POUVOIB SUPREME DU SOUVERAIN
Cabinet privé de S, M.
Conseil de l'Empire / 1 ^^-"«^
Administration /
1 ^ ^^v^ Législation
"■"^^-^ Justice
Ministres et Sénat
gouvernant
Douma
de l'empire
Sénat
judiciaire
Régence
de gouvernement
Douma
de gouvernement
Tribunal
de gouvernement
Régence
de district
Douma
de district
Tribunal
de district
Régence
de bailliage
Douma
de bailliage
Tribunal
de bailliage
L'assemblée, de bailliage comprenait les propriétaires fonciers de la localité, provisoirement seuls admis au bénéfice du nouveau régime. Se réunissant tous les trois ans, elle nommait les membres de la régence du bailliage et choisissait les députés à la Douma de district. Les autres organes de gouvernement étaient constitués par un procédé analogue, à l'exception du Conseil de l'empire, dont les membres restaient, comme sous l'ancien régime, au choix du souverain. La Douma de l'empire devait se réunir tous les ans, en septembre, sans convocation, et demeurer en session aussi longtemps qu'il serait nécessaire ; mais aucun débat in pleno n'y était prévu, sauf pour l'élection du président et de six commissions entre Icsciuelles serait partagé le travail effectif. Le projet mesurait parcimonieusement les droits qu'il attribuait à la représentation nationale et il en entourait l'exorcice de précautions sévères. En rendu rit électives à tous les degrés les magistratures d'ordre judiciaire, il donnait, à la vérité, d'autre part, au nouvel ordre de choses un cachet de libéralisme très osé ; mais, en même temps,
il réservait encore au Cabinet prwé de Sa Majesté^ émanation du Sénat gouvernant, « toutes les affaires extraordinaires et secrètes », sans autre définition, et cette part faite au pouvoir absolu suffisait à rendre illusoire celle du droit et de la liberté.
A travers les rédactions successives de sou plan, les idées de Spéranski ont d'ailleurs beaucoup varié. Dans l'une d'elle», il rendait communs à « tous les honnnes russes », sans distinction de classe, certains privilèges, comme de ne pouvoir être puni qu'en vertu d'un arrêt judiciaire, ni astreint à des services personnels autrement qu'à raison d'une obligation déterminée par la loi. Ainsi qu'il l'observait lui-même dans une note marginale, c'était frap])er le régime du servage à la base. Mais le texte soumis à l'approbation du souverain ne semble pas avoir non plus compris ces dispositions. Partisan au début d'une représentation nationale à deux cbambres, Spéranski a de même changé d'avis en ce point, se séparant de l'amiral Mordvinov, auteur d'un contreprojet, dont l'esquisse seule nous est parvenue et où figurait une chambre haute, dont les membres, nommés à vie par la noblesse, devaient toucher 50 000 roubles par an (1)1 Ce trait n'a peutêtre pas été étranger aux sympathies dont l'amiral a bénéficié parmi les Décembristes, révolutionnaires de famille aristocratique, pour la plupart, mais de fortune médiocre.
Spéranski ne légiférait pas du haut d'un Sinaï. Il devait compter et composer avec des influences, des intérêts et des exigences multiples. Il se trouvait, d'autre part, insuffisamment préparé à la tâche qu'il assumait, et, tout en réussissant à donner à son œuvre un aspect décoratif, aux contradictions irréductibles qu'elle impliquait dans son principe, il ajoutait des inadvertances injustifiables. Il oubliait par exemple, dans l'énumération des classes, celle-là même à laquelle il appartenait par son origine ; il néghgeait d'indiquer la durée du mandat législatif attribué aux membres de la Douma ; il ne donnait aucune indication au sujet du partage des compétences entre ce corps d'État et le Conseil de l'empire.
Au point de vue technique, l'œuATe prêtait fort à la critique, et, document assurément précieux pour l'histoire de la formation
(1) Archives' des conUes Mordvinov, IV, p. in-iv.
des idées constitutionnelles en Russie, son plus grand intérêt se trouve dans la somme d'observation pénétrante qu'elle contient en certaines de ses parties. L'auteur y a approfondi toute la misère du régime qu'il essayait de réformer et dont les dehors de splendeur ne lui faisaient pas illusion. Il a su voir, notamment, que l'esclavage social du plus grand nombre y renforçait pratiquement l'asservissement politique de la classe privilégiée elle-même, en portant les uns à chercher dans l'omnipotence du maître commun un recours contre l'arbitraire des autres. C'est à tort aussi que N. Tourgueniev lui a fait reproche de « n'avoir pas mis d'âme » dans son travail. Prédisant à son peuple un avenir de détresse et d'abjection effroyables, s'il demeurait dans l'ornière d'où il faisait effort pour le tirer, Spéranski a témoigné au contraire d'une sensibilité égale à sa clairvoyance.
Dans le fond, trop développée au point de vue politique et nulle au point de vue sociale, son œuvre était mal venue. Aux hommes le mieux doués, le sens de la mesure et le sentiment des proportions ont toujours fait défaut dans la partie du monde où Pierre le Grand est né et où son génie exorbitant a sévi comme un cyclone. En outre, comme on l'a vu, Spéranski n'a pas été maître de mieux équilibrer son projet. Tel quel, desserrant sans le briser le cadre où la Russie devait rester comprimée jusqu'à nos jours, il pouvait préparer des solutions plus satisfaisantes du problème constitutionnel, et, à ce moment, l'expérience pouvait aussi être tentée «ans de trop grands risques. L'armature restait assez solide. Et c'était la seule chance que ce pays eût d'échapper à la catastrophe. Mais l'expérience n'a pas été faite.
Ayant reçu rai)probation du souverain le 21 octobre 1809, le projet a paru ù hi veille d'être mise en application. Mais, c'était le lendemain de Wagrain. L'allié désenchanté de Napoléon se trouvait absorbé par d'aulros préoccupations, en même temps que dégoûté des choses portant la marque de l'esprit français. Eprouvé,
d'autre part, comme il a été dit plus haut, par un accident de santé, physiquement et moralement déprimé, les risques à courir dans cette entreprise frappaient plus son imagination que les avantages qu'il avait chance d'en retirer. En conséquence, sans revenir sur sa décision, il multipliait les atermoiements, et, en dernier lieu, sous couleur de désarmer l'opposition que la réforme ne pouvait manquer de rencontrer, il s'avisait d'un stratagème qui, dans son intention, n'était certainement qu'une échappatoire.
Le plan général de la reconstruction pohtique projetée demeurerait provisoirement caché à tout le monde, sans en excepter Araktchéiév. L'architecture en serait dressée graduellement et à la dérobée, de façon que la Russie arriverait à y être introduite, sans s'en apercevoir, comme dans un piège à loup. Pour commencer, le Conseil de l'Empire, couronnement de l'édifice, serait seul érigé, et, autre « parlement par nomination », selon la définition appliquée au Sénat de Pierre le Grand, il déterminerait, par son fonctionnement même, la réorganisation de la vie politique du pays, selon le plan adopté.
On peut excuser Spéranski de s'être prêté à cet expédient. Les sujets du tsar n'avaient pas le refus facile. On comprend moins qu'il se soit employé à justifier un tel parti (1). Alexandre luimême a dû voir qu'avec ce camouflage qui la rendait inintelligible, la réforme offrirait une plus grande prise à l'hostilité du plus giand nombre des es sujets. Mais, dans le fond, cette perspective ne l'effrayait probablement pas beaucoup, en même temps, cependant, qu'il voulait — au moindre prix possible — faire acte de réformateur. C'est ce que semble indiquer le tour inattendu donné à l'instauration solennelle du nouveau Conseil de Vempire. Spéranski entendait qu'elle fût suivie à bref délai d'élections à une autre assemblée, qui, réunie provisoirement sous le prétexte d'un travail de codification, ferait quelque temps double emploi avec la Commission en fonction déjà pour le même objet, mais serait convertie ultérieurement en Douma de Vempire. Or, publié le 13 janvier 1810, le manifeste d'inauguration désigna le Conseil comme l'unique organe législatif de l'empire, sans qu'il fût, ou
(1) Note de Spéranski, Schilder, Alexandre /", II, 25 't ; cf. Sérédonine dans Dictionnaire biographique^ p. 202.
dût être question, jusqu'à nos jours, de convoquer une Douma. Dans le plan de Spéranski, avec la composition qui lui était donnée, ce Conseil constituait aussi le fait du prince et la part du pouvoir absolu. Il n'y avait donc rien de changé au fond des choses. Restait entier, en particulier, le problème de la responsabilité ministérielle, que Spéranski s'était flatté de résoudre par le moyen du pouvoir de contrôle attribué à la Douma. En fait, le manifeste du 13 janvier 1810 aura eu pour résultat, en sens contraire, de consacrer, en la renforçant, l'omnipotence des détenteurs de portefeuilles (1).
Comme Catherine avec sa Commission législative, Alexandre voulait, cependant, donner au monde l'impression, et sans doute se donner aussi à lui-même l'illusion, de faire quelque chose de grand. A cette fin, il avait entouré l'événement d'un mystère impénétrable, ne mettant dans la confidence que quatre personnes de son entourage : le prince Lapouldiine, le comte N. Saltykov, le comte Zavadovski et le comte Kotchoubey, le plus accommodant des membres de l'ancien Comité secret, qui pourtant, au rapport de Mordvinov, aurait désapprouvé le projet (2). Ministre de la Guerre depuis 1808 et en possession d'une faveur grandissante, Araktchéiév lui-même avait encore été exclu du secret. Le nouveau Conseil comprenant un Département de la guerre, Alexandre craignait que « le bouledogue » n'y soupçonnât une menace de dépossession, et, selon le penchant de son tempérament, il préférait le prendre par surprise. Araktchéiév fut, en effet, effrayé, mais encore plus dépité et il répliqua à sa façon : par une lettre adressée au tsar et assaisonnée d'une ironie passablement insolante, il donna sa démission et se retira sous la tente, dans sa terre de Grouzino, certain qu'il n'y serait pas laissé longtemps. Il revenait bieiilôl, en effet, après avoir reçu force caresses et fait ses conditions. Induit en erreur par les apparences, il avait demandé à échanger son portefeuille contre la présidence du dépar-
(1) Let historiens russes sont on désaccord sur ce point. Voy. SerguiéiéviTCH, Leçons, p. 762 ; Vladimirski-Roudanov, Aperçu de l'histoire du droit russe, p, 2U1, 21'»; Gkadovski, Principes du droit public russe, 11, 210; KoiiKODNov, le Droit public russe, II, 22-23 ; CnTCHÉOLOv, le Conseil de l'empire, II, 474.
(2) Ikonniicov, le Comte Mordvinot', p. 79. Cf. KoRFr, Vw du comte Spéranski, I, 115.
tement coirespoadant au nouveau Conseil. II abandonnait, en réalité, la proie pour l'ombre. Des bureaux qu'il quittait à ceux auxquels il donnait la préférence, il devait bientôt voir arriver des pièces, renvoyées nominalement pour examen, mais déjà revêtues de l'approbation du maître, parfois même écrites de sa main (1).
De plus clairvoyants pouvaient s'y tromper, et Spéranski luimême semble avoir été en défaut de sagacité au sujet de la place que prendrait dans la vie politique du pays ce tronçon de l'édifice projeté. Le Conseil comprenait quatre départements — léçislatioii, guerre, affaires civiles et ecclésiastiques, économie d'État, — présidés respectivement par le prince Lapoukhine, Araktchéiév, Zavadovski et Mordvinov : « Le quatuor du bouc, de Tours, del'âne et de la marmotte », devait dire le fabuliste Krylov, après que le néant de l'institution eut été reconim. Mais, sur le moment, l'aspect en était imposant à souhait. Rédigé par Spéranski, le manifeste d'inauguration (2) ne contenait, et pour cause, aucune précision au sujet du rôle destiné au nouveau Conseil. Dans la pensée de l'auteur, cette fonction ne pouvait, en effet, être définie qu'en liaison avec les autres parties de son œuvre, qui restaient en suspens et devaient être retenues dans l'ombre. Mais Spéranski ne désespérait pas encore de les en sortir, et, par anticipation, tout en se maintenant dans le domaine des généralités, il mettait dans la bouche du souverain un langage qui répondait bien au dessein généreux conçu en commun, mais non à ce que le maître en laissait réaliser. Qu'il lui fît proclamer l'impossibilité d'un bon gouvernement en dehors de l'ordre légal, ou l'impuissance des meilleures lois en l'absence d'institutions politiques mises en harmonie avec elles, ou même le besoin d'un contrôle sévère appliqué à toutes les dépenses d'intérêt public, ce n'était que phraséologie courante, même en Russie et même au palais des tsars, depuis que La Harpe, après Diderot, y avait passé. Mais, en empruntant à la terminologie des gouvernements représenta-
(1) Martchenko, « Notes autobiographiques », Ancienne Russie, 1896, LXXXV, 485 et suiv. (Martchenko était secrétaire d' Araktchéiév) ; cf. Schil- DER, Alexandre 1", II, 263 ; grand-duc Nicolas, Alexandre /", II, 571.
(2) Recueil complet des lois, XXXI, 24,064 ; cf. Korkounov, U Droit public russe, I, 204 ; Iva>ovski, le Droit public russe, p. 167-177.
376 LE RÈGNE D'ALEXANDRE l"
tifs la formule : « Le Conseil de l'empire entendu » {çniai> mniéniou Gossoudarstviénnavo Soviéta), Spéranski prêtait trop prise aux démentis cruels du lendemain.
Assurément, un vote en séance du Conseil devenant nécessaire pour donner force exécutoire même aux ordonnances [ouhazy)^ on devait en conclure que le souverain était désormais obligé d'accepter la décision de la majorité, et, bien que cette conséquence légale du principe adopté ait été contestée (1), le successeur d'Alexandre semblera la reconnaître, puisqu'il jugera à propos de supprimer ce paragraphe du manifeste dans une nouvelle édition du Recueil des lois (2). Mais, contre la thèse de droit, Alexandre aura déjà, en ce point, fait prévaloir en plus d'une occasion l'argument de la force, en sanctionnant, dans ce môme Conseil, le vote non seulement de minorités infimes, mais, dans un cas, celui d'une voix solitaire (3).
Et sans doute encore, ainsi défini, le pouvoir du tsar cessait théoriquement d'être absolu, dans ce sens que, tout en restant illimité et sans partage, il devait désormais être exercé en conformité avec les lois en vigueur. Quelques historiens du droit public russe ont même fait grand état de cette conquête, que le manifeste du 13 janvier 1810 y aurait ainsi inscrite (4). Mais, jusqu'au dernier jour de l'autocratie, l'expérience n'a pas cessé de mettre en évidence la vanité de tous les essais de composition juridique avec son principe.
Dans la pratique, néoplasme sans caractère déterminé, être amorphe, le nouveau Conseil devait demeurer en mue continue, des oukases modifiant d'une année à l'autre sa figure et sa fonction. Au titre d'instance suprême dans l'ordre législatif, administratif et judiciaire, telle ordonnance lui attribuait, en 1813, le
(1) KonKOUNOv, dans Chronique judiciaire, 1892, p. 356-357 ; cf. Seh- GuiÉïKviTcii, Leçon», p. 762; Chtcukolov, le Conseil de l'empire, II, 479 et iuiv. ; Momanovitcii-Si.avatynski, le Comte Spératiski, p. 17.
(2) Par iléciiiiun du 15 avril 18''i2. V. Recueil complet des lois, 2" ôdil., n' 15.518, paragraphe 108; cf. Svatikov, le Mou\>ement social en Russie, p. 119.
(3) CiiTciiuGLOv, loc. cit., II, 484-'i85 ; Daniévski, Histoire du Conseil de l'empire, p. 81-82; cf. grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques, VI, 1" parlii-, p. 117.
(4) KoiiKODNuv, Ir Droit public russe, I, 204 cl «iiiv.
contrôle des rapports du Sénat, enlevé au Comité des ministres ; telle autre, en 1821, la révision de certains arrêts des chambres criminelles. Par contre, une troisième l'aura, en 1815, dépouillé partiellement de son autonomie, par la subordination de son département de la Guerre à l'état-major général, créé à ce moment (1).
Il n'y avait rien de changé, à un déplacement de personnes près, aboutissement final de toutes les entreprises de réforme sous ce règne. Le prince Lapoukhine abandonnait le portefeuille de la Justice à Ivan Dmitriév ; Zavadovski avait pour successeur à l'Instruction publique le comte Alexis Razoumovski ; détenu depuis 1809 par Théodore Goloubtsov, une incapacité avérée, le portefeuille des Finances était attribué à Dmitri Gouriév, qui depuis 1805 dirigeait le Domaine et qui, dans cette nouvelle fonction, à laquelle le titre de « trésorier de l'empire » était attaché, allait faire époque, comme type, à sa plus haute expression, des Jaiseurs, dont cette partie de l'administration a eu tant à souffrir en Russie.
Le nouveau Conseil recueillait en assez grand nombre des membres de l'ancien : le comte N. Saltykov, les deux comtes Roumiantsov, Nicolas et Serge, les deux princes Kourakine, le prince Lapoukhine, le prince Czartoryski, Zavadovski, Araktchéiév, Kotchoubey, mais aussi quelques hommes nouveaux : un émigré français, le marquis de Traversay, futur ministre de la Marine ; un futur ministre de la Pohce, Balachov. Rastoptchine en était aussi. En tout trente-cinq titulaires, choisis très apparemment avec le même souci de conciliation qui avait inspiré, en 1801, la composition du Conseil permanent (2). L'effet obtenu n'y répondait pas. Les nouveaux conseillers décidant de meubler à frais communs leur salle de séances, Rastoptchine offrait un crucifix avec l'inscription : « Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (3). » L'impression générale fut, en effet, bientôt que le souverain, ou son favori du jour, ou les deux, ne savaient pas ce qu'ils voulaient, ni où ils allaient, le sentiment de perplexité qui
(1) Recueil complet des lois, XXXII, 25.371 ; XXXIII. 26.021 ; XXXVII, 28.666.
(2) V. ci-de88U8, p. 39.
(3) BoGousLAvsKi, « Mémoifcs », Ancienne Russie, 1879, XXVI, 109.
en résultait s'agçravant du fait d'autres mesures, par lesquelles depuis un an déjà, « taillant dans le vif » et « coupant en plein drap », sans observer les ménagements nécessaires, Spéranski avait ameuté contre lui l'opinion des milieux les plus influents.
Le 15 avril et le 21 août 1809, préparés comme le manifeste du 13 janvier 1810 dans le plus grand mystère, dôux oukases (1) avaient eu pour objet, l'un d'astreindre à un service effectif dans l'armée ou l'administration les titulaires des charges de cour, l'autre d'établir un cens d'instruction pour l'admission à toutes les fonctions, comme aussi à tous les grades dans la hiérarchie du tchiney à partir du titre d' « assesseur de collège ». Les réformateurs cherchaient à redresser ainsi une déviation, assurément condamnable, du système créé par Pierre le Grand. L'esprit du « Tableau des rangs », promulgué en 1722, voulait que tout tchine correspondît à une fonction, et, à l'origine, un « rcgistratcur de collège » était, en effet, un fonctionnaire tenant registre dans un collège. Le principe avait cédé, depuis, à la poussée des compétitions, ainsi qu'au développement du favoritisme, en sorte que, dans la masse démesurément grossie des gradés, les fonctionnaires effectifs ne figuraient plus qu'en très faible proportion, la plupart ne possédant en outre aucune qualification à l'emploi qu'ils remplissaient.
L'abus était criant ; mais, en s'y attaquant, Spéranski et son maître liourtaient à travers le pays entier un faisceau compact d'intérêts, d'habitudes prises et de situations acquises. Au rapport d'un contemporain, une nouvelle invasion de Tatars y aurait produit moins d'émoi (2). L'une au moins des de\ix mesures dépassait d'ailleurs le but à atteindre. Un relèvement du niveau iutel-
(1) Hecuril complet des lois, XXX, 23.559, 23.771.
(2) Mnu! V. Makounini:, « Métnoiros », Ancienne Russie, 1885, XLVII, 39^ ; cf. VViKOEi., Mémoire», III, G'J-TJ ; Correspondance de Spéranski avec Masêalaki, p. 'J.
lectuel dans le milieu visé était assurément désirable, et, à ce point de vue, l'oukase du 21 août 1809 ne devait pas rester entièrement stérile. Mais, en rendant exigible pour les aspirants aux plus humbles emplois le port d'un diplôme universitaire et en attribuant à cette disposition un effet rétroactif, Spéranski justifiait l'observation irritée de Karamzine qu'il était absurde de demander à un clerc de bureau des connaissances en chimie ou en prosodie çrecque et cruel de renvoyer sur les bancs de l'école des hommes qui avaient pris des cheveux blancs au service de l'État. Dans la chaleur de l'action et l'exaltation du pouvoir dont il disposait, Spéranski pei*dait le sentiment do la mesure et ce tact qui l'avait si bien servi au début de sa carrière. Fa tuUo, il touchait aussi à tout, sans une connaissance suffisante des objets auxquels il appliquait sa dévorante activité. C'est l'impression que donne, notamment, tout un ensemble d'autres mesures, dont il saisissait le nouveau Conseil au lendemain de son inauguration, en y comprenant un plan complet de réorganisation fiscale, en rapport avec les difficultés où la crise économique et les préparatifs de guerre jetaient le trésor.
Frère servant au monastère BogoUouhski de Vladimir, il avait tenu la comptabilité de l'hégoumène (1) et touché depuis aux affaires de bourse par l'intermédiaire de son ami Peretz : savoir ou expérience, c'était à peu près tout son acquis personnel dans le domaine de la finance. Il ax-ait eu recours à un comité spécial, où le Petit-Russien Balougianski faisait échange de lumières avec deux professeurs tirés des universités allemandes, Jacob et Wurst, et il avait soumis le produit de leur travail à l'examen d'un aréopage constitué et appelé à délibérer dans des conditions passablement déconcertantes. Gouriév était un fin gourmet ; le comte Séverin Potocki rivalisait avec lui dans des joutes gastrono-
(i) KoRFF, Vie du comte Spéranski, I, 14; Oumaniéts, Aleaxmdre 1" et Spéranski^ p. i)0.
iniques, auxquelles Mordvinov prenait part avec Kotchoubey, et c'est au sein de ces agapes que fut débattue et décidée, inter pocula, la mise à l'essai d'un ensemble de combinaisons, destinées à introduire l'abondance dans les caisses publiques et à rétablir l'équilibre du budget (1). Leur efficacité allait répondre à cette origine.
Suppression des émissions d'assignats, augmentation du rendement des terres domaniales, par l'emploi de procédés de culture perfectionnés, ou l'établissement d'un meilleur contrôle sur les opérations du trésor, les unes n'avaient que le caractère de pieux désirs, en dehors de toute chance sérieuse de réalisation ; les autres, comme le dessein de surseoir à la création de nouvelles écoles ou de nouvelles routes, frisaient une déclaration de faillite. Une taxe de luxe, en forme d'impôt sur le personnel domestique et un impôt sur le revenu ayant pour base ce registre d' « âmes revisées » que Gogol devait illustrer figuraient dans le nombre de ces moyens de fortune, avec un impôt sur les fenêtres, qui, au pays des ishas enfumées sans autre ouverture que la trouée du toit de chaume, prenait également un sens ironique. Le tout n'en était pas moins rendu exécutoire par un manifeste du 2 février 1810 (2) ; mais l'impôt sur le revenu ne devait pas même recevoir un commencement d'application devant la révolte des possesseurs d'âmes serves, déjà exaspérés par la nouvelle réglementation du régime des tchines et l'établissement du cens d'instruction.
Dans ce même domaine pourtant, y poursuivant son apprentissage, homme d'intelligence supérieure en dépit de ses erreurs, Spéranski devait, à travers des tâtonnements pénibles encore et des expériences risquées, atteindre, au cours des deux années suivantes, des réalisations d'un intérêt capital. Bien plus, une destinée bizarre a voulu que là se trouvât d'aventure la seule partie durable de son œuvre.
Économie de vingt millions, obtenue sur le budget de 1810 par le moyen d'un règlement qui soumettait les dépassements de crédits à la double condition d'un rapport approbatif du ministère des Finances et d'une décision conforme du Conseil de l'empire ; création, par décret du 27 mai 1810, d'un fonds d'amortissement,
(1) Ikii^r^iKov, l6 Comte Mordvinov, p. 77.
(2) Uecueil complet des lois, XXXI, 24.116.
alimenté par la vente des domaines de la couronne ; décision prise en même temps d'affecter à la réduction de la circulation fiduciaire le produit d'un emprunt intérieur de 100 millions de roubles : ce n'étaient toujours que des expédients, dont la nature illusoire devait être bientôt démontrée. Mais, le 13 juin 1810, un oukase réunissait à l'administration du trésor une cour de comptes, qui fonctionnait avec une affectation spéciale au département des communications fluviales, et, du coup, l'unification de la comptabilité publique se trouvait préparée. Le 29 août suivant, sur la proposition du Conseil de l'empire, instituant des i états de dépenses » pour chaque ministère et obligeant les titulaires de portefeuilles à présenter des prévisions budgétaires pour l'année suivante au plus tard en juin de chaque année, un autre décret inaugurait une pratique, où l'expérience a fait reconnaître, depuis, la base de toute administration bien ordonnée des finances publiques (1).
Pour autant que permettent d'en juger ses notes et sa correspondance, Spéranski ne saisissait parfois pas la portée des mesures qu'il faisait adopter. En juin 1810, il obtenait la publication d'un manifeste (2), qui n'opérait pas moins qu'une modification fondamentale du système monétaire en vigueur dans ce pays. En y introduisant aussi l'unité, il lui donnait comme base le rouble argent, pesant 4,86 zo/o//»j7r5, au titre de 835 millièmes, et c'était plus encore qu'une réforme, — une petite révolution. L'autocratie répudiait le principe sur lequel avait reposé jusqu'à ce moment le statut financier de l'État russe et elle abdiquait une de ses prérogatives les plus caractéristiques. Les théoriciens du samodiérjavié étaient unanimes à lui reconnaître le pouvoir de créer non pas seulement des signes de valeur, mais cette valeur elle-même, en ce sens qu'indépendamment de toute idée de crédit ou de couverture métallique, le pouvoir d'achat acquis aux instruments d'échange était fonction de la volonté seule du souverain qui en ordonnait l'emploi. En vertu de cette théorie, à laquelle cependant la pratique donnait un démenti éclatant, rien, à ce point de vue, ne différenciait un rouble assignat d'un rouble argent. Mettant le droit en accord avec le fait,
(1) Recueil complet des lois, XXXI, 24.244. 24.257. 24.335.
(2) liid., -4.264.
le manifeste du 20 juin 1810 attribuait correctement au papier monnaie émis par l'État le caractère d'une traite, dont il se reconnaissait débiteur, et, en application de ce principe nouveau, le Conseil de l'empire décidait en même temps que les contrats de fournitures pour usage public porteraient désormais paiement en espèces, ou en assignats, au cours moyen des quatre dernières années. La Russie quittait définitivement le régime patriarcal de l'économie naturelle et une brèche était ouverte, de ce côté au moins, dans la Bastille archaïque, dont Spéranski n'arrivait pas à ébranler le fondement.
Mais le budget de 1810 ne s'en soldait pas moins par un déficit de 100 milHons de roubles assignats ; porté à 286 millions par les émissions antérieures, le stock de papier monnaie devait être, en conséquence, augmenté de 46 172 000 (1) ; l'emprunt intérieur n'obtenait qu'un succès médiocre, et, à la clôture, en mai 1811, dans le produit recueilli, les versements en espèces ne figuraient que pour 6 500 000 roubles ; évalué à 20 millions de roubles pour la première année, le produit de la vente des domaines de la couronne atteignait à peine le cinquième de cette somme ; si, enfin, l'augmentation des impôts élevait à plus du double, de 1810 à 1812, le montant des recettes, le portant de 125 à 300 millions, la baisse continue du change annulait en grande partie le bénéfice de cette plus-value.
En 1811, la malchance s'en mêlait par surcroît. Terribles incendies dévastant Voronèje, Kasan, Kiev, Jitomir, Berdytchev, Oufa ; mauvaise récolte dans un grand nombre de provinces, y ramenant le fléau périodique de la famine : aux défauts intrinsèques de l'œuvre économique et financière de Spéranski, des contingences accidentelles s'ajoutaient pour la discréditer aux yeux du public et du souverain.
Il en attribuait lui-n»ônic le mauvais succès au fonctionnement défectueux des services administratifs et en prenait texte pour
(1) Hl.(ti:ii, 1rs riiKUiri's ilr lu îtuasir, p. 81 ; FkonnikOV, Ic Comtc Murdvi-
nov, p. 9'J.
réclamer une réorganiaation fondamentale de» miniatères. Mai» il offrait prise ainsi à ses détracteurs, n'ayant pas été étranger à cette création si récente (1). Y découvrant maintenant trois vices essentiels : absence de responsabilité effective, répartition mal ordonnée des attributions et insuffisance des cadres, de 1810 à 1811, il a eu encore carte blanche pour opérer les remaniements qu'il jugeait nécessaires, et il n'u pus mieux réussi.
D'un manifeste du 25 juin 1810, annonçant « une nouvelle di«tribution des affaires d'État dans l'ordre exécutif > (2), à un « statut général des ministères », promulgué l'année suivante, cet autre effort n'a abouti qu'à un déplacement de fonctions et de compétences aussi arbitraire qu'inefficace. Le ministère du Commerce était supprimé, abandonnant ses attributions, partie au ministère dos l'inances et partie au ministère de l'Intérieur, duquel les services de la sûreté étaient détachés, passant à un ministère de la Pohce, de création nouvelle. Le premier titulaire en fut le commandant militaire de Pétersbourg, général Balachov, à qui le dévoué secrétaire de l'impératrice douairière, Longuinov, n'accordait de talent que pour l'espionnage (3), comme il qualifiait aussi de u dernier des drôles » le nouveau ministre de l'Intérieur, Kozodavlev, désigné pour ce poste par Spérauski en remplacement d'Alexis Kourakine. UExpédition des jcommunications fluviales avait été, en 1809 déjà, érigée en ministère autonome, moins pour mieux remplir son objet que pour servir d'apanage plus décoratif au prince d'Oldenbourg, le mari de la grande duchesse GatherLue. La direction générale des affaires ecclésiastiques prenait rang, de son côté, parmi les ministères, en gardant comme chef le prince Alexandre Galitzine, qui restait procureur général du Synode, mais, avec le titre de secrétaire d'État, obtenait le droit de rapport direct au souverain, qui était la condition essentielle de toute part réelle à l'exercice du pouvoir.
Adversaire passionné de Spéranski, Longuinov est suspect de parti-pris dans ses appréciations ; mais, en dehors de toute question de personnes, rompant définitivement avec la procédure collégiale et coupant court ainsi à des conflits irritants, seule la
(1) V. ci-dessus, p. 67.
(2) Recueil complet des lois, XXXI, 24.307.
(3) Archi^-es Vorontsov, XXIII. 145.
réorganisation intérieure des ministères se laisse, dans tout ce remue-ménage, reconnaître comme répondant à une conception rationnelle. Encore a-t-ellevalu à Spéranski l'imputation d'avoir été, dans son pays, le promoteur de ce « gouvernement des bureaux », qui lui est devenu si fatal. De ce reproche au moins le fa tutto doit être absous. La bureaucratie n'est pas un phénomène particulier à la Russie, et, nulle part, elle n'est née des œuvres d'un homme. Si, d'autre part, ce produit d'une évolution collective, commune à toutes les contrées civilisées, a pris dans celle-ci un développement exorbitant, se rendant aussi malfaisant en proportion, c'est que la somme d'arbitraire dont il est susceptible de devenir l'instrument, a trouvé dans le tsarisme un coefficient exceptionnellement élevé. Mais les diaks moscovites du seizième siècle étaient déjà des bureaucrates redoutables et Spéranski a eu le mérite de viser, bien qu'en vain, à réduire la nocivité naturelle de cet élément.
Dans cette même réforme ministérielle des années 1810-1811, il ne perdait pas de vue le postulat de la responsabilité. Homme de bureau lui-même, il ne songeait assurément pas à éliminer des organes indispensables au fonctionnement de tout appareil administratif ; mais il faisait mieux encore que d'en déterminer juridiquement et d'en régler pratiquement le jeu et la puissance : il se préoccupait de donner un frein à l'un, et à l'autre un contrepoids dans l'action conjuguée des forces sociales.
Le juger exactement sur son mérite est difficile, parce qu'il n'a pas eu la possibilité, même à l'époque de sa toute-puissance apparente, de mettre son œuvre à l'épreuve de l'expérience, autrement qu'en des fragments informes, ou seulement d'en produire au jour le plan d'ensemble, tel qu'il le concevait. Comme il les a exprimées, ses idées en matière de responsabilité manquent de clarté ; mais peut-être ne lui a-t-il pas été permis de les rendre plus intelligibles, et plus vraisemblablement encore, il a eu peine à les dégager de la confusion où la pensée hésitante et la volonté indécise du maître maintenaient les délibérations communes. Dans son projet primitif de réforme constitutionnelle, il accordait à la Douma de Vempirc le droit de mettre les ministres en accusation devant le souverain ; mais il n'indiquait pas les suites qui pouvalent être données à cette procédure.
En 1811, à défaut d'une Douma, il songea, pour cet objet, à lui substituer le Sénat, qui, d'ailleurs, entre le nouveau Conseil de l'empire et le Comité des ministres, se trouvait en l'air et en carence d'emploi. Il semble avoir quelque temps médité la suppression du comité (1), mais la destinée de cette institution était, au contraire, non seulement de 8urvi\Te à la fortune du favori, mais d'en marquer en quelque sorte le déclin par le progrès continu d'une puissance rivale. Au cours des années 1812-1815, plus prolongée encore que pendant la période de 1805 à 1808, l'absence du souverain déterminera un renforcement des pouvoirs quasi dictatoriaux que le comité avait déjà exercés, et, survivant aux épreuves de la guerre, cette sorte de régence ne cédera qu'à l'omnipotence grandissante d'Araktchéiév, au milieu d'une brigue et d'une confusion de pouvoirs où la souplesse et la dextérité de Spéranski n'introduiront plus un élément de coordination et d'harmonie au moins relatives. En principe, le Comité des ministres évitera d'entrer en compétition avec le Conseil de l'empire dans l'ordre législatif, comme avec le Sénat dans l'ordre judiciaire ; mais Alexandre l'obligera parfois à négliger ce scrupule (2).
Jusqu'aux derniers mois de 1811, Spéranski a conservé l'espoir de faire aboutir la partie de son plan qui concernait la réorganisation du Sénat. Ou- a vu qu'il partageait ce corps en deux : SéruU gouvernant et Sénat judiciaire. Il érigeait le premier en organe de contrôle et destinait le second à faire office de cour de cassation. En outre, pour y assurer une plus prompte expédition des affaires, il divisait encore ce dernier en quatre sections, qui siégeraient à Pétersbourg, Moscou, Kasan et Kiev. En 1809, les dossiers en souffrance à cette instance étaient au nombre de 51 542 ! L'organe de contrôle devait servir à mettre en jeu de quelque façon la responsabilité ministérielle, point capital du programme. Mais Alexandre avait en cette matière des idées personnelles, au sujet desquelles, entre deux effusions d'une tendresse passablement équivoque, il s'expliquait en ces termes avec sa sœur Catherine, qui, dans une tête d'oiseau, se piquait de porter l'esprit d'un homme d'État :
« Vous vous rappelez que mon idée était toujours de rendre
(1) Archives des sciences historiques et pratiques, 1859, III, 15.
(2) Sérédomne, le Comité des ministres, I, 50-58, 74 et guiv,
SS
Sénat un corps purement judiciaire... Mon intention était de conférer tout ce qui était administratif dans l'ancien Sénat au Comité des ministres. Mais ensuite, considérant l'attachement que l'on porte aux anciennes dénominations, institutions et usages, j'ai trouvé que je pouvais très bien concilier toutes ces choses, en donnant au Comité des ministres le nom ancien de Sénat gouvernant (1)... » Confondre l*organe de contrôle avec le corps des fonctionnaires à contrôler, c'était assurément faire œuvre de conciliation radicale, et, hélas ! le maître commandant, le serviteur devait obéir. Docilement, Spéranski remaniait son plan sur cette donnée burlesque ; ministres, adjoints, chefs de départements, il introduisait tout le haut personnel bureaucratique dans le Sénat gouvernant, en y ajoutant seulement à titre de correctif et pour faire quelque part à son idéal une demi-douzaine de membres élus ; sans rire, il mettait ce projet extravagant en discussion au Comité des présidents de départements, puis à l'assemblée générale du Conseil de l'empire, et, vers le milieu de septembre 1811, après d'orageux débats, il le faisait adopter — à la minorité des voix, plus celle du souverain (2). L'autocrate n'admettait pas que, si forte fût-elle, une majorité l'emportât, fût-ce contre une absurdité dont il avait conçu l'idée, et Spéranski s'acharnait à remuer, de quelque façon que ce fût, le rocher de Sisyphe qui défiait son effort. Mais encore, le projet ayant ainsi obtenu force de loi, Alexandre en ajournait la mise en application sine die. Dans le fond, sa querelle avec Napoléon et ses préparatifs de guerre l'absorbant de plus en plus, pour le moment, il se désintéressait de toutes les réformes, et, de celle-ci, la partie seule ayant trait au sectionnement du Sénat devait être réalisée. La faveur de Spéranski touchait à son terme.
En cette fin d'année, elle paraissait cependant plus grande que jamais, comme l'amplitude, constamment étendue, des pouvoirs
(1) 17 juillet 1811, g;rand-duo Nicolas, Correspondance d'Alexandre 1" avec sa soeur, p. 51.
(2) CiiTciiioLov, le Corueil de l'empire, I, UOl-902.
attribué» au favori. Premier ministre en fait, créé pour lui, le titre de Secrétaire de l'empire (1) donnait un caractère officiel à cette fonction. Depuis le 19 novembre 1808, le /a tutto présidait en outre la Commission de codification. Réorganisée une fois de plus à cette date et dépossédée du mandat d'ordre politique qui lui avait été antérieurement conféré, ou qu'elle s'était reconim, elle s'appliquait à une tâche plus en rapport avec sa fonction naturelle. Elle s'y trouvait encore aux prises avec une besogne formidable : un amas confus à débrouiller de quelque 70 000 lois et ordonnances où, depuis Alexis Mikhaïlovitch, juges et plaideurs s'égaraient. Plutôt que de chercher à s'y reconnaître eux-mêmes, le prédécesseur de Spéranski, Rosenkampf, et ses collègues avaient, entre deux excursions dans le domaine constitutionnel, visé à définir les principes généraux d'une codification pan-russe, où seraient fondues, dans une unité imposante, toutes les législations particuUères de l'empire. Étranger au monde slave, Rosenkampf faisait bon marché de la variété et de l'originaUté des formes juridiques qui s'y rencontraient. En Allemand consciencieux, il jugeait nécessaire, cependant, d'en dresser préalablement l'inventaire, et ce travail préliminaire le retenait encore quand il dut passer la main à Spéranski (2).
Dans cet ordre de connaissances, celui-ci avait, à ce moment, à peu près tout à apprendre, et, correspondant avec le juriste genevois Dumont, il en convenait, sans ambages (3). Au retour d'Erfurt, il avait dévoré le code Napoléon, ainsi que quelques ouvrages s'y rapportant et il s'était mis en relations avec des juristes français réputés, tels que Locré et Legras. Il se donnait maintenant, sur place, des collaborateurs de cette même nationahté, mais de compétence plus que douteuse : un ancien procureur fiscal de l'Angoumois, Deschamps, un ancien professeur de botanique, Grandidier, voire un ex-fabricant marseillais de savon»,
(1) Gossoudarstviéruiyï Sekrétar; et non, comme le dil Vandal (^apoUon et Alexandre, II, 11), secrétaire du Conseil de l'empire, fonction de moindre importance, relativement, dont le titulaire fut, à cette époque, Olénine.
(2) Ilinski, a Mémoires ». ArchU'es russes, 1879, III, 423 ; Maïkov, dan» Revue du ministère de la Justice, septembre-décembre 1905 ; Nolde, Essai sur l'histoire de la codification, I, 35; Pachmann, Histoire de la codification du droit civil, I, 380-472.
(3) KoRFF, Vie du comte Spérar^ski, 1, 155.
Rouvier, et, avec cette équipe, où figurait peut-être aussi un compatriote de Dumont, Galiffe, que l'on trouve en 1811 dans l'entourage du favori, après une carrière accidentée, préceptorat dans diverses maisons russes et direction d'une banque (1), il se mettait hardiment à la besogne.
Il triomphait de toutes les difficultés en en faisant abstraction, et en commençant par la fin, c'est-à-dire par la composition d'un code, avant de s'être procuré soit un répertoire soit un corps de législation. Avec l'aide de Rosenkampf, il opérait dans le code Napoléon des emprunts, que son secrétaire, Vrontchenko, traduisait en russe ; il les remaniait à la hâte, en ne laissant souvent rien de la rédaction primitive et il portait les projets d'articles ainsi obtenus à la séance du jour au Conseil de l'empire, après que, dans le capharnaûm de la législation indigène, le chef des archives de la commission, Ilinski, eut découvert, oukase ou zakone, des textes ayant quelque rapport avec ces improvisations. Il y réussissait, nous a-t-il confié, « en tirant les choses par les cheveux », et, dès le l®"* janvier 1810, un manifeste annonça la publication de la première partie d'un code civil, que d'autres suivraient à bref délai.
SoUicilé de façon pressante, Bentham avait refusé toute participation à cette entreprise et Karamzine s'indigna de son résultat, où il voyait a un mauvais pastiche du modèle napoléonien ». — « Sommes-nous le royaume de Westphalie, ou le duché de Varsovie (2)? » La part faite, par endroits, à la coutume locale, notamment dans les chapitres concernant le régime de la propriété et les conventions, autorisait Spéranski à se défendre contre le reproche d'imitation servile. Décrié dès le premier jour et mis au rebut dès le lendemain de la disgrâce dnfatutto, cet impromptu juridique n'en a pas moins mérité son sort.
Une autre bizarrerie de sa destinée a voulu que, de tous ses échecs, Spéranski se relevât plus tard comme codificateur, après qu'il se fut initié à la technique du métier ; mais, sur le moment, en assumant mal à propos trop de responsabilités, il en faisait mettre à sa charge plus qu'il n'en prenait. C'est ainsi qu'il a^été
(1) GALirrs, D'un siècle à un autre, II, 255-256; Pincauu, les Français en lluêaie, p. 260.
(2) Pypine, Messager de l'Europe, 1869, II et IV.
dénoncé comme le promoteur d'une nouvelle et assez malheureuse tentative pour la solution de l'insoluble et toujours irritant problème juif.
Après Tilsit, la Russie avait suivi quelque temps, en ce point, l'évolution de la politique napoléonienne, qui s'éloignait progressivement des pratiques libérales inaugurées par la Révolution. Un oukase du 19 octobre 1807 avait donné une application nouvelle au régime de la « zone d'habitation », en visant à purger graduellement les campagnes de leur population israélite et à la concentrer dans les agglomérations urbaines. Les intéressés s'employant avec succès à en déjouer l'effet, ni cette mesure, ni l'interdiction d'exercer le commerce des spiritueux, qui lui était substituée sur la proposition d'un des nombreux comités chargés successivement de s'occuper de cette question, n'avaient pas seulement reçu un commencement d'exécution quand un nouveau courant de libéralisme faisait plus que relever les juifs de la plupart des inégalités juridiques dont ils se trouvaient frappés. Une conversion de pure forme à la l'eligion chrétienne suffisant à les dispenser du service militaire, ils passaient à l'état de classe privilégiée, et, le 27 mars 1812, un rapport, présenté à l'empereur par le comité spécial en exercice depuis trois ans, formula sur tous les points en discussion des conclusions entièrement favorables aux intérêts, vœux et prétentions de cette partie de la population. Les juifa, disait-il, devaient être laissés dans les villages où ils avaient élu domicile et libres d'y vendre de l'eau-de-vie. C'était, en effet, le seul moyen d'assurer leur existence et d'empêcher qu'ils ne tombassent à la charge du trésor, étant donné qu'ils étaient physiquement incapables de s'employer autrement à la campagne et que la place manquait pour eux dans les villes (1).
Le caractère notoirement tendancieux de ces assertions ne pouvait manquer d'appeler l'attention sur les relations de Spé-
(1) Archives russes, février 1903, p. 253.
ranski avec Peretz. L'auteur du rapport, Kaïssarov, appartenait à l'intimité du secrétaire de l'empire ; les autres membres du comité, Droujinine, Kozodavlev, Popov, Potocki, passaient pour accessibles à son influence. Il fut universellement admis (1) qu'elle s'était, en cette occasion, exercée pour des raisons qui mettaient en cause la probité du favori, et, sinon pour le fond, du moins pour la forme, cette imputation n'a pas été étrangère à sa disgrâce, que Peretz et ses coreligionnaires ont partagée. Le 28 mars 1812, le rapport qui leur était si favorable a reçu l'approbation de l'empereur ; le lendemain, Spéranski est parti pour l'exil, et, les jours suivants, il n'a plus été question des conclusions adoptées par le maître au bénéfice de la tribu d'Israël. Pendant un siècle encore, le règlement de ce litige allait demeurer en suspens, jusqu'au moment où, par le poids des influences dont il disposait déjà et qui devaient constamment s'accroître, sans qu'elles le défendissent contre certains mauvais traitements ; par l'effet de la situation paradoxale, puissance et misère, qui en résultait pour lui dans la communauté russe ; par l'accumulation enfin des motifs d'irritation et des raisons d'ambition qu'il y puisait simultanément, cet élément serait porté à assumer un rôle dirigeant dans une crise révolutionnaire d'exceptionnelle violence, dont il ne pouvait manquer d'ailleurs de devenir aussi la victime.
Pour le moment, le départ de Spéranski allait laisser en souffrance tous les problèmes auxquels s'était employée sa dévorante activité. On a souvenir qu'il avait touché aussi à l'organisation de l'autonomie finlandaise.
Quand, en mars 1809, il a accompagné le souverain à Borga, il s'était, depuis trois mois déjà, avec l'ardeur qu'il portait en toutes choses, sinon toujours avec la réflexion nécessaire, intéressé aux affaires de ce ressort. En 1808, un projet de gouvernement finlandais avait été élaboré par un comité, dont, avec
(1) M. F. Chououuuov, mémo rACuoil, 1894, V, 87.
Araktchéiév, faisaient partie rAUemand Bogdan Kiiorring et le Suédois Sprengtporten. L'empereur l'avait approuvé, en y introduisant, cependant, une correction significative : elle excluait l'intervention des ministres russes dans les rapports du gouverneur général avec le souverain, et ce fut l'origine d'une Commission pour les affaires firUandaises, où s'afiirma l'intention du tsar de faire de la province nouvellement conquise un Ittat distinct, rattaché à la Russie par le seul lien dynastique. Comme de raison, cette commission eut Spéranski pour chef.
S'udjoignant deux auxihaires indigènes, Blakborn et Wailen, le fa tutto se donna pour devise, en cette autre terre incomme, d'agir suaviter in modo, fortiter in re. La première partie de la formule convenait à son tempérament, et, eu l'appliquant, il marqua des succès faciles. Les plus farouches patriotes finlandais lui firent crédit, les carriéristes de l'espèce d'Armfelt lui montrèrent provisoirement bon visage, et il passa encore pour un oracle dans ce domaine. Il composa le discours prononcé par le souverain à la Diète de Borga et rédigea la charte promulguée le 27 mars 1909. Jouant en virtuose du style avec le singuher et le pluriel du mot « constitution », il accordait aux Finlandais le bénéfice de l'interprétation la plus large. Il tenait la main à ce que, à la Diète, la hberté des débats fût respectée, et, un conflit s'élevant à ce sujet entre le gouverneur général, Sprengtporten, et le maréchal de l'assemblée, Geer, il donnait raison à ce dernier. Il disait : <c La Finlande est un Étut et non une province russe ; mais il ajoutait ; le pouvoir du souverain doit se faire valoir dans les détails de l'administration. » C'était la part à\x fortiter, et, dans ce sens même, Spéranski eut d'abord gain de cause : la Finlande se laissait désarmer et pacifier ; la Diète approuvait le projet de gouvernement autonome élaboré par le favori, et l'introduction du système monétaire russe dans le pays ne soulevait elle-même pas d'obje^îtion.
Dans l'organisation de l'autonomie fiiJandaise, Spéranski réahsait une apphcation assez bizarre de cette idée de contrôle suprême, dont il ne démordait pas. Il en attribuait ici la fonction au gouverneur général, assisté par un conseil, la Douma de gou' vernement, que l'on retrouve dans son projet de constitution pour la Russie et qu'il devait introduire aussi plus tard dans le statut
destiné à la Sibérie. Il rendait les membres de ce conseil éligibles, sur une liste présentée par la Diète et approuvée par le souverain.
Dans le fond, le régime ainsi institué abondait en équivoques, source de conflits inévitables. Dès le mois d'avril 1811, les Finlandais se plaignirent que leur constitution fût violée : des instructions avaient été envoyées au gouverneur général, sans l'avis du conseil. Bien qu'il n'en fût pas l'auteur, Spéranski se porta d'abord, dans la manière forte, à soutenir la légalité de l'acte incriminé : le conseil finlandais, alléguait-il, ne figurait pas dans les lois constitutionnelles. On trouve là, en germe, l'histoire tout entière du douloureux débat, qui s'est poursuivi jusqu'à nos jours entre deux régimes politiques que les législateurs de 1B09 ont prétendu conjuguer, mais dont aucun expédient n'a pu jamais conjurer l'antinomie radicale.
En 1811, après réflexion, Spéranski a jugé à propos de revenir sur son premier mouvement et de donner raison aux plaignants. Mais, c'était se reconnaître en faute, et aussitôt Armfelt en prenait texte pour réclamer la réorganisation de la Commission pour les affaires finlandaises, ainsi que la nomination, pour le même objet, d'un secrétaire d'État spécial, « qui posséderait les connaissances techniques nécessaires à l'emploi ». Bien que le vœu impliquât, à son endroit, un blâme en même temps qu'une dénonciation d'incompétence, Spéranski se montra empressé à y faire droit et rédigea lui-même à cette fin un oukase, qui, publié le 9 novembre 1811, n'a pas cessé, depuis, de fournir matière à des contestations passionnées. Une de ses dispositions prescrivant l'emploi exclusif de leur langue dans la Commission réformée, les Finlandais en ont argué pour faire valoir le caractère purement national de cette institution, où, cependant, Rosenkampf et Spéranski ont figuré à l'origine, ce qui donne du poids à l'opinion con» traire. Dans le mécanisme du gouvernement finlandais, le rôle principal allait d'ailleurs échoir désormais au nouveau secrétaire d'État, auquel, surchargé de besogne comme il l'était, Spéranski semble avoir passé la main sans regret, après qu'il eut préparé un événement d'importance capitale pour le développement futur des relations entre la Russie et la plus dangereuse de ses conquêtes : la réunion de la vieille et de la nouvelle Finlande.
Par i>ieille Finlande, on entendait alors les territoires annexés
à la Russie en vertu des traités de Nystad (1721) et d'Abo (1743), et l'idée première de les incorporer au nouvel Étattemhle être venue d'Armfelt, inspirateur probable d'un mémoire rédigé en français, où la mesure était présentée comme rendue indispensable par l'incapacité des fonctionnaires russes employés dans cette partie de l'empire à s'adapter aux mœurs locales. Mais, dans un mémoire en russe produit à la même époque et généralement attribué à la plume de Spéranski, la même conclusion était déduite, avec plus de force encore, du rapport de connexité intime se laissant observer entre les lois politiques suédoises et les lois civiles, qui, communes anciennement au pays entier, ne permettaient pas d'aménager convenablement une de ses parties dans le cadre des institutions russes. La date de ces documents, juillet 1811, en explique le sens : à ce moment, Spéranski discutait encore avec Oginski l'érection d'un duché autonome de Lituanie, en même temps que, s'entretenant avec Armfelt des diverses modalités du gouvernement constitutionnel, Alexandre disait : « Je vous jure que ces formes me plaisent davantage que l'exercice d'un pouvoir, qui n'a pour base que ma volonté... Vous verrez comme je pense sur cela là où il y a moyen d'opérer un changement dans mes États... »
L'élève de La Harpe inclinait déjà à penser qu'à Pétersbourg et à Moscou « il n'y avait pas encore moyen » de donner suite aux projets de réforme élaborés par Spéranski avec son assentiment. Mais, il en allait autrement à Helsingfors. Moyennant quoi, Armfelt avait l'impression d'entendre parler « un ange intelb'gent » et « d'être au paradis » (1).
Le 23 décembre 1812, la réunion des deux Finlandes fut consommée, et, bien que déjà en butte à des critiques dont la violence augmentait de jour en jour, Spéranski n'en encourut aucune à ce propos. « C'était, écrivait un contemporain, comme si, d'un grand domaine, on eût cédé quelques arpents à la ferme voisine appartenant au même propriétaire (2). » Le /a tutto ne semble d'ailleurs pas avoir mesuré lui-même les conséquences d'une décision qui» sapant à la base, en un point d'importance vitale, l'œuvre de
(1) Tegner, Armfelt, III. 294-295.
(2) WiEGEL, Mémoires, III, 184.
Pierre le Grand, mettait la capitale de l'empire à quelques lieues d'une frontière, derrière laquelle allait grandir un peuple étranger et bientôt hostile. Au milieu de tant d'autres qui se disputaient son attention, le favori avait toujours traité ces affaires finlandaises comme un objet d'importance secondaire, les envisageant de haut, avec une pointe de dédain, où l'inconscience des intérêts en cause avait une large part. Il encombrait trop son Olympe.
Avec les négociations auxquelles donnaient lieu les projets polonais du tsar, il prenait en main les arrangements compliqués que nécessitait l'incorporation à la Russie des districts de Bialystok et de Tarnopol, cédés par la Prusse et par l'Autriche, et aussi les affaires de Livonie, et encore, dans un tout autre ordre d'intérêts, celles de l'administration des communications fluviales, ou de la Commission des écoles ecclésiastiques. En matière d'instruction publique, sa politique prêtait au reproche d'incohérence. Il avait appartenu à l'enseignement, et, en voulant que l'accès aux emplois publics relevât d'un cens universitaire, il montrait le prix qu'il attachait au progrès de l'éducation nationale. On a vu, cependant, que dans ses projets de compression budgétaire il comprenait, en 1810, la suppression des crédits affectés à la création de nouvelles écoles. L'année d'après, touchant à tout, il ne s'en occupait pas moins de réviser un statut, destiné au lycée de Tsarskoié, dont la création n'entrait pas, il est vrai, dans le plan général de l'organisation scolaire. Inauguré le 23 janvier 1811, cet établissement d'enseignement supérieur devait son existence à un débat de principe entre l'impératrice douairière, dont le vœu était que ses fils cadets, Nicolas et Michel, complétassent leur éducation dans quelque université allemande, et sou fils aîné, qui se montrait plus soucieux de ménager en ce point les susceptibilités nationales. Organisé sur le modèle allemand, avec un directeur et des professeurs de môme origine, le lycée, qui compta Pouchkine parmi sts premiers élèves, fut le produit d'une transaction.
En même lempg, Spéranski donnait se» soins à l'aménagement de la Bibliothèque publique de Pétersbourç, qui, commencé sous Catherine, interrompu sous Paul, lui aurait dû son achèvement, si sa di8{jrâce, que l'invasion française avec ses conséquences suivait de près, ne l'avait retardé jusqu'en 1814.
Le /a tutto ne se dissimulait pas les inconvénients et les dangers du rôle exorbitant qu'il assumait et il se défendait d'y être porté, comme on le supposait, par ambition ou passion du pouvoir. Dès le commencement de 1811, il s'en expliquait avec le souverain. Dans son rapport annuel, avec des accents pathétiques dont il était porté à abuser, il demandait qu'il lui fût permis de confondre ses détracteurs en abandonnant tous ses emplois, à l'exception de la présidence de la Commission de codification. Il se déclarait, cependant, disposé à endurer les attaques et les injures, « aussi longtemps qu'une lueur d'espoir lui resterait de voir réaliser les projets de réforme, où, d'accord avec son maître, il apercevait le gage d'un meilleur avenir pour son pays ». Il comptait évidemment ne pas être pris au mot, tout en montrant qu'il ne s'illusionnait pas sur une situation qui ne lui laissait plus qu'une « lueur d'espoir ».