CHAPITRE VIII l'alliance française, de tilsit a erfurt
I. Alexandre et Frédéric-Guillaume à Szawle. Ressaut d'ambitions et d'illusions communes. Le partage de la Turquie et l'hégémonie prussienne en Allemagne. « L'air de Tilsit. • Sur le radeau du Niémen. Diplomatie et séduction. L'irrésistible reine. Napoléon résiste. — IL Les traités du 7 juillet. Réalités et chimères. Le compromis prussien et le compromis polonais. Le grand-duché de Varsovie. Paternité discutée. La marque napoléonienne. — IIL L'alliance franco-russe et l'opinion. Changement de personnel à Saint-Pétersbourg. Roumiantsov. Mécontentement. Gallophobie et xénophobie. Sentiments personnels du tsar. Il demeure sous le cliarme. — IV. Savary à Pétersbourg. Objet de sa mission. La prise en tutelle du tsar. Accueil hostile du public. Alexandre réagit, mais se trouve désagréablement impressionné. Sa riposte. — V. Tolstoy à Paris. Ses brusqueries et ses exigences. Le fonctionnement de l'alliance. Jeu compliqué de Napoléon. La question de la Silésie et le problème oriental. — VI. Rupture entre la Russie et l'Angleterre. Ses conséquences économiques. Illusions et déceptions. Le mirage d'Odessa. — VIL Une grande ambassade. Caulaincourt en Russie. Le souvenir d'Ettenheim. Un pacte scabn-ux. Le maître désavoué par le serviteur. Caulaincourl et Talleyraud. — VIII. La Russie et la Suède. Le conflit. Assistance pro' mise au tsar par Napoléon et défection. Compensation offerte, c L'air de Tilsit » atnplitié. Le projet indien. Mystification probable. — IX. Accueil fait par Alexandre à ces suggestions. Indices d'hostilité naissante de part et d'autre et démonstrations contraires. L'étoile de Napoléon pâlit. Désastres en Espagne et au Portugal. Armements en Autriche. Atti* tude chevaleresque d'Alexandre. Apparence et réalité. Un bilan à régler. Le rendez-vous d' Erfurt.
Au lendemain de Friedland, précédant comme à Austerlitz, mais de plus loin, les débris de son armée dans leur retraite précipitée, le tsar donnait rendez-vous au roi de Prusse derrière la
barrière protectrice du Niémen. A Szawle, une starostie polonaise, dont le dernier favori de Catherine tirait de gros revenus, mais où il n'habitait pas, Alexandre et Frédéric-Guillaume ne trouvent pas un logis confortable. Ils doivent « dîner sous la tente pour éviter la saleté des appartements » (1). En ce lieu inhospitalier,, un nouveau prodige d'inconscience rend cependant les deux souverains aux hallucinations de Bartenstein et fait qu'ils se croient encore en mesure de réaliser un remaniement de la carte de l'Europe, dont eux-mêmes seraient les principaux bénéficiaires. Eu égard aux circonstances, la Turquie est destinée, cette fois, à en faire les frais ; mais la Prusse n'y abdique rien de ses prétentions. Constantinople et les détroits aux Russes ; la péninsule hellénique et les îles aux Français et l'Allemagne aux Hohenzollern : c'est le fond des instructions élaborées à Szawle pour les plénipotentiaires prussiens par Hardenberg, pour les plénipotentiaires russes par Budberg sous la dictée du tsar (2), et il n'est pas téméraire de supposer que le fameux « air de Tilsit » en a procédé.
La question de priorité a bien donné lieu, en ce point, à une controverse. On a tiré argument, en Allemagne, d'un billet d'Alexandre à Frédéric-Guillaume, aux termes duquel Napoléon aurait, le premier, « mis sur le tapis la dissolution et le partage de l'empire ottoman ». Mais, ce message est daté de Tilsit, 27 juin (3) ; Hardenberg a travaillé à Szawle cinq jours plus tôt, et, dans l'intervalle, les plénipotentiaires prussiens et russes ont apparemment parlé.
L'idée du partage n'est d'autre part pas née à ce moment. En 1802 déjà, Napoléon disait à Markov : « N'y a-t-il pas dans les États de l'empereur Alexandre quelque héritier présomptif du trône de Constantinople (4)? » Mais, depuis, on s'était, de part et d'autre, porté garant d'intégrité territoriale au regard de « l'Homme
(1) Deutsche Rundschau, 1902, CX, 32.
(2) Hardenberg, Denkwûrdigkeiten, III, 458 ; F. de Martens, Recueil, VI, 420 ; cf. Taticiitciiev, Alexandre et Napoléon, p. 141-144 ; Max Lenz, dans Forschungen zur Brand. und Preuss. Geschichte, VI, 212. — Van- DAi,, Napoléon et Alexandre !•', 70-71, indique par erreur PictupOhnon comme le iiou où Hardenberg aurait rédigée le mémoire-instruction du 22 juin. Le roi ot son niinintre n'y sont retournés que le 24.
(3) Il tut. ZcilHchrifl, 1803, LXX, 84 ; cf. Haili.i:u, ibid., p. 82.
(4) Markov & Alexandre I", 8 août 1802, Tatichtciiev, Ujc. cit., p. 44.
malade » : la Prusse et la Russie au traité de Bartenstein, et Napoléon dans des déclarations postérieures à la bataille d'Eylau (1). Pour engager le vainqueur de Friedland à changer d'attitude et de langage, il faut qu'un fait nouveau soit intervenu, et l'on ne voit que les conciliabules de Szawle, avec leur résultat.
On a voulu encore que Budberg approuvant les vues de Hardenberg, Alexandre y ait objecté (2). Les documents précités ne permettent pas de faire honneur au souverain russe de tant de sagesse. « Le plus incapable, le plus faible, le plus ridicule des hommes », au jugement de Novossiltsov (3), le successeur de Czartoryski n'a sûrement pas osé se mettre en contradiction avec son maître et Alexandre se piquait déjà de faire lui-même les afTaircs de sa diplomatie.
Décor et jeu des acteurs, il semble que tout ait été dit sur la pièce à giand spectacle dont les péripéties se sont déroulées à Tilsit, du 27 juin au 9 juillet 1807. Dans l'image qui en a été popularisée à travers le monde entier, la légende a obtenu, cependant, une place où l'histoire a des reprises à opérer. Les paysans russes se sont expli(|ué à leur façon l'inscénisation théâtrale du radeau sur le Niémen : pour que le tsar orthodoxe le rencontrât ailleurs que sur un champ de bataille, « l'apostat * anathématisé dans les mandements épiscopaux a dû, ont-ils imaginé, subir une immersion préalable dans le fleuve, en forme de nouveau baptême (4). Parmi les autres épisodes du même drame, plus d'un, de bien plus grande importance, a été l'objet d'interprétations tout aussi fantaisistes
A Szawle, Alexandre a paru, une fois de plus, en communion étroite avec Frédéric-Guillaume ; mais il est allé seul à Tilsit ; il a laissé son allié sur la berge du fleuve, où le roi s'est représenté lui-même dans une posture tragique, déguisant son humiUation et cachant son angoisse « sous un manteau russe ». Se morfondant pendant deux heures sous la pluie en vue du radeau fatidique, il poussait par moments sa monture « jusqu'à ce que l'eau montât
(1) Moniteur du 18 février 1807, et Napoléon, Correspondance, XIV, 11.722.
(2) Vandal, lac. cit., I, 71 ; Tatichtchev, loc. cit., p. 144.
(3) Grand-duc Nicolas, Paul Strogano^, III, 111.
(4) Priuce Yiaziémski, Œuvres, VIII, 255.
au poitrail...» (1). Le tsar avait en main un rapport du prince Lobanov rendant compte, à la date du 21 juin, de sa première entrevue avec Napoléon. Invité à la table de l'Empereur, le plénipotentiaire russe l'avait trouvé « gai et prolixe à l'infini » et l'avait entendu dire que « la Vistule était la vraie et naturelle frontière de la Russie » (2). L'exactitude textuelle du propos prête au doute. A quelques intempérances de langage qu'il fût parfois sujet, on hésite à croire que Napoléon ait porté si loin et hors de tout rapport avecT ses intentions réelles une démonstration de générosité, qui eût été trop compromettante. Il voulait conquérir le jeune tsar ; mais il entendait aussi jouer serré. En des termes moins explicites, il a pu, cependant, se montrer disposé à favoriser l'un de ses adversaires vaincus au détriment de l'autre, et Alexandre a été prompt à saisir l'indication. Elle avait de quoi révolter une conscience délicate, mais la sienne était tolérante, et il prenait donc le parti de fausser compagwiie à son allié, quitte à plaider sa cause, pour autant que les circonstances le permettraient. Sur le moment, de Holstein-Gottorp à Hohenzollern, elles tendaient à affaibHr, sinon à rompre, les liens de vasselage.
Mais Napoléon n'y gagnait rien. Si grande qu'elle fût, sa virtuosité s'est trouvée, à ce coup, doublement en défaut. Psychologue profond autant que stratège habile, au jugement de l'un même de ses détracteurs (3), il n'aura rien compris à la mentalité du jeune tsar, et, comédien, il trouvera son maître dans le « gesticulateur né ». D'un bout à l'autre de la partie ainsi engagée, le jeu des deux partenaires sera très différent. Tout en ne négligeant aucun de ses moyens de séduction, Napoléon se tiendra sur ses gardes et le laissera voir. « Poli, mais boutonné et froid », telle est la première im[)ression qu'il donne à Alexandre sur le radeau du Niémen, — en vue duquel il a pris soin de poster démonstralivemcnt une barque garnie de soldats armés jusqti'aux dents. Le len(i«;main, rendant visite au tsar à l'heure du thé, il ne touche pas ù la tasse (jui lui est offerte. Magnanime et clément, Jupiter retient cependant la foudre en main et il se méfie.
(1) A la rcino Louiie, Pîotupfihnon, 25 juin 1807, Deutsche Rundschau, 1902, ex, 38; cf. princcsgn Louin*^ dr Piiussk, SouvenirSt p. 264.
(2) Tatichtciikv, loc, cit., p. 136.
(8) Tainb, l€$ Origines de la France^ le Régime moderne, I, 34.
Sans la moindre apparence de contrainte ou d'artifice, avec un naturel parfait et hors de tout soupçon de dissimulation, Alexandre, lui, semble s'abandonner entièrement, et il tient d'autant mieux le rôle qu'à sa manière, avec les résen'es mentales qui lui sont habituelles, il y met une part de sincérité. Huit années plus tard, il exagférera sûrement en disant à la duchesse d'Abrantès : a Comme je l'ai aimé, cet homme (1) ! «Mais, il a été séduit au moins un moment ; il a subi l'ascendant et le charme d'une supériorité d'autant plus captivante qu'un art subtil la rendait à la fois distante et accessible. En se prêtant à ce contact, Alexandre avait pensé s'abaisser, et il éprouvait la sensation contraire d'être élevé dans une sphère plus haute, où cependant son orgueil n'encourait aucune atteinte. — « Quel revenu tirez-vous de la taxe du sucre? » ou 0 A combien monte dans votre empire le co; des pelle-
teries? » : après l'avoir déconcerté par des inti ^ mus de ce
genre lancées à brûle-pourpoint. Napoléon invitait, Finstant »uivant, son hôte à la discussion des sujets les plus graves, et, aileetant ùe s'y engager de pluin-pied avec lui, il l'y mettait à l'aise.
A nul genre de flatterie, le fils de Paul ne pouvait être plus sensible. Aussi, faisait-il a non pas bonne, mais très et trop bonne mine à mauvais jeu », comme en jugeait Frédéric-Guillaume (2). A l'exception du toujours impulsif Constantin, ses compagnons demeuraient sur la défensive. En quelques frais que le vainqueur se mît aussi avec eux, ils se défendaient de répondre à ces avances, et le premier bataillon du Siémionovski étant désigné pour suivre le tsar à Tilsit, son chef, ce même Michel Voroutsov, qui naguère voulait prendre du service dans l'armée française, se portait malade. Mais Alexandre acceptait de la meilleure grâce l'hospitalité de son adversaire de la veille, et même son intimité. Il buvait son thé et son vin. Dînant tous les jours à sa table et prolongeant tard dans la nuit avec lui des entretiens familiers, il ne feigaait pas seulement d'apprécier la société de ce compagnon autant que sa cuisine, il y prenait goût, très réellement.
Sans doute, jugeait-il l'aventure étrange et même scabreuse : « Moi, passer mes journées avec Bonaparte ! écrivait-il à sa sœur
(1) Duchesse d'Abrantès, Souvenirs^ X, 163 ; XVIII, 112.
(2) Princesse Louise de Prusse, Souvenirs^ p. 215,
228 LE REGNE D'ALEXANDRE l"
Catherine, être des heures entières en tête à tête avec lui ! Je vous demande un peu si tout cela n'a pas l'air d'un rêve (1). » Mais le rêve lui plaisait, et, plusieurs mois plus tard encore, à Pétersbourg, par certaines façons et certaines formes de langage empruntées à ce modèle, il attestera devant Savary (2) la réalité et la persistance d'une impression qui a été cependant contestée.
On a invoqué un autre billet où, de Weimar, le 26 mai 1807 vieux style, immédiatement après qu'il eut quitté Tilsit, Alexandre aurait, à l'adresse de sa sœur, inséré ces lignes : « Bonaparte prétend que je ne suis qu'un sot. Rira le mieux qui rira le dernier (3). » Une erreur de date enlève toute valeur à l'argument tiré de ce propos. Le tsar n'a pas mis les pieds à Weimar en 1807, et, au 26 mai vieux style, il n'avait pas encore vu Napoléon. Il ne devait le rencontrer pour la première fois que deux semaines plus tard. Il a fait séjour à Weimar en septembre 1808, avant l'entrevue d'Erfurt, et le billet a été vraisemblablement écrit à ce moment. Entre temps, bien des événements se sont passés.
En juin et juillet 1807, Napoléon a été fondé à supposer que, 8ur le terrain de ses rapports personnels avec le jeune tsar, il avait aussi bataille gagnée en tous points, et ce n'est pas par flatterie seulement qu'abordant avec lui les débats d'affaires, il insistait pour que leurs ministres n'y fussent pas admis. Appelé de Varsovie, Talleyrand devait sans doute s'employer avec Kourakine pour donner une forme protocolaire aux arrangements convenus entre les deux souverains, et il y mettait sa griffe. L'Empereur des Français affectait, néanmoins, de traiter directement avec l'empereur de toutes les Russie», à la faveur des tête-à-tête qui, pendant deux semaines, ont été presque continus.
Si, après avoir dîné ensemble, les deux nouveaux amis se quit-
(1) TiUit, 29 juin 1807, (yrand-duc Nicolas, la Grande-Duchesse Catherine, p. 15. Le texte publié donne la date du 17 mai. Il convient sans doute de lire : 17 juini vieux stylo.
(2) Savary h. Napoléon, 23 septembre 1807, Taticutchev, loc. cit., p. 205. Dans i>bornik, LXXXIII, 82, lo texte de ce rapport a été pudiquement expurgé.
(3) (inind-duc Nicolas, la Grande-Duchesse Catherine, p. 17 ; cf. lo môme, lielalions diplomnliqucH, I, p. iv-v ; le môme, Elisabeth, II, 199; et les historiens que ce document a induit» en erreur : Kohmlov, dans la P«n»ée ruHse, novembre 1912, p. 130-131 ; CuouuiconsKi, dans Ancienne iiiutie, 1914, CLIX, 391.
taient parfois, ce n'était que pour se défaire d*un troisième convive, qui, ce jour-là, avait exceptionnellement reçu l'aumône d'une invitation. Mai», Frédéric-Guillaume parti, Alexandre et Napoléon ne lardaient pas à se rejoindre et poursuivaient leurs causeries ou leurs délibérations, dont le roi de Prusse était exclu» alors môme que son sort s'y trouvait discuté.
Enjyogé à s'établir, lui aussi, à Tilsit, il avait refusé, jugeant avec raison qu'il y ferait trop triste figure. Comme sur la berge du Niémen, il cédait cependant à ses impatiences et à ses angoisses et quittait presque journellement la solitude déprimante de Pictupôhnen, guettant le moment où l'allié et l'adversaire maintenant réconciliés daigneraient l'accueillir en tiers dans leurs conciliabules. Mais Napoléon ne paraissait seulement pas s'apercevoir de sa présence, si ce n'est pour s'intéresser ironiquement aux complications fastidieuses de son uniforme.
« Comment faites-vous pour boutonner tant de boutons (1)? » C'est ainsi qu'en désespoir de cause a été décidée, à Pictupôhnen, l'intervention de « l'irrésistible » reine. Alexandre avait peut-être bien résisté, mais un parvenu tel que Bonaparte 1 On sait le résultat. La reine vient, mais ne vainc pas. Elle ne paratt d'ailleurs pat à son avantage, doublement gênée dans son orgueil de souveraine et dans sa pudeur de femme entre ces deux hommes, dont l'un l'a, à son sentiment, trahie et l'autre l'a, à sa connaissance, traînée dans la boue depuis deux ans. Allusions publiques à se» sentiments pour « le bel empereur de Russie » et comparaisons avec lady Hamilton, elle a lu les bulletins du vainqueur d'Iéna et les articles des journaux à sa dévotion (2). Peut-être a-t-elle appris aussi qu'à sa façon volontiers crue en ces matières, parmi les galanteries dont il usait à l'endroit de son nouvel ami, Napoléon a fait valoir l'aménagement pour la belle reine, « avec toute
(1) Journal du prince héritier, Fr. -Louis de Meckleubourc, dans Deutsche Rundschau, 1892, I, 228. — Pour les autres détails, princesse Louise DE PnussE, Souvenirs, p. 263 et suiv. ; comtesse de Voss, l'9 Jahre am preussischen Hofe, p. 305 et suiv.; Davydov, Œuvres, p. 386-38 7; Mihkaïlovski-Da.mlevski, la Campagne de 1807, Ms., Archives de la guerre, Sect. scient., 2" division, nol58; Schilder, Alexandre /*', II, 186 et suiv.
(2) Articles du Télégraphe, organe de l'occupation française à Berlin, et Bulletins VIII, IX, XV. XVII, XIX, XXII, XXIII.
la recherche dont Tilsit était capable », d'une maison continue à celle que le tsar occupait. Elle s'est défendu de passer, ne fût-ce qu'une nuit, dans ce logis ; elle a consenti, cependant, à s'en accommoder pour les besoins de sa toilette, et, y ayant apporté tous ses soins, elle se croira assurée d'avoir fait accepter « une rose pour Magdebourg », sauf à se déclarer, après coup, « indignement trompée » (1).
Signés le 7 juillet, deux traités, l'un de paix, l'autre d'alliance défensive entre la France et la Russie (2), n'en auront pas moins décidé, en quelque sorte par contumace, du sort de la Prusse, qui devra, deux jours plus tard, souscrire à l'arrêt. Alexandre a défendu assez mollement les intérêts de son allié de la veille ; mais, en dépit de sa virtuosité diplomatique, il n'a pas mieux réussi à servir les siene. Une musique séduisante a charmé ses oreilles, et, prenant à l'entendre un plaisir de plus en plus vif, il est arrivé à y reconnaître la raison essentielle du pacte qu'il souscrivait avec l'adversaire si ardemment combattu depuis trois ans. Mais cet « air de Tilsit » n'a pas été noté dans les instruments diplomatiques souscrits, ainsi que Napoléon en fera plus tard l'observation avec une pointe de cynisme, et l'évocation du problème oriental y a pris une figure tout autre que dans les conciliabules de Pictupôhnen. Le tsar a contracté l'engagement de conclure un armistice avec la Porte et d'évacuer la Moldavie et la Valachie, jusqu'à la conclusion de la paix, qui serait négociée sous la médiation française. Il a renoncé aussi à Corfou, aux sept îles et à Cattaro. Ces clauses ne lui faisaient pas précisément gagner une étape sur le chemin de Constantinople. Or, c'est au mirage du Bosphore qu'il cédait en acceptant, en sus de ces sacrifices, les charges, blocus
(1) Princ«««e Louinc de Puiibse, Souvenirs, p. 255 ctaiiiv. ; A.dami, Luise, Ktr.nigin von Preusnen, p. 2ft6-2M ; SonrcL, l'Europe et la llévolu/ion, VII,
(2) F. DE Martbni, ti0CU9U, XIII, 309 ot suiv. ; cf. Souel, loc. cii.^ VII,
compris, et les risques d'une communauté d'intérêts et d'armes contre l'Anffleterre. Il obtenait à la vérité encore la promesse d'une coopération militaire dans sa querelle avec la Suède ; mais il ne pensait pas en avoir besoin, et le but que Napoléon se proposait en l'offrant n'était pas, son nouvel allié pouvait s'en douter, de l'aider à conquérir la Finlande, mais bien d'en être aidé pour amener la Suède dans son parti.
Alexandre ne croyait cependant pas avoir fait un mauvais marché. Le traité interdisait à la Porte l'occupation des provinces danubiennes pendant la durée des négociations, et, au cas de leur échec, il prévoyait une entente des contractants pour « soustraire toutes les parties de l'empire ottoman en Europe au joug et aux vexations des Turcs ». C'était le chemin de Sainte-Sophie ouvert, avec la perspective du partage, et, si Constantinople et la Roumélie s'en trouvaient expressément exclus, si aucune indication n'était donnée au sujet de la destination éventuelle des autres territoires à libérer, Varsovie n'avait pas non plus été visée dans les premiers accords des puissances copartageantes au sujet de la Pologne.
Ainsi raisonnait, peut-on croire, le tsar. On sait que Taileyrand en pensait autrement. « Mes instructions, lit-on dans ses Alémoires (1), étaient de n'introduire dans ce traité rien de relatif au partage de l'empire ottoman, ni même au sort futur des provinces de Valachie et de Moldavie. Je les exécutai strictenie.it. Ainsi Napoléon... restait libre, tandis que, par des espérances de tout genre, il avait enlacé l'empereur Alexandre. »
Sans doute, le vainqueur de Friedland se donnait un air de grande générosité, et, en fait même, il se laissait prendre au piège de cette apparence. Satisfait d'imposer à l'advei^^ire vaincu la reconnaissance de tous les arrangements qu'il avait opérés dans la constitution de l'Europe, il ne lui demandait ni indemnité d'argent, ni cession de territoire. « Par égard pour lui », selon le libellé du traité, il restituait à la Prusse la plus grande partie des conquêtes faites sur elle. Il lui accordait même (2), pour le cas où le Hanovre serait réuni au nouveau royaume de Westphalie, un dédommage-
Il) I, 393-394.
(2) Troisième article secret du traité du 7 juillet 1807.
ment de 300000 ou 400000 âmes, et contrevenant ainsi au précepte que professait Frédéric II de « ne jamais maltraiter un adversaire à moitié », il faisait à la nouvelle alliance un sacrifice plus grand .qu'il n'imaginait, très insuffisamment compensé par le tour de malice qui portait Alexandre à accepter dans la dépouille de l'autre vaincu non pas la rive droite de la Vistule avec Marienbourg, Kœnigsberg, Memel et les faubourgs de Varsovie, mais le district de Bialystok.
On a lieu d'être assuré que cette frontière « vraie et naturelle » de la Russie, comme Napoléon l'aurait définie devant le prince Lobanov, n'a jamais été sérieusement mise en cause à Tilsit. Après ce qu'il y avait fait, le « libérateur » de Varsovie ne pouvait admettre que, de ses mains, la ville libérée, ou même seulement ses abords immédiats, passassent aux mains de l'un ou l'autre des adversaires vaincus. Mais, allié d'Alexandre, il ne pouvait davantage songer à une restauration polonaise qui le heurtât trop directement. De ces deux impossibilités est née l'idée du grandduché de Varsovie, — autre compromis aggravant celui dont, démembrée mais survivante, la Prusse devenait l'objet.
La paternité en demeure matière à controverse. En l'attribuant à Alexandre, à qui Napoléon aurait offert toute la partie de la Pologne soustraite à la domination prussienne et qui aurait répugné à tout prendre de ce que son compagnon d'armes perdait, des historiens (1) ont tiré argument du mot« consentement» dont le vainqueur de Friedland se serait servi pour définir la part qu'il prenait à la constitution du nouvel État. Mais le texte définitif du traité n'a pas retenu cette formule, qui, dans la minute, était due à une erreur de rédaction, confondant l'article de la Pologne avec celui de la Prusse, au rétablissement de laquelle, dans les deux tiers de ses possessions. Napoléon consentait, en effet, par égard pour le tsar.
On a épilogue aussi sur une .note de Napoléon, datée de Tilsit, 4 juillet 1807, à l'adresse d'Alexandre, où l'on a cru trouver la preuve que le tsar aurait non seulement pris l'initiative de la créa- Il ScniLnrn, Alexandre /•', II, 199 et note 344, suivi par les historien» polonnis : Lohet-Abkenazy, D'iéna à Tilsit, p. 72, 45,146 ; Smolka, la Pvlilique dit prince Lubecki, II, 8 et euiv. ; IIandelsmann, Napoléon et la Pologne, j» '^'Ih rt huïv.
tion du grand -duché, mai» encore proposé d'y introniser Jérôme. A défaut de l'instrument diplomatique auquel elle répond et dont le texte ne nous est pas parvenu, le sens de cette note est bien quelque peu énigmatique. Un historien allemand, généralement bien informé, a même supposé qu'elle ne s'était conservée que dans une traduction russe, qui pouvait l'avoir défigurée (1). Elle a été reproduite dans la correspondance de Napoléon d'après l'original (2), et elle se prête à une interprétation assez plausible. « Appeler le prince Jérôme au trône de Saxe et de Varsovie, y est-il dit, c'est presque dans un seul instant bouleverser tous nos rapports. Il n'y aura pas une querelle de douane sur le Niémen... qui n'aille... directement au cœur de Napoléon... L'Empereur Napoléon est plutôt prêt à déclarer dans un article secret que ce mariage que l'on a cru être dans sa pensée n'est point dans sa poUtique et que, quand il y eût été, il y aurait renoncé, du moment que la conséquence immédiate serait de placer le trône de Varsovie presque dans sa main. «
Comment les partisans de la thèse attribuant la création du duché de Varsovie à Alexandre ont pu se prévaloir de ce texte, il est difficile de l'imaginer. Ils ont supposé que le mariage ainsi mis en cause était celui de Jérôme avec la grande-duchesse Catherine ou avec la princesse de Saxe. Mais ni l'une ni l'autre de ces unions ne pouvaient avoir pour effet d'augmenter les prises de Napoléon sur Varsovie, et la candidature de Jérôme étant écartée, qu'importait à Alexandre où ce Napoléonide prendrait femme?
La création du duché de Varsovie et sa réunion avec la Saxe, étant projetée par Napoléon, Alexandre a pu s'émouvoir des bruits répandus dès cette époque au sujet de la répudiation de Joséphine et (iu choix possible de la princesse de Saxe pour la remplacer. L'intronisation de Jérôme à Varsovie devait paraître encore préférable au tsar, et la note du 4 juillet aura eu pour objet d'écarter cette suggestion en désarmant l'inquiétude qui la motivait.
Le grand-duché de Varsovie a été notoirement l'avatar final de la longue série de combinaisons appliquées depuis 1805, de part
(1) ScHiEMANN, Gesch. Russlands unter K. Nikolaus^ I, 99.
(2) XV, 383 de l'édition de 1858-1870.
et d'autre, à la solution du problème polonais. A Szawle, dans son mémoire-instruction du 22 juin 1807, Hardenberg a déjà compris le dessein d'une Pologne reconstituée sous la dynastie saxonne. Il retenait, bien entendu, pour la Prusse une bonne portion de ses possessions polonaises, Posen, Tborn et Dantzig. Il lui attribuait pour le surplus, avec la Saxe elle-même, d'amples compensations. Et il se trouvait encore devancé. A Dresde, en effet, dès décembre 1806, Napoléon a médité un expédient analogue, en le rendant, comme de raison, moins avantageux pour la Prusse (1), et, s'en trouvant averti, Czartoryski le jugeait inacceptable pour la Russie, comme d'ailleurs tout projet de restauration polonaise dont elle ne serait pas l'ouvrière (2).
Mais, en elle-même, l'œuvre réalisée, en ce point, à Tilsit dénonce l'ouvrier. Expédient de fortune, adapté aux convenances politiques ou stratégiques du moment, fiche de consolation offerte aux Polonais « libérés » et place de sûreté ou matière d'échange retenue par « le libérateur », elle n'était que cela, et Napoléon n'a certainement pas songé à y engager la fortune du plus aimé de ses frères, — même en compagnie de la grande-duchesse Catherine, s'il est vrai qu'Alexandre lui a proposé oe parti (3). Bien qu'il lui arrivât de reconnaître que les Polonais donnaient tout l'effort dont leur situation les rendait capables (4), il avait, en négociant à la même heure avec la Prusse pour un accommodement séparé, montré le peu de cas qu'il faisait de ces auxiliaires, — si même, trois mois plus tard, il n'a pas lâché, à Tilsit, le propos brutal qu'un chroniqueur à mis dans sa bouche : « Des jean-f... qui veulent être une nation et qui n'ont pas les premiers éléments pour cela (5) ! » Mais les escapades récentes d'un prince Jean Sulkowski, qui, colonel d'un régiment de cavalerie polonaise, encourait en avril 1807 un ordre de prise de corps, pour « avoir commis i^lusieurs désordres en Silésie et fui, abandonnant son
(1) ScHiKMANN, dans Hial. Zeitachrift^ N. F., XXIV, 53.
(2) Mni «t juin 1907, grand-duc Nicolas, Paul Slroganov^ II, 256, et Sbornik, VI, 372 et suiv.
(3) Masson, Napoléon et sa famille, IV, 7.
(4) (Jvtcrodo, 6 mars 1807, Naj-om'con, Correspondance^ XIV, n" 11.964.
(5) MoRiOLLBH, Mémoirea, p. ir)3.
poste » (1), peuvent bien lui avoir inspiré cette boutade. Un autre Napoléonide avait d'ailleurs pris déjà hypothèque à Varsovie et peut-être son beau-frère a pensé un moment l'y laisser. En avril encore, il permettait que le prince Joseph Poniatowski lui constituât une garde d'honneur composée de gentilshommes polonais (2). Mais, en ce point même, à Tilsit, les idées de Napoléon avaient changé, et Murât y paraissant en costume polonais, l'épée de Bathory au côté, il le rabrouait rudement : o Allezvous-en mettre un uniforme de général, vous avez Tair de Franconi (3) ! »
Ni Jérôme, ni Murât : le créateur du duché de Varsovie ne voulait rien par quoi il pût être lié dans l'édifice éphémère qu'il improvisait sur la Vistule. Même client, un prince saxon y tirait moins à conséquence et « la première < le de Pologne *
avait révélé au vainqueur d'Iéna rimp stratégique de
Dresde ^4).
Il se peut cependant encore qu'avant de fixer sa décision dans ce sens, Napoléon ait offert toute la Pologne prussienne au tsar, ainsi que Kourakine a alUrmé le lui avoir entendu dire quatre années plus tard (5). Il ne risquait rien, car, comme pour les provinces danubiennes plus tard, l'offre n'était certainement pas gratuite. Pour Varsovie : la Silésie, le démembrement de la Prusse poursuivi, un renforcement formidable acquis au vainqueur dans le proche voisinage de la frontière russe, à ce compte, il devait prévoir qu'Alexandre préférerait se contenter de Bialystok.
Néanmoins, bien qu'elle ne fût pas accomplie à ses dépens et prît par les proportions auxquelles elle était réduite figure de simulacre et presque de caricature, cette restauration polonaise ne pouvait être agréable au tsar et devait l'inquiéter.
(1) Ordre du jour de Finkcnstein, 24 avril 1807, Correspondance inédite de Napoléon, édit. Picard, p. 515.
(2) Ibid., p. 491.
(3) Masson, loc. cit., IV, 93-94.
(4) BoNNEFONs, Un allié de Napoléon, p. 177.
(5) Kourakine à Alexandre I", 8 mai 1811, Schildek, Alexandre /•', II, 296; Oginski {Mémoires, II, 344) et Czartoryski (Lettre du 24 juillet 1811 à Alexandre I", publiée par Smolka., la Politique du prince Lubecki, II, 18) confirment ce propos.
Il suffisait qu'elle fût opérée par un autre que lui-même, pour qu'elle parût l'être contre lui, et. de quelque secret qu'elle s'entourât, il n'ignorait sans doute pas l'apparition à Tilsit d'une députation de Lituaniens, offrant à Napoléon de soulever leur pays avec son aide contre la domination russe (1).
Le tsar a été si peu le père ou le parrain du nouveau duché, qu'il a mis quelque âpreté à en rogner les frontières. Il prétendait pousser la sienne jusqu'à Sierock. « L'aigle russe serait vue de» murs de Varsovie ! » objectait Napoléon (2). Alexandre n'insistait pas ; mais, sous la coupe directe ou indirecte du grand homme, le duché lui donnait l'impression d'une écharde plantée au flanc de la Russie, bien qu'en elle-même encore, l'œuvre dût lui paraître mal venue et guère viable.
Enlevant à la Prusse ses acquisitions des deuxième et troisième partages, avec 1 850 lieues carrées et une population d'environ deux millions d'âmes, cet État valait bien, en apparence, un royaume de Naples ou de Westphalie, mais, sans assiette géographique naturelle ni base ethnographique, sans issue du côté de la mer et sans défense contre ses voisins, ses possibilités d'existence et de développement étaient beaucoup moins assurées, et, improvisée elle aussi en style empire par le créateur du duché pendant un court arrêt à Dresde sur le chemin de Paris (3), la constitution qu'il imposait à ce lambeau de Pologne n'y améliorait pas les chances d'avenir. L'auteur n'avait eu aucun souci d'adapter cette charte aux mœurs du pays et à ses traditions politiques, qui n'étaient pas toutes méprisables, comme il n'en prenait aucun de ménager ses ressources, épuisées déjà par quinze années de crises incessantes. Riches dotations attribuées aux chefs du corps d'occupation français, frais d'entretien de ce corps, réquisitions de toute nature, il les mettait à contribution sans ménagement (4), et « les sommes de Rayonne », ainsi appelées du nom de la ville lointaine où fut décidé un des règlements de comptes par lesquels les
(1) AfTairos étrangères, Polognn, Correspondance, CCCXXX, 176; Han- DKL8MANN, loc. cU., p. 123 ; I wAszKiEwicz, 1» Lilhuanie en 1812, p. 5.
(2) Shornik, LXXXVIII, 70 ; Napoléon, Correspondance, XV, n" 12.862. (8) D'ÀNGiiDERo, Jiecueil, p. 470-481 ; Wvdicki, Mémoires, p. 253 ;
IIandelbmann, loc. cit., p. 146.
(4) Skaiuiek, Histoire du grand-duché de Varsoi>ie, 1, 133 cl suiv. ; KuTKZBiiA, la CoriititiUion du grand-duché de Varsovie.
« libérés » payaient la rançon de leur affranchissement, ont pris chez eux un sens tristement proverbial.
Ils n'en partageaient pas moins, en immense majorité, à l'endroit du « libérateur », les sentiments de Mme Walewska. Obtenant, en ce coin au moins de leur terre, avec leur armée, leur administration, leurs tribunaux, leurs écoles, l'illusion, sinon la réalité, de l'indépendance, ils espéraient davantage, et bientôt, un de leurs chefs, l'ex-vice-chancelier Kollontay, allait préluder aux égarements futurs du messianisme, en comparant gravement le cycle napoléonien au système solaire et en en déduisant mathématiquement les prévision» les plus flatteuses pour les destinées de sa patrie.
Bien que, tout compte fait, les traités du 7 juillet lui imposassent également de lourdes charges sans compensation suffisante, en lui donnant, par surcroît, figure de traître aux yeux de ses alliés (1), Alexandre se déclarait, de son.côté, satisfait. « Il ne mérite plus de lettres de ma part, ayant pu me négliger dans un moment où il n'y avait pas de souffrances qui me soient restées inconnues «, écrivait la reine Louise en marge d'un message qu'elle renonçait, après réflexion, à faire parvenir au destinataire (2). Mais, au même moment, dans sa correspondance avec sa sœur, le tsar commentait ainsi le résultat des négociations de Tilsit : « Dieu nous a sauvés ! Au lieu de sacrifices, nous sortons de la lutte avec une sorte de lustre (3). » La grande duchesse Catherine n'était pas disposée à partager ce sentiment : « Je ne ferai ma paix avec cette paix, répondait-elle, que si les bruits de la veille se réalisent, c'est-à-dire si nous faisons de grandes et belles
(1) Uardenberg, Denkyvùrdigkeiien, II, 481 ; cf. Hassel, Gesdiichte der preussischen Polilik, I, 3.
(2) Juiu 1808, Bailleu, Briefwechsel^ p. 468.
(3) Grand-duc Nicolas, la Grande-Duchesse Catherine, p. 15. Le texte publié porte la date du 17 mai 1809 ; il faut lire sans doute : 17 juin vieux «tyle.
acquisitions : la Vistule pour frontière du côté de la Prusse et le Danube du côté de la Turquie, car, sans cela, nous n'aurons que la honte de fraterniser avec un homme contre lequel nous avons avec justice déclamé hautement (1), »
Au lendemain de Friedland, c'était sans doute beaucoup exiger. L'opinion, en Russie comme au dehors, se prononçait, cependant, dans le même sens. La reine Caroline fulminait contre « les bassesses du méprisable Alexandre », qui « se jetait aux pieds » du vainqueur, comme disait Stein (2). A Pétersbourg, un pamphlet des plus violents contre la personne du souverain, ses idées et ses actes, était mis en circulation, et on en attribuait la paternité à divers personnages de marque (3). Rentrant dans sa capitale, le tsar y trouvait un accueil des plus froids et les changements qu'il opérait dans son entourage, en rapport avec la nouvelle orientation de sa politique, augmentaient encore le mécontentement que ses sujets en témoignaient (4). Diplomate émérite et mécène littéraire, célébré à cç double titre par Mme de Genlis dans un de ses romans (5), le successeur du baron Budberg au ministère des Affaires étrangères, le comte Nicolas Roumiantsov, y apportait assurément des mérites supérieurs. Ses compatriotes ne l'en jugeaient pas moins digne tout au plus de gérer les affaires extérieures de la république de Saint-Marin (6). Le mouvement de réprobation et de révolte grandissait, au point de faire envisager aux diplomates étrangers en résidence à Péterbourg l'imminence d'une révolution (7). Dans ce milieu, on était facilement porté à convertir ses désirs en prophéties. Mais, cette fois, l'impératrice Elisabeth en arrivait elle-même à prendre l'alarme : « Plus l'em-
(1) 7 juillet 1807, grand-duc Nicolas, ibid., p. 18.
(2) Pertz, Slein, I, 488 ; Roger de Damas, Mémoires, II, 380, 385.
(3) Le sénateur Tiéplov, l'amiral Mordvinov ou Karamzinc, voy. j\ ce sujet (»rjind-duc Nicolas, Alexandre I", I, 576, note. Le texte du pamphlet dans Archives des comtes Mordvinov, III, 615 ot suiv. Cf. Archives russes^ 1886, II, 105; Ancienne Russie, 1899, C, 78.
(4) CiiicuKov, Mémoires, l, 95, Douuhovine, dans Ancienne liussiôt 1808, XCVI, 516; IJout^niév, « Souvenirs », dans Archives russes, 1881, III; WiEGEL, Mémoires, II, 232.
(5) Les Chevaliers du Cygno.
(6) Archives Voronlêov, VIII, 204 ; XXIII, 145 ; Ancicnna Uussie, 1885, XLVII, 398.
(7) Stbdinuk, Mémoires, II, 355 ; Peut/., O'noiscnaii, l, 303.
pereur montre d'attachement à son nouvel allié, écrivait-elle à ta mère, plus il fait crier, au point que cela est devenu effrayant (1). » Un observateur indigène, sans parti pris, notait dans son journal : a L'ainour pour le souverain s'est changé en quelque chose de pire que la haine, en un sentiment d'une sorte de dégoût (2). » Et Napoléon trouvait, de son côté, un sujet d'alarme dans les rapports qu'il recevait sur l'attitude des équipages de l'escadre de l'amiral Siéniavine, après que la nouvelle de la conclusion de la paix et l'ordre de regagner la Russie leur eurent été transmis : « Il y a eu des propos qui, à la vérité, passent toute mesure, mandait-il à Sîivary, tels que ceux-ci : U faut anéantir toute la famille impériale (3) ! » Le bolchevisme a des antécédent» lointains.
Entraînant toutes les classes de ce qui constituait la société russe de l'époque, ce mouvement prenait d'autant plus de vivacité qu'il se développait sur un fond de xénophobie et de misonéisme déjà ancien. Remontant au Brigadier de Von-Visine, c'està-dire aux premières années du régime de Catherine qui avaient vu le succès de cette pièce, il mêlait à une répudiation trop absolue des influences étrangères une protestation plus justifiée contre la part excessive que, sous des formes diverses, elles obtenaient dans la vie du pays. Au lendemain de Tilsit, ce courant paraît intensifié et généralisé. Presse, théâtre, toute la littérature devient violemment xénophobe et surtout gallophobe, en même temps que la note nationaliste et chauvine s'y accuse avec le Dimitri du Don d'Oziérov, dont le succès fait pendant à la vogue de V Ecole des jeunes filles et du Magasin des modes de Krylov, où l'imitation des modèles français est ridiculisée par le fabuliste avec moins de talent qu'il n'en savait mettre dans ses autres œuvres.
A y regarder de jirès, pourtant, les appréhensions ou les espérances que faisait naître ce déchaînement de colères et de haines paraissaient également mal fondées. Interrogé à plusieurs reprises par Joseph de Maistre sur le danger d'une crise révolutionnaire, Tchitchagov répondait chaque fois par un éclat de rire (4). Un autre Russe ne riait pas, mais comparait ses compatriotes aux
(1) 10 septembre 1807, grand-duc Nicolas, Elisabeth^ 11^ 255.
(2) WiEGEL, Mémoires, II, 232.
(3) Sbornik, LXXXVIII, 108; cf. ibid., LXXXII, 159.
(4) J. DE Maistre, Mémoires politiques, p. 332.
sauvages, qui fouettent leurs idoles quand ils sont visités par un fléau, sans qu'ils cessent pourtant de les adorer (1). Tel qu'il se présentait à leurs yeux, « l'air de Tilsit » ne s'y trouvant pas noté, le traité du 7 juillet n'avait pas de quoi les réjouir, et tel qu'il allait être pratiqué de part et d'autre, avec une réciprocité complète de mauvaise foi, il ne pouvait manquer de devenir également préjudiciable aux contractants. Mais le régime établi en Russie devait résister encore plus de cent ans aux erreurs comme aux méfaits de ses gouvernants, et, en outre, Alexandre rapportait de Tilsit autre chose que ce pacte équivoque.
Hôte et compagnon inséparable de Napoléon pendant deux semaines, il a gardé de ce commerce une impression que l'impératrice Elisabeth définissait ainsi qu'il suit : « Cet homme [Napoléon] me paraît comme un séducteur libertin, qui, de gré ou de force, fait passer toutes les belles dans ses bras. La Russie, comme la plus vertueuse, s'est longtemps défendue, mais elle a franchi le pas comme une autre, et c'est peut-être autant à la séduction qu'à la force qu'elle a cédé dans la personne de l'empereur. Il a un secret attrait pour son séducteur qui perce dans tout (2). » Cet attrait était d'une nature plus complexe que la jeune souveraine ne l'imaginait. Le vaincu de Friedland s'est laissé non pas seulement séduire par le vainqueur, mais aussi et surtout instruire. Des mains d'un des plus grands maîtres dans l'art de gouverner que le monde ait connus, il a reçu des leçons qui lui ont profité, ainsi que Savary s'en apercevra en arrivant à Pétersbourg, au moment précis où, sans y être contraint, ainsi qu'Alexandre tiendra à le marquer, s'accommodant de lui-même au changement de situation, le comte de Lille quittera son asile de Mittau.
Napoléon ne pouvait guère acquérir des lumières à l'école de son nouvel allié ; mais, avant de venir à Tilsit, il avait tout à apprendre sur lui, et la mission confiée au futur duc de Rovigo montre combien son ignorance en ce point restait grande, même après cette rencontre.
(1) WiECEL, Mémoires, II, 232.
(2) A la margravo do liado, 10 scptembro 1807, grand-duc Nicolas, Élimbeth, II. 255.
La préface ainsi donnée par le grand homme au rétabligsti! de relations diplomatiques régulières entre les deux pays proc» encore de l'inclination qu'on lui a déjà reconnue à transposer dans ce domaine les conceptions et les procédés de la stratégie militaire. Le choix de Savary lui a été inspiré très apparemment par un double motif : de faire accepter au tsar l'alliance française en bloc, en y comprenant même le fait qui, trois années plus tôt, avait été la cause, ou le prétexte, de la rupture à ce moment consommée entre la France et la Russie ; et de déterminer, au gré de l'un des alliés, la nature de leurs rapports, en portant le tsar à agréer une sorte de prise en tutelle. Savary a participé à l'événement d'Ettenheim, et il a fait reconnaître depuis ses talents de policier. Sa présence à Pétersbourg aura donc j)our objet de venger les dégoûts essuyés en 1804 par Hédouville, et, en même temps, ainsi qu'il s'en expliquera insolemment avec Roumiantsov, de « rendre la vie, la santé et le pouvoir à l'empereur Alexandre, en s'employant à apaiser l'insurrection de ses sujets » (1).
Le pupille malgré lui aura vite fait de remettre les choses et les personnes en place. Sans témoigner le moindre dépit au sujet d'une intention dont l'impertinence ne lui échappait assurément pas, Alexandre donnera tranquillement à entendre qu'il se porte bien, ne court aucun danger et n'est en peine ni d'un médecin ni d'un ange gardien. « Ne voyez pas l'opinion dans quelques misérables, dira-t-il ; ils sont trop lâches pour entreprendre quelque chose... J'irai malgré tout à mon but, et il faudra bien qu'on fléchisse. » En vain Savary osera faire allusion à l'attitude hostile de quelques membres mêmes de la famille impériale, l'impératrice douairière et la grande-duchesse Catherine, a J'aime mes parents beaucoup, sera la réponse, mais je règne (2) ! »
(1) Savary, Mémoires, II, 265 ; Sbornik, LXXXVIII, 402.
(2) Savary, Rapport du 6 août 1807, ibid.. p. 3.
A son arrivée, Savary a cependant éprouvé de la difficulté pour seulement trouver un logis : les aubergistes de Pétersbourg semblaient s'être concertés pour lui refuser l'hospitalité. Après une tournée de visites, sur trente cartes déposées, trois seulement lui sont rendues. Un officier des gardes paie le cocher de louage Charov, une célébrité du lieu, pour qu'il renverse, en l'accrochant, la voiture du « maudit Français ». Instruit de ces mésaventures, Champagny recommande sottement à celui qui en- est victime de (i chercher une société indépendante, loin du trône et du peuple », et Savary doit apprendre au ministre qu' « entre les nobles et leurs esclaves, il n'y a dans ce pays que des marchands, qui sont presque tous des Anglais ». Toujours placide et gracieux, Alexandre engage l'envoyé de Napoléon à partager son dédain à l'endroit de ces manifestations, et il s'emploie à l'en dédommager. Faisant dîner « le maudit Français » à sa table plusieurs fois par semaine, il l'invite devant témoins à « venir manger sa soupe quand il lui plaira ». Sur le même ton de familiarité, il prolonge en public avec son hôte des entretiens où il prend soin d'introduire, à l'adresse de Napoléon lui-même, force propos galants. Si l'hostilité de l'impératrice douairière n'en est pas désarmée et se trouve même portée à l'exaspération par la nouvelle du mariage de Jérôme avec la princesse Catherine de Wurtemberg, union qui fait de la mère du tsar la tante d'un Bonaparte, l'impératrice régnante n'en éprouve que plus de facilité à obéir au vœu de son mari, en se mettant de son côté en frais de politesse avec- Savary. RaUié dès le premier jour, le grand-duc Constantin a frayé déjà à Tilsit avec les officiers français et affecté de se mettre à leur école. Il s'attache maintenant à de Lcsseps, l'emmène à Strelna et le gratifie, lui aussi, de dithyrambes en l'honneur de son maître : 0 Quel homme ! Je suis franc, vous le savez j eh bien 1 je n'admire que lui dans le monde 1 » Mais « les salons » de Pétersbourg restent en rébellion.
Mme Narychkine elle-même n'ouvre le sien à « l'homme de Bonaparte » qu'avec des airs de contrainte et de mortification. Bien qu'elle ait marié une de ses filles au ministre de Naplcs, ce qui lui vaut le suriu)m de « belle-mère du corps diplomatique », la vieille princesse Hélène Viaziémski est restée fidèle aux sympathies que le goût de la littérature française et des modes
L'ALLIAIVCE FRANÇAISE S43
parisiennes lui a fait contracter. Mais, dans sa maison de la pen* pective Nevski, une des plus fréquentées de la capitale, si hospitalière qu'elle lui devienne, entre la crème de l'aristocratie russe et la fine fleur de l'émigratiou, Savary passe de mauvais moments. Comme Duroc en 1801, il a dans sa suite quelques officiers de gprand nom ou de haute raine, un Montesquieu-Fezensac, un Fodoas de Barbazan, un Talhouët, un Leborgne d'Ideville. A ceux-là, leurs parchemins ou leurs agréments personnels valent un meilleur accueil dans ce milieu. Renvoyé à Paris avec des dépêches, le plus entreprenant, Saint-Chamans, emporte dans sa valise diplomatique un soulier de Mme Ouvarov, femme de l'aide de camp favori du tsar. La dame a souhaité d'en avoir quelques paires, confectionnées d'après ce modèle. En octobre, les instructiona qu'il recevait de Paris ne lui laissant pas espérer un prochain rappel, Savary n'en écrivait pas moins : « Je connais mon devoir, mais il est bon que vous sachiez que je bois ici le calice jusqu'à la lie (1). »
Tels étaient les débuts de la nouvelle alhance. L'attitude d'Alexandre s'y opposait encore de façon suHisamment démonstrative à celle de son entourage ; déjà cependant, sous la triple influence de cette ambiance, de la réflexion et de la forme surtout que les indiscrètes interventions de Savary faisaient prendre au pacte contracté avec son maître, les impressions rapportées par le tsar de Tilsit cédaient rapidement place à d'autres, beaucoup moins plaisantes. Le souverain continuait à manifester des sentiments d'admiration et de dévouement pour Napoléon. Il laissait . aussi faire son agent, sans souci des commentaires blessants, auxquels, mettant à contribution non seulement Lesseps à Pétersbourg, mais Davout et Soult à Varsovie (2), l'activité du policier donnait lieu en Russie et au dehors, o II est certain, écrivait Roger de Damas, qu'aujourd'hui Bonaparte mène cet empire et dirige ses affaires comme si c'était une des provinces de la France.
(1) Rapports de Savary d'août à octobre {Sbornik, LXXXVIII , 3- 204; Archives nationales. A. F, IV, 1697, et Revue d'histoire diplomatique, 1898, IV) ; Savary, Mémoires, II, 267 et suiv. ; Boulgarine, Souvenirs, III, 336 et suiv, ; Wiegel, Mémoires, III, 5 ; Stedingk, Mémoires, II, 403 ; Saint-Cuamans, Mémoires, p. 84; comtesse Fredro, Mémoires inédits.
(2) Lesseps à Talleyrand, 3 novembre 1807, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, GXLIV, 277 ; Sbornik, LXXXVIII, 82-83, 159.
Le tsar n'est plus qu'un préfet (1). » Alexandre laissait dire, et Napoléon ne se pressant pas d'envoyer un ambassadeur à Pétersbourg, en un nouvel acte de déférence, le tsar consentait à prendre les devants; mais, pour le représenter à Paris, il faisait choix de Pierre Tolstoy.
Nous imitons le grand : on le savait d'avance
Caius fit son cheval consul de Rome,
Et nous faisons tout comme,
En envoyant un âne ambassadeur en France.
Mise en circulation à ce moment dans les « salons » pétersbourgeois (2), cette méchante épigramme prouve qu'en critiquant le souverain, on n'y comprenait rien à sa manœuvre et à l'évolution d'idées et de sentiments dont elle procédait. Le successeur de Markov n'était pas un aigle, mais il avait bec et ongles, avec assez d'intelligence pour que son maître fût certain qu'il ne se laisserait ni duper ni éblouir, et une raideur de caractère qui le mettait également à l'épreuve de la séduction comme de l'intimidation. Un soldat, par l'intermédiaire de qui, sous le velours des démonstrations amicales qu'il poursuivrait, Alexandre entendait déjà faire sentir « le cercle de fer », dont Caulaincourt aurait un peu plus tard la révélation.
Rédigées par Roumiantsov, les instructions de Tolstoy (3) n'en montraient rien, comme de raison. Elles lui prescrivaient de réclamer l'évacuation de la Prusse, mais sans qu'il insistât et seulement dans la mesure compatible avec l'objet essentiel de sa mission, qui était de « cimenter l'accord et la confiance entre les deux gouvernements ». Sans doute, comme Oubril l'année d'avant, l'ambassadeur a reçu du souverain d'autres ordres directs. A peine arrivé à destination, il déclare en effet, sur le ton le plus tranchant, que, « tant que la Prusse ne sera pas éva-
(1) R. DE Damas, Mimoireu, II, 29.
(2) WiEGEL, toc. cil., III, 7.
(8) Sbornik, LXXXIX, 97 et «uiv.
cuée, la Russie ne pourra se considérer comme étant en paix avec la France ». Comblé de prévenances par Napoléon, il les reçoit avec un visage de glace ; il ne trouve pas à son goût le logis — l'hôtel Thélusson, payé un million à Caroline — qui lui a été destiné ; il fait fi d'une robe de dentelles commandée à Bruxelles pour sa femme, faveur réservée jusque-là aux seules princesses du sang ; il prend exemple sur Markov en recherchant exclusivement des relations dans le monde royaliste, et, dans ses rapports, il déclare inévitable à bref délai une rupture nouvelle entre les deux pays (1).
A cause de la Prusse, apparemment, bien que, d'après les rapports qui parvenaient de Kœnigsberg à Pétersbourg, le roi y restât à peu près seul attaché au maintien des liens contractés en 1802. « Nein, von Alexander lass ich nicht 1 » répétait-il. Mais la reine en demeurait toujours aux ressentiments que « l'infidèle » lui avait fait concevoir aux jours maudits de Tilsit et de Pictupôhncn (2). D'autre part, dans la querelle qui lui était faite au sujet de l'évacuation des territoires prussiens, Napoléon avait beau jeu. L'exécution de ses engagements à cet égard était subordonnée par les traités du 7 juillet au paiement par la Prusse d'une contribution de guerre qui suivait une loi historique, dont la méconnaissance a causé récemment au monde européen de cruels mécomptes. En fait, à une exception près, — celle de la France en 1815 et en 1871, — jamais les dettes de cette nature n'ont été acquittées. D'autre part, sur le Danube, faisant déjà acte d'indépendance, le tsar en usait de même avec ses propres obligations : un armistice ayant été conclu le 24 août à Slobodzé, par les soins du commandant GuiUeminot, Alexandre refusait de le ratifier (3).
Napoléon n'a garde de s'en formaliser. Comme sur un champ
(1) V. sa correspondance, Sbornik, LXXXIX, 177, 227, 252. 312. 482, 487, 511, 519, 533, 540, 564, 604, 616 et suiv. ; cf. Mikhaïlovski-Dani- LEVSKI, dans Ancienne Russie, 1899, C, 550 ; Boyen, Erinnerungen, II, 76.
(2) F. DE Martens, Recueil, VI. 424-425 ; Schilder, Alexandre /", II, 298.
(3) Pour l'histoire de cet épisode, v. Noradounghian, Recueil, II, 70 et suiv. ; Juchereau, Histoire de l'Empire ottoman, II, 124-140 ; Jigarev, la Politique russe dans la question d'Orient, I, 262 ; Andrianov, la Guerre russo-turque, — Document» dans Recueil militaire, vol. XXXVI-XXXIX.
de bataille, il néglige les objets secondaires pour concentrer son effort sur l'essentiel, qui est, dans l'espèce, la rupture entre la Russie et l'Angleterre. Celle-ci consommée, s'il convient au tsar de prolonger l'occupation des provinces moldo-valaques, il n'y objecte pas, à charge de réciprocité : il restera en Prusse. Plaît-il au souverain russe de convertir sa conquête en annexion définitive? Son allié y consent encore ; mais il doit alors réclamer un équivalent, et il n'en aperçoit à sa convenance qu'en Prusse toujours. Prendre une part dans la dépouille du Turc? Non. Il y répugne absolument. La Silésie, ou l'exécution stricte des traités du 7 juillet. A moins que le tsar ne veuille irrévocablement s'engager dans la solution du problème oriental, au sens des vastes perspective» envisagées à Tilsit. Par égard pour son allié,^ Napoléon ne refusera pas de l'y suivre. Il ne rétracte rien de ce qu'il a avancé. Est-il sincère? A consulter les documents, qui permettent de suivre à ce moment, presque heure par heure, le travail de sa pensée, on soupçonnerait plutôt un jeu d'illusionisme, auquel l'imagination du grand homme se laissait, cependant, prendre dans une certaine mesure.
A la mi-novembre, le départ de Caulaincourt pour Pétersbourg étant décidé et ses instructions rédigées (1) en conformité avec les déclarations faites à Tolstoy, Napoléon a nouvelle d'un désaccord qui s'est produit entre les cours de Vienne et de Londres. Aussitôt, il reprend la dictée pour commenter cet événement à l'intention de son ambassadeur. Il en parle comme si une guerre entre l'Autriche et l'Angleterre devait infailliblement en résulter : « Grand et puissant effet de l'alliance des deux premières puissances du monde ! » Et, avec le même ton solennel, il ouvre un débat sur l'opportunité d'admettre la monarchie habsbourgeoise au partage éventuel de l'empire ottoman. Il conclut à la négative et prescrit à Caulaincourt de le représenter comme décidé à procéder à cette opération « seul avec la Russie ». Mais, quelques jours plus tard, après avoir conféré avec Tallcyrand, il se montrera incliné à une résolution contraire et s'arrangera pour que l'avis en parvienne à Vienne.
(1) 12 novembre 1807, Afifoiret étrangèret, Russie, Correspondance^ CXLIV, 299 ; cf. Ya-mpal, loc. tU., l, 508 ot tuiv.
L'ALLIANCE FRANÇAISK Hl
Très vraisemblablement, il ne fait, de part et d'autre, que battre l'ealrade et amuser le tapis. Et d'ailleurs, ayant habitué, sur le terrain militaire, de prévenir les événements, il se trouve ici en retard sur le terrain diplomatique : Tolstoy remet ses lettres de créance le 6 novembre ; Caulaincourt reçoit ses instructions le 12, et, à cette dernière date, la Russie a fait déjà, depuis quatre jours, honneur à sa parole en ce qui concerne rAngletcrre.
Ministre des Affaires étrangères dans le cabinet tory de Portland, Canning admettait, au Parlement, que celte défection serait justifiée par les défaillances de ses prédécesseurs : « We might say they left us alone to fight the battle, but now we had deserted the continent. » Il ne s'y attendait cependant pas. Si peu, qu'il entamait à Pétersbourg dts négociations pour un traité de commerce et acceptait noéme en principe la médiation russe entre l'AngleteiTe et la France, sous la condition seule d'une communication préalable des articles secrets du traité du 7 juillet (1). Ce n'était sans doute qu'une fin de non-recevoir déguisée ; mais on ne soupçonnait pas à Londres l'objet de ces stipulations. Tout au plus y devinait-on une tentative pour or ' ; avec le concours du Danemark un système nouveau de \ e maritime dans
le style catherinien. Sur quoi, à titre préventif, on décidait le coup de force contre Copenhague, pour lequel, s'entendant fort bien avec le successeur de Voronlsov à Londres, le louche Maxime Alopeus, Canning se disait assuré d'avoir l'approbation du tsar. « Sans exemple dans l'histoire », aux termes de la déclaration de rupture signifiée à lord Romer, le 8 novembre (2), cet attentat devait cepeiulant lui servir de motif.
A en croire sir Robert Wilson, le traitant aussi bien, sinos mieux que Savary, ne repoussant pas ses ouvertures au sujet des
(1) F. DE Martens, Recueil^ XI, 136-137.
(2) Adair, Hiat. Memoir, p. 424,
provinces danubiennes et des îles Ioniennes dont l'Angleterre offrait de lui assurer la possession, Alexandre aurait, jusqu'à la dernière minute, même en ce qui concernait l'affaire de Copenhague, justifié la présomption de Canning. Savary s'est vanté d'avoir mis fin à ce manège en portant à la connaissance du tsar un des pamphlets injurieux pour lui que l'agent anglais mettait simultanément en circulation avec la connivence des membres du Comité secret (1). Plus vraisemblablement, Alexandre aura attendu que la défense de Cronstadt fût assurée avec l'aide de Deponthon, l'excellent officier du génie et chef du cabinet de Napoléon, mis momentanément à la disposition du tsar ; que l'hiver donnât aux côtes russes leur ceinture protectrice de glace; et que l'escadre de Siéniavine eût trouvé un abri sûr, — il le croyait, du moins, — à Lisbonne. Même au 8 novembre, en outre, il n'entendait pas mettre des abîmes entre lui et les Anglais. Son ministre à Londres devait y rester jusqu'en mars.
Sinon au point de vue militaire, la rupture entraînait pour la Russie, au point de vue économique, des conséquences d'une certaine gravité. Napoléon n'avait pas manqué d'en combattre l'appréhension, en faisant état de cette déviation du trafic vers les parties méridionales de l'empire, qui, en France même, dans les milieux intéressés, éveillait les espérances les plus flatteuses. Odessa, le Caucase, le marché de Varsovie, cet autre mirage mettait en effervescence l'imagination des fabricants lyonnais et des armateurs marseillais (2). La déception devait, de ce côté, être prompte et complète.
En Pologne, rien à faire : la guerre et la politique commerciale de Napoléon ont mis presque à néant la puissance d'ochat de ce pays au dehors, en réduisant dans des proportions désastreuses ses possibilités de vente. Les producteurs polonais ne peuvent envoyer leur blé en Angleterre, à raison du blocus, ni leur orge en Hollande, à raison de la concurrence française qui y a ruiné les brandevineriea néerlandaises. Pour le peu qu'il est en mesure d'absorber, plus proche et moins coûteuse, la pacotille
(1) J\apporti de Sovary, 4 ot 7 novembre 1807, Sbornik, LXXXVIII, 174, 107.
(2) Archivot nationale!, F", 534.
L'ALLIANCIi FRANÇAISE 249
de Saxe et de Silésie monopolise d'ailleurg ce marché (1).
En Russie, au jugement de Savary, les chances seraient meilleures ; mais les cinq ou six maisons françaises qui opèrent à Pétersbourg n'ont pas pour 20 000 francs de marchandises — vins, eau-de-vie, huiles et savons — à offrir. Vendant de tout en quantités énormes, les Anglais ont développé, au contraire, un courant d'échanges, qui, à la faveur de la contrebande et des manu* factures installées par eux dans le pays, pourra défier l'alliance française et le blocus (2).
Les négociants français se montrent disposés, néanmoins, à engager la lutte pour peu qu'ils soient aidés. Ils demandent des avances d'argent, une vingtaine de millions, et un traité de commerce qui les libérerait des taxes prohibitives frappant en Russie les produits qu'ils y envoient. Ils essuient un double refus : Napoléon n'a pas de fonds disponibles pour cet emploi, et il veut garder les mains libres en matière de tarifs douaniers (3).
Savary a d'ailleurs compté sans certains effets de l'accession de la Russie au système français, contre lesquels la contrebande comme le détournement du courant commercial vers les ports du Sud sont également impuissants. La valeur de la tonne de chanvre russe à Londres n'en passe pas moins rapidement de 30 livres sterling à 118 ; la vente de ce produit s'en ressent, ainsi que le taux du change (4), et, dans les achats des consommateurs russes, un resserrement en résulte, qui porte naturellement en premier lieu sur les objets de luxe dont la France est précisément venderesse, et dont le goût ou le besoin ne sont le fait, dans ce pays, que d'une classe assez restreinte. En vain, pour stimuler la demande de ce genre de produits, autant que pour poursuivre à l'endroit de çon nouvel allié son système de cajoleries. Napoléon multiplie-t-il à cette adresse les envois des plus beaux spécimens de l'industrie d'art française (5). Au terme d'une série d'expériences infructueuses
(1) Archives nationales, F'*, 616-617.
(2) Rapport de 1807, ibid., A. F. IV, 266 et s. ; Rei>ue d'histoire diplomatique, 1890, III, 411.
(3) Champagny à Crétet, 3 octobre 1807, Archives nationales, F'*, 534-
(4) Porter^ Progress of the nation, III, 205 ; Mahan, The Influence of sea power, II, 329 ; Bigland, Letters on the modem hist., p. 272 ; Lum- BROso, Napol. e l'Inghilterra, p. 262-263.
(5) V. IIavard et Vachon, la Manufacture nationale de Sèvres, p. 458.
et de combinaisons avortées (1), désespérant d'accroître l'importation des produits français en Russie ou d'y restreindre l'inriportation des produits anglais, Caulaincourt en viendra à proposer des mesures propres à réduire encore l'exportation des produits russes en Angleterre (2) ! Et donc, à ce point de vue, la Russie n'aura pas plus à se louer que la France des accords de Tilsit.
Le développement d'Odessa répondait bien aux prévisions les plus optimistes ; mais, même pour son approvisionnement en coton d'Orient, la France n'en pouvait se prévaloir, à raison des difficultés et des frais du transport par voie de terre, la maîtrise de l'Angleterre sur mer ne laissant pas de choix à cet égard. Agissant d'autre part sur l'industrie russe naissante à l'instar du régime protectionniste le plus outré, l'arme du système continental se retournait contre celui qui l'employait : la fabrication indigène des objets de luxe même, draps fins, soieries, glaces, s'en trouvait stimulée à Pétersbourg et à Moscou et tendait à y exclure les importations françaises de même nature (3). La nouvelle alliance portait des deux côtés des fruits amers, et « l'air de Tilsit » n'étant pas noté dans les écritures qui en constituaient le fondement apparent, ses charges et ses frais devaient paraître aux Russes absolument injustifiés.
vir
Arrivant à Pétersbourg le 17 décembre 1807, le futur duc de Viccnce n'y trouve pas moins une réception sans autre exemple connu dans l'histoire des ambassades. L'hôtel Thélussou mis à la disposition de Tolstoy par Napoléon est une bonbonnière ; l'hôtel Volkoiiski offert i)ar réciprocité à la légation française donne au
(1) Archives nationaloH, F'*, 534.
(2) Caulaincourt à Champaçny, 16 juillet 1808 et 12 décembre 1818, grand-duc Nicolas, Rclaiions diplomadquen, II, 231 ; V, 230-231.
(3) Caiiluincourt k Cbanipagny, 21 mars 1811, praiid-duc Nicolas, ibid., V, 370. TAniïc, dun» Hevue du ininislùre de l'Instruction publique, oovombre 1912, p. 74.
locataire l'impression de « toute une rille ». En l'autorisant, seul parmi les agents employés au dehors, à correspondre avec lui directement (1), Napoléon a mis hors pair dans le corps diplomatique son ambassadeur en Russie ; Alexandre lui donne rang dans la famille impériale I Et Caulaincourt se tient pour obligé de prendre des airs et de se donner un train en rapport avec cette situation. Avec 800000 francs de traitement, aidé par un maltrcqueux dont les poètes du lieu ont célébré les talents (2), i) en fait tant, qu'après deux ans, il se déclarera sur le point de « vendre sa chemise » (3). Il se sera mis sur un grand pied, de toute façon. Réclamant le pas sur son collègue autrichien, comme représentant un titre impérial plus ancien, à bout d'argument, il aura joué des coudes et fait reconnaître à la galerie que < les Français sont toujours plus lestes ». Il aura enfoncé les portes que Savary ne parvenait pas à se faire ouvrir et obligé l'un de ses hôtes involontaires à le recevoir au bas de l'escalier, — « par ordre de Sa Majesté >, a eu soin de dire le vieux comte Stroganov (4).
Malgré tout son aplomb, Savary avait conscience de n'être à Pétersbourg, place conquise, qu'un garnisaire en possession d'un
(1) Cette coTrespondauce a été publiée par le grand-duo Nicolas, loc. cit., sans indication d'origine et avec de nombreuses lacanes. La même observation s'applique aux autres pièces de ce recueil, rapports de Caulaincourt et de Lauriston h Champagny et à Maret : empruntées an dépôt du quai d'Orsay et < publiées pour la première fois au complet •, d'après l'indication donnée par l'éditeur, elles ne sont, cependant, que det exlraita. D'où la nécessité de renvois fréquents aux textes originaux. — D'autres fragments de la correspondance du duc de Vicence avec Napoléon ont été publiés par Yandal : dans la Revue d'histoire dipUmatiqme, 1890, III bis, d'après les originaux conservés aux Archives nationales, et dans la Revue bleue, mars-juin 1895, d'après des copies qui ont été trouvées dans les papiers du comte de La Ferronays. — Les papiers du duc de Vicence, comprenant, semble-t-il, des mémoires, se conservent dans sa famille maternelle, les d'Espeuilles-Vicence et les Kergorlay, mais demeurent inaccessibles.
(2) Il s'appelait Tardif, V. Pouchkine, Œuvres, I, 284.
(3) A Napoléon, 20 décembre 1809, grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques, IV, 200.
(4) Caulaincourt à Champagny, 26 décembre 1807, 18 février 1808 et 6 février 1809, AfTaires étrangères, Russie, Correspondance, CXLIV, 389; CXLVIII, 59; CLIII, 59 et 70; Sbornik, LXXXVIII, 377 et s., 479 et s. } grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques, IV, 200 ; Caulaincourt, Souvenirs, I, 33-34 ; Cbichkov, Mémoires, l, 96 ; Gretch, Mémoires^ p. 272 ; BojÉRiANOv, Esquisse, p. 348.
billet de loçement. L'ambassadeur de Napoléon s'y attribue d'autres droits, en s'abusant d'ailleurs, peut-on croire, sur la nature de l'un au moins des succès qu'il y obtient. Avec cet autre acteur du drame d'Ettenheim, son maître a renouvelé une gageure, qui, à ce coup, ne tourne pas à son avantage. Ses origines plébéiennes et la ferveur de sa foi napoléonienne faisaient que Savary ne s'embarrassait pas du sinistre renom attacbé à sa personne. Le ci-devant marquis de Caulaincourt juge après quelques mois cette flétrissure trop difficile à porter dans les salons pétersbourgeois, et il s'arrange pour s'en défaire, au moyen d'une sorte de brevet d'innocence, obtenu de la plus haute autorité du lieu, — à quel prix, on en jugera. Le 14 avril 1808, il écrit au tsar : « Envoyé par le premier Consul à Strasbourg presque en même temps que le général Ordener, le public a confondu nos deux missions. » Et il reçoit cette réponse : « Je reconnais, général, par mes ministres en Allemagne, combien vous étiez étranger à l'horrible événement dont vous me parlez (1). »
Des documents en nombre se rapportant à l'affaire d'Ettenheim ont été, au moment du drame, reproduits par la presse, en France comme au dehors, et, notamment, une lettre de Talleyrand au premier ministre de Bade, baron d'Edelsheim, lui faisant connaître les mesures prises pour l'arrestation du duc d'Enghien et désignant le général Caulaincourt, et lui seul, comme « chargé à cet égard des ordres du premier Consul » (2). L'ambassadeur de Napoléon n'a pu imaginer que cette publicité ait échappé à la curiosité de l'empereur de Russie. Encore moins que, se trouvant en relations de famille avec la cour de Bade, le souverain n'ait pas, de cette source, obtenu les informations les plus précises sur un sujet auquel il a pris le plus vif intérêt. Alexandre a eu soin aussi de marquer dans sa réponse qu'il se trouvait renseigné et qu'en déférant au vœu de l'ambassadeur, il n'était pas dupe. Un accord a, de toute évidence, dû précéder l'échange de ces messages, et il n'a
(1) Les Débats, 26 avril 1814 (publication faito par Caulaincourt luimémo).
(2) Ibid., 28 mars 1804 ; Gazette de France, 21 mars 1804. — Depuis Thiori, un accord semble s'ètro aussi établi entre les historiens pour ignorer CCS documents, qu'une brochure publiée en 1814 à Orléans (par le baron Margucrct, d'après Barbier) a cependant recueillis et commentés copieusomeut. V. Vandal, Napoléon et Alexandre, 1, 330 ut suiv.
pu s'établir que 8ur un désaveu formel du maître par le serviteur, impliquant tout au moins, de la part du second, une adhésion à cette politique d'indépendance où Talleyrand s'engageait au même moment. Les deux hommes se trouvaient d'ailleurs en correspondance suivie et probablement en partie liée. On voudrait croire que ce fut pour dégager leur pays et non seulement leur fortune personnelle de l'aventure napoléonienne ; mai» on doit s'étonner qu'en recourant à cet expédient scabreux pour conquérir les bonnes grâces de la haute société russe, Caulaincourt se soit flatté de gagner aussi l'amitié du tsar (1).
Alexandre n'étant ingénu à aucun degré, on est fondé à croire que l'ambassadeur a réussi tout juste à se faire agréer comme auxiliaire dans la partie que le tsar entendait jouer avec Napoléon, ou au besoin contre lui, et pour laquelle cet incident même lui fournissait une indication précieuse. Risques à courir en compagnie d'un partenaire que ses serviteurs du premier rang inclinaient à renier, ou possibilité de lui résister avec leur aide, la félonie de Caulaincourt éclairait la voie devant le tsar, en attendant qu'à Erfurt les deux compères réunis y assurassent mieux encore ses pas.
Pour le moment, Caulaincourt n'insistait probablement pas, manœuvrant cautieusement et à couvert d'une correction que ses instructions lui rendaient facile. Elles lui prescrivaient d'esquiver autant que possible tout débat sur la Turquie. Napoléon préférait, en effet, y conduire personnellement sa manœuvre qu'il rendait assez subtile pour mettre en défaut la sagacité de Talleyrand lui-même. Dépossédé du portefeuille des Affaires étrangères, mais consulté néanmoins fréquemment, chambré pendant cinq heures en janvier 1808 au retour de l'empereur de son voyage en Italie, le prince de Bénévent dénonçait à Metternich, devenu le représentant de François I*'' à Paris, les projets orientaux du souverain comme l'indice d'une ambition effrénée et délirante, et Napoléon n'ignorait assurément pas les relations confidentielles qui s'étaient promptement établies entre le représentant de l'Autriche et Tolstoy. Il ne doutait sans doute pas aussi que
(1) Caulaincourt à Napoléon, 5 février 1809 ; à Champagny, 4 février 1811, grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques, III, 51 ; V, 310.
25i LE REGNE D'ALEXANDRE I"
l'écho parviendrait à Pétersbourg des confidences qu'il faisait lui-même à Metternich sur la nécessité où il pouvait se voir, quoi qu'il lui en coûtât, de se prêter à une liquidation de l'empire ottoman, a pour chercher les Anglais où il les trouvait », et le désir qu'il avait, le cas échéant, d'y faire la part de l'Autriche, pour que celle de la Russie ne fût pas trop grosse (1).
Ce n'étaient encore que démonstrations, feintes et artifices, pour aguicher le tsar et le rendre plus accommodant en d'autre* matières. Mais Alexandre, de son côté, se dérobait sur l'article de la Silésie, la création du grand-duché de Varsovie doublant la répugnance qu'il devait avoir pour une transaction dont cette province, ancien patrimoine des Piast et pays à population polonaise, serait l'objet. L'adhésion de la Russie à la lutte contre l'Angleterre et au système continental étant acquise, un seul objet de négociation restait où le fastueux ambassadeur de Napoléon pût s'employer : l'action commune dans le conflit entre la Russie et la Suède. Mais en ce point encore, la faillite de la nouvelle alliance devait être complète.
Depuis les guerres qui, au siècle précédent, avaient eu pour conséquence le démembrement de la Finlande au bénéfice de la Russie victorieuse, la tension de rapports entre les deux cours du Nord était continue. Depuis la mort de Paul, elle n'avait pas cessé de gi-andir. Marié à une sœur de l'impératrice Elisabeth, Gustave IV avait ajourné de façon assez peu courtoise une visite que son beau-frère devejiu empereur voulait lui faire. L'année d'après, en juillet, l'impératrice Elisabeth se rendant auprès de la reine Frédériquc à Abborfors, le roi choisissait ce moment pour soulever une querelle de frontières, qui, sans l'intervention de l'Anglelerre, eût, dès cette époque, abouti à un échange de coups de
(1) MiaTEntsicii, Mémoires, II, 152 ot suiv. ; Béer, Die orientalische Polilik (KsUrreicliH, p. 171, XTi ; le môme, Zchn Jahre (Ester. Polit., p. 303-308; Sbornik, LXXXVIII, 424 ; cf. Dhiault, la Politique orientale dt Napoléon, p. 'l'A.
canon. Un apaisement se produisait ensuite, et, par son attitude dans l'affaire de l'exécution du duc d'Enghien, Gustave IV semblait faire amende honorable pour ces hostilités. Mais l'accessicii elle-même de la Suède à la coalition anti-française n'eu a pas prévenu le retour intermittent, et, au commencement de 1807 encore, le gouvernement de Stockholm, sous prétexte d'un règlement de comptes anciens, interceptait une portion des subsides anglais destinés au trésor russe (1).
Tilsit n'a fait que précipiter le développement naturel de cette situation. A l'invitation d'accéder au système continental, Gustave IV a répondu en traitant avec l'Angleterre. En novembre 1807, les deux souverains, russe et suédois, «e sont renvoyé mutuellement les ordres de Saint-André et des Séraphins, et, dans l'échange de notes qui a suivi, la dernière, envoyée de Pétersbourg, a piis le caractère d'un ultimatum. Une déclaration de guerre n'y a cependant pas succédé immédiatement. La mbe en campagne des troupes russes demandait de lonr^ " ' iratifs et une entente semblait établie entre le tsar et ses « t leurs
pour ne pas les hâter. Il y avait à cela une double raison : attaquer la Suède, alliée et cliente de l'Angleterre, ce serait, au regard de celle-ci, transporter dans le domaine du fait une rupture qui conservait un caractère en quelque sorte théorique ; achever, d'autre part, la conquête de la Finlande, ce serait peut-être aussi porter Napoléon à se considérer quitte envers sa nouvelle alhée et à lui refuser, du côt^ de la Turquie, des acquisitions plus tentantes. Mais, s'il n'était pas pressé, de son côté, de prêter mainforte à la Russie contre les Suédois, Napoléon tenait beaucoup à ce qu'elle les forçât par ses propres moyens à changer de camp et à fermer leurs ports aux Anglais, et une situation paradoxale en résultait : cette conquête de la Finlande était le seul bénéfice que la Russie dût attendre de sa nouvelle alliance ; du moins Napoléon voulait qu'elle s'en contentât ; cependant, il se trouvait obligé d'insister pour qu'elle prît soin de le réaliser (2) !
(1) Zlobine, dans Sbornik^ II, 17 ; Stedingtc, MémQÎres, II, 13 ; Bout- GAHiNE, 5oi<vfm>«, IV, 16 ; Ghetch, Mémoires, p. 268 ; Borodkine, Histoire de la Finlande, p. 19-20 ; Tatichtchev, le Passé de la diplomatie russCf p. 315-316.
(2) Stedingk, loc. Cl/., Correspondance de Caulaincouft, Sbornik
Il eut gain de cause en février 1808, et, en quelques semaines, la province entière allait tomber aux mains des Russes, à l'exception de Sveaborg, qui devait capituler le 3 mai. Dès le 22 avril, l'annexion à l'empire russe sera proclamée (1). Mais le concours de la France y aura fait défaut. Aux prises en Espagne avec des difficultés grandissantes. Napoléon avait envoyé au commandant du corps destiné pour cette coopération des ordres (2) que Bernadotte avait été porté à interpréter dans le sens d'une abstention complète, et, cédant aux sollicitations de plus en plus vives de Caulaincourt, le tsar s'était décidé à agir seul. Il n'avait eu garde d'élever une plainte à ce sujet, mais Napoléon avait compris la nécessité de pallier de quelque façon le tort qu'il se donnait, ainsi que le dommage qui en résultait pour l'alliance, et c'avait été la raison de la fameuse lettre autographe du 2 février (3) : « l'air de Tilsit » repris en grande fanfare avec des variations sur le thème indien, qui avait séduit et enflammé l'imagination de Paul, la vision évoquée en trompe-l'œil d'une chevauchée de nouveaux croisés. Russes, Français et « peut-être même Autrichiens », qui prendraient leur élan par centaines de mille vers les rives du Bosphore et de l'Euphrate.
En trompe-l'œil? A ce coup, la sincérité de Napoléon et. la réalité du dessein grandiose à la mise en œuvre duquel il conviait son alhé a été admise par de bons historiens. Les arguments sur lesquels ils ont fondé leur opinion — mouvements de troupes et d'escadres commandés au même moment par l'Empereur, insistance qu'il mettait à réclamer une entrevue avec le souverain russe pour discuter les conditions de cette entreprise, autorisation donnée à Caulaincourt d'aborder formellement avec le tsar le problème du partage de l'empire ottoman — ne sauraient
LXXXVIII, 442 et suiv. ; grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques, I, 82 ; SwEDERus, Schwedens Polilik und Kriege, I, 3G-46, 178 ; Danielson, Finska Krieget och FitUands, p. 21-22 ; Uurodkine, Histoire de la Finlande, p. 42 ; la Guerre de Suède en 1808-1809, par l'état-major suédois, traduct. russe, I, 43.
(1) KoBKiNNEN, Finnische Geschichle, p. 258 cl suiv. ; Danielson, loc. cit., p. 62 et suiv. ; Sciiybeiicson, Geschichte Finlands, p. 475 et suiv, ; BonoDKiNE, loc. cit., p. 74-76; EnRENsTna.M, Mémoires, II, 580 cl suiv.; MiéHTVACO, Mémoires, p. 235-236; Dledii, Minnen... 1808-LSOO.
(2) Napoléon, Correspondance, XV, n» 13.672.
(3) Ibid., XVI, p. 4U8, sans numéro d'ordre.
L'ALLIANCE FRANÇAISE t57
cependant paraître concluants. Visant un débarquement en Angle* terre avec une ampleur autrement grande et une détermination d'objectif bien plus accusée, les préparatifs du camp de Boulogne ont eux-mêmes prêté au doute en ce qui concerne les intentions réelles de leur auteur (1), et l'on doit constater dan» la lettre du 2 février, comme dan» les instruction» ostensibles pour Caulain* court expédiées par le même courrier (2), l'absence complète de toute indication précise, de tout plan d'action pratiquement défini. Plus que Paul, assurément, Napoléon avait l'imagination inflammable et parfois jusqu'à l'hallucination ; mais, pour autant qu'il en transposait le» produits dan» la sphère de» conceptions pratiques, nul homme ne s'est aussi bien entendu à leur donner une forme concrète et nette. Cette fois, il s'en tenait encore aux phrases grandiloquente» et aux »ugge8tion» vague». Très probablement, il ne »e propo»ait rien d'autre que de maintenir Alexandre »ous le charme, en donnant par surcroît de l'inquiétude aux Anglais. Mai», avec Tolstoy à Pari» et Caulaincourt à Pétersbourg, ce jeu était trop difficile à soutenir, même pour un tel acteur. Se tenant apparemment pour quitte envers son maître avec le zèle qu'il avait déployé dan» l'affaire de Finlande, le duc de Vicence ne bougeait plu», ou »*employait au rebours des ordres qui lui étaient envoyés. Jusqu'à se faire inviter rudement à « rester Français I » (3). Mais le maître lui-même avait peine à mieux faire.
S'est-il accusé en 1812 devant M. de Narbonne d'avoir à ce moment offert Constantinople au tsar (4)? Il se peut qu'il l'ait dit. Il se peut même qu'il l'ait fait — conditionnellement toujours : Constantinople sans les Dardanelles, la maison sans la clef et avec un bon mur en solide maçonnerie française, qui enserrait
(1) V. à ce sujet Mahan, The influence qf sea power, II, 117.
(2) V. Tatichtchbv, loc. cit., p. 309.
(3) Vandal, loc. cit., I, 331.
(4) ViLLEMAiN, Souvenirs, p. 178.
cette prise entre l'Egypte enlevée aux Anglais, les Russes y aidant, et les échelles françaises de l'Asie Mineure. Même avec ces réserves, pourtant, il n'aurait pas risqué rofïre,8'il n'avait pas été assuré d'un refus. « Centre du monde, carrefour des civilisations, clef de l'empire universel », comme il disait, ses lectures un peu hâtives et ses rêves de jeunesse lui laissaient de ce point du globe une idée hyperbolique, qui devait exclure à ses yeux toute possibilité d'un tel marché. Il aurait cru déchoir et aussi se fermer la voie à tout accommodement avec l'Angleterre.
Nulle trace de la proposition ne s'est d'aiDeurs conservée dans les documents où pourtant les moindres péripéties de cet épisode sont relatées par le menu. Trois jours après avoir expédié la lettre du 2 février, Napoléon emmène Tolstoy à une partie de chasse et le gratifie, entre deux battues, d'une audition sans témoins du grand air, dans la nouvelle variante. Il donne toute sa voix et éploie tous ses effets ; Alexandre le Grand à suivre, Tamerlan à dépasser, il épuise le répertoire des heux communs sonores et des jeux de scène pathétiques que commande la circonstance, sans néghger le geste classique du chapeau jeté à terre dans un mouvement d'emportement simulé. En pure perte. Tolstoy ne ramasse pas le chapeau, pas plus que Metternich ne le fera cinq ans plus tard à Dresde et, rentré à Paris, il note ainsi l'impression qu'il a éprouvée : « Napoléon ne songe pas du tout à partager la Turquie et ne cherche qu'à gagner du temps, en donnant le change sur ses intentions (1). »
A Pétersbourg, Alexandre en a-t-il jugé autrement? Ce n'est guère probable, si même à la réception du message du 2 février, il s'est livré aux transports de joie rapportés par Caulaincourt (2). Roumiantsov lui-même s'est aussitôt avisé — Caulaincourt y aidant peut-être — que ces ouvertures flatteuses pouvaient n'être qu'un artifice destiné à masquer l'intention où était leur auteur de garder la Silésie. Il demandait contre ce soupçon une assurance formelle et, ne l'obtenant pas, il se confirmait dans son opinion, cependant qu'Alexandre feignait d'avoir obtenu satisfaction : « Je suis enchanté qu'il ne soit plus question de la Silésie. »
(1) Tolitoy k Roumianlsov, 6 février 1808, Shornik, LXXXIX, 896.
(2) Graud-duc Nicolas, Relationtt diplotnaliques, I, 179.
L'ALLIANCE FRANÇAISE t89
En même temps le tsar acceptait une entrevue avec Napoléon à Weimar ou à Erfurt, et se donnait pour entièrement captivé par le mirage oriental. Il entretenait gravement Caulaincourt des troupes qu'il fournirait pour l'expédition des Indes et qu'il « choisirait en ami ». Comme gage de son dévouement à l'alliance, il publiait un oukase interdisant l'entrée des marchandises anglaises en Russie (1). Mais il réclamait des précisions, des chiffres, des dates, une entente préalable sur les bases du partage dont Napoléon acceptait le principe. A cette fin, il renvoyait l'ambassadeur à son ministre des Aflaires étrangères et aussitôt toute possibilité d'illusion disparaissait.
D'après les instructions du tsar, dont il a développé le sens dans un mémoire secret (2), Roumiantsov produit des propositions fermes, un plan élaboré pratiquement dans toutes se» parties. Caulaincourt répond par des considérations théoriques ou des pointes d'esprit, visant à tourner ce débat diplomatique en badinage (3), et, au même moment, les deux souverains découvrent indirectement le fond d'idées et de sentiments qu'ils y portent eux-mêmes. Napoléon s'est avisé qu'au service du ttar M. Deponthon faisait preuve de trop de zèle : « Tant de chances pouvaient changer en état de guerre l'amitié qui existait entre les deux pays 1 » Et Alexandre a sans doute jugé que ces chances avaient grandi, car, ayant au lendemain de Tilsit congédié Pozzo di Borgo, en même temps qu'il remplaçait le trop austrophilc Raroumovski par Alexandre Kourakine, il remet le Corse en activité et en service à Vienne, où il a d'ailleurs toujours permis que Razoumovski demeurât et fît de sa maison le rendez-vous de tous les gallophobes du lieu (4). A la même heure encore, mis à la disposition de Napoléon avec toutes ses forces, comme Depon-
(1) 20 mars 1808, Recueil complet des loi», XXIX, 22.908.
(2) F. DE Martens, Recueil, XIV, 45.
(3) Caulaincourt à Napoléon, 29 février, 1", 2, 7, 9 et 16 mars 1808, grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques, I, 184 et suiv. ; Alexandre à Napoléon, 12 mai 1808, Revue de la France moderne, 1890, 1*' juin, p. 422 ; Vanoal, loc. cit., I, 283 et suiv. ; Taticbtcbev, loc. cit., p. 313 et suiv.
(4) Champagny à Caulaincourt, 3 avril 1808, Sbornik, LXXXV, 597; Caulaincourt à Champagny, 28 avril 1808, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CXLVI, 133 ; Thuerheim^ Feldmarackall Fùrst de Ligne, p. 198-199 ; Vassiltchikov, la Famille Razoumovski, édit. franc., troisième partie, II, 144 et suiv.
thon à la disposition du tsar, l'amiral Siéniavine refuse de prêter assistance à Junot (1) !
On est là neuf mois après Tilsit et avant même que l'heure des épreuves ait sonné pour le vainqueur de Friedland 1 Or, elle est proche. Encore quelques mois, et, se succédant en Espagne, au Portugal, désastres sur désastres auront fait pâlir son étoile. La capture à Lisbonne de l'escadre de Siéniavine passera, en France, pour avoir été concertée avec l'amiral russe, tandis qu'en Russie la révolte des troupes espagnoles de La Romana, avant-garde du corps de Bernadotte, donnera lieu à des commentaires également préjudiciables à l'alliance, qui, de toute façon, ne paraîtra plus propre à devenir l'instrument d'une entreprise hardie sur les rives de l'Euphrate, ou même seulement du Bosphore. A la fin d'août, Napoléon est obligé de rappeler les troupes qu'il a sur l'Elbe, et assez gauchement il se donne les gants d'y avoir été porté « par déférence pour les vœux du tsar », de qui il réclame en retour une intervention énergique à Vienne, où l'on arme à force (2). C'est fini de faire la chasse aux chimères en Asie. Il faut lutter pour l'existence en Europe.
Alexandre refuse de se montrer crédule, mais consent à paraître généreux. « C'est dans les circonstances difficiles qu'on est sûr de le trouver », dit-il à Caulaincourt. Il « ne sait pas ce que c'est que d'être allié ou ami à moitié ». Napoléon doit reconnaître le style de Frédéric-Guillaume, à cela près qu'Alexandre met plus de grâce dans autant de fausseté. Prévenir une agression du côté de l'Autriche? A quoi bon? « Nous nous entendons si bien, que ce ne serait qu'un déjeuner pour vous (3) ! » Les armements dont on s'inquiète à Paris sont-ils d'ailleurs réels? Napoléon apostrophant Metternich à leur sujet, Tolstoy reste témoin impassible et muet de cette algarade du 15 août 1808, dont l'envoyé de l'empereur François a produit d'ailleurs trois versions inconciliables (4).
(1) Rei>ue d'hiatoire diplomatique, 1890, I, 124-125.
(2) Grand-(luo Nicolas, Relations diplomatiques, II, 304; Vandal, loc. cit., I, 870.
(3) Caulaincourt 4 Napoléon, 24 ol 31 juillet 1808, grand-duc Nicolas, Relation» diplomatiques, II, 236, 249.
(4) Mkttëhnicu, Mémoires, I, 63-64; II, 198; III ,366.
L'ALLIANCE FRANÇAISE t6l
L'entrevue d'Erfurt approchant, Ie« rapport» de Caulaincourt montrent le tsar de plus en plus prodigue de démonstrations de cordialité et de protestations de dévouement à la cause commune : « Nous vous seconderons ici et partout... Dites-bien à l'Empereur qu'il peut compter sur moi-même comme sur vous et qu'il agisse en conséquence. Nous donnerons sur les doigts à ceux qui bougeront !... A la fin de septembre à Erfurt, et pendant l'hiver les résultats. ■ Napoléon juge-t-il absolument nécessaire une démarche comminatoire à Vienne? Il aura satisfaction. Kourakine a reçu des ordres. En fait, ces ordres ne tendent cependant qu'à faire entendre à la Hofburg des conseils de modération et Pozzo di Borgo avec Razoumovski sont là pour en annuler l'effet (1). D'autre part, à Péterhof, où Caulaincourt est son hdte pendant les mois d'été, le tsar prend soin d'étabUr le bilan de l'alliance depuis qu'elle a été formée et il y découvre, au crédit de la Russie, un compte d'avances considérables qu'il se promet de faire solder à Erfurt. Dommages portés au commerce et à l'industrie, pertes sur le change, sacrifices consentis en Orient, il n'oublie rien, en faisant même allusion à une concentration de troupes dans le duché de Varsovie qui lui est matière à perplexité (2).
Cette pointe n'échappe pas à l'attention de Napoléon, qui, revenant à ce moment d'Espagne à Paris, juge à propos de s'en expliquer au débotté avec Tolstoy. Il affecte d'ailleurs de prendre la chose en plaisanterie. Des concentrations de troupes en Pologne? A quelle fin? On ne peut le croire assez fou pour qu'il songe à attaquer la Russie. « Il fait trop froid chez vous. Qui voudrait de votre neige? Tandis que vous pouvez désirer notre beau climat? — Je préfère ma neige
(1) Caulaincourt à Napoléon, 12 et 26 août 1808, grand-duc Nicolas, loc. cit., II, 281, 314; Alexandre à Kourakine, 22 juillet 1808, Archives d'État à Petrograd.
(2) Rapports de Caulaincourt, 4 et 7 septembre 1808, grand-duc Nicolas, ibid., II, 334, 338. Cf. Vandal, loc. cit., I, 384-386 (fausse référence à un rapport de Caulaincourt du 23 septembre). A cette date, le tsa# et l'envoyé de Napoléon se rendaient à Erfurt par des chemins différents. Le rapport de Caulaincourt du 23 septembre a été expédié de Leipzig (grand-duc Nicolas, loc. cit., II, 354) et n'a pas trait à ses entretiens avec Alexandre.
au soleil de France », réplique le toujours rébarbatif envoyé du t«ar (1).
Ainsi, à la veille de cette rencontre des deux souverains, dont l'objet apparent est de mieux assurer la mise en œuvre de leur communauté d'intérêts et d'armes, le conflit qui les mettra aux prises quatre années plus tard est déjà évoqué. Ni l'un ni l'autre n'en acceptent encore l'idée, et tous deux cherchent même à éviter jusqu'au soupçon d'un relâchement dans leurs relations. Alexandre est revenu des illusions que le pacte de Tilsit lui a données ; il ne renonce cependant pas entièrement à en tirer pied ou aile en Turquie ou ailleurs. Napoléon a reconnu qu'il s'est trompé sur la valeur du gage qu'il a cru acquérir à Tilsit en obtenant que le vaincu de Friedland devînt son allié et son ami ; mais, décevante l'une et plus que douteuse l'autre, cette alliance et cette amitié lui paraissent encore de quelque utilité, pour en finir avec l'Espagne et tenir, en attendant, l'Autriche en respect. Ne s'entendant ainsi en aucun des problèmes où leurs intérêts sont engagés et inchnant déjà à s'y heurter de front, les deux comédiens se trouveront cependant d'accord sur la scène d'Erfurt pour poursuivre leur jeu de duperie mutuelle : Alexandre en essayant de se faire accorder tout au moins les provinces danubiennes en échange des services dont il comptera bien ne pas s'acquitter et Napoléon en mettant à cette concession des réserves par lesquelles il espérera l'annuler. Après s'être longtemps débattu en ce point, le tsar a accepté l'entrevue « sans conditions », mais il n'a pas rendu pour cela l'accord plus facile.
(1) ToUtoy à Roumiantaov, 9 septembre 1808, Sbornik, LXXXIX, 686.