CHAPITRE XIV l'adversaire de napoléon au début de la lutte
TRAITS d'intimité
I. Le bilan de dix années de règne. Impression de faillite. Ses causes. Le départ des responsabilités. L'élément individuel et l'élément collectif. Le rôle public du souverain et sa vie intime. — IL Fiançailles précoces. Les princesses allemandes. Elisabeth. Idylle préliminaire. — III. Le mariage. « L'amour et Psyché. » Premiers désaccords. Maturité inégale des époux. Divergences morales. Stérilité prolongée de l'union. Inclinations romanesques de l'épouse. — IV. Une pafsionnette. La comtesse Golovine. Correspondance équivoque. Première intrig^ue amoureuse. Le beau Zoubov. L'indifférence de l'époux. — V. Ses causes. La doctrine de la liberté réciproque. La théorie et la pratique. Amourettes et aventures galantes. Une grande passion. Mme Narychkine. La partie carrée. Elisabeth et Czartoryski. Les joies et les deuils de la maternité. — VI. Nouvelles épreuves. Alexandre alTiche sa maîtresse. La beauté de la favorite et son caractère. < Ni Pompadour, ni Montespan. • Le second foyer du souverain. La datcha de l'île Krestovski. — VII. Le tourment d'Elisabeth. Les nobles divertissements et les distractions vulgaires. Le bel Okhotnikov. Les sorties clandestines de l'impératrice. Dénouement tragique. — VI IL La mort de l'amant et de l'enfant. La solitude et l'eflacement volontaire. L'impératrice douairière et sa cour. La favorite et ses privilèges. Dernières révoltes d'Elisabeth. — IX. Assaut d'infidéUtés. Alexandre jaloux. « Éloignement perfectionné » entre les époux et querelles entre les amants. Ruine dei deux foyers. L'expiation.
« Il n'y avait dans les salons des deux capitales à peu près qu'une seule voix, plus ou moins retentissante, sur l'excessive médiocrité de l'empereur, la modeste portée de son intelligence et sa trompeuse douceur, qui cachait, disait-on, une absence totale
d'énergie et de talents. » Émanant de l'entourage même du souverain (1), ce témoignage correspond à la période critique où, après avoir congédié le collaborateur qu'il désignait lui-même comme « son bras droit », Alexandre se préparait à affronter Napoléon. A ce moment, au dedans comme au dehors, après les brillantes promesses du début, le règne de l'élève de La Harpe semblait aboutir à une faillite complète. Cependant, trois années plus tard, en un nouveau changement de scène, plus imprévu encore et plus rapide, le même homme allait paraître, aux yeux du monde entier, en possession d'un prestige qui, malgré les déchéances ultérieures, est resté attaché à sa personne.
Le fait évoque un problème des plus intéressants, des plus discutés aussi dans le champ des études historiques. Jamais peut-être le rapport et la valeur relative de l'élément individuel et de l'élément collectif dans le jeu des forces humaines n'ont été aussi bien mis en lumière. A toutes les époques de sa vie et dans toutes les phases de sa carrière, Alexandre est resté personnellement, qualités et défauts, ce que la nature, l'éducation et l'exercice du pouvoir absolu l'ont fait. De 1812 à 1815, cependant, après quelques tâtonnements, il a révélé des ressources, vaillance et ténacité, largeur de vues et hauteur d'âme, qu'il ne laissait pas soupçonner antérieurement et qui ont puissamment contribué au triomphe de la cause qu'il défendait. Mais en même temps, avec la Sainte- Alliance et l'inféodation à la politique autrichienne ou prussienne, il a continué à mettre au jour les faiblesses et les vices de son tempérament intellectuel et moral : esprit chimérique et inconsistance du caractère, inconscience ou insouciance des intérêts de son pays. A raison de quoi, vainqueur de Napoléon, libérateur du territoire national et Agamemnon de la coalition européenne, il n'a pu se maintenir longtemps à la hauteur de cette destinée magnifique. De toute évidence, aux jours d'épreuve, porté, soutenu et soulevé par un grand courant d'enthousiasme populaire, en devenant ainsi un récepteur d*énergics multiples, il s'est dressé au-dessus de son niveau naturel, pour y revenir, en s'alTaissant graduellement, quand l'élan qui exaltait ainsi ses facultés innées ou acquises s'est affaibli.
Pour l'intclligcnco de ce phénomène, les indications déjà données
(1) A. dlStouroza,« Souvenirs sur AI<'X\ndrû V «, Œiu'tes posthumes, 1,96.
L'ADVERSAIRK DE NAPOLÉON 429
au cours de cette étude doivent être complétées par quelques autres d'ordre plus intime. Dans la vie, en effet, des plus éminente» personnalités, comme des plus humbles, au regard des influences que les unes ou les autres sont susceptibles d'exercer ou de subir, cet aspect est communément des plus révélateurs. En outre, très secret dans son rôle public, Alexandre l'a été beaucoup moins dans le privé, jusqu'à y faire preuve de quelque cynisme, et c'est donc de ce côté du mur qu'on a chance de prendre, au plus près, une vue de sa physionomie, bien qu'en un point son caa soit quelque peu exceptionnel.
En cette partie de leur existence, l'histoire des hommes se confond communément, ou presque, avec celle de la place qu'y a tenue l'éternel féminin, et le fils de Paul ne fait pas exception à la règle, avec cette particularité cependant que, s'il y a eu beaucoup de femmes dans sa vie, aucune n'y a obtenu, au moins de façon durable, une influence dirigeante, et pas même Mme de Krudener, en dépit d'une légende que les historiens ont trop facilement accueillie. Cela ne veut pas dire que, même au point de vue politique, l'historien du règne d'Alexandre puisse tenir pour négligeable le rôle de cet élément. Que le maître de la Russie ait eu, en 1801, auprès de lui une compagne légitime dont la vail< lance égalait la tendresse et qu'elle ait été, depuis, remplacée par une maîtresse veule et infidèle, la différence n'a pas intéressé les sentiments seuls, ou les susceptibilités de l'époux, ou de l'amant. Et c'est la justification de ce chapitre, qui, d'autre part, ne saurait prêter à aucun reproche d'indiscrétion. De ce côté du mur, en effet, des regards ont été pratiqués depuis longtemps et des investigations opérées, qui y mettent la question de convenance hors de cause, en réclamant, cependant, une mise au point et quelques précisions.
Aux approches de la crise tragique, où sa fortune et celle de son empire allaient se jouer, comme sa carrière publique, la vie conjugale d'Alexandre a tourné à la déception, et même au dé-
sastre. Catherine en portait en grande partie la responsabilité. Au rapport de Masson, « l'un des vœux les plus ardents de l'impératrice fut de voir, comme Louis XIV, ses arrière-petits-enfants ». D'où des mariages précoces, qui n'auraient servi qu'à « ruiner le tempérament de ses petits-fils » (1). Le mémorialiste est entré sur ce point dans des détails d'ordre physiologique, où il serait malaisé de le suivre et où il a pu mettre quelque fantaisie. Mais, il est certain qu'invariablement débiles, les enfants d'Alexandre, légitimes ou naturels, n'ont pas vécu longtemps et son frère Constantin n'en a eu d'aucun de ses deux mariages.
L'aîné n'avait pas achevé quinze ans quand, le 31 octobre 1792, on l'a mis en présence de la compagne qui lui était destinée et qui n*en avait pas quatorze. Elle venait d'Allemagne, comme le voulait une des traditions implantées en Russie par la politique d'européanisation. Dans l'héritage de Pierre le Grand, ce n'était pas la moins funeste. Une princesse de Bade avait été, cette fois, choisie. Baptisée sous le nom de Louise, elle a pris, avec la religion orthodoxe, celui d'Elisabeth Aléxiéiévna. Ministre à Francfort, Nicolas Roumiantsov, le futur chancelier, n'avait pas donné des agréments physiques de la princesse une idée très avantageuse, à la mesure habituelle des signalements de cette espèce : « très jolie, sans être absolument belle, disait-il, avec de la grâce, surtout. » Quatre ans plus tard, la comtesse Golovine allait re viser cette appréciation dans un sens beaucoup plus flatteur : « Elle est grande, bien élancée, des épaules très effacées, une taille charmante, des cheveux blonds cendrés, longs et fins, un teint blanc de lait, des feuilles de rose sur les joues, des yeux bleus entourés de cils noirs... (2). » Mais diverses raisons, qui seront indiquées plus loin, inclinaient à la y)artialité l'auteur de ce portrait, en même temps que sa tendresse pour le njodèle lui faisait oublier que, dans de telles descriptions, le détail nuit à l'ensemble.
Comme Catherine Pavlovna, sa belle-sœur avait sans doiite « de joUos parties ». Le portrait de la comtesse Golovine date de 1795, et, à ce moment, Elisabeth et Alexandre étaient mariés depuis deux ans.
(1) Mémoires, II, 162-163.
(2) ComtcMu GoLOviNF, Souvenirs, l'dit. K. WnlisrewBki, p. 32 ot siiiv.
Entre ce» deux enfants, l'éveil de» «entiments a suivi le cours normal. Elisabeth a commencé par éprouver un léger désappointement, qui a pu être réciproque. Sa timidité naturelle l'emportant, Alexandre a fait preuve longtemps d'une gaucherie déconcertante. Il ne s'est « civilisé » qu'après six semaines, en se portant à glisser dans la main de sa promise un billet de tournure suffisamment galante, auquel elle n'a pas manqué de répondre avec la « sensibilité • voulue ; mais, le lendemain, à une cérémonie de cour, son pied s'embarrassant dans les franges d'un tapis, et la future impératrice risquant une chute aussi dangereuse pour elle que compromettante pour la solennité du moment, le futur empereur, bien qu'il se trouvât à proximité, ne bougeait pas. Il abandonnait à son voisin, et c'était le beau Platon Zoubov, le soin de prévenir l'accident, en recueillant la princesse dans ses bras (1). On ne pouvait être plut maladroit.
En décembre 1792, Elisabeth Aléxiéiévna n'en écrivait pas moins à sa mère : « Je ne sais si vous vous rappelez, maman, que je disais qu'il me serait impossible de rester ici. J'ai changé, bien changé. Le grajid-duc Alexandre me plaît beaucoup, et il paraît qu'il m'aime aussi. Il nie dit qu'il attend Pâques avec impatience et qu'alors il osera me serrer la main ouvertement, car, à présent, il le fait quelquefois sous la table... Chérissime maman, je ne puis vous exprimer ce que je sens dans ce moment de toutes les façons (2).» Pâques était l'époque fixée pour les fiançailles, au lendemain desquelles, sous l'œil complaisant de la comtesse Chouvalov, maîtresse de cour de la princesse et duègne peu sévère, les fiancés firent mieux que de se serrer la main. Ils se trouvaient en pleine idylle quand, le 11 octobre 1793, Elisabeth envoya à Carlsruhe le faire-part impatiemment attendu : « Je suis mariée d'avant -hier et parfaitement heureuse de l'être. »
En apparence, tout était pour le mieux. Cependant Catherine avait certainement trop hâté cette union. Elle passa en outre
(1) Comtesse Golovine, Soui>enirs, p. 36.
(2) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, I, 79.
dour s'être donné d'autres torts à l'endroit du jeune ménage, comme de ne pas respecter « l'inviolable et mystérieuse liberté » du foyer conjugal, ou même d'y introduire en tiers Mme Torssoukov, en vue d'un complément d'éducation, dont la conduite du çrand-duc aurait révélé le besoin (1). Au dehors, rien ne transpirait qui justifiât d'aussi fâcheuses suppositions, et, exécutée sous la fameuse colonnade de Tsarskoié, une symphonie de circonstance, paroles de Diérjavine, musique d'un compositeur du pays, Paskiévitch, faisait reconnaître à tous, sous les figures de V Amour et de Psyché^ le couple auquel elle était dédiée. Néanmoins, dès la fin de cette même année, quelques observateurs plus attentifs recevaient l'impression qu'à l'un au moins des conjoints l'hymen ainsi célébré ne donnait pas ce qu'il s'en était promis, et ce qu'il était en droit d'en attendre.
Et d'abord, quelque opinion contraire que Catherine en tût prise, à la suite d'expériences auxquelles, d'après certains rapports, elle aurait procédé, Alexandre n'avait pas, moralement tout au moins, atteint un degré de nubilité suffisant. Quelque zèle intempestif que La Harpe eût déployé, de son côté, pour précipiter la maturation de son élève, celui-ci gardait les idées et les goûts, les préoccupations et les façons d'un adolescent (2), avec des pointes de gaminerie ou même de grossièreté, qui, tel jour, le portaient, par exemple, à vouloir, devant témoins, dégrafer le corsage de sa jeune femme. De nature fine et d'instincts délicats, avec un sentimentalisme inchnant à l'exaltation et une imprcssionnabilité développée à l'excès, vraie sensitive, Elisabeth était à l'opposé de «on mari dans cet ordre de rapports, et d'inévitables froissements en résultaient.
Au point de vue intellectuel, d'autre part, lui et elle ne se trouvaient pas au même niveau. Retenant mieux le peu qu'elle avait appris, avec plus de culture réelle, itlisabclh possédait aussi plus de curiosité pour les choses de l'esprit, lettres ou arîs. A raison do quoi, ils n'avaient souvent rien à se dire. « Un homme, si je puis le nommer ainsi, parce qu'il n'est plus un enfant », avait elle écrit quelques mois avant leur mariage.
(i) Masion, loc. cit., ot ScitNiTZLEn, llintoirc intime de la Ilunsie, I, 1)7. (2) Joui uni do ProUMOv, SciiiLOKii, Alexamire J", I, 86-87.
Mais une cause de dissentiment plus profonde encore tendait bientôt à les éloigner l'un de l'autre, moins apparente et même à ce point secrète qu'Elisabeth n'en devait, de longtemps, rien confier à personne. Devant sa mère, une fois seulement et beaucoup plus tard, elle y a fait une allusion discrète et indirecte encore, en parlant d'un des ministres d'Alexandre, le Corfiote Capo d'Islria : « Beaucoup de finesse fait, je crois, le fond de son caractère, lit-on dans une de ses lettres, c'est, d'ailleurs, le caractère national grec, et de la finesse à la duplicité, il n'y a pas loin. Or, il n'y a pas de barrière plus sûre pour mon caractère que la duplicité : partout oii je la vois, je m'arrête et je retourne sur mes pas ( l). » Avec Alexandre Pavlovilch, I^lisabeth Aléxiéievna a été tentée de a s'arrêter » assez tôt, et avant même qu'elle fût devenue sa femme, ainsi qu'en témoignent ces lignes, adressées à la margrave de Bade le 29 janvier 1793 : « Vous me demandez si le grand-duc me plaît. Il y a quelque temps, il me plaisait à la folie ; mais, à présent que je commence à le connaître. Il y a des riens qui ne sont pas de mon goût et qui ont détruit la manière excessive dont je l'aimais (2). »
Après le mariage, le mal s'est aggravé de la déception que donnait à l'épouse le retard d'une maternité passionnément désirée. Elle devait y goûter des joies profondément ressenties, mais elle les a attendues près de six ans, et il n'est pas sûr qu'elle les ait dues à son mari. En outre, une fortune adverse ne lui a pas permis de répondre au vœu général, en donnant au trône l'héritier mâle qui, pensait-on, ne pourrait manquer de s'imposer au choix du souverain. Une sorte de déchéance en résultant pour la future impératrice, se» capacités de résistance en ont été amoindries au regard de certaines compétitions et des hostilités qui s'y associaient. Mal armée pour la lutte, elle fut portée à se replier sur ellemême ; mais, trop jeune, trop vivante pour que cette retraite eût le sens d'un renoncement, elle y courut des risques plus graves que celui auquel l'avait soustraite la secourable intervention du dernier favori de Catherine. Imaginative, exaltée et romanesque, elle s'indignait de l'union projetée entre sa sœur Frédérique et le roi de Suède que cette princesse n'avait fait qu'entrevoir. « Aimeil) Grand-duc Nicolas, Elisabeth^ II, 645. (2) Ibid.^ I, 81 et 85.
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t-elle 80Q promis? écrivait-elle. Que dis-je? Il est impossible qu'elle l'aime 1 » Aussi quand le roman lui parut décidément absent de son propre mariage, elle fut irrésistiblement inclinée à chercher ailleurs ce condiment
A seize ans, l'heure des passions n'ayant pas encore sonné, ce fut d'abord une passionnette, dont les manifestations, sous la plume d'Elisabeth, présentent un caractère déconcertant, même en liaison avec les formes particuhères et passablement morbides de la sentimentalité, à cette époque. Les billets, dont les extraits suivent, n'ont pas été adressés par elle à un amant. Ainsi qu'elle en a fait elle-même l'observation, on pouvait s'y tromper.
« 11 août 1794. — Je vous assure que je ne jouis pas de la vie quand je suis séparée de vous... Je ne peux pas souffrir ce palais taurique... mais je sais que quand je vous y aurai vue une fois, il me paraîtra moins insupportable... Je vous envoie cette pensée, qui sera fanée ce soir... J'ai pensé à vous en la cueillant, et, comme dans ce moment, toutes mes pensées sont dirigées vers vous, celle-ci va à son but... Vous traversez sans cesse ma tête ; vous y faites un remue-ménage qui me rend incapable de tout. Ahl je n'ai plus la douce idée qui s'ojjrait à moi le matin. C'est bien, bien cruel !... »
« 12 décembre 1794. — Je vous aime et vous aimerai malgré tout l'univers... Je perds la tête, je m'égare absolument. Ah 1 si cela dure, je deviendrai folle. Vous m'occupez tout le jour jusqu'au moment de m'endormir. Si je m'éveille pendant la nuit, vous m'entrez de suite dans la tête... »
« Dimanche, à 9 heures du soir. — Ah ! les 30... qu'ils seront longtemps à revenir. Mon Dieu, toutes les sensations que le seul souvenir de ces doux momenls me fait revenir 1... Ah I vous concevez, j'espère, combien lu date du jour où je me suis donnée toute À vous doit m'êtro chère (1) 1 »
(1) Grand-duc Nicolas, Éliaabeth, I, 445 et luiv. Lob paasagos en italique! lont toulignéi dans l'original.
La destinataire de cette correspondance était la comtesse Golovine, femme du maréchal de la cour grand-ducale. Agée de vingtneuf ans à ce moment, elle passait pour une femme très séduisante. Le 30 était le dernier jour du mois de mai 1795. Quant à la nature des sensations associées au souvenir de cette date, dans un autre billet à la même adresse, Elisabeth dit s'en être exphquée avec sa mère, et même avec son mari ; mais elle ajoute : « Ne craignez pas que le souvenir ait fait revivre la tensation, il l'a fait, mais dans le bon genre, car ma santé est divine. Adieu 1 peut-être accoucherez-vous le 30 octobre : ce serait joli, en vérité. Mon Dieu, comme je vous aime I »
Il convient sans doute de ne pas insister. La comtesse Golovine a toujours passé pour irréprochable, — à la mesure de son temps, qui était large. Quelques années plus tard, son amie croyait ne pas offenser la morale et même prendre le parti de t l'honnêteté », en vantant la fidéUté de sa sœur Amélie à une liaison à peu près publiquement entreteime avec un oi&cier aux gardes, Pierre Lvovitch Davidov. Elle les jugeait toutes légitimes à la condition qu'on y portât une affection sincère et qu'on n'y dérobât pas le bien d'autrui (1). Elle était la nièce de cette Nathahe Aléxiéiévna, première femme de Paul, pour la mémoire de laquelle elle professait une sorte de culte et qui avait en Russie fait figure de bacchante (2). A la comtesse Golovine, personne de haute correction, elle devait bientôt préférer la comtesse Anne Tolstoy, femme à aventures multiples et à faciles complaisances. Elle était de son temps.
Elle n'était pas de la race des grandes amoureuses, n'en possédant pas le tempérament physique. Mais, à défaut de sens, elle avait des nerfs. En 1794 déjà, elle s'apercevait que, sous le peigne, ses cheveux émettaient des étincelles, et plus tard, a on n'osait presque plus, disait-elle, toucher à sa coiffure, tant elle Était devenue électrique ». Éteignait-on les lumières, « sa tête paraissait tout en feu » (3).
La passionne tte du début y aidant, en manière de diversion, les deux premières années de mariage passèrent cependant pour le
(1) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, I, 174; II, 88.
(2) K. WxiaszEwsKi, le Fils de la grande Catherine, p. 13-15.
(3) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, I, 143, 196.
couple sans encombre, à un incident près, dont la nature reste encore douteuse. En juillet 1794, se trouvant à Tsarskoié, Rastoptchine, méchante langue, mandait à Simon Vorentsov : « Le comte Zoubov est amoureux de la grande-duchesse. » Sur cette aventure, Elisabeth s'est expliquée aussi dans les souvenirs de la comtesse Golovine où, pour les passages la concernant, elle a elle-même tenu la plume (1) en faisant cependant parler son amie : « M. de Zoubov était des jeux [aux barres] ; la grâce et la beauté de la grandeduchesse ne tardèrent pas à faire impression sur lui. Un soir, pendant qu'on jouait, le grand-duc vint à moi, me prit par la main, ainsi que la grande-duchesse, et me dit : « Zoubov est amoureux « de ma femme. » Ces malheureuses paroles jetèrent une sorte de gêne dans le cœur de la grande-duchesse. Elle était troublée (2), » En de telles rencontres, la maladresse des maris est assurément la grande coupable, et celle d'Alexandre a, comme de raison, trouvé à Tsarskoié de nombreuses complicités. Toute la cour fut intéressée à ce début d'intrigue amoureuse, et ce n'était pas, on l'imagine bien, pour défendre la vertu de « l'adorable Psyché ». Le beau Zoubov prenait pour confidente et pour truchement la comtesse Chouvalov qui, au rapport de Rastoptchine, « ne respirait que le vice ». Par le comte Stackelberg, diplomate à tout emploi, il essayait de gagner à sa cause la comtesse Golovine ellemême. Il organisait des sérénades nocturnes sous les fenêtres de l'appartement de la grande-duchesse, et celle-ci a pris soin de préciser les circonstances dangereuses dans lesquelles cet assaut la trouvait : « Le grand-duc aimait sa femme en frère et elle avait besoin d'être aimée comme elle l'aurait aimé s'il avait su la comprendre. »
Jusqu'à quel point le beau Zoubov a suppléé ce défaut d'entendement, il serait téméraire de le présumer. Le mari ne s'est pas plaint et a même jugé que la conduite de sa femme, dans cette circonstance, avait été « celle d'un ange » (3) ; mais, môme cau-
(1) Indiqué par l'auteur des Souvenirs (p. 421), le fait est plus oxplicitomonl confirma par sa flilc, la comtesse Frcdro, dans ses Mémoires inédits. Mme Frcdro copiait les textes ainsi juxtaposés en deux exemplaires, dont l'un a pu £tro soustrait par ollo à la destruction que l'empereur Nicolas ordonnait.
(2) Archwes VororUaoi», VIII, 99; comtesse Goi.ovine, Souvenirs, p. 63.
(3) Alexandre I" h V. Kolchoubcy, 15 novembre 1895, Ancienne liusaie, 1903,0X111,12.
tionné par Rasloptchine (1), le témoig^iage ne saurait passer pour concluant. « Le Zodiaque (un surnom de Zoubov) m'est aussi indifférent que le vent qui passe », a écrit Elisabeth quelques mois plus tard ; il n'en est plus question. Mais elle ajoutait : t Je voudrais me battre, quand je songe à mes folies d'alors (2). » Le vent avait passé. Il avait, cependant, selon les apparences, soufflé assez fort pour faire tourner une jeune tête. Alexandre ne s'en était pas ému ; mais il avait pour cela des raisons qui ne sont à l'honneur ni de son foyer, ni de son caractère. Dans l'affection fraternelle, dont Elisabeth croyait être l'objet de sa part, il y avait moins de chaleur encore qu'elle ne supposait.
En septembre 1802, écrivant à Talleyrand, Hédouville jugeait à propos de faire mention de « quelques aventures galantes », qui étaient attribuées au jeune souverain et qui, apparemment, avaient un assez grand retentissement. L'envoyé du Premier Consul les jugeait sans importance, aucune n'ayant « influé sur le gouvernement, ni entraîné une dépense ostensible ». Ce point de vue ne pouvait, cependant, être celui d'Elisabeth, d'autant moms qu'à cette date, si elle ne portait pas de préjudice à l'État, l'infidélité de l'époux avait affecté, à l'endroit de l'épouse, des formes qui passaient toute possibilité d'indifférence ou d'indulgence.
Au début, ce ne furent que des amourettes d'adolescent. On cita une comtesse Sophie Stroganov, pas même jolie, voire contrefaite, mais intelligente et très instruite. On jasa de la comtesse Kotchoubey, la femme du futur membre du Comité secret, beauté opulente qui, plus tard, en sa somptueuse résidence ukrainienne de Dikanka, devait se prévaloir de cette bonne fortune en se donnant des airs de princesse du sang, et en exigeant que, dans les prières dites à l'église après la famille impériale, la sienne trouvât place (3).
(1) Archives Vorontsov, VIII, 105.
(2) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, I, 455, 461.
(3) BoGDANOViTCH, Alexandre I^', I, 80; grand-duc Nicolas, Portraits russes, 1, 149.
438 LE RÈGNE D'ALEXANDRE l""
Suivaient des passades, comme, parvenu à l'âge d'homme, Alexandre allait en avoir par douzaines, sans que, grandes dames, actrices ou petites bourgeoises, de Mme Chevaliçr, rendue célèbre sous Paul P'f dans le commerce de la galanterie, à Mlle Georges, aucun de ces caprices éphémères le captivât sérieusement. Il s'en trouvait, cependant, incliné au dédain des liens conjugaux, en même temps qu'il admettait, en ce point, une réciprocité, qui était bien dans les moeurs de l'époque, mais dont il devait porter la théorie et la pratique à un développement exceptionnel. En outre, dès 1800, une femme est entrée dans sa vie, qui était destinée à y prendre et à y garder pendant de longues années plus que la place d'une favorite.
Six années auparavant étaient arrivées à Pétersbourg deux princesses Tchetvertinski (ou Czetwertynski, selon l'orthographe polonaise), Marie et Jeannette, d'une famille russe, dont cette branche était polonisée. Leur père, le prince Antoine, avait été massacré à Varsovie, au cours d'une émeute, comme partisan de la Russie, et Catherine se faisait un devoir de recueillir les filles. Divinement belle, au jugement de la plupart des contemporains, l'aînée épousait, l'année suivante, Dmitri Narychkine, l'un des plus riches parmi les hommes de cour et le plus fastueux. Moins avantagée au physique, la cadette inspirait, cependant, au grandduc Constantin une passion qui devait survivre à son mariage avec Julie de Cobourg, et le porter en 1812 encore à des idées de divorce et de mésalliance (1). L'impératrice douairière y faisant opposition, Jeannette devait se résigner, en 1816, à un mariage de raison ou de dépit avec un ancien soupirant, le général Séverin Wyszkowski, d'obscure famille polonaise.
Entre un somptueux palais sur la Fontanka et une datcha de l'île KrcBtovski que son maître appelait Ma Folie et qui justifiait le nom, le sort de l'aînée fut plus brillant. Rendez-vous de toute la haute société de la capitale et centre <le tous les plaisirs, les deux résidences comptèrent à partir de 1800 parmi leurs hôtes les plus assidus lo futur empereur, qui bientôt allait s'y créer un nouveau foyer, en ne craignant pas d'être remplacé à celui qu'il désertait et même, doit-on en croire, en y aidant. On en venait à la partie carrée.
(1) KARNOviTCH-ScuxLDsn, U Grond^Duc Constantin, p. i^2.
Au printemps de 1796, Pétersbourg avait vu arriver auaai les deux frères Czartoryski, Adam et Constantin, dont les deux fils de Paul se disputèrent la compagnie et ramitié. Un chassé-croisé d'intimités et de tendresses en résulta. Particulièrement lié avec le cadet des grands-ducs, le cadet des Czartoryski adressa à Julie de Cobourg, devenue en Russie Anne Féodorovna, des hommages qui semblent avoir été agréés, sans que le mari, aussi peu satisfait d'elle qu'elle l'était de lui, en prît ombrage. En même temps, entre Alexandre et le prince Adam s'établissait un commerce d'amitié et de rêveries politiques qui a été rendu célèbre, et où, par les soins de son mari, Elisabeth a été introduite en tiers avec des intentions dont l'immoralité ne se laisse guère mettre en doute.
D'après certains rapports, elles se seraient même traduites en un pacte formel conclu entre les deux amis et rédigé par écrit (1). Le document n'a pas été produit, mais au regard du fait, sinon de la forme, recueilli par la comtesse Golovine, dans les conditions indiquées plus haut, le témoignage d'Elisabeth est sufHsamment probant. S'esquivant à l'arrivée de Czartoryski, ou s'endormant sur un canapé, retenant le Polonais à souper, et quittant la table après que sa femme y eût pris place, Alexandre donnait de justes raisons d'alarme à la comtesse Golovine. Un matin, elle vit la grande-duchesse se précipiter à l'improviste dans sa chambre, fermer la porte derrière elle à clef et se jeter dans les bras de son amie en pleurant (2). On devine la nature des confidences que cette visite annonçait.
La fille de la comtesse est encore plus explicite : « Le prince Czartoryski, dit-elle (3), était un de ces hommes rares et dangereux, qui sentent autant qu'ils inspirent. Il ne voulait point l'amour de la grande-duchesse ; il s'en défendit longtemps avec courage : il l'entraîna par ses efforts mêmes pour la sauver. Faisant des reproches au grand-duc sur ses infidéhtés, sur les dangers dont il entourait sa fename, il n'en recevEiit en retour que de mauvaises plaisanteries et l'invitation à ne pas se gêner. La grande-duchesse fut compromise, tout le monde le sait. »
(1) Barante, Souifenirs, II, 201 ; A. de Stourdza, Œuvres posthumes, 1, 98.
(2) Comtesse Golovine, Souvenirs^ p. 115.
(3) Comtesse Fredro, Mémoires inédits.
L'influence de Julie de Cobourg ne paraît pas avoir été étrangère à ce résultat ; mais on peut estimer qu'Elisabeth s'y trouvait prédisposée par- le goût même qu'elle manifestait pour la société de cette belle-sœur, que Mme Fredro nous montre « courant les nuits avec des officiers... et donnant des rendez-vous dans les grottes de Patchina ». Le malheur v^oulut, en outre, que sa bru accouchant d'une fille en mai 1793, l'attention de Paul fût attirée sur les cheveux bruns de cet enfant, dont les parents en avaient, l'un et l'autre, de très blonds. Mis au fait ainsi d'un scandale qu'il était seul à ignorer, le souverain infligea à la mère des témoignages publics de son mécontentement, et parla d'envoyer en Sibérie Czartoryski, qui en fut quitte, cependant, pour un exil honorifique de quelques années à Cagliari, où il passa pour représenter la Russie auprès d'un autre exilé et se consola en commandant à un sculpteur en renom deux groupes en marbre, dont l'un figurait V Amour poursuivant la Chimère, et l'autre la Chimère nourrissant V Amour.
Elisabeth Aléxiéiévna s'est plu ultérieurement à idéaliser ce vulgaire roman, comme s'il avait rempli sa vie, en lui assurant la part de bonheur que sa destinée douloureuse d'épouse abandonnée l'obligeait à chercher en dehors des voies légales. Le singulier est qu'elle proclamait en même- temps son entière innocence et sa parfaite intelhgence avec son mari, « qui n'ignorait rien de ses pensées et de ses actions. Elle en répondait sur sa tête » (1). La thèse du pacte en reçoit, on doit bien en convenir, quelque apparence de fondement.
En fait, les relations des époux paraissent avoir été améliorées, plutôt qu'altérées par cet incident, ce que peuvent expliquer, à la vérité, les joies de la maternité, auxquelles Elisabeth s'abandonna avec passion. Par malheur encore, l'année d'après, la margrave de Bade recevait de sa fille une lettre désespérée : Mauschen, la petite souris, comme elle appelait l'enfant aux cheveux trop bruns, était morte. « Quoi qui puisse m'arrivcr d'heureux maintenant, écrivait-elle six mois plus tard, même de vous revoir, ma-
(1) Éliiabcth ù «a mère, Pavlovsk, 28 août 1790, grnnd-duc Nicolas, Elivabelh, I, 359 ; comtc88o Golovink, Soiiveiiirti, p. 223 cl suiv., IJAiiANTr., Souvenirs, II, 201 ; I{iuKAui'iF.nni:, « Mémoires », Archives russes, 1877, I, 500 ; ducboMO DU DiNO, Souvenirs, p. ICO.
LADVKRSAIRF DE NAPOLÉON 441
man, même d'avoir une douzaine d'enfants, Mauschen me manquera toujours ; mon bonheur ne sera jamais qu'empoisonné par mes regfrets pour elle (1)... »
Cependant, la nuit tragique du 23 mars 1801 la montrait à côté de l'époux que l'épreuve affolait et paralysait, bien qu'il l'eût voulue et préparée, étonnamment vaillante et forte. C'était encore du drame, du roman et de la passion, ses éléments de prédilection, et le réconfortant, le soutenant, elle a été à Alexandre d'un grand secours (2), en même temps qu'elle paraissait trouver dans ce rôle comme une exaltation et un épanouissement de son être. « Elle est embellie et changée du tout au tout, écrivait le comte Panine à sa femme ; un ton d'aisance rempli de dignité remplace cette timidité excessive, qui l'empêchait autrefois de faire valoir tous les moyens qu'elle a pour la représentation (3). »
Ce ne fut cependant qu'un éclair fugitif. Dès le lendemain de l'événement, Elisabeth s'effaçait, abandonnait même sans lutte à sa belle-mère les prérogatives de son rang, et, bien qu'on dût continuer longtemps encore à lui prêter les capacités et même les desseins d'une haute ambition, elle ne devait jamais rien faire pour justifier cette opinion. Elle n'avait ni le tempérament ni le goût de l'effort continu. La nature de son esprit et de son caractère la portait à s'absorber dans les préoccupations d'ordre intime, et, du fait de son mari, les premiers moments de son avènement au rang suprême la rejetaient précisément au dégoût de toutes choses, à la mélancolie et au désir de la plus grande sohtude.
Devenu, avec l'aide de sa femme, souverain tout-puissant et maître absolu de ses fantaisies, Alexandre ne tardait pas à donner un tour nouveau à celle qui le mettait aux pieds de la belle Maria
(1) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, I, 389.
(2) V. K, Waliszewski, le Fils de la grande Catherine, p. 634 et suiv.
(3) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, II, 4.
m LE RÉGNE D'ALEXANDRE 1"
Antonovna. Il y avait, jusque-là, observé une certaine discrétion. Il arrivait maintenant à raffîcher. Il donnait des rendez-vous à sa maîtresse sur les promenades publiques ; il semblait chercher les occasions de manifester sa préférence pour cette compagne devant celle qu'il dédaignait (1).
A en croire Mme Fredro, après le couronnement, il aurait été jusqu'à méditer le dessein extravagant d'une abdication, d'un double divorce et d'une fugue en Amérique, où il aurait épousé Marie Antonovna en même temps qu'Elisabeth serait devenue la femme de Czartoryski. « Le vaisseau était prêt, rapporte la fille de Mme Golovine, on avait de l'argent ; la couronne appartiendrait au petit grand-duc Nicolas, sous la régence de l'impératrice douairière. » A la dernière heure, Czartoryski se ravisant, ses représentations auraient fait abandonner le projet. Si Mme Fredro n'a pas inventé de toutes pièces ce conte invraisemblable, elle aura pour le fond recueilh une des mille fables que la conduite scandaleuse du jeune souverain faisait éclore. Alexandre n'a certainement pas eu l'intention de quitter le trône, même en compagnie de sa belle ; mais il n'est pas impossible que, pour se défaire de sa femme, il Tait poussée à un coup de folie, dont, seule, elle aurait subi les conséquences. Négligeant YAmour et Psyché, Diérjavine portait maintenant sur l'autel d'une autre tendresse le tribut de sa muse : <c Aspasie, rimait-il, est plus séduisante, — Et par le feu de ses yeux noirs, — Et par la rondeur de son sein voluptueux. — Périclès en est amoureux. » Il y avait de quoi suggérer à la pauvre Psyché des idées d'évasion.
Au rapport d'un contemporain (2), la beauté de Mme Narychkine était d'une telle perfection qu'elle en semblait irréelle. La pureté idéale de ses traits, la grâce de toutes les lignes de son corps se trouvaient mises en relief par l'invariable simplicité de sa toilette, trait imité vraisemblablement d'un modèle illustre. Aux grandes réceptions de cour même, à l'exemple de Mme Rôcamier, «on émule polonaise paraissait vêtue uniformément de la robe blanche, sans parure d'aucune sorte, dans laquelle elle devait, un jour, défier les charmes défraîchis de la reine Louise.
(1) De linAV, Aus dem Lcben eines Diplomaten, p. 193. D'aprù» Olry, chargé d'allairu» do liavière ù Pétcrabouri;.
(2) WiBOBL, Mimoirea, IV, 69; cf. Bouloarink, Houi^enirs, I, 236.
Elle n'en attirait pas moins tous les regards ; mais, se tenant à l'écart, les yeux baissés, elle semblait appliquée à désarmer la malice et l'envie. Une légende veut qu'après la mort d'Alexandre, dans un réduit secret de son appartement, on ait trouvé un portrait où l'enchanteresse était représentée avec moins d'apprêt encore : en nymphe sortant du bain... (1). Pour autant que permettent d*en juger les documents graphiques que nous possédons et où nul dessein de dépréciation ne se laisse soupçonner, l'engouement d'Alexandre a été pour quelque chose dans la valeur attribuée par le plus grand nombre à des attraits que quelques-uns ont jugés cependant surfaits (2). Mais pour conquérir et surtout retenir la faveur de Périclès, TAspasie du Nord avait d'autres mérites, dont le plus essentiel était de ne pas prétendre au rôle d'Égérie. Effet de son esprit qui était assez borné, ou d'un calcul, elle devait toujours rester étrangère aux choses de la politique. Après avoir éveillé parmi ses compatriotes les plus flatteuses espérances et donné à quelques Russes des alarmes qui y correspondaient (3), elle ne tardait pas à décevoir les unes et à dissiper les autres, et, en fait, la Pologne n'a bénéficié en rien de l'extraordinaire rencontre qui rendait les deux sœurs Tchetvertinski maîtresses de deux frères, dont l'un était l'empereur, et les deux Czartoryski amants de deux princesses, dont l'une était l'impératrice et l'autre sa belle-soeur et sa compagne préférée. Il arrivait bien à Marie Antonovna d'user de son influence, et même parfois de façon passablement indiscrète (4), mais ce ne fut jamais qu'au service d'intérêts privés. « Ce n'est point une Pompadour, écrivait J. de Maistre, ce n'est point une Montespan ; c'est plutôt une La VaUière, hormis qu'elle n'est pas boiteuse et que jamais elle ne se fera carmélite (5).»
La favorite réussissait, d'autre part, à satisfaire le goût très prononcé de son amant, et qui se développait avec l'âge, pour les joies de la famille, dont une fortune contraire ne permettait à
(1) Comtesse de Choiseul-Gouffier, Réminiscences ^ p. 205.
(2) Life of sir R. Wilson, II, 357.
(3) Archives Vorontsov, XX, IH.
(4) M. A. Dmitriév, Souvenirs, p. 141 ; cf. Diérjayine, t Mémoire» •, Œuvres, VI, 809, et Archives russes, 1899, I, 604.
(5) Mémoires politiques^ p. 382.
Elisabeth de lui donner qu'une jouissance éphémère. L'impératrice accouchant d'une seconde fille en novembre 1806, elle avait encore la douleur de la perdre moins d'un an et demi plus tard. En outre, elle donnait cette fois aussi au mari des raisons sérieuses de douter qu'il fût le père de cet enfant. Il en aurait eu de plus persuasives pour décliner les nombreuses attributions de paternité dont Marie Antonovna lui faisait honneur ; mais, si médiocrement partagée qu'elle fût pour les dons de l'intelligence, la favorite s'entendait merveilleusement à désarmer en ce point la méfiance du souverain, si aiguisée qu'elle se montrât (1). Alexandre était fin; mais, conjuguée avec son instinct familial, sa vanité faisait tort à sa sagacité.
Ainsi il arrivait à faire son véritable foyer de la datcha à coupole verte et à portique romain de colonnes blanches, qui voisinait d'ailleurs avec sa propre résidence d'été (2). Reproduisant le décor habituel des demeures aristocratiques de l'époque en Russie, avec leur magnificence lourde et morne : plafonds aux peintures allégoriques, tentures de damas épais, meubles massifs et glaces énormes, mais ternes, « où les visages des vivants prenaient l'aspect de morts », selon l'expression d'un poète, l'intérieur n'en était pas des plus attrayants ; mais Marie Antonovna prenait soin de s'y réserver un coin aménagé dans un style moins pompeux, où elle disait qu'elle était chez elle et où son amant finissait par se persuader qu'il était chez lui. L'égoïsme brutal du souverain lui faisant pousser l'amour de ses aises jusqu'à l'oubli de toute convenance, et la modestie de sa maîtresse n'étant qu'un artifice de coquetterie, elle ne se retenait pas d'annoncer à l'épouse outragée les grossesses qu'elle mettait au compte de l'époux infidèle. L'éclat de ce scandale passait la frontière et trouvait un écho bruyant dans la presse étrangère. Au lendemain d'Austerlitz, les journaux aux gages du vainqueur ne manquaient pas d'exploiter ce thème, et, versant de l'huile sur le feu, la margrave de Bade faisait parvenir à sa fille un extrait du Publicistc, qui en devisait
(1) Comtniao db CaoïSEUL-GouFFircn, Rèminisccncci, p. 202; Arndt, Wanderungen, p. 72 et luiv. ; Mnio Hakoumne, « Mémoirce », Ancienne liuntie, 1885, XLVII, 4D9 ot «uiv. ; cf. môino recueil, LXXI, 4^j ol guiv. ; LXV, 153.
(2) BojiniANOV, Esquisses historiques, p. 372.
crûment (1). Cependant, professant hautement, au témoignage de sa femme, la doctrine de la liberté réciproque, « tournant en ridicule une conduite sage » et a tenant des propos révoltants dans la bouche de celui qui doit veiller à l'ordre et aux mœurs » (2), Alexandre semblait prendre à tâche de briser la barrière fragile qui arrêtait sa compagne légitime sur la pente où elle s'était engagée avec Czartoryski. A défaut de principes religieux auxquels son éducation très négligée en ce point à la mode du temps et sa conversion de pure forme à l'orthodoxie la rendaient peu sensible, certaines délicatesses d'âme innées la défendaient seules contre les aventures vulgaires, dont elle n'admettait pas que sa liaison avec Czartoryski eût participé. L'effort d'imagination auquel elle se portait pour l'idéahser ne pouvait cependant y changer la nature des choses, ni en empêcher les conséquences inévitables dans les circonstances où la maîtresse du prince Adam se trouvait, et, cet objet de son affection n'étant qu'un amant comme un autre, la logique des faits voulait qu'il eût de» rivaux.
Elisabeth essayait quelque temps de donner d'autres distractions à son chagrin : littérature, art et science même. Avec passion toujours, elle se livra à la pratique du dessin, voire à l'étude de l'anatomie. Mais, autant que sa grande jeunesse, la société de Julie de Cobourg ou d'Anne Tolstoy lui interdisait de retirer de ces occupations ce qu'elle prétendait leur demander et, sans qu'elle renonçât à se considérer comme unie à Czartoryski par un lien de caractère exceptionnel et quasi légitime, selon une conception que l'amant de Marie Antonovna appliquait lui-même à son faux ménage, Elisabeth cédait à d'autres entraînements. Le mariage d'une de ses demoiselles d'honneur, la princesse Chakhovskoy, devenue princesse GaUtzine, la mettait en une compagnie
(1) Grand-duc Nicolas, Elisabeth, II, 197.
(2) Elisabeth à sa mère, 10 juin, 1804, ibid.. II, 134.
encore moins édifiante, « ni du meilleur genre, ni de la première volée », au rapport de Mme Fredro. Elle y rencontrait un cousin de la princesse, officier aux gardes et possesseur d'un physique avantageux, Alexis lakovlévitcli Okhotnikov, et la chronique scandaleuse trouvait un nouvel aliment.
« En 1806, raconte Mme Fredro, on déclara que l'impératrice était enceinte... Mme Narychkine devint furieuse. Elle exigeait de l'empereur une fidélité dont elle n'était pas capable elle-même... L'empereur eut la faiblesse de dire qu'il n'était pour rien dans la grossesse de sa femme. Mme Narychkine se hâta de faire circuler ces paroles... et, comme à la même époque on parlait d'un cousin de la princesse Galitzine..., qui se mourait d'amour pour l'impératrice qu'il rencontrait souvent..., beaucoup de gens rapprochèrent les deux circonstances. »
La publicité donnée à ce nouveau roman de l'espèce la plus triviale, au dénouement tragique près, a été récemment poussée jusqu'à la vulgarisation (1). La légende a pu en dénaturer les détails ; le fond échappe à toute incertitude, et c'est à cette époque sans doute que, dans la correspondance inédite de l'impératrice avec la comtesse Toîstoy (2), se rapportent de nombreux billets sans date, ayant, très apparemment, pour objet de solliciter, en des termes parfois très humbles, — « en tremblant », ou « à genoux » — le concours de « sa chère Longue », — surnom donné à Anne Ivanovna, à raison de sa taille, — pour des sorties clandestines qu'Elisabeth multipliait.
Au sentiment de l'une des filles du comte Rastoptchine, qui a connu les parents du jeune officier (3), cette liaison n'aurait eu
(1) Au coura de l'impression do l'ouvrago qu'il a consacré à Alexandre I", le grand-duc Nicolas a bien voulu nous on lire quelques chapitres. L'un d'eux ayant trait à ce roman et utilisant les documents do la hibliothèque privée de l'empereur avait été censuré par Nicolas II et n'a pu être publié. Le fond en a été, cependant, recueilli, ù travers une affabulation grossière et en grande partie erronée, par une Mme Sokolova, dans un opusculo qui, Nicolas II vivant et régaunt, se vendait, sous !o titro do le Sphinx du Nord, dans les gares do Pétersbourg, où le grand-duc on a fait l'acquisition à notre intention.
(2) Aux archives d'Otrada, propriété des comtes Orlov-Davydov. Des circonstances au sujet desquelles nous n'avons pu obtenir d'éclaircissement ont fait qu'avec les lettres de l'impératrice à la comtesse Tolstoy, colles do oetto dernière y ont été également conservées.
(3) Nathalie NARYCiiKiriB, ISK', p. 230.
qu'un caractère platonique, et le chagrin de ne pouvoir approcher que de loin la femme aimée aurait causé la mort prématurée du soupirant. Il paraît néanmoins certain que le cousin de la princesse Galitzine a succombé aux suites d'un coup de poignard reçu dans le courant de l'hiver de 1807, à la sortie d'un théâtre, dans des circonstances qui sont restées mystérieuses. Il est, d'autre part, extrêmement improbable que l'érection à ses frais d'un monument allégorique sur la tombe de l'assassiné ait été, comme Mme Narychkine l'a admis, c la seule faveur que la chaste épouse d'Alexandre ait accordée à l'amour qu'elle avait inspiré. » Œuvre du sculpteur russe Martos, célèbre à cette époque, ce mausolée semble porter témoignage en sens contraire : il représente une femme en pleurs au pied d'un chêne foudroyé.
Ainsi interrompu, ce roman a-t-il eu une suite? Ni l'histoire, ni même la légende n'en ont rien retenu, et la mort de l'enfant, — Lisiska, comme elle l'appelait d'un diminutif caressant, — suivant de près celle du père (1), on aimerait à supposer que cette double épreuve a définitivement éloigné la mère de ces écarts de conduite qui s'accordaient mal avec l'élévation de son esprit et la nature même de sa sensibilité. En cette matière, cependant, vulgarité et pluralité sont communément termes connexes, et une présomption conforme semble résulter de certains indices. La tendresse d'Elisabeth et ses témoignages de déférence pour la secourable Amie Tolstoy ont survécu aux deuils des années 1807-1808. « La Longue » s'absentait-eUe, on la voyait remplacée dans l'intimité de la souveraine et dans sa confiance par un personnage, Alexandre Narychkine, beau-frère de la favorite, qui était tout le contraire d'un cerbère de vertu, et qui, au congrès de Vienne encore, devait paraître auprès d'Elisabeth Alexiéiévna dans le rôle d'intermédiaire complaisant. Il ne s'agira,
(1) 12 mai 1808.
à la vérité, dans l'espèce, que d'un renouveau, donné de façon assez inattendue, à cette fiction de vie conjugale en partie double, que la femme d'Alexandre n'aura pas répudié davantage en y introduisant force éléments discordants.
En somme, on est fondé à supposer qu'elle se serait accommodée de la liberté que son mari lui laissait, si elle n'y avait été contrariée par une fortune adverse. A l'automne de 1804, retrouvant les joies de la maternité, et s'y livrant encore avec transport, elle se montrait entièrement satisfaite de son sort, et même de son époux. La tracassière et frondeuse Marie Féodorovna se mettant en guerre avec son fils à raison de l'alliance française, sa bru prenait hautement le parti de « ce bon empereur » qui, à tout considérer, était encore « le meilleur de la famille » (1). Mais Lisiska disparaissant, la mère changeait de sentiment et d'humeur. S'abîmant d'abord dans la douleur, jusqu'à l'égarement, elle se raidissait ensuite dans une affectation de stoïcisme et prêchait à sa sœur Amélie le goût de la vertu, qui, comme celui du thé, « déplaisant dans le commencement, devient agréable à la longue ». La philosophie lui donnant des désappointements, elle se rejetait sur la religion, mais n'y trouvait pas davantage les consolations espérées, et en mai 1808, elle écrivait à sa mère : « Ah ! si vous me permettiez de demander à Dieu la fin de mon supplice (2) ! »
Sa jeunesse réclamait des distractions ; mais son tempérament répugnait à celles où sa belle-mère trouvait son contentement. « Elle mange chez elle en compagnie de la seule princesse Amélie, trois jours de la semaine, notait Savary (3) pendant son séjour à Pétersbourg ; les autres jours où elle dîne chez l'empereur, elle paraît dans le salon un instant avant que l'on ne serve ; elle se retire immédiatement après le café et reste dans son intérieur, d'où même elle renvoie la demoiselle d'honneur... Il n'y a chez elle aucune espèce de représentation ni d'étiquette, et peu de gaieté. » C'était la vie claustrale avec cependant une porte ouvrant sur un monde de joies et d'ivresses déjà goûtées. Les probabilités sont pour qu'Elisabeth n'ait pas résisté à la tentation de la pousser encore.
(1) A la margrave do. BadO| 10 septembre 1807, grand-duc Nicolas, ÉUiabelh, M, 257.
(2) IbiJ., II. 283.
(3) Sbornik, LXXXIII, 256.
Elle ne devait plus avoir d'enfants, et sa mère allait concevoir le soupçon partagé par J. de Maistre, qu'Alexandre ne désirait pas en avoir d'elle, afiji de mieux mettre hors de cause la question d'hérédité (1). Quoi qu'il en fût, l'efTacement volontaire d'Éhsabeth s'en trouvait aussi renforcé, et sa belle-mère en prenant avantage d'un côté, Marie Antonovna s'affermissait et se carrait de l'autre dans une situation qui tenait le milieu entre le rang de maîtresse déclarée et la possession d'état d'une épouse morganatique. Pendant un séjour qu'elle faisait à Wilno en 1808, le directeur général des postes de Lituanie passait tous les jours quelques heures dans son antichambre, pour lui remettre « en mains propres » son courrier et attendre ses lettres. Toutes les dames de la ville s'appliquaient à imiter sa coiffure à la Van Dyck, et jusqu'à son attitude habituelle, le bras arrondi sur la poitrine et le cou penché à la Vénus de Médicis (2). Alexandre enfin se confirmait dans le sentiment d'être chez lui à la datcha de l'île Krestovski, d'où il envoyait à sa sœur Catherine des messages ainsi conçus : « C'est de chez moi que je vous écris, et ma compagne et mon enfant sont à vos pieds et vous remercient de votre souvenir... LeJaonheur que je goûte dans mon petit ménage et l'affection que vous me témoignez avec Georges, voilà les seuls charmes de mon existence (3). »
Même après qu'il aura à son tour avec plus de ferveur et aussi plus d'esprit de suite incUné aux idées religieuses, voire à des pratiques de haute dévotion, il ne s'en croira pas obligé de rompre avec les habitudes ainsi prises, auxquelles Marie Féodorovna accordera la consécration d'une maternelle indulgence, en échangeant avec la favorite des lettres très tendres (4), et Elisabeth elle-même un acquiescement, à peine tempéré par quelques épigrammes. Tel jour, elle écrira à sa mère : « Il faut que je m'empresse de justifier à vos yeux le goût des Russes : tous n'ont pas cette prédilection pour un grand embonpoint. J'en connais qui trouvent même une femme grosse dégoûtante. Mais, c'est le goût de leur empereur, ceci, je ne puis le nier. » Mais, quelques mois
{1) Grand-duc Nicolas, ÉlUab^, II. 239.
(2) Comtesse de Choiseul-Gôuffieh, Réminiscences, p. 205.
(3) 5 mai 1811 et 5 janvier 1812, ^and-duc Nicolas, Correspondance d'Alexandre avec sa sœur, p. 46 et 60.
(4) Ancienne Russie, 1877, XX, 702.
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plus tôt, elle aura envoyé à la même adresse l'expression d'un sentiment très différent : « Dès que j'entrevois qu'il pourrait devenir malheureux, je me rattache à lui avec toute la chaleur dont mon cœur est susceptible (1). » Cependant, aux premiers mois de 1811, Alexandre laissant supposer l'intention d'installer la maîtresse au Palais d'Hiver, l'épouse se révoltait. Elle parlait de quitter la Russie, et sa mère estimait elle-même que, le cas échéant, ce parti serait imposé à sa fille. « Mon Dieu ! quels êtres que tous mes gendres 1 » gémissait-elle (2).
Réel ou non, le dessein attribué au tsar n'a pas reçu d'effet. Marie Antonovna est restée chez elle, et Alexandre s'y sentant chez lui, on doit douter qu'il ait songé à faire quitter à sa maîtresse la datcha à la coupole verte, où d'ailleurs elle ne le retenait pas entièrement prisonnier de ses charmes. Si, en 1809, elle obtenait un triomphe facile sur la reine de Prusse, comme sur Mlle Bourgoin, qui suivait de près cette rivale, en obéissant, a-t-on supposé, à une injonction de Napoléon, la favorite avait, l'année d'avant, subi un assaut plus rude à l'arrivée de Mlle Georges, « un morceau d'empereur », comme disait Alexandre, à qui la chronique scandaleuse des petits appartements des Tuileries n'était pas inconnue. La célèbre comédienne se trouvait amenée à Pétersbourg par un intérêt (3) qui la rendait momentanément impropre à devenir l'instrument de la manœuvre où, après elle, sa camarade du Théâtre-Français devait être mise à l'essai. Mais la cause de la vertu ou celle de Marie Antonovna n'y gagnait rien. Effet d'une effervescence accidentelle des sens, ou conséquence de l'excitation
(1) 12 mai 1909 et 19 juin 1810, grand-duc Nicolas, Elisabeth, II, 326, 383.
(2) 4 février, 12 avril et 5 mai 1811, grand-duc Nicolas, ihid., 1,393; II, 442, 443. Le fragment de la lettre du 12 avril a été, dans cet ouvrage, rapporté pnv erreur à l'année 1801, époque à laquelle Alexandre et l'Elisabeth •e sont trouvés dans les meilleurs termes.
(3) Ilomati entamA i^ l'uris avec un aide do camp du tsar, comte Alexandre BenckeodorfT.
L'ADVERSAlRli L)E NAPOLÉON 451
nerveuse que lui faisait éprouver, au lendemain d'Erfurt, la lutte déjà virtuellement engagée contre Napoléon, Alexandre traversait à ce moment comme une période de rut, assez peu en rapport avec son tempérament physique ou moral. Il arrivait à mettre en émoi le corps diplomatique avec des courses nocturnes, qui le portaient à trois lieues de la capitale dans la direction de Pargolovo, résidence de l'ancienne maîtresse de cour de sa femme, où on ne supposait pas qu'il fût attiré. Une datcha voisine abritait la très jeune et très jolie femme d'un jiégociant allemand, Mme Severin, et on le savait disposé à prendre ses aises et ses plaisirs dans ce milieu. Deux années plus tard, une Mme Bacharath, de même nationalité et condition, allait être désignée comme partageant les hommages du niuître^vec une demoiselle d'honneur de la grande-duchesse Catherine, Catherine Ivanovna Mouraviov-Apostol, fille d'un ancien ministre de la Russie à Madrid (1).
Avec plus ou moins de raison et souvent, peut-oa croire, sans fondement aucun, beaucoup de beautés de l'époque, comme aussi quelques laiderons, ont, en divers temps, élé l'objet, dans le même sens, des cancans de la coiu* ou de la ville, qui s'égaraient parfois sur de fausses pistes, dénaturant des relations de simple amitié ou de sympathie intellectuelle. Ce fut le cas de Mlle Stourdza, sinon de la comtesse Bobrinski, Anne Vladimirovna, née Ungern- Sternberg et femme d'un fils naturel de Catherine ; ou de Mme Alopeus, Anne (Jeannette) Ivanovna, née Wenckstern, et femme de David Alopeus, le diplomate connu (2). Maîtresses ou amies, elles furent légion, sans parler de Mme de Kriidener, qui appartient à un autre ordre de relations et à une époque postérieure, où elle voisina d'ailleurs avec Mme Bouche, simple cartomancienne. Toujours, cependant, Alexandre revenait à sa Polonaise, ou plutôt il ne la quittait jamais entièrement, rachetant ses infidélités par la tolérance, il serait faux de dire l'indiflérence, dont il faisait preuve à l'endroit de celles, non moins nombreuses, qu'elle se permettait.
(1) Comtesse Bloudov, « Souvenirs >>, Archives ruues, 1873, II, 2091-2092 ; J. DE Maistre, Mémoires politiques, p. 317 ; graDd-duc Nicolas, Relations diplomatiques, VI, 1" partie, p. 15, 24, 29, 32, 41, 135, 156.
(2) Grand-duc Nicolas, Portraits russes, I, 128, III, 11 ; Aléxiéiév, Alexandre /"■', p. 49 ; Borodkine, Histoire de la FiniandCi p. 396.
Il en souffrait au point d' « en devenir fou », si l'on doit en croire Caulaincourt, qui le représente, avec peut-être quelque exagération, passant une partie de la nuit au pied du lit de l'ambassadeur, pour lui faire confidences de ses tourments (1). On en faisait des gorges chaudes à la cour et à la ville, énumérant les rivaux du souverain, légion, eux aussi, et, à une exception près, troupe assez peu reluisante, du premier, qui a pu être le propre neveu de la favorite, Léon Alexandrovitch Narychkine, brave soldat dont la vie a été ruinée par cette intrigue, au dernier que l'on peut supposer avoir été le général Brozine et que la belle devait épouser en 1838, après la mort de son mari, — belle encore à près de soixante ans, assure la comtesse de Choiseul- Gouffier (2).
En 1813, Alexandre se débattait quelque peu avant de reconnaître comme sien le dernier enfant qu'elle dût avoir, un fils, le seul qu'elle ait mis au monde. Il cédait pourtant, et, sous l'influence des idées mystiques auxquelles il sacrifiait à ce moment, il voulait que le nouveau-né portât le nom, peu usité en Russie, d'Emmanuel. Le père réel était vraisemblablement le prince Grégoire Ivanovitch Gagarine, diplomate distingué et mari d*une femme charmante, une sœur de la célèbre Mme Swétchine, Catherine Pavlovna Soïmonov,
Alexandre donnait une fortune à tous les membres de la « petite famille » qu'il se laissait imposer et aussi beaucoup d'autres preuves d'une affection dont il accordait cependant la plus grande part à l'une des filles, Sophie, née en 1808. Dans cette tendresse, non moins passionnée que celle d'Elisabeth pour ses enfants, il mettait le meilleur de son être. Il y trouvait cependant comme une expiation de l'amour coupable dont elle procédait. Frêle et atteinte bientôt d'une maladie de poitrine, Sophie Dmitriévna devait éprouver le souverain aussi longtemps qu'elle vécut, par des angoisses incessantes, et le plonger enfin dans le désespoir, en s'éteignant à la fleur de l'âge. En Crimée, où la mère et la fille passaient l'hiver de 1811, le duc de Richelieu n'épargnait rien pour leur rendre agréable l'hospita-
(1) Caulaincourt, Souvenirs, l, 39.
(2) Héminiêcencea, p. 205 ; (jrand-duc Nicolas^ Relations diplomatiques ^ VI, !'• partie, p. 3, 8, 11.
lité de cette côte d'azur russe, mais l'enfant n'y recouvrait pas la santé (1).
A ce moment, J. de Maistre écrivait au roi de Sardaiçne : « Ce qui m'attriste infiniment, c'est de voir que l'éloignement entre les deux augustes époux se perfectionne, au point que je ne vois pas trop d'espérance pour un rapprochement. » Comme Hédouville, dix années plus tôt, il relevait, à titre de circonstance atténuante, le fait que l'inconduite du tsar « ne coûtait pas un rouble à l'Ëtat, n'exerçait aucune influence politique et rendait le mari — il voulait dire Dmitri Lvovitch — pour le moins aussi content que la femme ». Maître de cour en 1798 et grand veneur en 1808, — promotion qu'Alexandre passe pour avoir commentée de façon cynique, — l'époux de Marie Antonovna semble, en effet, n'avoir conçu aucun chagrin de son infortune conjugale, occupé exclusivement à prendre du bon temps en se ruinant le plus gaiement du monde.
Quoi qu'il voulût en faire croire à sa sœur Catherine, le bonheur d'Alexandre dans son faux ménage était moins parfait. En 1811, la favorite le forçait en quelque sorte à prendre offense de la liaison qu'elle contractait avec le prince Gagarine et à laquelle, cette conquête exceptionnellement brillante la flattant, elle donnait la plus grande publicité. Mais, avec le défaut de sincérité qui lui était habituel, même devant sa propre conscience, poussé ainsi à l'idée d'une rupture, il l'attribuait à des scrupules tardifs et au souci, qu'il ne devait jamais concevoir réellement de donner un héritier au trône (2).
Ce n'était d'ailleurs qu'un mouvement de révolte momentané. Fidèle à une tactique qui lui avait déjà plusieurs fois réussi, Marie Antonovna prenait les devants en s'éloignant de son propre moument. Entre l'Allemagne et la Suisse, Paris et Londres, elle passait quelques mois à l'étranger, faisait regretter son absence, et, rejoignant le souverain au congrès de Vienne, elle reprenait tous ses avantages. Cinq années plus tard seulement, le temps ayant accompli son œuvre d'usure, l'heure de la séparation définitive son-
(1) Comte DE RocHECHOuART, Souvenirs, p. 144 ; Correspondance du duc de Richelieu, Sbornik, LIV, 299, 326; Timiriazev, dans Messager historique, 1908, CXII, 1065 et suiv.
(2) JourruU inédit du prince Adam Czartoryski^ musée Czartoryski à Cracovie. Cf. DembickIj Pulawy, II, 221.
nait. Marie Antonovna reprenait le chemin de Paris, mais, cette fois, pour s'y fixer à demeure (i). Encore ce changement dans la vie intime d'Alexandre n'en devait produire aucun dans celle d'Elisabeth. Sa destinée voulait qu'échappant à sa solitude désolée, elle ne retrouvât la place perdue au foyer conjugal qu'à la veille du jour où il devait être éteint pour toujours.
En 1812, entre ce foyer qu'il désertait et celui qu'il devait disputer à d'indignes rivaux, moralement solitaire lui-même, Alexandre se voyait privé de l'appui dont il avait tiré un si grand secours onze années auparavant et qui, à cette heure, lui eût été encore plus nécessaire. En même temps, le rôle humiliant qu'il se laissait donner jusque dans son faux ménage, n'était pas pour relever son prestige et son autorité, l'un et l'autre gravement entamés par toutes ses erreurs et toutes ses faiblesses. Les conséquences en apparaîtront dans la suite de ces études.
(1) La correspondance d'Alexandre avec Mme Narychkine a passé aux mains du fils de la favorite, Emmanuel, qui est mort en 1902. Sa veuve, Alexandrine Nicolaiévna, née Tchitchérine, la donnait, avant la révolution, comme détruite par le défunt, ou par elle-même.