avec le comte de Lille. A Memel. Alexandre et la famille royale de Prusse. Renouveau de cordialité. La fidélité de Frédéric-Guillaume à l'alliance russe et son prix. A Bartenstein. Le nouveau traité russo-prussien. Un monument d'erreurs conjuguées : infatuation prussienne, docilité russe et inconscience commune. Une ébauche de Mittel-Europa. — VIII. Nouvelles solutions projetées du problème polonais. Part à deux. Varsovie et Vilna. — IX. Alexandre à l'armée. Velléité de prendre le commande-
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ment en chef. Le général PhuU conseiller du tsar. Situation critique. Insuffisance de ravitaillement et indiscipline. Alexandre se résigne au rôle de censeur. Morigéné et contrarié, Bennigsen en perd la santé et la raison. Vers le « coupe-gorge ». Friedland. — X. Les dernières hâbleries de Bennigsen. Le parti de la paix et le parti de la guerre. Le grand-duc Constantin et Hardenberg. Un débat violent. Les faits parlent. Le tsar obligé de fuir. Artifice imaginé pour ménager son amour-propre et mettre sa responsabilité à couvert. Raisons qui portent Napoléon à s'y prêter. En quête d'un « brillant second ». Vers Tilsit.
Après le drame d'Austerlitz, le retour d'Alexandre et de ses compagnons d'armes à Pétersbourg est un acte de haute comédie. « Craignant le grand jour comme des hiboux », ainsi que Novossiltsov le confessait à Paul Stroganov (1), ils s'arrangent pour rentrer de nuit dans la capitale, et ils ont la surprise d'y être acclamés. Arcs de triomphe, illuminations et transparents. Le vaincu du 2 décembre est glorifié comme « un héros invincible » et « le bienfaiteur du monde » 1 Ses « communiqués » ont obtenu plus d'effet encore qu'il n'en attendait. L'illusion qu'il a créée n'est cependant pas de longue durée. On reçoit des nouvelles du théâtre de la guerre par d'autres canaux. On compte les mort«, et J. de Maistre a beau dire que, pour la Russie, « ce n'est qu'une pinte de sang »(2). On commente les lettres de l'envoyé du tsar à Vienne, Razoumovski. Les Français étaient déjà sur le Danube, qu'il ne parlait encore que des fêtes par lui données au palais Paar. Maintenant, il écrit : « C'est une déroute dont on n'a pas l'idée ; chacun a perdu ses équipages et court après (3)... » La réalité dont on arrive ainsi à prendre conscience n'en paraît que plug sombre, et l'émotion grandit quand la vérité transpire sur le dévclo])pernent des rapports que la journée d'Austerlitz a établis entre la France et la Prusse : traité de Schônbrunn, remplacé le 15 février 1806 à Paris pur un autre qui lie plug étroitement la Prusse à la fortune de
(1) Grand-duc Nicolas, Paul Stroganov, III, 106.
(2) Œuvre* complète», X, 32.
(3) C. VON Uaioumovbki, Furet A, Razoumovaki, p. 41, 45.
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Napoléon; renvoi de Hardenberg, auquel succède Haugwitz; demande de rappel dont Alopeus est l'objet, comme l'ouvrier principal du traité de Potsdam ; coquetteries de la reine Louise avec l'impératrice Joséphine qui se traduisent par un échange de lettres et de présents. Du coup, c'est à Pélersboui^ une explosion de colère. Y arrivant pour plaider les circonstances atténuantes, le vieux duc de Brunswick, compagnon d'armet de Frédéric II, est hué à une représentation du Tartuffe, pièce intentionnellement choisie par l'intendant des théâtres impériaux Alexandre Narychkine, qui est le beau-frère de la favorite (1).
« Le bienfaiteur du monde » voit l'opinion retournée contre lui, dans un concert de critiques et de récriminations, qui, de la politique extérieure, s'étend au gouvernement intérieur du pays. Tous les partis y participent et l'écho en parvient au souverain par une voie qui le lui rend particulièrement déplaisant
L'impératrice douairière a, depuis l'avènement de son fils, porté la peine de la tentative maladroite qu'elle avait faite, après la mort de son mari, pour chausser les souliers de Catherine. Lui prodiguant les témoignages extérieurs de la plus respectueuse déférence, mais la surveillant de près et faisant « perlustrer » sa correspondance (2), Alexandre la réduisait avec dextérité à un rôle de figuration, pour lequel elle avait d'ailleurs du goût. Mais, sans qu'elle y prit même garde habituellement, s'absorbaut dans des préoccupations d'étiquette et de représentation, la cour qu'elle tenait à Pavlovsk s'opposait à celle que l'effacement volontaire de l'impératrice régnante et la répugnance de son mari à toute espèce de pompe rendait beaucoup moins attrayante. Un foyer rival s'y trouvait ainsi créé, où tous les éléments d'hostilité au pouvoir, conune tous les mécontentements, se donnaient rendezvous, et, sans même bien comprendre souvent le sens et la portée des manifestations qui en procédaient, Marie Féodorovna se lais-
(1) Bulletin de Péterihowrg, 31 décembre 1805, Affaires étrangères Russie, Mémoires et documenls, XXXII, 49 ; notes d'OIry, envoyé de Bavière en Russie, dans de Brav, Aus dem Leben eines Diplomaten, p. 175 et suiv. La Forest à Talleyrand, Berlin, 26 janvier 1S06, Affaire» étrangères Prus«e, Correspondance, CCCXXVIII, 6, 8.
(2) Sa correspondance avec son fils a été malheureusement brûlée par ordre de Nicolas P\ à l'exception de quelque» lettres datant de» aimée» 1806, 1807 et 1810.
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sait engager à en devenir l'organe. C'est ainsi que le 18 avril 1806, elle adressait à son fils une longue épître qui prenait la forme d'un véritable réquisitoire (1).
Intérieure ou extérieure, la politique d'Alexandre y était réprouvée sans ménagement, celle-ci comme « mettant la Russie en danger », celle-là comme « introduisant le désordre dans le gouvernement de l'État ». Les réformes par lesquelles le souverain avait prétendu l'améliorer ne répondaient pas aux espérances qu'elles avaient fait concevoir et il en aggravait les inconvénients par le mauvais choix de ses collaborateurs, l'oubli de ses devoirs et le peu de souci qu'il prenait pour le maintien de son prestige et du respect dû à son rang. On le voyait avec peine s'entourer de jeunes gens, qui prenaient avec lui un ton de familiarité indécente et donner sa confiance à un Polonais. Se plaisant dans une retraite qui enlevait tout éclat au trône, il employait son temps à des besognes inutiles, qui, bien qu'il travaillât beaucoup, le faisaient taxer de paresse, parce qu'il se perdait dans les détails.
Le pays où le bolchevisme devait triompher a toujours été un milieu d'outrance en tout genre, timidités et hardiesses également excessives ; comme l'esprit critique y a invariablement gardé un caractère purement négatif, sans capacité créatrice ni puissance de construction. D'où la violence des poussées révolutionnaires, comme aussi la longue résistance des forces de conservation que le vide effrayait. Trouvant tout à reprendre dans le gouvernement d'Alexandre, les inspirateurs de Marie Féodorovna n'indiquaient rien pour y remplacer ce qu'ils condamnaient. En ce qui concernait, d'autre part, « le Polonais », leur critique tombait à faux de toute façon. Reprochant amèrement au souverain l'abandon de son 'a plan » et se déclarant « en désaccord total avec lui sur des points que l'on pouvait appeler cardinaux » ; le blâmant aussi de négliger les affaires sérieuses pour « dos occupations do moindre importance », et, dans des lettres qui passaient peul-ctrc 80U8 les yeux du maître, dénonçant dans son caractère « un assemblage de faiblesse, d'incertitude,... et de non-sens, qui désole et désespère » (2). Czarloryski avait pris rang lui-même, à ce moment,
(1) Archives riuses, 1911, I, 4 et euiv.
(2) A Aloxandro I*', 27 mara 1806, L. CzARTonvsKi, Alexandre l'^ et le
parmi les mécontents et présenté trois semaines auparavant une demande de congé.
Sans doute n'était-ce qu'une fausse sortie. Le prince se sentait encore en force. En dehors de ses amis du Comité secret, il disposait de puissants appuis. En intelligence étroite avec Mme Narychkine, il mettait également en jeu l'influence de la sœur de la favorite, maîtresse du grand-duc Constantin. Par leur frère, le prince Boris Czetwertynski, il se trouvait, d'autre part, lui et son groupe, en contact sympathique avec le héros de Hollabrûn, Bagration, le seul des combattants de la dernière campagne dont la réputation militaire demeurât intacte, et ce commerce lui valait les bonnes grâces de la grande-duchesse Catherine, qui passait pour passionnément éprise du vaillant soldat et entretenait ostensiblement avec lui des relations d'une grande intimité (1).
La situation d'Alexandre est rendue ainsi assez pénible, si, à l'intérieur tout au moins, elle ne le met pas en péril sérieux. Il n'a à redouter, de ce côté, que des clabaudages et des quolibets. Mais, s'il répugne, bien qu'il en soit excédé, à se défaire de Czartoryski, encore moins veut-il se séparer de la Prusse, bien qu'à demeurer dans l'alliance de cette puissance, tout en restant en guerre avec la France, son attitude prenne figure du plus insoutenable paradoxe. Il s'y obstine, cependant, et se laisse ainsi engager dans une nouvelle intrigue, des plus scabreuses.
Il garde son ministre des Affaires étrangères, mais cela ne veut pas dire qu'il lui abandonne la direction de sa diplomatie. A Berlin, Alopeus est remplacé officiellement par le comte Gustave Stackelberg, — un Allemand pour un Finlandais, — mais le Finprince Czartoryski, p. 6 ; à S. Vorontsov, 6 février 1806, Archives Vorontsov, XV, 361 ; à P. Stroganov, même date, graud-duc Nicolas, P. Stroganov, II, 27.
(1) Notes d'OLRV, loc. cit., p. 175 et suiv.
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landais ne rentre pas en Russie. Il s'établit aux portes de la capitale prussienne, à Friedrichsfelde ; il s'y trouve dans le proche voisinage de Tempelhof, où, dans une retraite qui n'est également qu'apparente, Hardenberg a pris ses quartiers, et, de ministre démissionnaire à envoyé rappelé, des pourparlers continuent, dont le secret, sans échapper entièrement au roi, a cependant la reine pour principale dépositaire. Chez la comtesse de Voss, parfois, en présence du souverain, mais plus souvent chez sa femme, à Tinsu de l'époux, des conciliabules sont tenus et des instruments diplomatiques sont élaborés, dont, par surcroît d'artifice, communication est donnée, en une rédaction altérée, au cabinet du roi et à « l'odieux Lombard », comme dit la reine (1). Et l'objet de ce « tripotage », comme dit Czartorysld, est de faire prendre corps juridiquement au paradoxe où Alexandre a engagé sa politique.
Le tsar semble même avoir cherché à y introduire une complication de plus. On ne saurait, en effet, expliquer autrement un versement de 6 000 thalers de Hambourg opéré, à ce moment, par Alopeus, sous coulexu" de prêt, aux mains de Mettemich.
Czartoryski en a eu connaissance ; mais « le tripotage » ne lui en paraissait pas plus recommandable. D n'y apercevait qu'un traquenard, où, « leurré par la Prusse et ne comprenant rien à ce qu'on lui disait », son maître serait poussé à prolonger une guerre que la Russie n'avait aucun moyen de soutenir, car « tout s'y trouvait dans le plus triste état de désorganisation et de marasme (2). »
Si peu de sympathie qu'ils eussent pour la France napoléonienne, Czartoryski et ses amis visaient maintenant plutôt un accommodement direct avec le vainqueur d'Austerlitz, « pour manger les gâteaux ensemble ». Le mot est de Paul Stroganov. De passage à Berlin sur le chemin de Londres, bien qu'il trouvât la rcijie très jolie et sans môme « l'air fille » qu'on lui attribuait, l'élève de Ronime était écœuré par tout ce qu'il
(1) F. DE Maiitens, Pecueil, VI, 370 et suiv. ; IlARDENOEna, ^oc. cit., I, 601 et fuiv., Il, 5C5 et luiv., lll, 3C et 8uiv.
(2) Happorl do CzartoryHki du IT) février 180(i, Sbornih, LXXXII, 310; Czarlory»ki k V. Stroganov, G février 180G, (jraïKl-duc Nicolas, Paul Sirogarun>, II, 222-225.
voyait (1) et inclinait ainsi à anticiper sur le» impulgiona qui devaient porter son maître à Tilait dix-huit moi* plus tard et qui « n'ont surpris que les badauds », comme a dit Sorel.
Au lendemain d'Austerlitz, Alexandre n'était pas près d'y céder. Cependant, dès la fin de janvier 1806, après la lecture d'un mémoire de Czartoryski, qui concluait à la nécessité d'une paix immédiate (2), sans renoncer au t tripotaçe » berlinois, il acceptait l'idée de se prévaloir des dispositions conciliantes que Fox manilestait à l'endroit de la France et auxquelles Napoléon se montrait disposé à répondre. Mieux qualifié que Novossihsov, parson libéralisme plus accentué, pour s'accommoder aux tendances que la retraite de Pitt faisait triompher à Londres, Paul Stroganov était dé8i{jné pour y porter le nouveau mot d'ordre de la politique russe en passant outre à l'intransigeance gallophobe de Simon Vorontsov ; et, en même temps, à Pétersbourg, Czartoryski se mettait en frais avec le consul français, de Lesseps, qui demeurait à son poste (3).
Un mois plus tard, bien qu'accompagné de force réserves et dissimulé soig-neusement, ce manège devenait déjà assez démonstratif pour que le duc de Brunswick et le comte de Goltz jugeassent à propos d'y intervenir, en offrant les bons offices de leurs gouvernements (4). Mais déjà aussi Czartoryski faisait agréer le dessein d'une prise de contact direct avec Paris, sous le bénéfice d'un stratagème destiné à ménager l' amour-propre du tsar. Sous couleur de porter secours aux prisonniers russes, « une personne serait envoyée en France, munie d'assez d'argent pour employer en nombre des ouvriers et des ouvrières de Paris, et, en les intéressant ainsi à la cause d'une prompte pacification, diriger dans ce sens l'opinion publique » (5).
Ce stratagème a fait école. On le reconnaîtra pour avoir été récemment remis en œuvre par des diplomates du même pays dans un but quelque peu analogue. Les bolcheviks de notre temps
(1) A Czartoryski, Berlin, 22 décembre 1805, ibid., II, 213.
(2) 28 janvier 1806, Sbornik, LXXXII, 278.
(3) De Lesseps à Talleyrand, 28 et 29 janvier 1806, Affaires étrangères Russie, Correspondance, CXLV, 3 et 7.
(4) Le même au même, 25 février et 10 mars 1806, ibid., CXLV, 17 et 21.
(5) Rapports de Czartoryski du 17 et 21 arril, 1, 2, 8 et 12 mai 1806, Sbornik, LXXXII, 340-362.
n*ont rien inventé ; mais on peut s'étonner qu'ils aient eu un ministre d'Alexandre l^^ pour précurseur.
Le dessein initial de cette tentative a évolué d'ailleurs, et, en dernier lieu, désigné pour s'y employer, à raison de ses origines et de ses antécédents, Oubril s'est trouvé chargé d'une mission régulière. Elle était censée répondre aux ouvertures que, les ayant faites, son gouvernement prétendait avoir reçues de la part de Lesseps, et, avec une lettre pour Talleyrand, Oubril emportait des pouvoirs qui, cependant, étaient en partie double : ses lettres de créance l'autorisaient à promettre de façon positive, dans un délai déterminé, la ratification des engagements qu'il aurait contractés ; ses instructions, au contraire, limitaient son mandat à une intervention sub sperati dans les négociations qui seraient engagées à Paris entre les plénipotentiaires français et anglais et où il s'appliquerait à obtenir pour la Russie les conditions suivantes : maintien d'une garnison russe à Corfou ; évacuation de la Dalmatie par les troupes françaises et établissement d'un État indépendant entre la Turquie et l'Italie, en échange d,e la paix seule. Pour la reconnaissance du titre impérial usurpé par Bonaparte, Oubril devait demander en sus le rétablissement du roi de Naples dans ses domaines et un dédommagement pour le roi de Sardaigne (1). Il lui était prescrit d'agir en accord parfait avec le cabinet de Londres, auquel, cependant, contrairement au sentiment de son ministre, Alexandre voulait que les négociations simultanément poursuivies à Berlin restassent cachées (2).
D'après certaines indications, Oubril aurait en outre reçu de son maître des instructions directes et confidentielles, qui lui enjoignaient de conclure la paix coûte que coûte, en commun avec l'Angleterre, s'il était possible, mais séparément même, s'il était nécessaire (3). Très certainement, Alexandre se débattait, à ce moment, comme il lui était habituel, entre des impulsions et des suggestions multiples, qui inclinaient sa volonté en sens divers.
(1) Afiairot étrangères Russie, Correspondance, CXLV, 53 ot Sbornik, LXXXII. 364 ot suiv.
(2) Grand-duc Nicolas, Paul Slroganov, II, 226.
(3) Sir Uobort Ad Ain, Iliat. Memoir of a minsion to ihe court of Viennùg p. 70 (d'après uno conBdenco do Pozzo di Borgo).
Sa mère, au rapport de Lesseps, se montrait plus pacifiste encore que Czartorygki, mais réclamait néanmoins toujours le renvoi de ce ministre, et, au rapport de l'envoyé autrichien Merveldt, des officiers en grand nombre faisaient craindre, au contraire, au fils le sort du père, s'il déposait les armes sans avoir tenté une revanche (1). L'orgueil du souverain se révoltait, en outre, contre l'idée d'une capitulation, même déguisée. D'où le recours final à un autre artifice : Oubril recevait ordre de passer par Vienne et d'essayer d'y entrer en matière avec l'envoyé français, de La Rochefoucauld, en épargnant ainsi au tsar l'humiUation de la démarche directe à Paris que Czartoryski avait fait décider.
L'Autriche ne pouvait d'ailleurs être tenue à l'écart de cette négociation. Elle restait en effet, malgré tout, en partie hée avec la Russie — du fait de l'affaire de Cattaro. Aux termes du traité de Presbourg, ce port aurait dû être remis aux Français ; mai» son commandant, le marquis de Ghizilieri, l'avait livré aux Russes, et, à titre de représailles. Napoléon retardait l'évacuation de certains territoires autrichiens. En intervenant dans cette querelle, Oubril paraîtrait ne rechercher un contact avec la diplomatie française que pour prêter assistance à son ancienne alliée (2).
C'était un ensemble d'assez pauvres malices, et le résultat devait y répondre.
A Berlin, point de difficulté : le prince Pierre Dolgorouki y reparaissant, en même temps que Paul Stroganov y prolonge son séjour, le premier l'emporte facilement sur le second avec l'appui du tsar, qui, une fois de plus, justifie l'opinion de Czartoryski sur son aptitude à « se laisser mener par le bout du nez ». Et l'on
(1) Lesseps à Talleyrand, Pétergbourg, 6 mai 1806, Affaires étrangèret Russie, Correspondance, CXLV, 57 ; Metternich à Stadion, 25 février et 3 juin 1806; Wertheimer, Geschichte Œsterreichs, II, 120 et suiv.
(2) Mémoire de Czartoryski du 2 mai 1806, Sbornik, LXXXII, 354 ; Czartoryski à Paul Stroganov, 10 et 14 mai 1806, grand-duc Nicolas, Paul Stroganov^ III, 3 et suiv.
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arrive promptement à une entente. A la fin de mars, le duc de Brunswick revient de Pétersbourg avec une lettre d'Alexandre portant ces lignes : « L'union la plus intime entre la Prusse et la Russie me paraît plus que janaais indispensable. Dans tous le« moments de danger, que Votre Majesté se rappelle qu'elle a en moi un ami prêt à voler à son secours. Son langage et ses déterminations peuvent hardiment s'appuyer... de toutes les forces que la Russie est prête à lui envoyer dès que Vous le jugerez, Sire, à propos (1). » Derechef et plus explicitement, le Holstein- Gottorp se mettait aux ordres du Hohenzollem.
Assurément, la Prusse ayant repris son rôle de satellite aux côtés de la France napoléonienne, Alexandre imaginait que l'engagement ainsi contracté ne comportait pour lui aucun risque. Le « traquenard » flairé par Czartoryski l'attendait, cependant. A sa façon évasive et lente, Frédéric-Guillaume ne manquait pas, en effet, de battre monnaie avec ce qui lui était offert, et, en juillet, par un jeu de déclarations échangées avec le cabinet de Pétersbourg, à l'insu de Haugwitz comme de Stackelberg, Hardenberg réalisait ce « contrat de réassurance », dont quatre-vingts ans plus tard, un autre homme d'État prussien devait reprendre la formule. Alliée de la France, la Prusse s'assurait contre elle l'alliance de la Russie, sans qu'il y eût, cependant, de part et d'autre, parité d'obligations.
Alexandre s'obligeait à employer une partie de ses forces à la défense de l'Europe et la totalité à la sauvegarde de l'intégrité des possessions de la Prusse, ainsi que de son indépendance, ce qui, pratiquement, mettait le casus fœderis à la discrétion de cette puissance. Les engagements de même nature assumés par la Prusse étaient, au contraire, limités à des éventualités que le texte par elle souscrit déterminait avec précision et que son traité avec la France ne prévoyait pas. Pour l'obliger à prendre les armes, il fallait que la Turquie fût attaquée par Napoléon, ou qu'elle atti»((uât la Russie à l'instigation du gouvernement français, ou enfin qu'une violation du trailé de Prcsbourg engageât la Russie à se {MMrtcr au secours do l'Autriche (2). Selon le code d'honneur
(1) 10 mars 1806, IlABUKNDEnc, DtnkwûnUgkeiten, II, 576.
(2) F. DE MAnTiiNs, iiccueil, VI, 370-380; Hardcnoehg, DenhvUrdig-
L'ALLIANCE PRUSSIENNE f»l
prussien, la loyauté du roi était ainsi sauve et lui permettait d'écrire à la même heure à Napoléon : « Je vous suis entièrement, acquis ; je ne sais pas être ceei ou cela à moitié » ; profession de foi que Haug^itz commentait dans ces termes à l'adresse de Lucchesini : « S'il [Napoléon] lisait dans le cœur du roi, il pourrait se convaincre que, s'il y a un homme sur lequel il peut compter, c'est Frédéric-Guillaume (1). »
« Je ne sais pas ce que c'est que d'être ami ou allié à demi », dira Alexandre à Caulaincourt en juillet 1808 (2), alors qu'il aura déjà en vue un autre contrat de réassurance au bénéfice de l'Autriche. Holstein-Gottorp ou Hohenzollern, le code et la façon d'en user étaient les mêmes. Néanmoins, à ce jeu, plus gauche et gourd dans la forme, le Hohenzollern se montrait plus habile dans le fond.
A Vienne, les choses s'arrangeaient moins aisément. Devenu ministre des Affaires étrangères, Stadion avait beau ménager dans son salon. « terrain neutre », une rencontre entre Oubril et La Rochefoucauld. Le Français se dérobait, et, le Russe Razoumovski s'en mêlant, Oubril ne réussissait même pas à faire emploi de l'article de ses instructions qui, j>our lui ménager bon accueil à Paris, l'autorisait, « si c'était indispensable », à procurer satisfaction à la France dans l'affaire de Cattaro. L*e»cadre russe quittait bien le port, mais l'autrichienne y rentrait et celle de Séniavine demeurant à proximité, Razoumovski était fondé à dire qu' « il n'y avait rien de changé (3) ».
A Paris, Oubril n'arrive que le 6 juillet 1806. Sous prétexte d'une vérification de passeports, il a été retenu près d'une semaine à Strasbourg. Napoléon voulait conclure préalablement, avec le plénipotentiaire anglais, lord Yarmouth, (jui, ayant des ordrea
keiten^ I, 601 et suiv., II, 565 et suiv., III, 36 et suiv. ; Onckbn, Do» Zeitalter der Rev., II, 230, 242 ; Schilder, Alexandre I", II, 150.
(1) 5 février et 15 juillet 1806, Bailleu, Frankreick und Preussen^ II,
(2) Caulaincourt, Rapport du 24 juillet 1808, grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques, II, 236.
(3) La Rochefoucauld à Talieyrand, Vienne, 27 et 31 mai 1806, Affaires étrangères Russie, CXLV, 72 et 76 ; Vassiltchikov, le^ Razoumovski, édition française, II, 2« partie, p. 343, 359, 384; grand-duc Nicolas, Paul Stroganov, III, 39, 81 ; Wertheimer, Geschichte OesUrreichs, II, 122 ; Gbntx, Mémoires et Lettres (1841), p. 105 et suiv.
pour ne traiter que conjointement avec la Russie, a cherché, de son côté, à gagner du temps. Déçu, Napoléon tente la manœuvre inverse, et Oubril subit, au débotté, un assaut mené au pas de charge. Il est bousculé par Talleyrand, qui l'interrompt à son premier mot : « Vous n'avez pas fait six cents lieues pour m'entretenir du sort de vos prisonniers ! » Il est chambré par Clarke, qui, l'entreprenant à dix heures du matin, le repasse passé minuit au prince de Bénévent. Il est mystifié par Yarmouth, qui, se grisant héroïquement en compagnie de Montrond, un affîdé de Talleyrand, jure qu'après la conclusion du traité franco-russe, les préliminaires anglo-français suivront immédiatement. Il se débat de son mieux, mais, s'il ne signe, Clarke lui donne à entendre qu'il sera renvoyé dans les vingt-quatre heures et Talleyrand que les troupes françaises occuperont Vienne dans vingt-cinq jours (1).
Ainsi pressé et violenté, pour sauver l'Autriche et aussi, semblet-il, en obéissance à des ordres qui lui ont été directement envoyés par son maître (2), Oubril cède et s'en tire, le 20 juillet, avec un pis-aller que La Harpe jugera très satisfaisant pour la Russie (3). En échange de la paix, de la reconnaissance de Napoléon comme empereur des Français et roi d'Italie, de la remise de Cattaro et de l'attribution de la Dalmatie à la France, il a obtenu l'abandon de Raguse, la reconnaissance de l'indépendance du Monténégro et des sept Iles, la promesse de l'évacuation de l'Allemagne et le maintien, enfin, d'une garnison russe à Corfou, privilège que la Russie ne devait pas retrouver, même après ses triomphes des années 1812-1814 ! Oubril n'a même pas sacrifié entièrement la clientèle italienne du tsar, car, s'il n'a pas fait rendre au roi de Naples la Sicile, qui d'ailleurs se trouvait aux mains des Anglais, il a reçu la promesse des îles Baléares pour le fils de ce souverain (4). Et, sans doute, aucun intérêt réel de la
(1) Correspondance d'Oubril avec Czartoryski, Sbornik, LXXXII, 403, 436 et Buiv. ; avoc Paul Stroganov, grand-duc Nicolas, Paul Stroganoi», III, 32 et suiv. Cf. Coqubrelle, dans Rei^ue d'histoire diplomatique ^ 1903, I, 66 ; SoiiEL, l' Europe et la Révolution, VII, 72 et suiv,
(2) Levtups à Talloyrand, 21 août 180C, Affaires étrangères Russie, Correapondance, CXLV, 125.
(3) La Harpe à Alexandre I"', Paris, 21 juillet 1806, Boudanovitch, Alexandre 1", II, 129-131,
(4) F. DIS Mahtens, Recueil, XIII, 333.
RuBsie ne paraissait compris dans ces clauses ; mais aucun n'était aussi en cause dans la guerre que le tsar avait engagée et où ii gvait encouru une défaite complète.
Poursuivant sa politique, Napoléon usait, en fait, d'une grande aénérosité à l'endroit du vaincu, sans que même son accommodement avec les Anglais dût en être facilité.
Les historiens sont en désaccord sur le partage des responsabilités dans l'échec de cette négociation parallèle (1). Pressant Oubril de conclure et prétendant après coup n'avoir rien épargné pour l'en dissuader (2), Yarmouth y a certainement joué un double rôle ; mais l'issue semble en avoir été tenue en suspens, et finalement décidée par le sort réservé au traité franco-russe.
Sa ratification a paru d'abord certaine. Rentrant à Pétersbourg, Oubril disait y « porter sans crainte sa tête et son œuvre » (3) et, annonçant l'événement à Berlin, Alexandre assurait qu'il le ferait servir « à l'accomplissement des vœux communs pour le maintien et la consolidation de la paix » (4). Un brusque revirement s'est produit ensuite, dont la cause a été généralement aperçue dans l'aboutissement qui serait survenu, à ce moment, des négociations simultanément poursuivies entre Pétersbourg et Berlin. Le rapprochement des dates infirme cette conjecture. Oubril est rentré à Pétersbourg le 6 août (5). A cette date, ainsi qu'il a été indiqué plus haut, l'accord russo-prussien se trouvait réalisé depuis deux semaines par les déclarations des l*' et 24 juillet. L'explication de ce qui a suivi doit être cherchée ailleurs.
(1) Thiers {Histoire du Consulat et de l'Empire, IV, 440 et tuiv.) et Lefebvre (Histoire des cabinets de l'Europe, II, 337) incriminent l'Angleterre. En sens contraire : Coquerelle, Revue d'histoire diplomatique, 1903, 1, 66 et 8uiv. ; cf. Gentz, loc. cit., p. 105.
(2) Yarmouth à Fox, 20 juillet 1806, CorbeU'a Parliamentary Debales,
(3) A P. StroganoT, 20 et 21 juillet 1806, grand-duc Nicolas, Paul Stroganoi', III, 52.
(4) Lucchesini à Talleyrand, Paris, 25 août 1806, d'après une communication de Haugwitz, Affaires étrangères, Prusse, Correspondance, CCXXXIX,
(5) Le grand-duc Nicolas a publié (Paul Stroganov, III, 73) une lettre de Budberg à Razoumovski, où, à la date du 31 juillet déjà, le ministre annonce le retour d'Oubril à Pétersbourg le 25 de ce mois et désapprouve le traité par lui négocié. Présent à Paris le 20 juillet, le négociateur n'a pu être à Pétersbourg cinq jours plus tard.
Après s'être intéressé d'abord à la tentative de réconciliation entre Pétersbourg et Paris et avoir voulu y concourir, Frédéric- Guillaume est arrivé promptement à y trouver un côté déplaisant. Éminemment possessif, il répugnait à partager avec Napoléon les bonnes grâces du tsar et les avantages qu'il pouvait s'en promettre. A cette première impression de sourd mécontentement, les nouvelles de Paris en ont fait succéder une autre d'alarme très vive, et c'est là qu'il convient sans doute de reconnaître la genèse non seulement du changement survenu dans les dispositions d'Alexandre au regard du traité du 20 juillet, mais des catastrophes qui en sont résultées. Car on a fait tort à Frédéric- Guillaume et à ses conseillers en supposant qu'un simple dissentiment avec Napoléon sur l'organisation de la Confédération du Nord, ou même le soupçon d'un accord entre la France et l'Angleterre ayant le Hanovre pour objet, auraient suffi à leur faire braver le vainqueur d'Au^erlitz.
L'envoyé du roi à Paris devait, en cette occasion, justifier l'opinion qui faisait regretter à Mme de Staël que « des facultés si distinguées fussent unies en lui à une âme si courbée » (1). Le marquis Girolamo Lucchesini avait, au service de la diplomatie prussienne, joué un rôle important dans les événements qui avaient mis fin à l'indépendance polonaise, et il s'en trouvait grassement récompensé : dans les dépouilles de l'État démembré, il s'était fait attribuer la starostie de Miedzyrzec, ancien domaine de la couronne et fief en dernier lieu des Jablonowski (2). Il venait seulement d'être informé des projets, qui, l'année d'avant, avaient visé une reconstitution de la Pologne et il en avait conçu une inquiétude que le traité négocié par Oubril avivait jusqu'à l'afîolement, ainsi que la correspondance du marquis en témoigne. Réconciliée avec la France, la Russie aurait les mains libres, le ministre polonais du tsar reprendrait ses sinistres desseins et gare aux possesseurs de slarostiesl
(1) Dix années d'exil, p. 41.
(2) MaUrialien zur Geschichte poînischer Landeatheilc unter preussischer Verwaltung, l. 150. De MifidzyrKcc, on IravRStieaant lu nom polonai» de la localité, q\ii veut diru : « Entre deux rivièrea », Iob Prustiuna ont fuit Mossoritz, qui no Tcut rien dire, et ils ont réussi, en 1919, i!i retenir ce coin do lorro Yolée.
L'ALLIANCK PRUb81ENNK 181
Czartorygki et son « plan » ne sont plu» à craindre : en désaccord de plus en plu» complet avec le souverain, dont il répudiait « les maximes, biscornues et réellement insensées v, le, Polonais a a sauté définitivement », selon son expression (1). De son successeur, qui est TAllemand Budberg, les usiu'pateurt de terrée polonaises n'ont rien à redouter ; mais, daiit l'état de trante où il s'est mis, Lucchesini est incapable de prendre une idée juste de la situation. Coup sur coup, il adresse à Berlin des dépêches (2) où le traité du 20 juillet est représenté oonune contenant des clauact secrètes qui visent un démembrement de la Prusee au bénéfice d'une restauration polonaise. 11 montre la Suède intéressée à cette entreprise par la cession de la Poroéranie prussienne ; Czartoryeki convoitant un trône ; la maîtresse polonaise du tsar appliquée à servir l'ambition de son compatriote. Il donne ce roman pour une certitude, fondée sur les informations les plus sûres, et il adjure le roi de <t voler » sur-le-champ à Pétcrsbourç, après avoir « ntis beaucoup d*or dans sa voilure », et de conjurer à tout prix l'imminente catastrophe.
Porté lui-même à s'a£Foler et, en oaquivant des lisques imaginaires, à en courir de réels ; méfiant comme tous ceux qui ont accoutumé de donner aux autres des raisons pour le même état d'esprit ; entouré aussi de personnages non moins intéressés que le possesseur de Miedzyrzec au maintien du atatu quo territorial en Pologne, Frédéric-Guillaume ne « vole » pas à Pétersbourg, étant lourd de sa personne ; il ne prodigue pas de l'or, étant plus encore économe de ses deniers ; mais il domie ordre à son envoyé auprès du tsar de joindre ses efforts à ceux de son collègue anglais pour empêcher la ratification du traité du 20 juillet ; il se déclare disposé à prêter main-forte à son allié de l'est contre son allié de l'ouest ; il met son armée sur pied de guerre, et, enfin, il envoie un ultimatum À Napoléon (3).
(1) Gtaiid-duc Nicolas, Paul Stroganov, II, 251.
^2) Datée du 6 août et mterc«ptée à Parii (Afiaifes étraa^res Prutse^ Correspondance, CCXXXIX, 105), celle à laquelle sont empruntés ces détaik en indique plusieurs autres, autérieureaieQt expédiées et aboodAflt daas le même sens.
(8) Max DuEtekef (Ams der ZeU Friedrich-WiUtelm's, III, 271) «, en ce point, soupçonné la vérité. V. aussi Gentz, loc. ci7., p. 239 et suiy>, 2d3 et uiv.
C'est une façon sommaire et assurément fort arbitraire d'établir, au regard de la Russie, le casusfœderis prévu par le « contrat de réassurance », auquel elle a souscrit ; mais l'un des contractants s'y est pratiquement mis aux ordres de l'autre, et donc, après avoir reçu le meilleur accueil du tsar et de ses collaborateurs (1), Oubrll est désavoué, comme ayant outrepassé ses pouvoirs. Reproduites en 1816 dans les Ephémérides russes, recueil quasi officiel, ses instructions ont, depuis, fait reconnaître la fausseté de cette allégation (2), et, sur le moment même, le négociateur ne s'en est pas affecté. D'origine obscure, « ne tenant à rien qui fût puissant ou en crédit », comme l'a observé d'Allonville (3), Oubril pouvait être traité sans cérémonie. Mais il n'a pas laissé de dire très haut qu'il avait agi d'après les ordres de son maître, dont il devait toujours garder la confiance et la faveur (4).
Ni Frédéric-Guillaume d'ailleurs, ni Alexandre ne prévoyaient les conséquences de la double démonstration à laquelle ils se portaient. La ratification refusée, le successeur de Czartoryski écrivait à Talleyrand, en proposant de reprendre la négociation sur de nouveaux frais (5) ! Pour qu'à Berlin et à Pétersbourg on prît conscience de la situation dans laquelle on s'était mis, il a fallu que Napoléon relevât, comme on devait s'y attendre, le défi qui lui était lancé, et, cela fait, Alexandre allait encore tarder à reconnaître les nécessités qui en résultaient.
La première et la plus impérieuse était de réaliser, mieux que dans la campagne précédente, la coopération militaire de la nou-
(1) RosENKAMPr, AutoLiogruphie, dans Ancienne Russie, 1904, CXX, 383.
(2) V. sir Robert AoAin, Ilial. Memoir of a mission lo the court of Vionna, p. 16.
(8) Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, IX, 205.
(4) Grand-duc Nicolas, Paul Slroganoi', II, 247-249; Lcssep» k Tulloyrand, Pétersbourg, 21 août 1806, Ailairei étrangères Russie, Correspondance, CXLV, 125.
'U) Grand-duc Nicolas, loc. cit., III, 83.
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velle coalition. Or, mettant ses troupes en mouvement dans les derniers jours de septembre, loin de les joindre aux troupes prussiennes, le tsar les portait du côté opposé I L'effet paraissait là d'un autre courant historique, dont la force s'est plus d'une fois et récemment encore accusée dans la destinée du peuple russe, voulant qu'à certains trop rares moments, ses inclinations naturelies l'emportassent sur la politique de ses gouvernants. A l'automne de 1806, Napoléon n'était pas le seul adversaire qu'Alexandre eût à combattre. Depuis plusieurs mois déjà, cédant à la pression de l'envoyé français général Sébastiani, la Porte avait virtuellement dénoncé le traité conclu avec la Russie en 1793 à Jassy (1) et procédé à des armements précipités. En même temps, les populations chrétiennes de sa domination s'étaient agitées, partageant leurs espérances et leurs sollicitations ou leurs oiïres de concours entre la France, la Russie et l'Autriche, selon une tradition qui, hier encore, a paru perpétuée au même heu. Soulevés depuis le commencement de 1804 déjà sous Tchernyi Georges (Petrovitch), les Serbes s'adressaient à Vienne d'abord, puis se rejetaient sur Pétersbourg, demandant, avec l'exagération dont les peuples de cette région de l'Europe sont coutumiers, « de la poudre pour 500 000 hommes » et offrant le trône de Douchane au grand-duc Constantin (2),
Napoléon en concevait des alarmes également excessives. Avec son imagination exubérante, déjà il voyait « la tiare grecque relevée par l'insatiable ambition des Russes depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée » (3). Sans doute, en disait-il plus qu'il ne pensait, visant à fortifier sa position devant l'opinion dans sa querelle avec le tsar. On a vu, cependant, quelles ambitions Alexandre était capable de développer de ce côté, et elles répondaient incontestablement, dans une partie au moins du monde russe, à un mouvement traditionnel d'idées et de sentiments,
(1] Et non à Hatt-Hamayoun, comme, confondant un terme de chancellerie avec un nom de lieu, l'ont indiqué deux historiens polonais : v. Lohet- AsKENAZY, D'Iéna à Tilsit, p. 15. Pour ce chapitre d'histoire, v. Bredow, Chtonik des XIX Jahrh., II, 680; JucBEnEAU de Saint-Denys, Histoire de l'empire ottoman, II, 35 ; Coquehelle, loc. cit., IV, 574 et suiv.
(2) Rapport de Czartoryski du 22 janvier 1805, Sbornik, LXXXII, 1 ; Béer, Die orieiitalische Politik Œsterreichs, p. 185-221.
(3) Cinquantième bulletin.
auquel, à cette heure, les événements de Conslantinople et de la presqu'île des Balkans donnaient une impulsion très forte.
Et donc, tournant le dos à Berlin, les premiers échelons de l'armée russe mobilisée étaient acheminés vers la Moldavie et la Valachie, où leur apparition ne pouvait manquer de mettre en branle tout le monde yougoslave. Bien qu'Allemand, leur commandant, Michelsohn, allait se concerter avec Tchernyi Georges pour la formation de bataillons de volontaires serbes et bulgares. En 1807, une alliance formelle devait même être conclue entre la Russie et la Serbie (1). Mêlant le sang des deux peuples sur les rives de la Morawa, ce pacte allait propager le soulèvement insurrectionnel le long de la rive gauche du Danube et de la Sawa, remuer l'Ougrie du sud et plus loin encore la Dalmatie méridionale, enrôler les pâtres de la Montagne noire et les pêcheurs riverains du Cattaro sous le pavillon de l'amiral Siéniavine et ériger dans ces parages un fantôme d'empire slavo-serbe sous le protectorat russe (2).
Et donc encore, en octobre 1806, la Prusse se trouvait seule sur les champs de bataille d'Auerstœdt et d'Iéna. Les Russes s*employaient, au même moment, à forcer le passage du Dniester, et, au lendemain de sa défaite, Frédéric-Guillaume ne recevait de son impérial allié que des condoléances et de nouvelles protestations de dévouement (3). Il essayait aussitôt de quitter et cette alliance sans ressource et cette lutte sans espoir. Quatre jours après léna, Lucchesini recevait pour traiter avec le vainqueur des pouvoirs qu'il faisait connaître à Talleyrand, en sollicitant, pour le jour où il aurait obtenu une paix ardemment souhaitée, « la place de bibliothécaire à Bénévent » I « Ayant consulté son cœur », le roi invoquait, de son côté, auprès de Napoléon, « les sentiments d'attachement personnel qu'il n'avait pas cessé de lui vouer » (4) 1 Mais le vainqueur d'Iéna répondant avec empressement à ces ouvertures, le désir commun de conciliation se heur-
(1) Recueil de Vlnulilut archéologique, I, 170-174; DounnoviNi;, danii Memager ruxae, juillet 1863.
(2) PKntvor.Fp, dan» Aneicnnti et Nouvelle Rits.ne, III, n» 9, p. 323-338.
(3) BooDANOviTCii, Alexandre I**, II, 152, «>t Supplément, p. 20-21.
(4) 24 et 25 octobrn 1806, Affaires élrangiires Prusse, Correspondance^ CCXXXIX, 495, 499.
tait à un obstacle où Ton serait tenté de reconnaître une manifestation de ce qu'on a appelé la justice immanente des faits. Alexandre n'a pas porté secours à son allié pour faire la guerre ; mais, invité à lui donner son appui pour faire la paix, il répond par un refus péremptoire. Il ne veut pas, il ne peut pas traiter sous le coup d'une défaite, parce que, dans ses bulletins, à cette campagne qui l'a conduit au lointain est du continent, Napoléon a donné un nom plus redoutable pour la Russie que ne pouvaient l'être pour la France les évocations d'un empire grec ou slave sur les rives du Bosphore ou du IDanube. « Première campagne de Pologne », a-t-il dit, et ce terme correspondait à une réalité qui, matériellement et moralement, avec l'héritage de Catherine recueilli par son petit-fils, menaçait l'œuvre séculaire de la politique russe dans ce domaine.
Des immenses territoires de l'ancien État polonais, avec Posen et Varsovie, la Prusse a absorbé, aux deuxième et troisième partages, la partie médullaire et c'était beaucoup plus qu'elle ne pouvait digérer. Elle n'y bénéficiait pas, comme dans ses acquisitions antérieures, d'un travail de germanisation longuement poursuivi, et elle n'y obtenait en 1806 même qu'une prise en quelque sorte mécanique ; partant, plus encore que celle des Russes sur le Danube, l'apparition des Français sur la Vistule ne pouvait manquer de provoquer un mouvement de revendications nationales, et, non moins inévitablement, il devait mettre ici en cause non pas seulement la domination prussienne dans ces parages, mais le problème polonais tout entier.
Le vainqueur d'Iéna répugnait beaucoup à l'évoquer. Depuis l'avènement d'Alexandre, il avait systématiquement tendu à répudier en ce point des traditions que la République avait recueillies dans l'héritage politique de la monarchie et qu'avaient fait revivre les légions polonaises de Kniaziewicz et de Dombrowski. Dans VAlmanach national de 1801, à la rubrique des
« puissances de l'Europe », il ne laissait figurer la Pologne que « pour mémoire », et, en octobre de la même année, il enjoignait même à Talleyrand d'efifacer ce nom importun du vocabulaire officiel (1). On en connaît la raison : jamais, à aucun moment de sa carrière, et pas même en 1812, Napoléon ne devait renoncer au dessein de se concilier la Russie, pour en faire son associée dans ses vues de domination universelle, et, au regard de ce postulat, la Pologne ne pouvait entrer dans son jeu que comme une pièce de manœuvre, sans qu'il voulût, à son sujet, contracter aucun engagement.
En 1806, il ne prenait donc position sur ce terrain qu'avec des réserves et des précautions multiples, se défendant même, au début, d'y recueillir tous les concours offerts ; car, « s'il laissait les Polonais-là, ce qui se pouvait, il fallait qu'il y en eut le moins possible de pendus » (2). Très loyalement, plutôt que de désarmer les patriotiques méfiances de Kosciuszko, il refusait ses services (3). Et il surveillait ses paroles, mesurait les encouragements donnés au compte-goutte. Consentant à la formation de deux légions nouvelles, dites « du Nord », à caractère national très vaguement indiqué, il autorisait les colonels à « faire des proclamations pour provoquer la désertion », mais leur interdisait encore de « prononcer le nom de leur patrie » (4).
Allié de la Prusse, Alexandre avait aussi des raisons pour éviter ce terrain scabreux ; mais l'abandonner à son adversaire n'était pas possible. Novossiltsov (5) voyait déjà Jérôme proclamé roi de Pologne, et, dans le soulèvement de ce pays tout entier, le point de départ d'une révolution qui menacerait l'empereur cL l*empire ; Czartoryski tirait argument de ces perspectives redotitablcs pour réclamer une réunion du Comité secret, où serait discutée une nouvelle édition de son « plan » de reconstruction polonaise, élargi sur la base d'une fédération de pays sla-
(1) NAPOLéoN, Correspondance, VU, 5816.
(2) liaron de Harante, Souvenirs, I, 200.
(3) KonzoN, Biographie de Kosciuszl(o ; cf. Skalkovski, Bupplément à la Correspondance de N..., p. 8; d'Angkbeiu;, licciteil, p. 446; Foucaut, la Campagne de Pologne, I, 47; Baiiantu, Souvenirs, I, 200.
(4) Napoléon, Correspondance, XI 11, 10. 858.
(5) A I*. Stroganov, 17 mnra 1807, (jrontl-duc Nicolas, Paul Stroganov. 111,111.
ve8(l),etbien qu'avec difficulté, il «e faisait écouter. Au printemps de 1807, bien qu'il se déclarât en désaccord complet avec tous ses membres (2), Alexandre réunissait le Comité secret à plusieurs reprises et s'y prêtait à l'examen de diverses combinaisons par lesquelles, transportant de Varsovie à Vilna le centre de la reconstitution projetée, Czartoryski essayait d'en concilier le principe avec l'alliance prussienne (3).
Avec beaucoup d'autres, ces sug^gestions devaient jouer un rôle dans le laborieux enfantement d'où le duché de Var«ovie est sorti, et, en attendant, par la force des choses, s'affrontant en territoire polonais, Russes, Prussiens et Français allaient se battre pour la Pologne. A cause de la Pologne aussi, le tsar était condamné à poursuivre une lutte où, à son tour, il allait se trouver réduit à ses seules ressources.
De l'Autriche, médusée par l'entrée en lice de la Turquie, il n'avait à attendre aucun secours. Vainement, avec Pozzo di Borgo engagé au service de la Russie, Razoumovski obtenait à Vienne l'appui de la plus vigoureuse haine qu'il soit arrivé à Napoléon d'armer contre sa fortune et sa gloire. Une vaine offre de médiation en était le seul fruit. Le représentant du cabinet de Saint-James auprès de l'empereur François, sir Robert Adair, s'employait dans l'intérêt commun avec autant de zèle que lord Arbuthnott à Conslantinople ; mais l'Angleterre des derniers mois de 1806 n'était plus celle de Pitt, ni même celle de
(1) Mémoires do novembre-décembre 1806. Musée Czartorj'ski, Ms, n» 5231. Les matériaux très abondants de ce dossier ont été partiellement utilisés par ToKARz, les Dernières Années de //. Kollontay, I, 279. V. aussi Ancienne Russie, 1894, LXXXI, 212 et suiv.
(2) Alexandre à Czartoryski, avril 1806, Czartoryski, Mémoires, édition de Mazade, I, 158.
(3) J. DE Maistre, Mémoires politiques, p. 270; Archives Vorontsov, XXIII, 26 ; CzARTonYSKi, lac. cit., II, 63, 148-158 ; Handelsmann, ^apoléon et la Pologne, p. 59 ; Askenazy, Loisirs historiques, p. 83, 439 et suiv.
f02 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1"
Fox, qui avait suivi son prédécesseur dans la tombe, et, en demandant seulement sa garantie pour un emprunt de six millions de livres sterling à négocier à Londres, le cabinet de Pétersbourg s'attirait un refus presque insultant.
Cependant, les forces qu'Alexandre pouvait opposer à son redoutable adversaire étaient jpaédiocres et il s'entendait mal à les employer.
Après Austerlitz, avec l'aide d'un comité où, malgré sa disgrâce, Koutousov a été appelé à siéger, le tsar a pris tardivement de nombreuses dispositions pour renforcer son armée ; après léna, il s'est laissé inspirer l'idée de donner à sa lutte contre Napoléon le caractère d'une guerre nationale, et, par un manifeste du 30 novembre 1806 (1), il a inauguré ces levées de « milices », qui devaient, six années plus tard, prendre un si grand développement. Pour en faciliter le recrutement, des mandements lus dans toutes les églises dénonçaient dans l'adversaire à combattre « le perturbateur du monde, l'auteur des plus abominables forfaits, et l'ennemi de toute religion chrétienne », ainsi qu'il l'avait prouvé « en rétablissant dans son pays le culte des idoles, en dressant des autels à des prostituées, en prêchant le Coran en Egypte et en bâtissant des synagogues en France » (2), — diatribes auxquelles toute une littérature, pamphlets, romans et comédies, faisait écho, avec le futur gouverneur de Moscou en 1812, Rastoptchine, comme chef de chœur (3).
Anathèmes ecclésiastiques ou campagne de presse, ces violences de langage avaient aussi un autre but, qui était de combattre une propagande très activement et très habilement exercée par les agents napoléoniens, en liaison avec le courant d'idées libérales dont, depuis son avènement, Alexandre avait favorisé le développement. Des rumeurs insidieuses étaient répandues à travers les campagnes russes. Bonaparte, racontait-on dans les isbas enfumées, avait écrit au tsar en réclamant l'affranchissement de tous les serfs, à défaut de quoi, il ne cesserait jamais de lui
(1) Recueil complet des lois, XXIX, 22. 374; cf. ibid, 22. 174, 22. 245, 22. 249, 22. 252, 22. 261, 22. 382, 22. 384, 22. 393.
(2) ScBiLDca, Alexandre I", II, 156, 352 et suiv.
(3) R*«TOFTcniNK, Matériaux, p. 61 ; Sécjor, Vie du conilc Rastoptchine ^ p. 166 ; Ancienne Russie, 1881, XXXII, 906.
faire la guerre. Pénétrant en Russie, les Français ne feraient aucun mal aux paysans, mais s'en prendraient aux propriétaires seuls, en mettant fin à leurs abus (1).
L'efiPet de ces manœuvres semble avoir été de part et d'autre médiocre. La masse de la population à laquelle elles s'adressaient y est restée indifférente, et le recrutement des milicei, en particulier, n'en a pas été affecté. Il s'opérait lentement et avec une grande difïïculié. En dépit des conmiandes faites à Vienne et à Londres, les fusils manquaient d'ailleurs pour les armer, et la mise en campagne des troupes régulières subissait elle-même des contre-temps multiples. Le 3 novembre seulement, plus de trois semaines après léna, un premier corps russe, 60000 hommes et 270 canons sous Bennigsen, suivi à un mois encore de distance par un autre de 40 000 hommes et 216 canons sous Buxhoewden , passait la frontière dans la direction d'Ostrolenka. Ils ralliaient les débris de l'armée prussienne, à peine 14 000 hommes et 92 canons, et s'immobihsaient, par la même raison qui avait paralysé l'armée russe avant Austerlitz : l'absence de commandement.
Pour faire choix d'un commandant en chef, Alexandre a attendu d'avoir la main forcée par ce qu'on appelait alors en Russie t l'opinion ». voix de quelques coteries et de quelques salons, dont les éclats, parfois irrespectueux, irritaient le souverain, mais dont il souffrait souvent que les déterminations, généralement peu réfléchies, l'aidassent à sortir de ses incertitudes. Les préférences ainsi manifestées se portaient, cette fois, sur le vieux Kamiénski, le terrible gouverneur militaire de Pétersbourg en 1801, eu qui Diérjavine reconnaissait « l'épée léguée par Catherine à son petit- fils ». Sortant de sa réserve habituelle, l'impératrice ÉUsabeth semble s'être elle-même employée à favoriser cette candidature (2).
Né en 1738, Kamiénski avait servi dans l'armée française sous le maréchal de Broglie au début de la guerre de Sept ans et com battu ensuite avec distinction dans les deux guerres turc[ues. Il en gardait de l'expérience et une autorité assez grande pour qu'il se permît d'interdire au grand-duc Constantin l'accès de
(1) SCHILDBR, loc. cit., p. 164.
(2) WiEGEL, Mémoires, II, 221 ; Ribeaupierre, Mémoires, Archives russes, 1877, I, 502 ; Bogdanovitch, Alexandre i'% II, 172.
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l'armée mise sous ses ordres et engageât Alexandre lui-même à n'y point paraître (1). Un moment, il parut en passe de faire renaître la tradition de l'espèce de dictature militaire que l'un de ses anciens chefs, le prestigieux prince de la Tauride, avait quelque temps exercée. Mais à peine eut-il pris possession de son poste dans les premiers jours de décembre 1806, sous Pultusk, qu'un brusque revirement se produisait, à son endroit, dans les milieux mêmes auxquels il devait sa nomination. On y déclarait que le grand homme de guerre était devenu fou !
Le seul indice d'aliénation mentale qu'en fait il eût donné, consistait dans l'ordre envoyé à Araktchéiév de rejoindre l'armée et d'y prendre le commandement de l'artillerie ; mais, eu égard aux précédents et aux circonstances, c'était assurément acte de déraison. Le déserteur d'Austerlitz avait répliqué en refusant péremptoirement d'obéir à l'injonction reçue et en montant contre le généralissime, dans son entourage même, une cabale, qui, au bout de huit jours, Bennigsen et Buxhoewden donnant l'exemple de l'indiscipline, lui rendait impossible l'exercice de son propre commandement. Avec son tempérament nerveux, Kamiénski n'était pas capable de tenir tête à cette crise. L'armée s'en trouvant jetée dans le désarroi le plus complet, il s'exagérait encore le danger qui en résultait pour elle ; il n'y apercevait de remède que dans une retraite précipitée, et, jeté dans un état de rage et de désespoir voisin du délire, il se jugeait incapable de diriger cette manœuvre. Il envoyait un courrier à Pétersbourg pour demander qu'on le remplaçât, et, sans attendre la réponse, remettant le commandement à Buxhoewden, prescrivant à Bennigsen de ramener son corps en territoire russe, il prenait le chemin de sa résidence du gouvernement d'Orcl, où, trois années plus tard, il devait être assassiné par ses serfs révoltés (2). Napoléon avait beau jeu.
(1) Stboinok, Mémoires, II, 25'i ; Bennigsen, Som'enirs, Ancienne Ruaaie, 1897, LXXXIX, 97-98; le môme, édition Cazalès, I, 79; Gettoun, Mémoire», Messager historique, 1880, I, 256; prince de VVuRTEMnERC, Mémoires, l, 102, 104, 129, 130, 141 ; Il<EPFNEn, Der Krieg von 1806, III, 83,
(2) l'rinco CHTCiiEniiATOV, Journal, Archive» de la (fuerro à Pclrofjrad, •cction iciontifiquc, 2' divition, u° 1590; gônérul Colbeht, Traditions cl Souvenir», IV, 192; Sciiilobr, Alexandre /'', II, 158 ot suiv.
L'hiver polonai» ne lui permettait pas, à la vérité, d'exploiter avec sa vigfueur habituelle ces chances favorables, et il en donnait à ses adversaires pour se prévaloir de l'endurance supérieure des troupes russes. Bennigsen, en particulier, allait s'y montrer maître.
Il avait plus d'une partie de réelle maîtrise : le sang froid, l'esprit de décision, l'audace au regard des risques et des responsabilités, dont il avait fait preuve dans la nuit du 23 mars 1801. Une erreur de Napoléon lui livrant, le 26 décembre, sous Pultusk même, Lannes avec des forces très inférieures aux siennes, au mépris des ordres reçus, il accepte le combat, obtient quelque apparence d'avantage et bat monnaie de gloire avec ce succès plus habilement encore. Il veut avoir affronté l'armée française tout entière, commandée par Napoléon en personne, et lui avoir infligé une défaite « décisive ». Avec l'aide de l'agent mihtaire anglais Wilson, la nouvelle en met toute l'Europe en émoi. On veut que Bonaparte y ait laissé jusqu'à ses équipages, et, de Kœiiigsberg où elle s'est retirée, on assure que la famille royale de Prusse se dispose à regagner Berlin (1).
Le cours de la campagne n'en est pas changé ; mais Alexandre s'en trouve porté encore à un acte d'abdication. Pour remplacer Kàmiénski, le vainqueur présumé de Pultusk s'impose à son choix après des hésitations, où, dans l'évocation du plus angoissant souvenir, la pensée du fils de Paul montre le plus singulier détachement : « Un, » écrit-il, « vaudrait peut-être mieux, c'est Pahlen ; mais quelle confiance mettre en lui après toute sa conduite (2)? » Et, entre les deux, le fils se décide pour u f assassin en chef » du père, comme dit J. de Maistre (3).
Né en 1745, d'une famille de noblesse brûnswickoise et fixé en Russie après diverses aventures depuis 1773, Bennigsen est resté très Allemand. Il continue à ignorer la langue russe, ce qui d'ailleurs ne lui est pas une cause d'embarras avec le plus grand
(1) Pktre, NapoUon's campaign in Poland, 1806-1807, p. 89-95 ; Bennigsen, Souvenirs, Ancienne Russie, 1897, LXXXIX, 104 et suiv., édition Cazalès, I, 91-99; Mueffling, Au* meinem Leben, p. 184 et suiv. ; Wilson, A Sketch, p. 80-81; Hœpfneb, loc. cit., II, 119; Foucart, la Campagne de Pologne, l, 462 ; Delbrvck, Die Jugend des Kœnigs Fr. Wilhelm m, II, 83.
(2) A Pierre ToUtoy, 15 janvier 1807, Sbornik, LXXXIX, p. lxxvii.
(3) Correspondance diplomatique, I, 26.
nombre de ses subordonnés directs, Allemands eux aussi : Anrep, Buxhoewden, Essen, Knorring, Osten-Sacken, Ostermann, Steingel, et il sait estimer à leur valeur les soldats auxquels il commande, comme il s'entend à en tirer parti, pour autant qu'il n'en est pas empêché par les faiblesses et les vices de son caractère. Très ambitieux, il est plus encore cupide, à quoi contribue l'influence de sa quatrième femme, d'origine polonaise, Mlle Andrzejkowicz, dont, à soixante-deux ans d'âge, il est passionnément épris et qui lui donnera un fils le jour de la bataille d'Eylau (1).
Sous ses ordres, points de force et points de faiblesse, l'armée russe sera telle que l'ont montrée toutes les épreuves où elle a paru jusqu'à ce jour : merveilleuse d'endurance, de ténacité et de bravoure, mais mal équipée, insuffisamment outillée de toute façon, livrée à discrétion pour son ravitaillement à des mercantis, dont les deux frères Meyerowicz, parents de Mme Bennigsen, et mise en détresse par l'indigence de sa trésorerie qui, avec la complicité, semble-t-il, du commandant en chef, sera l'objet d'un pillage scandaleux. Comme en Moravie, en outre, l'année d'avant, et pour les mêmes causes, elle se trouvera en butte bientôt à l'hostilité de la population et de sa portion allemande elle-même, qui souhaitera le triomphe des conquérants français pour être quitte de ces libérateurs (2), Malgré quoi. Napoléon se donnant le tort, en février, d'étendre devant cet adversaire, et d'amincir son front, de la Pilica au Frischer-Hafî, sur une distance de plus de 300 kilomètres, et encourant la malechance de faire surprendre les ordres qu'il a tardivement donnés pour rétablir la situation, un choc en résulte dont il n'a pas prévu la rudesse, et c'est Eylau-
Autre victoire* décisive » aux termes de bulletins que Bennigsen rend plus hyperboliques encore et qu'il ne réussit pas «noias bien à accréditer de Péterebourg à Londres. « C'est à nous, mon
(1) HARDE?(i!KaG, Denlnvûrdifkeiten, III, 377; J. de Maistbe, Mémoires politiqucn, p. 271 ; Beu.nuaroj, UeschiclUe Ruaeland*, III, 813; Golovimk, Alexandre J", l, 228,
(2) Habokndcrc, DenkwûrdigkeilMi, III, 374-375; Boyïw, Erinnerungen, I, 247 ; WoLzooBM, Memoiren, p. 40-42 ; Hobptnek, Der Krieg von 1806,
III, 18, 107, 127; Lettow Voimieck, />fr Krieg in den Jahren 1806-1807,
IV, 41 et Miiv. ; Pstue, Mapoleoiis campaign in Poland, p. 147; Hacbn, Neu/? Preiuniache imiter, 1847, IV, 276; Sbornik, LXXXVIIl, 44,
L'ALLIANCE PRU881ENNE tel
général, qu'a été réservée la gloire de vaincre celui qui ne Ta jamais été », lui écrit le tsar, en lui envoyant Je cordon de Saint-André et un brevet de pension de 12 000 roubles. Cependant, se donnant à lui-même un démenti, le généralissime répond, en réclamant d'urgence des renforts et en demandant à être relevé de «on commandement (1). Mais, de son côté, tout en «'attribuant le gain de la journée du 8 février. Napoléon se moutre incliné à reprendre des pourparlers pour la paix.
De lui à Frédéric-Guillaume, ils n'ont, à la vérité, été jamais interrompus. Alexandre semble bien avoir obligé son allié prussien à refuser la ratification d'un armistice, conclu le 16 novembre 1806 à Charlottenbourg, comme il a fait aussi échouer les tentatives d'accommodement poursuivies, depuis, à Posen ; mais, dès le 26 janvier 1807, le francophile Zastrow, à qui le roi a confié la direction de sa diplomatie désemparée, est revenu à la charge avec le projet d'un congrès de pacification pour lequel il s'est même assuré l'adhésion de la Russie, ù la condition que l'Angleterre y eût part, et la journée d'Eylau engage Napoléon à passer outre aux répugnances très vives qu'il a manifestées en ce dernier point. Les remontrances fortement motivées de Talleyrand le font revenir cependant sur cette décision et se rabattre sur un nouvel essai d'entente directe et séparée avec la cour de Prusse réfugiée à Memel (2).
La fidélité d'Alexandre à l'alliance anglaise s'explique mal à première vue, car les efforts impuissants de son ministre à Londres, qui est toujours Simon Vorontsov, pour obtenir quelque secours d'argent du successeur de Pitt, qui est le rébarbatif lord Howyck,
(1) Messager hist., mai-juin 1917, p. 563 ; Mémoire secret du chevalier de Bray, Berlin, décembre 1807, Affaire* étrangères, Russie, Mémoires et documents, XXXII, 67.
(2) Même mémoire et Affaires étrangères Prusse, Correspondance^ CCXXXIX, 603, CCXL, 22 ; Talleyrand à Napoléon, Varsovie, février 1807, Affaires étrangères Russie, Supplément, XVII, 227.
sont devenus un objet de raillerie dans la presse, et, d'autre part, les corsaires anglais continuent à traiter les armateurs russes sans le moindre ménagement (1) ; mais le fils de Paul doit compter avec cette solidarité d'intérêts économiques entre les deux peuples qu'une partie de ses sujets a érigée en dogme et que le père n'a pu négliger impunément.
A Memel, le général Bertrand est envoyé comme à l'assaut d'une position, avec ordre de mener la négociation au pas de charge, mais non sans consentir des sacrifices. Au château de Finkenstein, où elle l'a rejoint, victime expiatoire livrée au conquérant de Varsovie par les patriotes du lieu, d'après la légende, et plus vraisemblablement jeune femme exaltée que la gloire a séduite, c'est dans le proche voisinage de Mme Walewska, sinon sous ses yeux, que Napoléon a dicté pour son plénipotentiaire des instructions portant ces mots : « Quant à la Pologne, depuis que l'empereur la connaît, il n'y attache plus aucun prix » (2).
Sacrifice inutile ! Bertrand a été devancé à Memel par un messager de Bennigsen, qui prêche la continuation de la guerre. Le généralissime russe attend des renforts et se dit assuré, après leur arrivée, dans deux semaines au plus tard, de terminer la campagne sur un succès définitif. Frédéric-Guillaume n'est pas disposé d'abord à régler son attitude sur ce rapport. Il en reçoit d'autres, qui présentent la situation sous un aspect très différent. Les Français continuent à avancer, et, en reculant, les Russes convertissent en désert les territoires prussiens qu'ils abandonnent. Le roi ne se sent plus en sûreté, même à Memel. Il parle de renvoyer la reine avec les enfants à Riga. Aussi, son premier mouvement est de répondre au message de Napoléon en des termes extrêmement conciliants, et, le lendemain, il lui fait porter même par le colonel Kleist un consentement formel à traiter séparément. Mais, le jour d'après, il confère avec Hardenberg, le général Rûchel qu'il a appelé de Koenigsbcrg, d'autres partisans encore de la résistance à outrance, et le vent tourne. Kleist, de son côté, apprend en route qu'arrêtant leur progrès, les Français se sont retirés derrière l'AlIc; en (juartiers d'hiver, et il prend sur lui de faire halte
(1) F. DK MARTiiNH, Recutil, XI, 131, 132.
(2) 13 février 1807, Nai-oi.éon, Correspondance, XIV, 11. 810.
aussi, en demandant de nouveaux ordres. Il en reçoit, et tout est changé : plus de négociation à deux ; renvoi en termes évasifs à une paix générale. Napoléon insistant, Frédéric-Guillaume lui fera attendre sa réponse pendant près de deux mois (1).
Bennigsen est, cependant, fort embarrassé pour non pas même finir victorieusement, mais seulement poursuivre la campagne. Les renforts annoncés n'arrivent pas, et, à leur défaut, il en est réduit à produire le plan d'une guerre d'usure et à ordonner une retraite générale en direction de Kœnigsberg. Mais aussitôt, il devient, à son tour, l'objet d'une cabale analogue à celle dont il n rendu Kamiénski victime quelques mois plus tôt. Mis en congé, sur sa demande, l'un des frondeurs, Buxhoewden, intéresse à sa cause ses compatriotes des provinces baltiques. Par la future princesse de Lieven, qui s'essaie aux œuvres de haute intrigue il ameute les « salons » de Pétersbourg, et, forte de ces appuis, la fronde devient générale (2).
Ses premières manifestations remontaient à plusieurs mois déjà, et, s'en trouvant averti, Alexandre avait été sur le point de prêter l'oreille aux suggestions de l'un des détracteurs du généralissime, un Russe celui-là, Pierre Tolstoy, qui rêvait d'un autre empereur commandant en personne ses armées, auprès duquel il assumerait le rôle d'un autre Berthier (3). C'est ce qui, après la journée du 8 février, avait aussi engagé Bennigsen à présenter une demande de congé. Il comptait bien qu'on ne prendrait pas au mot le « vainqueur » d'Eylau, et qu'on lui donnerait à la fois le moyen de mieux se faire obéir et d* « achever » Napoléon. Il eut, en effet, licence d'user à discrétion des mesures disciplinaires et promesse que toutes les forces disponibles seraient prochainement mises en campagne : la garde elle-même parti-
(1) Napoléon à Fr.-Guillaume, 13 et 26 février 1807, Affaires étrangèret Prusse, Correspondance, CCXL, 35, et Napoléon, Correspondance, XIV, 11. 809 et 11. 890 ; Lettow-Vorbeck, loc. cit., IV, 141-180 ; Bailleu, Preussen und Frankreich, II, 442 ; Wilson (Life of), II, 93-94 ; Schladen, Preussen in den Jahren 1806-1807, p. 190; Bogdanovitch, Alexandre 1", II, 228- 230 ; F. DE Martens, Recueil, VI, 406.
(2) Divov, Journal, Ancienne Russie, 1903, CXIV, 468 ; Ribeaupierre, Mémoires, Archi^-es russes, 1877, I, 503 ; J. de Maistre, Mémoires politiques, p. 259; Iermolov, Mémoires, 1, 50; Bogdanovitch, Alexandre /*', II, 185-187; Bernuardi, Geschichte Russlands, III, 254.
(3) Sbornik, LXXXIX, p. lxxvii ; Archives Vorontsov, XXIII, 26.
rait et « il ne resterait à Pétersbourg qu'un bataillon du Préobrajenski pour le service des palais et un escadron de cosaques pour les patrouilles ». Mais, cela ne devait faire en tout que vingtsept bataillons et autant d'escadrons, auxquels, en mai seulement, pourrait être ajoutée une armée de réserve comprenant trois divisions. Le « vainqueur » d'Eylau jugea que ce n'était pas assez. Pour obtenir davantage, dans de nouveaux rapports il se porta à des exagérations en sens inverse. Mais, à grossir le chiffre de ses pertes ainsi que les forces de son adversaire, le résultat qu'il obtint était celui qu'il souhaitait le moins : à la fin de mars, il apprit que l'empereur suivrait sa garde. L'expérience d'Austerlitz serait recommencée.
Depuis l'avènement de Catherine, les prétoriens des corps privilégiés n'avaient guère brillé que dans les révolutions de palais. A Austerlitz, placés en réserve, ils n'avaient reçu des coups que « par derrière », en fuyant (1). Alexandre prétendait, cette fois, les mettre sérieusement à l'ouvrage et même les distraire de leurs habitudes de luxe et de sybaritisme. La consigne était de partir « sans aucune espèce d'équipage ». Elle n'empêchait pas un colonel de faire mettre dans ses fourgons cinquante dindes vivantes (2) 1
En route, le tsar s'arrête à Mittau, pour saluer au passage le comte de Lille, et cette première rencontre lui laisse ime impression déplaisante, destinée à persister longtemps. « Toute l'étiquette de la cour de Versailles dans un cadre de misère », a noté Alexandre Kourakine (3). Le 2 avril, Alexandre est à Memel, et son arrivée a pour premier effet le retour au pouvoir de Hardenberg et la déroute des derniers soutiens du parti français : Zastrow. Lombard et Beyme. En même temps, les élans de sympathie dont ce lieu a été témoin cinq années auparavant paraissent y renaître ; la reine Louise semble oublier les déceptions éprouvées au pavillon de Bcllevue et le tsar, renouvelant des protestations de dévouement à toute épreuve, — « aucun de nous ne tombera seul », — le roi y répond en annonçant l'intention de répliquer
(1) O fut 1« cat, d'après ton propre témoignage, d'un ofRcicr du Siimionovaki, qui était In baron de DaniuR. V. baron de Damas, Mémoires, l, 77-78.
(2) J. DK Maistre, Mémoires politiques, p. 254.
(3) Archives russes, 1868, p. 3'i. Sur rétiquolle obiervée à Miltau, v. baron vu Damas, Mimoireê, p. 82 et tuiv.
aux dernières ouvertures de Napoléon, qui datent de féNTier par une fin de non-recevoir péremptoire (1).
Avant de le faire, cependant, il emmène son allié à Bartenstein (Bartoszyce en polonais), et, du 14 au 26 avril, il négocie laborieusement et âprement. Renonçant à abandonner son allié, il n'entend pas que ce regain de fidélité soit gratuit. Le 21, les conditions d'un nouveau traité qui revise celui de Potsdam étant à peu près convenues, il s'exécute : pas d'accord avec Napoléon sans la Russie.
Ces conditions (2) sont effarantes : monument, du côté prussien, d'une infatuation qui survit aux pires disgrftces, elles attestent, du côté russe, une docilité au vasselage allemand que rien ne rebute, et, des deux parts, une prodigieuse inconscience. Défaisant la Confédération du Rhin et repoussant Napoléon sur la rive gauche ; érigeant sur les ruines de celui qu'il a créé un groupement nouveau d'Ëtats allemands, dont elle consent à partager la présidence avec l'Autriche, mais dont elle se réserve le gouvernement, la vaincue d'Iéna refait à sa guise la carte de l'Europe, à une heure où son propre domaine y est, entre la Passargue et le Niémen, réduit à quelques lieues carrées 1 Et elle imagine que, moyennant l'aumône de quelques territoires, dont elle ne dispose pas plus que s'ils se trouvaient dans la lune, l'Autriche et l'Angleterre elle-même accepteront cette anticipation d'une MitteU Europa. En fait, pour être capable d'y souscrire, il n'y avait dans le monde entier que « le divin » Alexandre, comme l'appelait la reine Louise, dans un renouveau de tendre exaltation. Et il n'en était même pas payé ! Dans ce traité de Bartenstein un seul article intéresse directement la Russie, et, contre ta poUtique traditionnelle, contre le but même qu'elle poursuit dans l'autre guerre où elle est engagée sur le Danube, il garantit l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'empire ottoman I
D'autres desseins encore, il est vrai, à grande envergure, où les intérêts russes avaient part, ont été agités à Bartenstein, mais sans plus de sagesse.
(1) B.ULLEU, KOnigin Luiaej p. 223 ; Schladbn, Preiisaen in den Jahren 1806 und 1807, p. 173; Affaires étrangères Prusse, Correspondance, CGXL,
(2) F. DE Martens, Recueil^ VI, 409.
Depuis l'année précédente, de quelque dédain qu'il fît preuve en dernier lieu à l'endroit de ses collaborateurs du Comité secret, Alexandre n'a pas laissé de retenir les suggestions qu'il a recueillies de cette source au sujet de la Pologne et la marche des événements l'a engagera s'en inspirer. Pendant son séjour au quartier général de Tauroggen, il y a, par l'intermédiaire de Czartoryski et de Niemcewicz, attiré l'ancien commandant des légions polonaises d'Italie, Kniaziewicz, ainsi que le successeur de Kosciuszko au commandement de l'armée polonaise après la défaite de Maciejowice, Wawrzecki, et il a essayé de les gagner à l'idée d'une restauration polonaise qu'il opposerait à celle que leurs compatriotes attendaient de Napoléon. Mais, le vainqueur d'Iéna tenant toute la Pologne prussienne, la partie n'était plus égale, et les chances de la Russie n'ont pas cessé d'y empirer. Dans l'emportement de la lutte, laissant Murât parader et Talleyrand manœuvrer à Varsovie, Napoléon s'est progressivement départi sur ce champ de bataille de sa retenue initiale. Il s'est occupé d'organiser un soulèvement général de toutes les provinces polonaises en liaison avec le mouvement insurrectionnel des populations chrétiennes de l'empire ottoman qu'il avait favorisé plus anciennement et que, tout en faisant maintenant cause commune avec le sultan, il ne renonçait pas entièrement à soutenir. Avec l'aide du capitaine Falkowski, envoyé sur les lieux dès le mois de juillet 1806, il a obtenu des résultats appréciables, et cet autre fantôme d'une Pologne napoléonienne a commencé de justifier les appréhensions de Novossiltsov : a Tout le monde dit que vous serez roi », écrivait Pauline Borghèse au duc de Berg (2).
Dépossédée de toute sa part dans les dépouilles de la Pologne,
(1) Zalkski, dans Annuaire de la Société d'histoire et de littérature polormite, 1866, p. 46; Falkowaki, Tableaux, I, 286; LonET-AsKENAZv, X>'/é/ta à Tilitil, p. 45-48 ; IlANoni-sMANN, Napoléon et la Pologne, p. 113-115,
(2) Mf RAT, Lettres et documents, V, 64, 65.
L'ALLIANCK PRUSSIENNE tl3
la Prusse y est en quelque sorte mise hors de cause ; elle prétend, cependant, y garder de grandes ressources. Parmi les sujets de cette nationalité, le roi retient quelques Rdèles et, à la tête de ce groupe, marié à une princesse de Prusse, le prince Antoine Radzi* wiil tire de sa situation personnelle quelques moyens d'influence. Au rapport de sa femme, il aurait même en 1806 reçu mandat pour offrir à Frédéric-Guillaume les services du prince Joseph Poniatowski (1), Plus certainement, en février 1807, au moment des pourparlers que Napoléon entamait pour une paix séparée avec la Prusse, et où il se montrait disposé à sacrifier la Pologne, le prince Radziwill a combiné avec Zastrow un plan de restauration polonaise sous la suzeraineté des HohenzoUern. Sur quoi, s'en trouvant averti par une indiscrétion, Bennigsen a projeté un moment de prendre, de son chef, les devants à ce sujet (2). Il était incliné aux coups d'audace et aux aventures.
A Bartenstcin, procédant de ces avatars ainsi que des idées mises en avant l'année précédente par Czartoryski au cours def délibérations du Comité secret, une autre combinaison de haute fantaisie est projetée, à titré de compronus entre les intérêts rivaux des deux bénéficiaires des partages : à la restauration polonaise dont Napoléon les menace, ses adversaires imaginent d'en opposer deux, l'une sous l'égide prussienne à Varsovie, l'autre à Wilno, sous l'égide russe, et le prince Radziwill est chargé de faire agréer à Vienne (3) le plan paradoxal de cette reconstruction bicéphale.
Se précipitant dans le domaine des réalités militaires, des événements dont elles excluaient la prévision feront promptement évanouir ces chimères.
(1) Princesse Louise de Prusse, Quarantf-cinq années de ma vie, p. 207 ; ScHLADEN, Preussen in den Jahren 1806-1807, p. 130.
(2) Zaleski, loc. cil. ; Loret-Askenazy, loc. cil., p. 73. Dans ce dernier ouvrage, les auteurs ont confondu les dates : Alexandre n'a pas paru à l'armée en 1806.
(3) Musée Czartoryski, Ms n" 5231 ; Harde.nberg, Denhwûrdigkeiten, III, 369 et suiv. ; cf. Waliszewski, dans Revue contemporaine, février 1893, I, 324.
La présence d'Alexandre au milieu de ees troupes n'a pas produit, cette fois, des effets plus heureux qu'en 1805. A Memel, parmi les officiers prussiens que la débâcle de leur armée laissait sans emploi, le tsar a découvert un autre Weyrother, avec plus de génie et moins de raison. Le général Phull, ancien quartier maître général, sera son conseiller pendant la première phase de la campagne de 1812. En attendant, le tsar a été, en sa compagnie, repris plus vivement par 1' « envie de femme grosse », — le mot est de Czartoryski, — qui le possédait de commander en personne son armée. Mais l'état où il l'a trouvée l'a promptement engagé à réprimer ce désir. Plutôt que le renfort si impatiemment attendu, l'arrivée de la Garde a apporté à Bennigsen un surcroît de difficultés : bouches à nourrir et indisciplines à refréner, désordres de toute nature et embarras de trésorerie. Comme en Moravie, les hommes restaient des vingt-quatre heures sans manger, et, pour la nourriture des chevaux, le chaume des toits commençait lui-même à manquer. Les maladies décimaient les effectifs, et, au rapport de sir Robert Wilson, si incliné qu'il fût toujours à l'optimisme, les hôpitaux étaient « l'horreur de l'humanité » (1).
Ayant fait ces constatations, le tsar prenait prudemment le parti de se retirer à Tilsit, où, tout en se donnant des divertissements, « connaissant et lorgnant toutes les demoiselles de la ville » (2), il assumait au regard des opérations en cours le rôle plus facile d'observateur et de censeur. Avec l'aide de Phull, il soumettait la conduite de son généralissime à une critique sévère, ne cessant d'exprimer sou étonnement qu'il tardât à tirer parti de tant et de si belles troupes qu'il lui avait amenées.
Les jours et les semaines passant sans que ces sollicitations de
(1) WiLtON (Life of), II, 210; Uennioben, Mémoires, dans Ancienne Russie, 1897, LXXXIX, 88 ; IlAUDENBEna, loc. cil., III, 373 et suiv. ; Boyen, Erinncrungcn, (>. 529 ; S<:ui.adi<:n, loc. cil,, p. 221.
(2) Grand-duc Nicolas, Paul Stroganov^ II, 258.
plus en plus impérieuses reçussent un effet, la reine Louise se met de la partie. Sans é^rd pour les remontrances de Hardenberg, elle dénonce Bennigsen comme un traître ; elle réclame pour lui le poteau d'exécution ou le knout ; elle voudrait « le battre et cracher à la figure de son ami et défenseur », — elle entend dire le grand-duc Constantin, — et elle les suppose en connivence, l'un et l'autre, avec les partisans de la paix à tout prix, soupçon que Hardenberg n'est pas loin d'ailleurs de partager (1).
En réalité, depuis le séjour du tsar au quartier général, sous l'influence des impressions que son entourage y a recueillies, le parti de la paix, c'est, de ce côté, à peu près tout le monde, et, sous le coup des injonctions qu'il continue néanmoins i recevoir de Tilsit, et qui, le prenant au mot, le pressent de passer à l'offensive et « d'en finir » avec Napoléon, Bennigsen lui-même, sans renoncer à ses vantardises, augure mal d'une continuation des hostilités (2). Avec la santé, éprouvant des crises d'évanouissement, il en perd la lucidité et l'esprit de décision qui lui sont propres. Persistant dans son dessein de retraite, il hésite entre les deux partis qu'elle offre à son choix : l'un de remonter la rive droite de l'Aile pour se rapprocher de la frontière russe et se mettre en sûreté éventuellement derrière le Prégel ou le Niémen, l'autre, en prenant la rive gauche, de couvrir Kœnigsberg et ses dépôts d'approvisionnement. De l'une à l'autre rive, passant et repassant le fleuve, il court deux lièvres à la fois, et « le coupe-gorge » de Friedland l'attend.
Au cours de la bataille, la Garde étant engagée contre la division Brisson et fort maltraitée, un de ses régiments, le Siémio' novski, se trouve sans commandement. Le colonel, Depréradovitch, d'origine serbe, est un des héros de la nuit du 23 mars 1801 et il n'a pas, personnellement, fait trop mauvaise figure à Austerlitz. On le découvre, cette fois, dans un hangar, où il conte fleurette à une jolie Française, qu'il a connue à Pétersbourg et qui
(1) Hardenberg, loc. cit., HI, 378 et suiv., 441-442 ; < Correvpondance de la reine Louise », dans DeuUche Rundschau, 1902, CX, 44 ; Adami, Kônigin Luise, p. 237.
(2) Mikhaïlovski-Daniletski, la Campagne de 1806-1807, p. 321 ; Lettow-Vorbeck, loc. cit., IV, 348.
l'a rejoint à l'armée (1). Le trait donne la mesure des défaillances, auxquelles diverses causes de dépression morale ont, à toutes les époques, incliné à certains moments les armées russes, y abolissant partiellement, comme en cette rencontre du 14 juin, jusqu'au sentiment de l'honneur et les mettant hors de combat presque sans lutte.
Quelques jours plus tôt, le 6 et le 10 juin, de Gutstadt et de Heilsberg où il repoussait des avant-gardes françaises, Bennigsen annonçait encore des succès « décisifs », et, lui rendant son estime, la reine Louise en était portée à des manifestations de joie que l'on jugeait presque indécentes dans son entourage même, tant elle y mettait de l'excès (2). Mais, au même moment, le grand-duc Constantin quittait l'armée, convaincu qu'elle allait à une catastrophe, et, rejoignant son frère à Tilsit, il l'adjurait de prévenir ce dénouement, en ouvrant immédiatement des négociations pour la paix. Hardenberg intervenant au débat en sens contraire, le prince usait d'arguments qui, diversement rapportés, semblent avoir affecté quelque brutalité, et, en contraste avec l'attitude habituellement très déférente du cadet au regard de l'aîné, n'en prenaient que plus de force (3). Les hâbleries de Bennigsen et les représentations de Hardenberg l'emportaient, cependant, d'autant plus facilement que le souverain était sur le point de quitter Tilsit, se rendant au-devant du premier échelon de l'armée de réserve qu'il avait promise à Bennigsen pour mai,
(1) Grand-duc Nicolas, Portraits russes, IV, 191.
(2) Delshucck, Die Jugend des Kœnigs Fr. Wilhelm IV, II, 260.
(3) Lestcps à Talleyrand, Pétcrsbourg, 4 novembre 1807, Affaires étraugèrcf RuMÏc, Correspondance, CXLIV, 290. — Vnndal (Napoléon et Alexandre I", I, 50) attribue une fausse date à cette dépfciie et place faussement aussi le débat entre les deux frères après Friedland. Ils se sont séparés lo 14, avant d'avoir eu nouvelle do la bataille et ils ne se sont rejoints que le 20, après que les pourparlers pour la paix eussent déjà été entamés. V. WoLrooEN, Menioiren, p. 43 ; IlAnDENHiciic, loc. cit., IIl, 488-489 ; Del- •RUKCK, loc. cit., II, 283; Max Lenz, dans Forschunyen, VI, 190-191 ; Kar- NoviTcit, le Ttesarevitch. Constantin, p. 91.
une division «ou» le prince Lobanov-Roslovski. Bien qu'en retard, ce secourg pouvait, pensait-il, permettre au généralisaime d'exploiter les avantages qu'il disait avoir obtenus. Le 15 juin, à Olita, le tsar passa en revue la division, et c'est à ce moment qu'il eut nouvelle de la bataille livrée la veille. Comme à Austerlitz, s'effondrant sur un banc, il pleura (1).
Le premier rapport de Bennigsen était un aveu de défaite comjdète. Aussitôt après, le généralissime essayait de le rattraper. Réduisant la rencontre à un simple combat d'arrière-garde, il assurait n'y avoir perdu que quatre canons (2). Mais les faits parlaient. Le souverain apprend que ses troupes ont dû chercher refuge derrière le Niémen dans une retraite précipitée. Il se voit lui-même obligé de décommander le rendez-vous qu'il a donné au roi de Prusse à Tauroggen. Il fuit de son côté et prie son allié de le rejoindre à Chavli, en territoire russe, où Frédéric-Guillaume ne lui apportera pas des nouvelles plus réconfortantes. A son quartier général de Pictupôhnen, le roi a été inquiété par des tnaraudeur» de l'armée mise en déroute, et, au rapport des officiers prussiens, il n'y reste pas plus de 42000 hommes, dépourvus de tout, car les magasins établis sur la rive droite de la Memel sont tombés aux mains de l'ennemi. En même temps, de Vienne où il a été envoyé pour solliciter l'adhésion de l'Autriche au traité de Bartenstein, débutant mal dans un rôle ingrat, le jeune Nesselrode revient avec une réponse nettement négative (3). Tout croule à la fois, et Alexandre est, du coup, incliné à répudier toute idée de résistance, sans qu'il s'abandonne cependant entièrement
Quittant Olita le 16 juin, il est décidé à traiter avec Napoléon «ans son allié et en le sacrifiant au besoin ; mais il entend encore ménager son propre orgueil et mettre aussi sa responsabilité à couvert. A cette fin, il imagine un imbroglio diplomatique des plus compliqués, des plus risqués aussi, véritable gageure qu'une erreur de Napoléon fera cependant tourner à son avantage. Envoyant
(1) ToLL, DenkwûrdigkeUen, I, 187.
(2) Sbornik, LXXXIX, 9.
^3) Correspondance de Fr.-Guillaume III avec la reine Louise, dans Deutsche Rundschau, 1902, CX, 38 ; Lenz, loc. cit., VI, 205 [Mémoires inédits de Schladen) ; Hardenberg, loc. cit., IV, 84, V, 518; Schœn [Aus den Papieren), II, 6; Sbornik, LXXXIX, p. xvii (Rapport de Zismer) ; Lou- NiNE, dans Messager hix'orique, 1880, I, 141-142.
à Bennigsen non pas l'ordre, mais l'autorisation, s'il le juge nécessaire, de demander un armistice, il charge le prince Lobanov de remettre ce message au général Popov qui sera, selon son appréciation, libre de le faire parvenir ou non au destinataire. Ce Popov est un officier d'intendance, qui s'est vainement essayé à améliorer le ravitaillement des troupes au cours de la campagne, et qui reçoit maintenant un rôle d'arbitre pour une décision où, avec le sort de son armée, les destinées de la Russie sont en jeu ! Subsidiairement, le prince Lobanov a, de son côté, pouvoir « pour accueillir les ouvertures qui se produiraient de la part de Napoléon » (1).
Alexandre a instruit Frédéric-Guillaume de la demande d'armistice qu'il serait peut-être obligé de produire et qui leur serait commune, la Prusse n'ayant plus pour ainsi dire d'armée ; mais il a gardé le silence sur l'article de la paix. Il a donc une double raison de souhaiter que le vainqueur lui épargne en ce point l'embarras du premier pas. Le précédent d'Austerlitz donne quelque fondement à sa présomption et l'événement justifiera à tous égards une manœuvre où, avec une apparence d'étourderie, il a mis beaucoup de finesse.
Popov a été employé autrefois par Catherine et par Potemkine. A cette école, il a appris à deviner les intentions de ses maîtres et Napoléon a tout à apprendre de ce qu'est son adversaire. Il persiste dans le dessein de le gagner par un déploiement de générosité, et il ne fera que le rassurer, en aidant au relèvement d'une superbe où, un jour prochain, il le trouvera redressé contre lui. Ainsi, tout marche au gré du tsar : la demande d'armistice est portée immédiatement au quartier général français, par le major Schoeping, encore un Allemand, — et une offre de paix y répond immédiatement.
Savary a-t-il, néanmoins, comme il l'a rapporté dans ses souvenirs, reçu ordre, à ce moment, d'expédier en toute hâte un équipage de pont, destiné au transfert de l'armée victorieuse sur la rive droite du Niémen? Il se peut. L'art des démonstrations
(1) Tatichtchrv, Alexandre et Napoléon, p, 121. So mettant en contradiction avec let faiti pur lui-mdme rapportés, l'auteur veut que lo tsar n'ait enritagé que quatre jours plu» lard l'opportunité d'une négociation pour obtenir la paix.
était une de» partie» essentielles du génie de Napoléon ; mais on doit douter que l'expérience faite de ce qu'il appelait « le quatrième élément » — il voulait dire les boues de Pologne — et le sinistre avertissement d'Eylau lui aient laissé, à cette heure, la moindre velléité de pousser plus loin l'aventure où il se trouvait engagé. Le vertige qui, cinq ans plus tard, devait égarer sa raison ne l'avait pas encore gagné et d'autres motifs lui conseillaient d'arrêter la partie sur le coup heureux du 14 juin.
Les dernières nouvelles de Constantinople étaient mauvaises : renversant le sultan Selim III et lui donnant pour successeur Mustapha IV, homme de moindre ressource, une révolution y avait éclaté, annonciatrice d'autres crises où l'influence française risquait de sombrer. Après avoir éconduit Nesselrode, la cour de Vienne décidait de faire partir pour le théâtre de la guerre Stutterheim, dont la personne était un symbole de coopération miUtaire austro-russe. De France, le vainqueur de Friedland recevait l'écho de doléances très vives que le commerce faisait entendre au sujet des pertes que lui causait l'interruption du trafic avec la Russie et qu'il exagérait ' considérablement. En évaluant à 80 000 000 de francs le montant annuel des importations françaises dans ce pays, les auteurs d'une pétition adressée au ministre de l'Intérieur (1) se mettaient hors de compte et de très loin avec les statistiques par lui-même recueillies. En 1802, dans le mouvement des ports de Pétersbourg et de Kronstadt, 30 695 561 roubles à l'exportation et 23 247 834 roubles à l'importation, elles réduisaient la part du commerce français à 567 475 et 60 781 roubles respectivement, contre 17 741 211 et 8 365 854 roubles représentant la part de l'Angleterre. Sur 986 entrées dans ces ports, on ne trouvait la même année que cinq navires français contre 477 anglais (2). Le problème des relations commerciales francorusses se posait déjà, à cette époque, dans les termes où la solution en demeure aujourd'hui encore des plus malaisées, conditionnée qu'elle est essentiellement par des fatalités géographiques. Mais, en liaison avec le développement agricole et commercial des parties méridionales de la Russie et la croissance prodigieuse-
(1) Archives nationales, A. F. IV, 1060, Pétition de la Chambre lyonnaise de commerce, 11 décembre 1806.
(2) Tableau du port de Pétersbourg^ ibid.
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ment rapide d'Odessa (1), Napoléon se flattait de faire échec en ce point au monopole anglais, hollandais ou allemand, selon le vœu traditionnel de la politique française, et, selon la nature de son tempérament, il concevait, de son côté, dans ce sens des espérances excessives.
Enfin, et surtout, il se laissait de plus en plus tenter par le vœu que son attitude après Austerlitz indiquait déjà de se donner un « brillant second » dans le jeune tsar, de la personne duquel il avait pris et devait jusqu'à Erfurt garder une idée entièrement fausse. « Se soumettre à sa belle âme » n'était assurément pas dans son intention, quoi qu'il en eût dit au prince Repnine. Il ne croyait pas le fils de Paul doué de ce genre de séduction (2) ; mais, ne soupçonnant pas les complexités de ce tempérament si différent du sien, il jugeait l'homme au-dessous de sa valeur, se tenant pour assuré qu'avec des flatteries et des caresses il en ferait ce qu'il voudrait. D'où son empressement à aller au-devant de l'adversaire vaincu, qui, ce pas fait, devait, par d'autres raisons, être poussé à se prêter au jeu, sans plus de sincérité.
Friedland laissait en apparence Alexandre libre de persévérer dans le parti qu'il avait pris après Austerlitz. Derrière le Niémen, il ne risquait pas plus d'être poursuivi. Mais il y avait la Prusse, dont, même en traitant séparément avec le vainqueur contre la lettre et l'esprit des engagements contractés, il ne pouvait se désintéresser autant et aussi facilement que de l'Autriche. Pour un Holstein-Gottorp, un Hohenzollern était autre chose qu*un Habsbourg ! Et il y avait la Pologne : Napoléon à Varsovie, des menaces de soulèvement dans toutes les provinces polonaises de l'empire, ce danger ne serait pas conjuré par une retraite de l'armée vaincue dans les profondeurs de la Russie. Après avoir combattu le vainqueur d'Iéna pour ne pas lui livrer cette partie de l'héritage de Catherine, Alexandre ne devait-il pas chercher à en sauver ce qui pouvait être sauvé encore, en traitant avec le vainqueur de Friedland? Pour le détourner de ce parti, insouciante de tous les périls, la fdiigue juvénile de Pierre Dolgorouki et sa répugnance à lout ((HiiprcuiiiH sur le terrain polonais n'étalent plus
(1) K. Taiu-k, dam Ite^ue du minislèrc de l'Instruction publique russe, novembre 1*J12, p. 54.
(2) V. Nai'olkon, Correapondnnce, XIII, n" 12.028.
là : envoyé lui ausai en Moldavie à l'heure où le» destinée» de l'alliance russo-prussienne se jouaient sur d'autres champs de bataille, le prince avait, au cours de cette campagne, contracté les germes d'une maladie qui, en décembre 1806, le faisait rappeler à Pétersbourg et l'enlevait rapidement, à vingt-neuf ans d'âge. Mais, en outre, grandissant à ses yeux le prestige de son adversaire, Friedland après Austerlitz rendait le tsar plus disposé à écouter les conseils de Paul Stroganov, en même temps que, avances et flatteries, le procédé invariable de Napoléon l'induisait en erreur à son tour, l'inclinant à se persuader qu'à « manger les gâteaux ensemble », il avait chance d'obtenir une bonne, sinon la meilleure part.
Et donc, après avoir dix-huit mois auparavant décUné de façon si hautaine les demandes d'entrevue qui lui étaient adressées, Alexandre en arrivait à renverser les rôles. Satisfait d'avoir reçu, sans qu'il l'eût sollicitée, une offre de paix, il concevait le désir de s'en prévaloir u sans intermédiaires », et, en faisant part au prince Lobanov dans une lettre ostensible, il écrivait : « Je me livre avec charme à l'espoir que mon système favori, celui que j'ai désiré depuis longtemps voir établi... » A mi-phrase, il se reprenait : trop gros le mensonge pouvait le trahir. « Vous exprimerez à l'Empereur Napoléon, » corrigeait-il, a combien je désire qu'une union étroite entre nos deux nations répare tous les maux passés. Vous lui direz que cette union a été constamment l'objet de mes vœux (1). »
Mensonges et illusions, fictions et artifices masquant un antagonisme d'intérêts et de sentiments même, qui apparaîtra dès le lendemain, voilà de quoi la rencontre de Tilsit sera faite. L'alliance qui en deviendra le fruit aurait eu des chances de durée et d'utilité si elle avait été contractée au début du règne d'Alexandre et à l'époque du Consulat : endiguant l'une des deux ambitions qu'elle aurait associées et inclinant l'autre à un développement pacifique, peut-être eût-elle donné au cours des événements un sens plus avantageux pour elles et pour le repos du monde. Maintenant, il est trop tard : de part et d'autre, le flot
(1) Sbornik, LXXXIX, 31 ; Tatichtcuev, Alexandre et Napoléon p. 149.
s'est gonflé et a précipité sa course, hors de toute possibilité de canalisation et de retenue. Alexandre et Napoléon se sont, l'un et l'autre, poussés au cœur de l'Allemagne et sont arrivés à se heurter en Pologne. L'Allemagne et la Pologne les tiennent désormais et les mettront tôt ou tard aux prises dans un duel, qui sera mortel pour l'un et ne vaudra à l'autre que des triomphes stériles, trop chèrement payés, dénouement avant lequel, avec les effusions amicales, les serments de fidélité et les signatures qui y seront échangés, avec les vastes projets qu'elle aura fait concevoir, avec le semblant d'intimité qu'elle paraîtra avoir créé entre les deux souverains, leur entrevue aura trouvé une expression symbolique dans ce radeau du Niémen où ils auront pris contact : décor de théâtre, dressé sur le flot mouvant, avec des profondeurs d'abîme en dessous.
Mais peut-être aussi ce dénouement était-il de toute façon inévitable. Entre la Russie et la France, l'une inféodée au germanisme et son associée dans le démembrement d'un État que la nature et l'histoire ont rendu tributaire de la politique française, l'autre attachée par le souci de sa sécurité à la conservation de cette clientèle, tous les essais de rapprochement se sont, depuis cent cinquante ans, brisés contre l'écueil de ces tendances et de ces intérêts peut-être inconciliables.