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CHAPITRE XIII

LA FAILLITE d'uNE POLITIQUE ET LA CHUTE d'uN FAVORI

I. L'isolement de Spéranski. Accusations portées contre lui. Son afTiliation au maçonnisme. — II. Ses adversaires. La grandc-duchcsse Catherine. Entre frère et sœur. Caractère équivoque de ces relations. Karainzine. Alexandre à Tver. Le tsar et l'historien. Manœuvre contre Spéranski. Le mémoire « sur l'ancienne et la nouvelle Russie ». — III. Les antécédents de l'oligarchie. Son évolution. Avocat de l'absolutisme et instrument des oligarques. — IV. La réforme politique abandonnée. « Les projets inutiles. » Le complot contre Spéranski. Armfelt et ses complices. Rastoptchine, La disgrâce du favori décidée. Les prétextes et les causes. — 'V. La catastrophe. Comédie de colère jouée par Alexandre. Il parle de faire fusiller Spéranski. Un sauveur imaginaire. Parrot. Les adieux du tsar et du favori. Autre comédie. Les larmes d'Alexandre. L'exil. — VI. L'héritage de l'exilé. Chichkov au secrétariat de l'empire. Le véritable héritier. Aral^tchéiév. — VIL Les tribulations de l'exilé. De Nijni-Novgorod à Perm. Sur le seuil de la Sibérie. Un plaidoyer pro domo. Silence obstiné d'Alexandre. Rapprochement sur le terrain religieux. Commencement de réhabilitation. — VIII. Spéranski, Stein et Turgot. L'homme public et l'homme privé. Le jugement de la postérité.

Au fuite dc8 grandeurs, le popoi^itch se ressentait de l'humilité de son origine. Elle le condamnait à l'isolement. Politiquement parlant, ni le juif Peretz, ni un Zlobine, paysan du gouvernement de Saratov devenu millionnaire, ni même un Stolypine, riche propriétaire (lu gouvernement de Peiiza, l'un mal fainé, les autres sans attuchcH et sans crédit à Pétersboiirg, ne lui étaient d'aucun

gecours. Amis dévoués, ils lui rendaient des services d'argent, mais ne pouvaient faire plus. Dans la capitale, ses relations d'intimité étaient, pour la plupart, d'ordre subalterne, et, en partie, de nature compromettante : camaraderie de carrière avec Zeier, fonctionnaire obscur ; liaison équivoque avec le ménage Magnitski, le mari un ambitieux se poussant en avant par de basses intrigues, la femme une modiste ramenée de Paris, tous deux subvenant à un train dispendieux par des ressources inconnues.

A l'heure critique, pour élever la voix en sa faveur, Spéranski ne devait trouver que le Montbéliardais Parrot, un autre Karazine, avec moins d'ambition et plus de candeur, dont, l'ayant distingué parmi les professeurs de l'Université de Dorpat, Alexandre agréait pour le moment et sollicitait même la familiarité parfois excessive et les conseils souvent indiscrets. Le connaissant peu, Spéranski le savait hostile à ses idées et il était donc bien « l'homme seul » de l'Ecclésiaste ; il voyait ligué contre lui tout ce qui comptait dans la Russie de son temps, dignitaires de cour, hauts fonctionnaires, grands seigneurs, ne comprenant rien à ses réformes et en prenant d'autant plus d'alarme, ou le soupçonnant de vouloir Uvrer la Russie à la domination étrangère. Tel d'entre eux devinait en ce parvenu un Cromwell ou un Masaniello ; tel autre croyait en sa présence, « sentir une odeur de soufre » (1).

On ne trouvait à louer dans son œuvre que le tarif de 1810, sans qu'on en fût empêché de considérer l'auteur comme « vendu à Napoléon ». Ou lui faisait un crime de tout et même de son affiliation passagère au maçonnisme, bien qu'il semble avoir obéi au souverain en prenant contact avec ce miUeu, qui, à ce moment, bénéficiait en Russie mieux que d'une large tolérance: une commission spéciale était officiellement préposée aux affaires des loges, et, comme de raison, Spéranski en faisait partie. A la vérité, ici comme ailleurs, il ne se retenait pas de mettre en jeu, de façon passablement aventureuse, son esprit d'entreprise et sa vive imagination. Son inclination au mysticisme se conjuguant avec son instinct de bureaucrate, il concevait le projet d'une unification générale de toutes les sectes maçonniques, dans le cadre d'une orga-

(1) Mme Bakounine, c Mémoires », Ancienne Russie, 1885, XLVII, 393; WiEGEL, Mémoires, II, 10; Schilder, Aleocandre I", III, 366.

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nisation qui les rattacherait d'une part à l'État et de l'autre à l'Église elle-même, où il pensait qu'un relèvement de niveau intellectuel et moral pouvait en être attendu.

Suivant son habitude, Alexandre laissa d'abord libre cours à ce dessein et parut même le favoriser. S'en effrayant ensuite comme de ceux même dont il partageait la conception et l'initiative avec le favori, il ne lui refusa pas encore son approbation, mais usa de procédés dilatoires, en même temps qu'il chargeait Balachov de K surveiller ce qui pourrait être tenté dans ce sens » (1). C'était livrer Spéranski à ses adversaires et donner, en ce qui le concernait, un nouvel aliment à la malignité publique. Dénoncé comme « attentatoire à la rehgion et à Tordre social», son maçonnisme ne tardait pas à susciter force libelles, toute une littérature pamphlétaire, dont Rastoptchine se faisait à Moscou l'inspirateur, non sans y participer de sa plume acérée (2). Or, l'hostilité du futur gouverneur de la seconde capitale de l'empire se renforçait d'une influence beaucoup plus puissante qui la secondait dans l'entourage le plus intime du tsar.

Au cours des années 1810-1811, Alexandre faisait de fréquentes apparitions à Tver, résidence de sa sœur Catherine. A vingt-trois ans d'âge, cette princesse gardait sur son frère un ascendant dont les raisons paraissent d'autant plus énigmatiques que, tempérament, genre d'esprit et allures, la femme de Georges d'Oldenbourg devait, de plus d'une façon, éveiller les susceptibilités aisément irritables du souverain. Elle passait pour ambitieuse et semblait l'avoir prouvé en se montrant disposée à accepter pour époux soit Napoléon, bien que partageant à son endroit les

(1) KonFP, Vie du comte Spéranski, I, 261 ; Pertz, Stein, III, 57 ; cf. Schie- MANN, Geachichte Kwialandu unter Kikolaus 1, I, 78-79 ; Hauenscbild, dans Ancienne Jiussie, 1902, CX, 259 ot siiiv.

(2) KonFF, ibid., II, 9; Mme NAnvciiKiNi:, 1SJ2, p. 104; Mouociikim:, Im Jéauiteê en Itusnie, II, 503; DoMtcncuB, la Russie pendant les guerres de l'empire, II, 308.

sentiments de Marie Féodorovna, soit l'empereur François, si peu attrayant qu'on le lui représentât. « Vieux? Cela vous plaît à dire. Sale? Je le laverai 1 » avait-elle écrit à son frère (1). Mariée depuis à un parent pauvre que l'on appelait irrévérencieusement le Crétet russe (2), la médiocrité elle-même de cet établissement faisait naître des soupçons, auxquels elle prêtait. Dans le coin de province où elle demeurait reléguée, menant grand train, tenant une cour où l'étiquette la plus cérémonieuse était observée (3), elle se donnait beaucoup de mouvement et en créait autour d'elle, au point de mettre en alarme l'impassible Caulaincourt lui-même, qui, en janvier 1809, écrivait à Champagny : « Beaucoup de gens veulent trouver dans la conduite de la grandeduchesse tout ce qui annonce de grands projets pour l'avenir. Elle a des correspondances avec la plupart des généraux marquants, elle affecte de rechercher les officiers blessés et de les distinguer... ; on dirait qu'elle veut prouver à tous qu'elle serait capable de faire revivre les grands souvenirs que rappelle son nom (4). » Presque au même moment, Metternich recevait, de la part de Saint-Julien, un avertissement dans le même sens, mais conçu en des termes encore plus positifs : « A Moscou, on semble pencher pour elle, et, à raison des craintes qu'inspirent les manières brusques du grand-duc Constantin, il n'y a pas de doute qu'en cas d'événements, il n'y eût un mouvement général pour la grandeduchesse (5). » « C'est une tête capable d'une longue prévoyance et des plus fortes résolutions », opinait de son côté Joseph de Maistre (6).

L'imagination seule des contemporains, ainsi que l'événe-

(1) Grand-duo Nicolas, Correspondance d'Alexandre /" avec «a sreur^ p. 12. Des fragments seulement de cette correspondance se sont conservés, partie aux Archives des Affaires étrangères, partie à la Bibliothèque privée de l'empereur. Le reste, ainsi que la correspondance de la grande-duchesse avec Rastoptchine et Karamzine, a péri dans un incendie.

(2) Du nom d'un des ministres de Napoléon, grand-duc Nicolas, Relations diplomatiques, VI, 1" partie, p. 111.

(3) Ihid., VI, \^ partie, 116.

(4) Ibid., III, 32.

(5) 10 avril 1809, le môme, Alexandre /•», I, 401 ; cf. le même. Relations diplomatiques, VI, 1" partie, 55 ; Archives Vorontsov, XXIII, 155 ; Stedingk, Mémoires, II, 355,

(6) Mémoires politiques, p. 347.

ment l'a prouvé, faisait naître ces conjectures sous la hantise (1) des extraordinaires aventures féminines dont la cour de Russie était devenue le théâtre au siècle précédent, et dont par le nom qu'elle portait, comme par certains aspects de sa remuante personne, la petite-fille de la grande Catherine évoquait, en effet, le souvenir. Un esprit vif et incisif, un langage abondant en saillies et une mémoire bien meublée lui permettaient de donner l'illusion d'une intelligence supérieure ; mais ses idées étaient inconsistantes comme ses ambitions. Au physique, elle avait « de jolies parties », selon le mot de l'Autrichien Charles de Nostitz (2), le nez aplati de son père, mais la bouche agréablement dessinée ; « des yeux de feu et une taille de demi-déesse » au jugement de Karamzine ; « une fraîcheur de teint éblouissante et les plus beaux cheveux du monde », au rapport de la princesse de Lieven ; enfin, au sentiment général, beaucoup de charme, gâté par des façons brusques et des airs de hauteur, un aplomb et un sans-gêne également déplaisants. En 1814, à Londres, elle allait couper court à un débat de préséance, en déclarant péremptoirement : « C'est moi qui dois passer la première » et, à Vienne, la même année, étourdir un officier du génie, en débitant à son intention un discours « farci de termes techniques les plus inusités » (3). Mais ses entretiens avec les hommes de guerre ne portaient pas toujours sur des sujets aussi austères.

Elle passait pour avoir, avant son mariage même, entretenu plusieurs intrigues romanesques, notamment avec un prince Michel Dolgorouki, un des héros, en 1808, de la campagne de Finlande, où il avait succombé (4). En 1807, au rapport de sa belle-soeur, « elle ne parlait plus que par nous : nous faisons faire ci ou ça à ma mère », en sous-entendant le prince Bagration (5) ; et, en 1812, à la mort de cet autre vaillant soldat, elle allait, en termes suppliants, demander à son frère de faire saisir, dans les

(1) V, baronne du Montet, Souvenirs, p. 116; Pertz, Slein^ III, 109; LouuiANOVHKi, a Souvenirs », Archives russes, 1872, p. 501.

(2) Aua K. uon Nostitz Leben, p. 174.

(3) Graiul-iJuc Nicolas, Correspondance d'Alexandre /"" avec sa sœur, p. 228 ; princcMc de Libvbn, « Souvenirs », ibid., p. 232 ; baronne du Montet, loc. cit.

('•) Grand-duc Nicolas, Portraits russes, I, 153. (5) L« m/»mc, Elisabeth, II, 257.

papiers du défunt, une correspondance qui, disait-elle, était susceptible de la compromettre cruellement (1).

Mais sa correspondance avec ce frère a dû elle-même être expurgée par un éditeur des moins portés à marchander les droits de la vérité historique, et, ^ans la partie qu'il en a Uvrée au public, se rencontrent encore des passages auxquels, même en tenant compte des excentricités propres au style épistolaire de l'époque, il est malaisé de trouver une explication décente. On y lit sous la plume d'Alexandre :

« Pulawy, 19 septembre 1805. — Si vous êtes une folle, du moins, c'est la plus délicieuse qui ait jamais existé... Je suis fou de vous, entendez-vous? »

Ou bien :

« Koziéiiftsy, 6 octobre 1805. — Me voir aimé de vous est indispensable à mon bonheur, car vous êtes une des plus jolies créatures qui existent au monde. »

Et encore :

« 25 avril 1811 (sans lieu). — Je vous aime comme un foui... Je me réjouis comme un maniaque de vous revoir. Après avoir couru comme un possédé, j'espère me délasser délicieusement dans vos bras. »

Une autre lettre de la même année porte ce post-scriplum : « Hélas ! je ne puis profiter de mes anciens droits (il s'agit de vos pieds, entendez-vous? d'appliquer les plus tendres baisers dans votre chambre à coucher de Tver (2)... »

Ec l'éditeur en a passé !

En la retenant à Tver, quitte à l'y rejoindre le plus souvent qu'il pouvait, Alexandre trahissait assurément, à l'endroit de cette sœur si passionnément aimée, quelque pointe de méfiance ; mais pour lui rendre agréable le pied-à-terre qu'il lui accordait à Pétersbourg, a la plus délicieuse des folles » dédaignant l'ancien palais de l'Ordre de Malte, il dépensait une somme énorme à l'aménagement du palais Anitchkov (3). Il lui passait toutes les fantaisies, et, si occupé qu'il se trouvât, il ne cessait de lui écrire, mêlant des effusions de tendresse, auxquelles il donnait un tour des plus sca-

(1) Grand-duc Nicolas, Correspondance d' Alexandre I** ave/: sa sœur, p. 85.

(2) Ibid., p. 3, 6, 46, 59.

(3) Le même, Elisabeth, II, 239.

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breux, et même parfois obscène, à la discussion des intérêts les plus graves, l'initiant à tous ses projets, sollicitant son avis sur tous les objets à l'ordre du jour, politique intérieure ou extérieure, affaires d'administration on mesures militaires.

Le résultat de ces consultations ne pouvait être favorable à Spéransid. En sympathie avec lui dans le domaine des idées mystiques, le directeur du département des voies et communications, placé à ce poste pour servir de truchement au prince George d'Oldenbourg, F. Loubianovski, traducteur de Jung Stilling et de Svedenborg, a noté dans ses souvenirs qu'après avoir entendu la grande-duchesse parler du favori, il a commencé à « craindre pour lui » (1). Catherine Pavlovna n'avait qu'une très médiocre intelhgence des choses de la politique, bien qu'elle pût faire illusion en ce point à son frère « dans sa chambre à coucher de Tver » ; mais elle avait de multiples prétentions. En 1809, accompagnant le tsar à Moscou, elle y rencontrait Karamzine, et, en janvier suivant, Joseph de Maistre écrivait au roi de Sardaigne : « La conduite de la grande-duchesse est véritablement étonnante ; sa maison est une espèce de couvent. Pendant la soirée, M. Karasraine {sic)... y fait des lectures sur l'histoire de Russie, et les personnes auxquelles elle fait l'honneur de les inviter n'ont pas d'autre amusement (2). » Dans ces agapes littéraires, la politique ne tardait pas à obtenir une part. Non sans que sa sœur y fût sans doute pour quelque chose, Alexandre projetait peu après de confier au déjà célèbre historien le portefeuille de l'Instruction publique; alléguant l'inexpérience du candidat, Spéranski proposait d'essayer d'abord ses talents administratifs au poste de curateur de l'Univeraité de Moscou ; Karamzine refusait, et, revenant à Tver, il y rapportait, à l'endroit du favori, des dispositions peu bienveillantes, qui, pour des raisons multiples, se rencontraient avec }e« sentiments de la grande-duchesse

Comme son frère Constantin, dont elle goûtait fort la société, Catherine Pavlovna avait l'esprit autoritaire; plus qu'aux trois quarts Allemande par le sang, mariée à un Allemand et destinée è mr)urir sur un trône d'Allemagne, elle professait, d'autre part,

(1) Archives ruêtea, 1872, p. 501.

(2) Mèrnoirea politiquen, p. ^M ; cf. Pooodine, Karamzine, II, 58.

un nationalisme moscovite des plus farouches, et, à ce double titre, elle ne sympathisait pas avec le programme de Spéranski. Le /a tutto semble pourtant lui avoir donné des motifs de mécontentement plus personnels, sinon en contrariant, d'après une des légendes qui ont eu cours à ce moment, des ambitions qu'elle aurait conçues pour son mari, — vice-royauté en Sibérie, ou candidature à la succession de Suède, — du moins plus certainement en refusant un titre honorifique, sollicité pour un secrétaire do George d'Oldenbourg, l'Allemand Buschmann (1). Karanuine était, de son côté, extrêmement sensible au charme féminin, et, en politique, il cherchait encore »a voie. Il crut l'avoir trouvée sur les pas d'une « demi-déesse », et le résultat fut le mémoire célèbre « sur l'ancienne et la nouvelle Russie », dont la lecture, entre deux chapitres d'histoire, devait rendre sensibles au souverain les dangers qu'il courait et faisait courir à son pays en compagnie du /a tutto (2),

En mars 1811, Alexandre reparatt à Tvcr, où Catherine Pavlovna a appelé l'historien, et la manoeuvre projetée semble d'abord promettre un succès complet. Le chapitre d'histoire servant d'introduction au mémoire est, en effet, écouté avec la plus flatteuse attention. Mais, le lecteur y ajoutant, en guise de commentaire, une apologie du pouvoir absolu, il est repris de telle façon, que la grande-duchesse n'ose poursuivre l'expérience. Elle hésite même à remettre le mémoire aux mains de son frère, et, s'y décidant au dernier moment, quelques heures avant le départ du souverain, elle n'a pas heu d'être satisfaite du résultat : en prenant congé du maître, Karamzine est traité avec une froideur significative (3). A ce moment, comme son libérahsme et sa ferveur réformatrice, l'engouement d'Alexandre pour Spéranski est en décUn ; mais l'élève de La Harpe n'a pas quitté la période des perplexités et il ne veut pas être pressé. Le 23 mars 1811, il a encore écrit à La Harpe : « Ici, nous marchons peu à peu, mais toujours en s'approchant davantage des idées libérales (4). »

(1) Ancienne Russie, 1902, CIX, 473; ArchivM russe», 1871, p. 1946.

(2) PoGODiNE, Karamzine, II, 61-6S; nouvelle édition par Pypine, dâai le Moui>ement social, p. 479-534.

(3) PoGODiNE, ibid., II, 80-81 ; Lettres de Karamzine à Dmitriév, p. 139-140.

(4) Grand-duc Nicolas, Alexandre /«, I, 61 ; Stapfeb, Briefweehsel, II, 8.

4Û4 LE RÈGNE D'ALEXANDE V

Avocat, en 1811, du pouvoir absolu, Karamzine revenait de loin. Membre dans sa première jeunesse de la Société amicale de Moscou et lié avec le poète méphistophélique Petrov aux tendances également libertaires, ceux de ses écrits antérieurs où il avait touché à la politique continuaient à être dénoncés par le parti conservateur comme « pleins de poison jacobin ». Toujours, cependant, ses idées avaient été flottantes, comme son caractère manquait de fermeté. Le côté théâtral et ridiculement ésotérique des rites pratiqués dans les loges l'en avait promptement éloigné ; conception idéaliste du monde et sentimentalisme, il gardait cependant de ce contact un tour d'esprit qui, historien, l'empêchait de saisir le sens réel des faits étudiés, son imagination ou sa sensibilité en étant plus impressionnées que sa raison. Faisant en 1790 le tour d'Europe obligatoire pour tous les Russes de distinction et publiant dans le Journal de Moscou des lettres qui ont fondé sa réputation, il s'est, pendant son séjour à Paris, épris de la vieille monarchie française, parce que les splendeurs de Versailles l'ont ébloui et les grâces de Trianon l'ont charmé. A ce moment pourtant, il admirait encore l'oeuvre révolutionnaire de Pierre le Grand. Mais, revenu dans son pays et s'appliquant à l'étude du passé national que le réformateur a saccagé, la lecture des vieux chroniqueurs, collecteurs de légendes dorées, lui fait découvrir de ce côté encore des beautés et des splendeurs insoupçonnées. Il s'en éprend avec la même ferveur d'exaltation ingénue, et il se trouve ainsi préparé à plonger dans les outrances de la xénophobie la plus ombrageuse et du misonéisme le plus obtus, tout en continuant à revendiquer « les droits de l'humanité », d'après la {cçon de Jean-Jacques.

Extrêmement impressionnable et mal armé contre tous les genres de séduction, à célébrer successivement les mérites du gouverjjcmcnt despotique de Puul l^ et« les vertus républicaines » de son successeur, avec force bagues et tabatières, il a gagné le

poste grassement rétribué d'historiographe de cour ; mais, à conjuguer ainsi le culte des idées libérales avec la pratique de la courtisanerie, son tempérament moral a moins profité, et, science ou politique, le mémoire « sur l'ancienne et la nouvelle Russie » décèle un névropathe qualifié. De 1802 à 1803, éditeur du Messager de V Europe, l'auteur n'a pas cessé de se déclarer partisan des réformes, et en 1822 encore, il devait élever la voix — pas bien haut à la vérité — pour la défense de l'enseignement supérieur contre les entreprises de l'obscurantisme ; mais, entre temps, l'étude de la chronique de Nestor dans un nouveau manuscrit par lui découvert et la lecture des ouvrages de Gibbon, de Hume et de Robertson l'ont amené à cette double conviction que la prospérité des empires a toujours et partout été fonction de l'énergie développée par le pouvoir persoimel et qu'à la Russie du onzième siècle, en particulier, le régime autocratique a assuré non seulement une puissance matérielle, mais aussi une culture dépassant celle de tous les pays d'Europe à cette époque. Les clartés qu'il apercevait dans les « yeux de feu » de son hôtesse de Tver ont contribué cependant, doit-on croire, à lui faire prendre cette vision du passé et surtout à déterminer les conséquences qu'il en déduisait pour l'avenir.

Pas de réformes, mais un pouvoir fort et cinquante bons gouverneurs pour le représenter en province ; pas d'universités nouvelles et retour aux anciennes pratiques administratives des collèges et des prihazes que les ministères de nouvelle création faisaient regretter : tel était son évangile, — celui-là même que devait prêcher, quarante ans plus tard, le Gogol égaré de la seconde partie des Anies mortes.

Tout n'y était pas pour déplaire à Alexandre dans la disposition d*esprit où le souverain se trouvait au printemps de 1811 ; mais outre qu'il n'en voulait pas faire l'aveu, la forme que Karamzine donnait à sa thèse, ne pouvait manquer de lui paraître insolente. Porte-parole des nationalistes-réactionnaires, l'auteur du mémoire « sur l'ancienne et la nouvelle Russie » disait : « Nous voulons, nous exigeons. » Avocat de l'absolutisme, il lui imposait cependant une limite, en refusant au détenteur de ce palladium national le droit d'en aliéner la moindre parcelle, et, sous les fleurs de rhétorique dont il les recouvrait, il laissait transparaître ainsi

ie« vues et les intérêts réels dont, sans qu'il s'en doutât peut-être, il se faisait l'instrument : l'esprit et l'ambition du parti oligarchique, pour lequel l'autocratie n'était qu'un prête-nom.

Un instrument aveugle, est-on tenté de croire. Poète et artiste bien plus que savant et à aucun degré homme d'État, il s'enteniait surtout aux effets oratoires ; mais Alexandre ne pouvait y être trompé. Karamzine ne devait plus jamais se revoir en passe de candidature ministérielle, et, condamné aux oubliettes, ?< mis 8ÔUS le drap », selon l'expression imagée du lieu, ignoré de sa famille elle-même, son mémoire n'allait échapper au secret qu'en 1851, époque à laquelle il fut découvert dans les papiers d'Araktchéiév (1). Une année entière devait aussi se passer avant la disgrâce de Spéranski, ce qui ne veut pas dire que cet incident n'ait pas, dans une certaine mesure, contribué à la préparer. S'il n'a pas persuadé le souverain, le porte-parole de la réaction a Lien pu l'effrayer.

lY

Sept mois plus tard et cinq mois avant sa chute, tout en gardant les apparences extérieures de la faveur et de la puissance, le /a luUo écrivait déjà à son ami Stalypine : « Le séjour à la campagne et l'abandon des projeta inutiles m'ont rendu la santé. J'appelle projets inutiles toutes mes propositions et le désir de remuer cette pierre énorme qui, d'aucune façon, ne veut pas bouger de place. Qu'elle reste donc tranquille 1 Je ne veux pas miner ma santé en vains efforts (2). » Il admettait déjà que son œuvre ne eerait pas poursuivie et il en prenait son parti avec une philosophie où entrait proboblemeut une part d'affectation et sûrement quelque naïveté. Il iie parait pas s'être douté que,

{!) PooooiNE, dfttiB Archii>fs rusfies, 1871, p. 1138. Oiiolquos frajjmf^iUa •uuleniuul du inéiuuirc av«tenl puru antérieurement dans le Contemporain, 1837, V, 89-112; la premiùro publication, complète mais encore trot défeclueum», n'i» pu /^tn* faite en IluMHif qu'on 1870, dans Archwes russes, p. 2226 «i *uiv. *, l'oriçinal «« tronvn à la Hibliollièquo publique de Pclroprnd.

(2) ArchivvH runm'a, 1870, p. 88'!.

s'il renonçait à remuer le rocher, Sisyphe devait désespérer aussi de rester à une place où il n'avait d'autre raison d'être que cet effort même. Il n'ignorait pourtant pas les intrigues qui se multipliaient pour l'en déloger.

Arnifelt semble en avoir été l'ouvrier principal. Avec un physique avantageux, quelque instruction et une grande facilité de parole, ce Suédois peut bien s'être attribué des chances pour marcher sur les traces des Miinnich et des Bûhren, comme aussi, n'étant pas homme à scrupules, avoir, bien que protestant, hé partie avec J. de Maistre. Au lendemain de la disgrâce de Spéranski, l'envoyé du roi de Sardaigne devait figurer quelque temps dans les conseils du tsar, avec le prince Kozlovski, un ami des jésuites et leur catéchumène dans un avenir prochain. Par les soins de l'ancien envoyé de Naples, Serra Capriola, Armfelt devenait, à ce moment, au service de toute une coahtion d'influences étrangères, l'instrument d'une diplomatie occulte, où, avec le chevaher de Vernègues, étabh maintenant à Pétersbourg comme représentant du comte de Lille, s'employait d'Allonville, naguère précepteur des enfants du comte Rastoptchine, et, à cette heure, devenu personnage influent, grâce à son mariage avec une fille du maréchal Mûnnich. Pour des motifs d'ambition personnelle, le comte Markov et le comte Gouriév participaient à ce complot. Le prince Pierre Volkonski y était porté par ses convictions et le comte Nicolas Tolstoy par celles de sa femme qui se trouvait en liaison amoureuse avec de Vernègues (1). Rastoptchine ne semble pas y avoir figuré directement ; mais, en grande intimité et en correspondance suivie avec Catherine Pavlovna (2), il a certainement agi dans le même sens, si même il a été étranger à la composition d'un libelle contre le favori, qui, sous sa signature comme chef d'un groupe de patriotes moscovites, a été adressé à ce moment au souverain (3). Le fond et le style en sont identiques avec

(1) D'Allonville, Mémoire rédigé en août 1814 pour Louis XVIII, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLV, 98 ; le même, Mémoirea^ XI, 285 ; J. DE Maistre, Correspondance diplomatique, I, 68-72 ; Mobochkine, les Jésuites en Russie, II, 506 ; Korff, dans Ancienne Russie, 1902, CIX, 469 et suiv.

(2) Archii'es russes, 1869, p. 759-762.

(3) Recueil historique rasse, Londres, 1859, I, 42-45 ; Artcienne Russie, 1902, CIX, 480-482.

une « Note sur les martinistes » rédigée l'année d'avant par l'ancien ministre de Paul à l'intention de la grande-duchesse (1), et, s'il a prétendu, cette fois, qu'on abusait de son nom (2), ses démentis, en pareille matière, valent ceux de Voltaire.

Comme Spéranski l'a observé dans une des ~ lettres adressées au souverain de son lieu d'exil (3), le complot ourdi contre lui était « un corps aux membres multiples, divers et épars », et l'âme qui en dirigeait les mouvements savait mieux encore cacher son jeu. Alexandre a marqué ce passage — ce seul passage — d'un N. B. significatif, et il se peut que l'exilé, comme on l'a supposé, ait dû la prolongation de sa disgrâce à l'aveu qu'il osait ainsi provoquer.

Dans une note qui a été retrouvée dans ses papiers et où, très curieusement, autant que lui-même, il a cherché à justifier son maître, Spéranski a indiqué comme cause directe de sa chute un piège que lui auraient tendu deux de ses adversaires, en lui proposant une entente et la formation d'un nouveau Comité secret, où ils partageraient avec lui la direction des affaires et l'aideraient à gouverner la volonté indécise du maître commun. Accueillant cette ouverture avec le dédain qu'elle méritait, Spéranski se serait fait scrupule de la porter à la connaissance du tsar qui, s'en trouvant instruit, aurait interprété en mal son silence (4).

On doit s'étonner que le favori n'ait pas sur l'heure soupçonné le sens de cette manœuvre et le concert dont elle procédait, si, comme on l'a admis (5), les agents en étaient Armfelt et Balachov. Il est aussi peu vraisemblable que pour mettre son collaborateur à l'épreuve, ou en défaut, Alexandre ait eu recours à un procédé aussi grossier. Mais, quoi qu'on doive penser de l'incident, il n'a certainement pas eu, dans la circonstance, une influence décisive.

Après l'événement, Alexandre s'est appliqué de diverses façons à égarer l'opinion au sujet de ses causes réelles. Au rapport d'un adjoint de Dalachov, Français d'origine et portant en Russie

(1) ArchU'CH russes, 1875, III, 75-81.

(2) Mme Nauvciikink, 181i\ p. 104 ; Ancienne Russie, 1889, LXIV, 647.

(3) Pcrm, 13 janvier 1813. Mention en sera fuite plu» loin.

(4) Archis'es russes, \S\)2, I, 65; Grot, Som>enirs, même recueil, 1871, p. 2076 et Buiv. ; l'u(;ouiNr{, mémo recueil, 1871, p. 1124 ot siiiv. ; Kouff, Vie du comte Spéranski, II, 7.

(5) G ROT, loc. cit.,

le nom défiguré de Sanglène, en lui donnant des instructions pour l'arrestation de Spéranski, le souverain aurait motivé cette mesure par « l'insolence » dont le favori aurait fait preuve en conseillant au souverain de « déposer tous ses pouvoirs, de convoquer une assemblée de boïars et de lui laisser le soin de conduire la guerre nationale ». « Alors que suis-je? un zéro (1) !» Le témoin est suspect et une confidence de cette nature faite à un subalterne paraît invraisemblable. Plus certainement, Alexandre s'est employé à accréditer la fable qui représentait son collaborateur disgracié comme ayant entretenu avec le» ennemis de la Russie des relations coupables et livré, notamment, au gouvernement français des documents de la plus haute importance concernant l'armée. Trois jours avant l'arrestation de Spéranski, Lauriston avait mis en route pour Paris un de ses aides de camp, M. de Longuerue. Le bruit fut répandu que cet officier avait été arrêté à la frontière et trouvé porteur des plans de campagne élaborés au ministère de la Guerre russe. Le chef de la chancellerie du ministre, Voiéïkov, abandonnant son poste à ce moment, la rumeur publique le dénonça comme l'auteur de cet acte de trahison, dont Spéranski et Magnilski passèrent pour complices (2).

Voiéïkov ne quittait en réalité Pétersbourg que pour prendre dans l'armée mise sur pied de guerre le commandement d'une brigade. Napoléon avait certainement en Russie des intelligences secrètes, dont un médecin français fixé à Moscou, Milivier, était un des agents ; mais, en supposant que Spéranski y participait, l'un des prisonniers que la grande armée a laissés en Russie, Beauvoilier (3), a vraisemblablement fait confusion avec la correspondance étabUe entre le favori et Talleyrand, d'ordre du tsar luimême, qui suivait de près ce commerce. Le /o tutto a pu ne pas observer une discrétion suffisante dans un domaine où son maître n'admettait aucun partage de pouvoir. « Je n'entends pas fairJ de cet homme un duc de Bassano », disait le tsar à Lauriston (4).

(1) De Sanglène, Mémoires inédits, voy. Sciiildek, Alexandre I", III, 38.

(2) Lauriston à Maret, 25 juin 1811, Affaires étrangères, Russie, Corres' pondance, CLIII, 36.

(3) Ménwircit, p. 56-57.

(4) Lauriston à Maret, 25 juin 1811, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLIII, 36; grand-duc Nicol.^s, lieUUions diplomatiques, Vi, 2' partie, p. 38.

Par un modeste employé de chancellerie aux relations extérieures, le favori obtenait des renseignements que le souverain ne lui destinait pas, et, circonstance aggravante, ce commis, un Allemand du nom de Beck, se trouvait en relations avec Pierre Pahlen. Pour se séparer d'un collaborateur grandement apprécié depuis un temps si long, Alexandre a eu, cependant, d'autres raisons.

Elles étaient multiples et de nature très diverse. Dans les derniers temps, irrité, de son côté, plus qu'il n'en voulait convenir, par l'avortement de ses projets de réforme et en faisant reproche au souverain, Spéranski se laissait aller à des propos imprudents, qui ne manquaient pas d'être rapportés en haut lieu, avec d'autres qu'on inventait malicieusement. On a même parlé d'un billet où le /a tutto se serait excusé en ces termes de n'avoir pas réussi à obtenir du tsar une faveur que Mme Magnitskaïa sollicitait poui une de ses amies : « Que puis-je faire avec cette tête chauve et stupide, qui ne veut écouter aucune raison? » Ayant obtenu communication de ce message, la digne protégée de l'ancienne marchande de modes l'aurait porté chez le ministre de la Police (1). Vrais ou faux, ces écarts de langage ont pu contribuer à indisposer le maître contre l'injurieux serviteur; ils n'auraient, cependant pas, échappé à Spéranski, ou ne lui auraient pas été imputés, si déjà sa situation ne s'était trouvée compromise par l'effet d'autres causes, parmi lesquelles l'abandon lui-même de la réforme constitutionnelle n'a pas joué un rôle déterminant.

Spéranski se reconnaissait d'autres titres à la faveur du souverain et au pouvoir qu'il tenait de lui : il était le /a tutto. Malheureusement, faisant tout, il ne réussissait à rien, et ainsi, la réforme constitutionnelle n'aboutissant pas, il n'avait plus de raison d'être à la place qu'il occupait. Il pouvait, certes, invoquer à sa décharge de» excuses très valables : la solidarité, notamment, de toutes les parties d'une œuvre, qui, mutilée, défigurée et interrompue en cours d'exécution, défiait les capacités de l'ouvrier le plus habile. L'insuccès n'en donnait pas moins des armes à ses adversaires et à l'homme qu'était Alexandre la tentation de se décharger de ses responsabilités sur ce bouc émissaire.

Spéranski n'était pas « l'homme heureux » que cherchait Maza-

(1) ScuoENio, ■ Mémoirot *>, ArchivcB russes, 1880, III, 311.

rin, et pas davantage, au moins avec une force de conviction et de résolution suffisante, l'homme d'une idée, d'une foi, d'une doctrine politique ou sociale. Moins souple et plus ferme, il aurait peut-être succombé plus vite ; on ne saurait affirmer qu'il n'aurait pas eu quelque chance de donner un autre tour à sa fortune et à la destinée de son pays, en triomphant de l'esprit d'indécision de son maître. Mais, ne montrant qu'un faible attachement aux idées qu'il mettait en œuvre, facilement plié à tous les compromis, prompt à se contenter des plus méchants expédients, il avait paru plus soucieux des jouissances du pouvoir que des réalisations auxquelles il ne parvenait pas à l'employer. En même temps, cependant, n'usant pas par ailleurs d'une prudence et d'une dextérité suiïisantes, par un excès contraire d'intransigeance au regard de l'opinion publique, il avait armé contre lui tout le monde, à un moment où les nécessités de la lutte qu'il se préparait à engager commandaient à l'adversaire de Napoléon d'avoir tout le monde à sa dévotion. Dans ces conditions, bien qu'il comportât autant d'injustice que de lâcheté, le renvoi du favori s'imposait peut-être. A coup sûr, il réclamait aussi des nténagemeuts. Alexandre n'a songé à en user qu'au regard de set propres convenances, et, la mesure étant cruelle, l'exécution fut atroce.

Depuis août 1811, au rapport d'un témoin en situation d'être bien informé, le soiiverain se faisait renseigner coostauiment par Balachov sur les faits et gestes de l'homme qu'il continuait à traiter en ami et en confident du premier degré (1). En décembre de la même année, il i>eJiforçait cette surveillance, avec l'aide de deux subalternes, chargés aussi de faire ofiQce d'agents provocateurs : Dmitri Bologovski, ancien officier aux gardes, à qui on ne saurait dire pourquoi le fib de Paul faisait payer, en l'employant à d'autres vilaines besognes, sa participation au drame

(1) 1. DuiTRiGv, Mémoires, IIÏ, 194.

412 LE REGNE D'ALEXANDRE l"

de mars 1801 (1), et ce Sanglène, ou de Saint-Glin, qui passait à la fois, on ne saurait aussi dire comment, pour membre d'une famille d'émigrés français, originaire d'Ain-sur-l'Adour, et pour fils naturel d'un Galitzine (2).

Chef au ministère de la Police d'un bureau spécial, embryon de la future Troisième section, de sinistre mémoire, ce dernier aurait manifesté à l'endroit de la mission que le souverain lui destinait des répugnances très vives, et, pour les vaincre, Alexandre se serait porté à produire contre Spéranski des preuves de concussion éhontée, sans que la connaissance qu'il en avait l'empêchât, cependant, de lui conférer, quelques semaines plus tard, le cordon de Saint-Alexandre et de le caresser fort pendant les deux mois suivants. Au public rien n'aînnonçait ainsi, ni ne laissait même soupçonner l'événement qui se préparait. A la fin de mars seulement. Napoléon poussant de plus en plus ses troupes dans la direction du Niémen, la catastrophe se produisit.

L'excellent et ingénu Parrot se trouvait à ce moment à Pétersbourg, importunant le souverain avec des mémoires « secrétissimes », où il exposait ses vues sur les mesures à prendre au cas d'une guerre avec la France. Depuis 1807, époque à laquelle il lui avait offert ses services en qualité de secrétaire particulier, les relations du Montbéliardais avec « son cher Alexandre » étaient quelque peu refroidies (3). C'est donc avec une joyeuse surprise que, le 28 mars, il se vit mander d'urgence au palais. Mais, un autre et moins plaisant sujet d'étonnement l'y attendait : il vit un Alexandre qu'il ne connaissait pas, irrité, grondant et parlant de faire fusiller Spéranski, mesure au sujet de laquelle il avait voulu prendre l'avis de « son meilleur ami ». Le souverain disait avoir découvert une correspondance secrète entre « le traître » et Napoléon (4).

Si, après vingt ans, quand il a noté les souvenirs que lui laissait cet entretien, la mémoire n'a pas trahi le Montbéliardais, on doit

(1) V, K. Waliszewski, le Fils de la grande Catherine, p. 629 ; Sanglène, Mémoiroi inéditi, frngmontfl dann Ancienne fiiuisie, 1883, XXXVII, 23 etsuiv.

(2) Le prince Sorgo i-'iodorovitch, v. Gretcii, Mémoires, p. 270-272.

(3) Pour ce» roIntioiiH, v. Dienemann, Der Dorpater Professer G. F. Parrot.

(4) Hécil do Purrot dnn» doux letlrcs adrosséoe à l'empereur Nicolas I*', eu octobre 1832 ot janvier 1845, SciiiLDKn, Alexandre l'\ III, 39, ;}68, 491.

LA FAILLITE D'UNE POLITIQUE 41t

admettre qu'Alexandre s'est joué de «a naïveté. Le souverain ne songeait pas plus à faire passer le favori par les armes qu'il n'avait surpris un secret mettant le crime de trahison à sa charge. La légende a reçu cours, depuis, d'un mémoire sur la situation des provinces polonaises incorporées à la Russie, que Spéranski aurait, à ce moment, rédigé à l'intention de Napoléon et dont une copie, portant la signature : « Votre dévoué S. », aurait été remise à Balachov par le prince Xavier Lubecki. Ce dernier aurait rapporté le fait, peu après la mort de Spéranski, donc ver« 1839, vingt-sept ans après l'événement, au comte Alexandre Stroganov, qui en a pris note en 1871, donc plus de trente ans encore après cette confidence (1). L'origine de cette fable absurde doit sans doute être cherchée dans un autre récit de Lubecki, qu'un de ses amis a recueilli en 1846 (2) et où, en même temps que de ses relations avec Spéranski, le prince aurait parlé d'un gros volume en français, découvert par lui cher un bouquiniste, et qui, composé pour Napoléon sur l'ordre de son ambassadeur à Pétersbourg, contenait un exposé très détaillé et exact de la situation en Russie. Sans mentionner le titre de l'ouvrage, Lubecki le donnait comme une grande rareté bibliographique, mais il n'en attribuait pas la paternité à Spéranski.

En lui-même, d'autre part, le récit de Parrot rend suspecte la fidélité de sa mémoire. Après avoir demandé vingt-quatre heures de réflexion avant de se prononcer, le Montbéliardais envoie le lendemain au souverain un long plaidoyer en faveur de Spéranski, concluant au remplacement de la peine capitale par l'exil. Il use, cependant, d'un argument qui parait difficilement applicable au cas d'un homme accusé de connivence avec l'ennemi : « N'oubliez pas qu'il n'est haï que parce que vous l'avez placé trop haut. » Le message ne parvient à son adresse que le 30 au matin. Parrot reçoit en retour l'assurance qu'il a été « lu avec émotion et sensibilité », et, repartant ce même jour pour Dorpat, il n'en demande pas davantage, se tenant pour assuré d'avoir sauvé la vie de ce protégé qu'il connaissait peu et goûtait encore moins. L'impression qui se dégage de ce tissu d'invraisemblances et de contradic-

(1) ScHiLDER, dans Archives russes, 1892, I, 79.

(2) Ancienne Russie, 1878, XXI, 630.

414 LE RÈGNE D'ALEXANDRE l"

lions est celle d'une comédie où, en mystifiant le Montbéliardais, Alexandre aura cherché à donner le changée au public. A l'heure où Parrot rédigeait son plaidoyer, le sort de Spéranski était déjà décidé dans des conditions que le recteur de l'université de Dorpat ne soupçonnait pas et qui demeurent aujourd'hui encore en partie recouvertes de mystère.

Le 29 mars au soir, dînant chez Mme Weicldiardt, veuve d'un de ses amis intimes, le favori a été appelé au palais. Y arrivant à huit heures, il est immédiatement introduit auprès du souverain et retenu pendant deux heures, à l'étonnement du prince Alexandre Galitzine, qui, également convoqué, l'a devancé dans l'antichambre du maître. A dix heures, Spéranski sort enfin du cabinet de Sa Majesté, en proie visiblement à une très vive émotion. L'instant d'après, rouvrant la porte que le favori vient de franchir, l'empereur paraît sur le seuil. Son visage indique également un grand trouble et c'est d'une voix étranglée qu'il prononce ces paroles : — a Encore une fois, adieu Mikhaïlo MJkhaïlovitch I » Se retournant, Spéranski s'incline profondément, puis, redressant sa haute taille, il s'éloigne sans mot dire et le souverain regagne son cabinet, le dos voûté. Rapportés par le prince Galitzine, ces détails sont à peu près tout ce que nous aurons appris de la mémorable entrevue, au sujet de laquelle et Alexandre et Spéranski ont observé un mutisme complet, à quelques indications près qu'auraient recueillies Sanglène d'un côté et Loubianovski de l'autre. En sympathie d'idées mystiques avec ce dernier, Spéranski Ta eu plus tard pour successeur au poste de gouverneur de Penza où, après lui, le collaborateur du prince Georges d'Oldenbourg a échoué, à la suite d'une querelle avec Catherine Pavlovna. Une inclination particulière à la confidence a pu en résulter chez le favori disgracié. Abondant en contradictions dans ses mémoires comme dans les propos tenus en divers temps devant diverses personnes, le témoignage du policier est moins digne de foi. Quelques quasi-certitudes ou très hautes probabilités se laissent, cependant, dégager de l'ensemble de ces rapports (1).

(1) Loubianovski, iSouvenira», Archives russes, 1872, p. 483ct8uiv. ; cf. Bytciiicov, Ancienne RuMsie, 1902, CX, 6 et auiv. ; Sanglènic, Mémoires inédits, fragim:uH, môme rocuofl, 1883, XXX VII, 19-46, 352 ot suiv. ; Journal do L. I. GoLKNicuTcaBV-KouTousov, Bibliolhèqiio publique à Petrogmci,

Presque certainement, Alexandre a reconnu devant Spéraneki qu'il le tenait pour innocent des crimes qui lui étaient imputés et qu'il lui conservait son estime et son affection. « Quand je l'ai quitté, j'avais sur mes joues la trace de ses larmes », a ditMikhaïlo Mikhaïlovitch (1), et ce trait trouve une confirmation autant dans le récit de Galitzine que dans toute l'attitude ultérieure du souverain. Très probablement cependant, le fils de Paul n'a pas laissé eu même temps ignorer à Spéranski les grief» qu'il avait à sou endroit et où ses intempérances de langage n'entraient sans doute que pour une faible part.

Eu dernier lieu, le favori n'avait assurément pas songé à un partage de pouvoir avec Balachov ; niais, tout en professant pour ce personnage le plus profond mépris, il s'était porté récemment à une tentative de rapprochement avec lui, dont, pour le coup, le souverain possédait la preuve écrite et qu'il avait dû juger suspecte (2). Le caractère, chez \efatiUto, n'était pas à la hauteur de l'intelligence.

Comme conclusion, Alexandre s'est déclaré dans la nécessité, quelque peine qu'il en éprouvât, de se séparer momentanément de son collaborateur pour donner satisfaction à l'opinion publique, en attendant qu'il eût le loisir de l'éclairer sur la fausseté des accusations qu'elle mettait à sa charge. Mais cette disgrâce ne serait que passagère ; toutes les formes de la plus grande courtoisie y seraient observées ; Spéranski demanderait lui-même son congé et choisirait le lieu de sa retraite jusqu'à l'heure de sa réhabilitation et de son retoqr au pouvoir. Il en emportait le gage sur sa joue, que les larmes du souverain avaient mouillée ;

— « Encore une fois adieu, Mikhaïlo Mihkaïlovitch ! »

En quittant le palais, quelque sentiment de détresse qu'il éprouvât, Mikhaïlo Mikhaïlovitch était assurément à cent lieues d'imaginer ce qui l'attendait l'instant d'après. Il se rendit chez Magnitski pour lui donner avis de ce qui arrivait et eut la surprise d'apprendre que cet ami était déjà en route pour l'exil, renvoyé sous escorte à Vologda. Il rentra chez lui et se trouva en présence

et Ancienne Russie, 1902, CX, 18 et «uiv. ; cf. même recueil, 1898, XCVI, 517-538.

(1) Panaiév, même recueil, 1896, LXXXVU477.

(2) Bytchkov, loc. cit., et CIX, 469 et suiv.

de Balachov et de Sanglène, porteurs d'instructions leur prescn vant de le faire sur l'heure monter en voiture, avec un officier de police, qui le conduirait à Nijni-Novgorod (1).

Faire, avec cet homme qu'il embrassait en pleurant, étalage d'une déhcatesse de sentiments propre à justifier ce qualificatif d* « ange », dont il goûtait infiniment la flatterie et dépasser cependant en rudesse, à son endroit, le procédé de Louis XIV avec Fouquet, Alexandre a tenu victorieusement cette gageure.

Au rapport de Sanglène, qui, en ce point, peut mériter créance, Spéranski aurait, en cette épreuve, montré autant de sang-froid que de dignité, gardant un air tellement imposant que Balachov faisait devant lui « figure d'un enfant pris en faute ». Vide de récriminations et pourtant cruellement incisive sous une forme respectueuse, la première lettre de l'exilé à l'auteur de sa disgrâce répond à cette indication. Pour toute faveur, il y demandait que soin fût pris des papiers qui avaient été saisis chez lui et qui avaient trait, pour la plupart, aux projets de réforme conçus sous les auspices et sur les ordres du souverain, d'après « des idées fondamentales », auxquelles, tôt ou tard, il ne pouvait manquer de revenir (2).

Ce message est resté sans réponse. Devant plusieurs personnages qui l'ont approché à ce moment, Alexandre a, cependant, manifesté, au sujet du départ de Spéranski, des impressions conformes à celles dont il avait rendu témoin le favori lui-même, au cours de leur dernière entrevue. « Ne souffririez-vous pas si on vous coupait le bras droit »? disait-il à l'un, et, à un autre : « Les lâches ! ils accablent maintenant cet homme de qui, la veille, ils mendiaient un sourire ! » S'entretenant avec Nesselrode ou correspondant avec Novossiltsov, le souverain convenait que les circonstances difficiles où il se trouvait l'avaient seules obligé à sacrifier « uji innocent ». Écrivant à Bernadotte, il réduisait les accusations produites contre Spéranski à de «impies soupçons. A son ministre de la Justice, Dmitriév, il faisait pourtant encore entendre, à la même heure, un tout autre langage :

(1) DMiTiuév-MAMONov, Soin'enirs, p. l'tl ; J. de Maisthk, Correspondance diplornntùjue, l, 68 et »uiv. ; Sanolènb, Mémoires inédits; cf. Korff, Vie du comte Spéranski, II, 15; Sciiicmann, Geschichte Jlusslands unlcr Niko' laiM /"i I, 79-81 ot UvTcnKov, loc. cit.

(2) SciiiLDKii, Alexandre /"', III, ^«4.

a C'est une vilaine affaire ! A deux pas de mon cabinet,... cet individu critiquait mon gouvernement... et annonçait la chute de l'empire !... Plu8 que cela, il a poussé l'audace jusqu'à vouloir participer aux secrets de l'État ! (1) »

Ce dernier trait semblerait invraisemblable. L' « individu » ainsi dénoncé avait fait fonction de secrétaire de l'empire. « Premier ministre en fait, peut-être même ministre unique », comme disait J. de Maistre, de « participer aux secrets de l'État « était un attribut naturel de son emploi. Pourtant, le souverain faisait mettre au cachot sous terre le malheureux Beck, sous la seule inculpation d'avoir communiqué à Spéranski quelques déchiffrements de dépêches. Au su de ce commis, le favori entretenait par ordre du souverain une correspondance secrète non seulement avec Paris, mais aussi avec Vienne, d'où un attaché de la légation russe, un Italien fort remuant et ayant des relations avec tous l<:s cabinets d'Europe, Mallia, lui adressait des rapports sous le couvert d'un secrétaire du collège des affaires étrangères, Gervais, marié à une sœur de Mme Weickhardt. Comme celai auquel participait Nesselrode, ce commerce était soustrait à la connaissance du chahceliet', à qui les déchiffrements de la correspondance officielle elle-même n'étaient remis qu'après avoir été préalablement adressés à l'empereur, par l'intermédiaire du maître de la garderobe, Hessler, mari de la première femme de chambre d'Elisabeth, et remaniés d'après les indications du souverain. Pour s'employer à ce manège, Beck avait reçu des instructiois de Spéranski lui-même, sous les ordres duquel il avait travaillé également au cours des négociations, non moins secrètes, dont les affaires de Pologne étaient l'objet (2). Aussi, devant Nesselrode, comme celle de Spéranski, Alexandre confessait l'innocence de cet humble collaborateur ; mais Beck n'en restait pas moins dans sa casemate et y perdait même momentanément la raison, puis devenait, en

(1) KoHFF, Vie du comte Spéranski, III, 48; Nesselrode, Mémoires inédits, Arclàve» d'État à Petrograd, section XI, n° 1151 ; ibid., section IV, n° 597 ; Archives du ministère des Affaires étrangères à Petrograd, Lettres du cabinet,' Suède ; DmiTriév, Mémoires^ III, 195 ; cf. Schilder, Alexandre /<'', III, 493.

(2) Les noms de Beck et de Gervais figurent dans les papiers de Czsrrtoryski sur la liste des personnes initiées eu 1806 déjà à ses projets polonais, musée Czartoryâki, n" 5231.

4i8 LE RÈGNE D'ALEXANDRE 1"

compagnie de Gervais, l'objet d'une enquête, ouverte au Comité de haute police (1) et traînée à dessein en longueur.

L'affaire était « vilaine », comme disait le souverain, bien que pas dans le sens où il voulait que Dmitriév l'entendît, et elle lui faisait, en effet, perdre son « bras droit ».

Spéranski ne réussissait à rien, mais la faute n'en incombait pas à lui seul. Peut-être même, contrarié comme il avait été dans toutes ses entreprises, sa part de responsabilité dans leur échec devait paraître minime, et, au lendemain de sa chute, ses adversaires ne se montraient seulement pas capables de ramasser sa dépouille. Il tombait de trop haut. Avec la gérance des affaires finlandaises, déjà aux trois quarts abandonnée par l'ex-favori avant sa disgrâce, Armfelt ne recueillit qu'une place au Conseil de l'empire et le poste honorifique de chancelier de l'Université d'Abo. Rosenkampf convoitait la présidence de la Commission de codification : il eut le chagrin de la voir attribuer à la nullité du prince Lapoukhine. Le secrétariat de l'empire était, en apparence, le gros lot. La grande-duchesse Catherine le destinait à Karamzine. De la façon la plus imprévue, Alexandre porta son choix sur l'amiral Chichkov, qu'il avait mis entièrement à l'écart depuis Tilsit.

A près de soixante ans d'âge, survivant d'une pléiade que le règne de Catherine avait couverte de son rayonnement, cet homme de mer, mué en homme de lettres, se tenait de lui-même en dehors du mouvement de l'ère nouvelle. Également hostile aux idées qui s'y faisaient jour et aux hommes qui y prenaient le premier rang, il s'absorbait dans des travaux de style ou d'érudition. II venait, cependant, de quitter sa retraite studieuse, en publiant un opuscule sur « l'amuur de la pairie », où il donnait aux préoccupations do l'heure, dans le sens du chauvinisme le plus exalté, une exprcs-

(1) V. ci-doiiut, p. 162. SciitLDBR, Alexandre /"", toc, cit.

sion extrêmement énergique. II y gagpait une popularité, qui «ans doute lui valait aussi en haut lieu une préférence a laquelle il était loin de s'attendre. Appelé par le souverain, il crut, dit-il dans ses mémoires, qu* « un malheur allait lui arriver » (1).

Au poste où il succédait à Spéranski, il ne devait d'ailleurs pas le remplacer. Sans attributions nettement définies, le secrétariat de l'empire était, aux mains de son prédécesseur, pour qui il avait été créé, ce que le fa tutto en faisait. Chichkov y débuta en rédigeant un manifeste par lequel le souverain annonçait son départ pour l'armée, et la part du nouveau secrétaire dans les affaires d'État devait se borner à peu près à ce genre de contribution. Ses talents littéraires étant eux-mêmes médiocres et ses prête ations scientifiques ridicules, il n'entendait rien à la politique et ne prenait même le plus souvent qu'un intérêt distrait aux événements de cet ordre dont il était le témoin. Mais les lecteurs russes ont, en majorité, goûté fort la littérature de guerre à laquelle il s'est employé, bien que l'abus du pathos et des citations de l'Écriture sainte y impatientassent J. de Maistre lui-même (2), et, en dehors de son rôle officiel, plein d'humour, abondant en saillies et en excentricités drolatiques à la manière de Souvorov, ami obligeant et maître excellent pour ses paysans, bien que partisan décidé du servage, l'homme attirait les sympathies (3).

Alexandre ne pouvait songer à l'utiliser pour la correspondance diplomatique : Chichkov y eût parlé le langage de Balaam. Précocement vieilli, incapable de monter à cheval, il se trouvait d'ailleurs hors d'état de suivre le souverain en campagne. Pour le suppléer, Alexandre se porta à un autre choix imprévu dans la personne du jeune Nesselrode, à qui sa collaboration occulte avec Spéranski ne semblait pas, à ce moment, valoir une recommandation (4). Aussi, pour les avertis, le choix pouvait suffire à la justification de l'ex-favori.

Dans le grand vide qu'il laissait derrière lui, tous ces héritiers

(1) CuiCHKOv, Mémoires, I, 115, 119-123.

(2) Correspondance diplomatique, II, 158.

(3) Akssakov, Chronique de famille, p. 492 ; Arndt, Erinnerungen, p. 145.

(4) Nesselrode, Notice biographique, eo partie de sa main, en partie sous sa dictée, Archives d'État à Pfctrograd, section XI, n" 1151 ; cf. Schilder, Alexandre i*% III, 63 et 371.

de Spéranski ne pouvaient faire que figure de comparses. L'homme destiné à recueillir la réalité de l'héritage était désigné depuis longtemps, bien que, sur le moment, il n'en prît pas lui-même conscience. Araktchéiév n'avait eu aucune part à la cabale montée contre le favori, si fort qu'il le détestât, et, d'esprit obtus, de vue courte, il ne pensait même pas gagner à sa chute. Parlant de Spéranski et de Magnitski, il écrivait à son frère Pierre au lendemain de la catastrophe : « On dit sur leur compte beaucoup de mal, donc, si c'est vrai, ils ont mérité leur sort ; mais, à leur place maintenant, le parti de nos grands seigneurs a pris beaucoup de force... N'étant pas en relations avec les premiers, je me voyais écarté des affaires, et, comme je ne suis pas plus aimé par ces nouveaux patriotes, je me trouverai sans emploi et sans confiance. » Le sens de l'évolution politique dont la disgrâce du favori était la conséquence lui échappait, à un point près, où il y découvrait, en ce qui le concernait, une menace plus grave. Spéranski avait à ses yeux un mérite, qui était de représenter un programme de paix. Son départ rendant donc la guerre inévitable, le déserteur d'Austerlitz se voyait en danger de mort : pour se défaire de lui, les triomphateurs du jour ne manqueraient pas de l'envoyer à l'armée, où, disait-il, il aurait « une chance sûre de perdre la vie » (1) .

Tel était le niveau moral du véritable successeur du fa tutto. Pouchkine devait un jour marquer la place de ces deux hommes dans l'histoire du règne d'Alexandre : « Sur les deux seuils opposés, comme les génies du bien et du mal » (2), en indiquant ainsi la portée réelle de l'événement du 29 mars ; mais Araktchéiév n'était poète, ni visionnaire à aucun degré. Il ne soupçonnait pas les facilités nouvelles qu'il devait trouver pour la conquête du pouvoir et dans la qualité des hommes qui allaient désormais le lui disputer et dans leur façon de l'exercer. Au défaut même des réformes qu'il ne parvenait pas à réahser, par les méthodes seules qu'il portait au gouvernement, Spéranski barrait plus sûrement la voie à des compétiteurs de l'espèce du <( bouledogue », Araktchéiév •'inquiétait de Gouriév, qu'il classait parmi les « grands seigneurs »

(1) Ancienne Ruanie, 1874, X, 190.

(lî) l'rugui nli de journal, Œuvres^ V, 204 ; cf. IakoucukinEj Spéranski et Araktchéiév ^ 1905.

LA FAILLITE D'UNE POLITIQUE iil

visés dans la lettre précitée et qu'il voyait avec chaçiln en passe d'acquérir la faveur des hautes sphères, çrâce à un projet de nouveau régpnic financier, présenté au Conseil de l'empire le jour même du départ de Spéranski. Suppression des impôts récemment établis et recours pour les remplacer à des émissions d'assignats, une politique d'expédients scabreux et de basse charla» tanerie y était proposée sans vergogne, t San» emploi et sans confiance » : Araktchéiév interprétait aussi dans ce sens, à son détriment, une réorganisation du même Conseil, qui, décrétée deux semaines plus tard, réunissait en un seul les départements législatif et économique de ce corps d'État et le plaçait tout entier sous la présidence du prince Lapoukhine. Il ne comprenait pas que la mesure tendait à confiner le Conseildans un [rôle presque purement décoratif. En entraînant la retraite de l'amiral Mordvinov, elle écartait le seul rival dont lui-même pût redouter l'autorité, l'humeur indépendante, ou l'esprit libéral, et l'heure de son triomphe approchait.

A Nijni-Novgorod, Spéranski fut d'abord traité avec des égards que l'attitude ambiguë du souverain à son endroit commandait, Alexandre laissait sans réponse les lettres de l'exilé, mais il lui envoyait de son vin ! En même temps, cependant, accréditant par ses propos, à la charge de « l'innocent », les pires imputations, il faisait qu'au lieu même de sa naissance on le dénonçait et maudissait comme un traître à la patrie et le dernier des scélérats. Objet d'une manifestation hostile à la foire de Makariév, — la future foire de Nijni, à ce moment tenue dans un bourg voisin, — Spéranski devait chercher refuge dans la maison d'un marchand de ses amis. Nommé à ce moment gouverneur général de Moscou, poste qui mettait la province de Nijni dans sa dépendance, Rastoptchine manœuvra pour obtenir le transfert de l'ex-favori à Moscou même, où il serait mieux à même d'exercer sur lui une surveillance étroite, dont il indiquait la nécessité. Alexandre n'avait pas besoin qu'elle lui fût démontrée ; mais il connaissait l'ancien

ministre de Paul, et, si peu accessible qu'il fût aux scrupules, il s'en fit un de livrer cette victime à un homme qu'il savait aussi dépourvu d'esprit de mesure, que sujet aux emportements. En septembre, prenant prétexte d'un rapport qui attribuait à l'exilé des paroles élogieuses pour certains traits de la politique de Napoléon, il se donna l'air de faire droit aux représentations du gouverneur général par une mesure de rigueur : Spéranski fut renvoyé à Perm (1).

En fait, il échappait ainsi à son ennemi ; mais c'était l'exil plus lointain et presque cette déportation en Sibérie, dont, en souvenir sans doute de Bûhren et de Mûnnich, il avait trahi l'appréhension dans sa première lettre au tsar et devait garder l'angoisse jusqu'au moment où, de façon inattendue, il allait lui arriver de prendre, en effet, ce chemin, mais non plus en proscrit. En attendant, son séjour sur les confins devait durer deux années. Il s'y ennuya fort et écrivit à deux reprises encore à Alexandre. Daté de janvier 1813, le premier de ces messages est devenu célèbre (2). C'est un plaidoyer pro domo où, ainsi que d'une réelle éloquence, Spéranski faisait preuve de plus de fierté que précédemment. Il y revendiquait cette fois la pleine responsabilité de tous ses actes comme de tous ses projets, sans plus les mettre à couvert d'une autorité souveraine dont il n'aurait été que l'instrument. Il n'eut encore pas de réponse, et, pour le coup, il désespéra.

Il chercha une consolation et une distraction dans ces çtudes de religion et de philosophie qui l'avaient toujours attiré et auxquelles, même à l'époque de sa plus grande activité, il n'avait pas cessé de consacrer ses rares loisirs. Il traduisit V Imitation et s'occupa de l'édition d'une bible polyglotte.

Quelque part de calcul et d'intérêt profane n'était peut-être pas étrangère à ces travaux. Il n'ignorait sans doute pas le revirement d'idées et de sentiments qui, à ce moment, inclinait le souverain lui-même dans ce sens. Le 21 juillet 1814, après le premier traité de Paris, revenant à la charge, il se trouva avoir frappé

(i) WiEOBL, Mimoire-f, IV, 34; Bouténiev, dans Ardiives russes, 1892, I«80.

(2) Souvent reproduit ; lo acul toxto complot a été publié par Schilder, dan» Archwe» nuaeê, 1802, I, 51 ot tuiv.

au bon endroit et choisi l'heure propice. Comme s'il eût deviné le dessein qui s'ébauchait déjà dans l'esprit du futur promoteur de la Sainte-Alliance, il lui écrivait ; « Que cette paix soit l'époque des meilleurs jours de l'humanité 1 Qu'elle soit une ferme alliance d'ordre, non seulement d'ordre politique, mais d'ordre moral (1). »

Le résultat fut la permission accordée à l'ex-favori de prendre retraite, selon le vœu qu'il avait souvent exprimé, à Viélikopolié, petite terre qu'il possédait dans le gouvernement de Novgorod et où, revenant aussitôt à ses projets de réorganisation politique sur la base d'une constitution, reprenant son plan de 1809 et y opérant des retouches (2), il se crut à la veille de rentrer en scène. Une plus longue attente allait encore lui être imposée avant un retour de fortune, qui ne devait jamais être complet.

Avec sa passion de créer et son goût pour les nouveautés, Spéranski n'aura cependant été ni un créateur, ni un novateur. Il avait beaucoup de talents et toutes les espèces d'intelligence, comme tous les genres de curiosité. Cinq ans plus tard, gouverneur général de la Sibérie, avec la mission de préparer un plan de réorganisation de cet immense pays et le souci d'accomplir cette tâche formidable dans le plus court espace de temps, il en trouvera pour lire les premières poésies de Pouchkine, et, à travers quelques fautes de goût, il saura y reconnaître « les ailes du génie » (3). Mais, avec des connaissances très étendues et des aptitudes multiples, il s'en attribuait plus qu'il n'en possédait. Ainsi, découvrant des fautes de français dans les lettres de sa fiUe, il lui enseignait qu'on devait dire « la

(1) ScHiLDER, Alexandre /", III, 263, 395.

(2) Ce nouveau projet a été publié par N. Tourgueniev, dans la Russie et les Russes, III, 423 et suiv. ; cf. Svatikov, le Mouvement «ocioZ, p. 123 et 8uiv. ; Pypine, même titre, p. 153 et suiv.

(3) Archii>es russes, 1868, p. 1790.

marée esl trop belle » et non la mariée et que la marée était un poisson (1).

Par ce qu'il a fait ou tenté, comme par la somme de capacités, la puissance de travail, la force de volonté qu'il a mises en œuvre, Spéranski reste néanmoins hors pair dans son pays parmi les hommes d'État qui y ont paru jusqu'à ce jour, et, au dehors même, peu lui ont été supérieurs. On l'a à tort comparé à Stein. Aristocrate de vieille roche, le réformateur allemand fut aussi peu bureaucrate qu'on pouvait l'être en Prusse, un ennemi déclaré de tout formalisme, comme de toute paperasserie. Sorti du peuple, Spéranski a, au contraire, entretenu une foi quasi superstitieuse dans la vertu des réglementations administratives et le pouvoir magique de l'encrier. Savoir encyclopédique sans profondeur, souplesse de caractère et d'esprit, confiance imperturbable en soi-même et absence à peu près totale d'originalité, il réunissait tous les traits typiques du milieu auquel il appartenait par ses origines et sa carrière. Bien qu'on l'ait entendu dire : « Les fous ! ils imaginent que c'est fait parce qu'ils l'ont écrit », en Sibérie comme ailleurs, l'espoir ingénu de trouver dans sa plume le levier d'Archimède a toujours paru à la base de ses entreprises.

Abolition des servitudes féodales imposées aux paysans, organisation communale de la bourgeoisie, Stein a abordé ses réformes par le bas. Spéranski a échoué en « commençant par le haut le balayage de l'escaHer », selon un mot de ses apologistes. Les deux hommes n'avaient pas le même maîlre ; mais leur valeur morale était aussi différente.

Les adversaires de Spéranski l'ont probablement calomnié en le traitant de concussionnaire (2), comme ils ont fait certainement erreur, volontairement ou non, en lui attribuant une immense fortune. En donnant le meilleur de son temps et de sa peine aux intérêts de l'État, Spéranski ne négligeait pas les siens. Pas plus que pour ménager sa rentrée en faveur, il n'a répugné à des démarches humiliantes pour obtenir du trésor l'achat d'une de ses terres h un prix avantageux. Cependant, ayant toujours vécu

(1) Archwea ruaaen, 1868, p. 1805.

(2) N, M. Longwinov à S, H. Voronlsov, Pétcrsbourff, 25 «optombro 1812, Archive» VorontMOV, XXIII, 161.

avec beaucoup d'ordre, il n'a laissé, à sa mort, (ju'un avoir assez modeste (1).

Très tendres, très paternelles, pleines d'une sollicitude poussée jusqu'à l'abnégation, ses lettres à sa fille portent, d'autre part, le témoignage d'une âme accessible aux sentiments les plus délicats et aux plus généreuses inspirations. Politique et affaires à part, ce popovitch savait penser et agir noblement, et, si ses procédés étaient d'un arriviste, ses façons même ne décelaient pas un parvenu. En mai 1818, il écrivait à Stalypine : « Que Karanuine dise du mal de moi tant qu'il voudra, je ne cesserai pas pour cela de louer son histoire (2). »

La recherche de certaines élégances et le souci de certains raffinements prenaient bien chez lui quelque apparence d'affectation et ses essais d'équitation à l'anglaise ont prêté au ridicule; mais, de taille élevée, de belle prestance, il avait naturellemen'. grand air, et ses goûts le plus souvent, comme dans les bons moments SCS actes, étaient d'un gentilhomme. Il aimait la belle nature, les tableaux de maître, la bonne musique, et, dans sa chambre de travail qu'il voulait parfumée à l'odeur de la fleur de thé, il laissait, à la place d'honneur, le portrait d'une popadia en costume de paysanne, qui était celui de sa mère (3).

Mais l'homme public ne se maintenait pas au niveau de l'homme privé, qui lui-même ne saurait passer pour irréprochable. Dans les lettres que l'exilé de Nijni-Novgorod ou de Perm adressait à l'auteur de sa disgrâce imméritée, la dignité du ton n'excluait pas une part de basse courtisanerie, et, au long de toute sa collaboration avec un maître qui si souvent appelait la contradiction, Spéranski s'est presque toujours abstenu d'en user, ou n'a pas insisté. Stein ne craignait pas de tenir tête à ce même souverain, à l'heure même où il sollicitait une place à son service.

Spéranski a été appelé aussi « le Turgot russe », et, ne se laissant

(1) KoRFP, Vie du comte S., II, 22. 100, 128, 388; Wiegel, Mémoires, II, 27 ; Batiénkov, Mémoires inédits, fragments dans Zapolski, Mémoires des Décembristes, p. 152 ; cf. sa correspondance avec 6a fille, Archives russes^ 1868, p. 1114, 1132, 1711, 1203, 1205.

(2) Archives russes, 1871, p. 434.

(3) Wiegel, Mémoires, II, 7-10; Miéchkov, Souvenirs, Anci':nne Russie^ 1903, CXIV, 560; Pogodine, dans Archives russes, 1871, p. 1234; Korff, lac. cit., II, 148, 152, 383.

justifier que par quelques traits d'importance secondaire, attaches originelles à l'Église et inclinations d'esprit en résultant, cet autre rapprochement fait encore tort à l'homme d'Etat français. Turgot a appliqué au pouvoir ses idées et il était aussi l'homme d'un idéal, Spéranski fut surtout, et même presque exclusivement, un adaptateur génial, en même temps qu'un carriériste.

Cependant, même comme homme public, à une probité, discutée de son vivant, mais généralement reconnue après sa mort, et à un désintéressement personnel, sinon entier, du moins suffisant pour le distinguer de ses rivaux au pays où il a vécu, il a joint un mérite qui y prenait une valeur capitale : le premier et le dernier jusqu'à une époque très récente, il y a été, au pouvoir, le partisan déclaré et invariablement fidèle de la légalité. Et c'est sans doute ce qui, aux yeux de la postérité, a racheté ses erreurs et ses faiblesses, en l'élevant sur un piédestal, où naguère sa gloire, parmi les siens, demeurait incontestée.

Brisant toutes les idoles du passé, les entraînements révolutionnaires de la dernière heure n'ont pas épargné celle-là. Au regard de nouveaux programmes pohtiques et sociaux, avant même que l'heure du bolchevisme sonnât, le libéralisme de Spéranski n'a plus paru d'assez bon aloi (1). Sa mémoire est de celles qui peuvent subir l'épreuve de ces mouvements d'opinion éphémères et attendre le moment de la consécration définitive. Dans son acheminement à l'ordre légal, plus absolutiste aujourd'hui sous une autre forme que le tsarisme ne la faisait hier, la Russie a sans doute encore beaucoup d'étapes à franchir. Si incomplète et défaillante qu'elle ait été, l'œuvre de Spéranski en a marqué une, comme la disgrâce de l'ouvrier, en 1812, a ouvert une période de régression. Non qu'en congédiant Spéranski, Alexandre ait répudié de façon absolue les idées qu'il l'avait chargé de traduire en actes. Il ne devait, on l'a dit, s'en déprendre jamais. Mais jamais il n'a plus voulu ou pu en toucher d'aussi près la réalisation, et au moment où il consentait à ce naufrage d'une généreuse ambition, il n'était lui-même qu'une épave, au jugement des contemporains.

(1) V. Dovnab-Zapolski, dans lo recueil d'articles publiés on 1905 {Étudea §w l'histoire du mouvement social en Russie).

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