CHAPITRE PREMIER l'éducation d*un tsar
AUX MAINS d'un RÉVOLUTIONNAIRE
I. La personnalité d'Alexandre. Sa valeur représentative dans l'histoire de l'époque. Sa formation. Les idées pédagogiques de Catherine II. Influence de Locke et de Rousseau. Croyance exagérée à la vertu des formules. Résultats décevants. — II. Un programme d'étude» somptueux et un corps de précepteurs imposant. Saltykov et ses collaborateurs. Enseignement sursaturé et prématuré. Insuflisance de l'élément moral. Faiblesse de l'influence religieuse. — III. La Harpe. Ses antécédents. Absence d'aptitude pour le rôle qui lui est attribué. — IV. Les devoirs professionnels du nouveau précepteur en chef et ses ambitions politiques. Un cours d'histoire à deux fins. Alexandre initié à moins de dix ans aux plus hauts problèmes de politique et de philosophie. Absence en résultant des connaissances pratiques et inclination excessive aux jeux théorique» de l'esprit. — V. Autres conséquences fâcheuses. L'élève reste ignorant des choses de son pays. Inquiétude soulevée autour de lui par la propagande révolutionnaire à laquelle se livre le précepteur. Démarches faites contre ce dernier par le gouvernement de Berne et les puissances coalisées. Leur échec suivi de succès. Congé du précepteur. Son départ. — VI. Maintien partiel de l'ascendant qu'il a pris sur Alexandre. Les doctrines du maître et leur déformation dans l'esprit de l'élève. Autres influences. Tsarskoié et Gatchina. Les leçons d'idées libérales et l'apprentissage du despotisme. — VIL L'éducation d'Alexandre et le fabuliste Krylov. Le lionceau à qui un aigle a appris à faire son nid. L'école de duplicité. Interruption d'études intempestive. Ignorance et paresse de l'élève. — VIII. Alexandre au terme de son éducation. Apparence extérieure. Physique avantageux. Charme et prestance. Témoignages contradictoires. « Le Talma du Nord. » Qualités du cœur, t L'ange. » Affectation de simplicité et de modestie. Dédain de l'étiquette. Répugnance à la représentation. Le jacobinisme de La Harpe dépassé. Le souverain « en parenthèse ». — IX. Instincts généreux pervertis par la conscience excessive qu'en prend le futur empereur. Indices contradictoires. Noblesse d'esprit et fausseté de caractère. < Le sphinx non deviné jusqu'au tombeau.» Le mot de l'énigme. — X. La pièce qui manque et la pièce de trop. Dé-
doublement intellectuel et moral et absence d'organe coordinateur. Défaut d'harmonie intérieure. L'indice graphologique et le mot de la fin de CzartoryskL
Les études qu'inaugure ce volume ne sont pas au dessein d'une biographie du fils de Paul l^. Mais, dans la vie du peuple russe 80U8 le régime autocratique, la personne du souverain débordait le cadre d'une figuration personnelle. Elle prenait une valeur collective. Et celui-là fut représentatif entre tous. D'un bout à l'autre de son règne, protagoniste ardent et exubérant du drame historique, « né gesticulateur », comme disait sa grand'mère, il a relégué dans l'ombre et réduit au silence la masse de ses sujets, comparses muets et inertes. Et, en même temps, si étranger qu'il fût au plus grand nombre d'entre eux par la race et l'éducation, il n'a pas laissé, dans ce rôle exorbitant, de mouler en quelque sorte sur lui-même l'aspect qu*il leur donnait devant le monde contemporain.
C'est la raison des pages qui vont suivre dans ce chapitre et des détails qui y trouveront place.
a Tout ce que je sais et tout ce que je vaux, c'est à M. de La Harpe que je le dois », a dit Alexandre vingt ans après que l'homme auquel il rendait ce témoignage l'eut quitté (1). Et, au même moment, après s'être persuadé, vingt ans plus tôt, qu'en l'appelant à entreprendre l'éducation de ce prince, « la Providence avait pris en compassion les millions d'hommes qui habitent la Russie », l'éducateur constatait ainsi le résultat obtenu : « Les plus incrédules ont dû reconnaître qu'il [Alexandre] était une de ces productions rares, qui ne paraissent que de mille ant en mille an» (2). »
Dans CC8 congratulations de mnîlre à élève, où le premier ne faisait pas preuve de modestie, tous doux commettaient lu môme faute d'oubli et d'ingratitude. Comme précepteur du futur empc
(1) ScHNNiDBR, Aut dtm Lêhen Kaiser Wilhdma, III, 224; cf. Czartoav*Ki, Mimoirn (/•dit. du Mar.adr), I, 9ti.
(2) Hciin.ut.n, AUxandrt 7«, I, 227.
L'ÉUUGAÏION D'UN TSAR 3
reur, La Harpe avait quelque temps figuré en Bous-ordre, dans une équipe où se rencoutraient des sujets infiniment mieux qualifiés pour cet emploi, et il n'avait dû le privilège d'y prendre le premier rang qu'à l'hommage extrêmement flatteur qu'il s'était avisé de rendre aux idées professées en matière d'éducation par une personne qui, duus tulle de son petit-fils, puuvait assurément revendiquer une part, et la plus grande.
UUniversidnornialiichulmeUUrin^ comme l'appelait Grimm, y était allée jusqu'à usurper sur les prérogatives naturelles du père et de la mère de l'enfant, par des actes d'arbitraire viulent, qui n'appartiennent pas aux plus belles pages de sa propre bio< graphie (1). Ses idées, en ce point, étaient celles de son temps, c'est-à-dire celles de Locke et de Rousseau, corrigées par son expérience de la vie russe qui était grande et la finesse de son esprit qui n'était pas moindre, mais viciées par une double cause d'erreur, qui a affecté plus d'une fois, et en plus d'une manière, les péripéties de sa merveilleuse carrière : croyance à la toute-puiasance des formules et incurable légèreté d'un esprit des plus fins, mais non pas des plus rassis. Si femme de génie qu'elle fût, elle était de sou sexe.
Ayant savamment, industrieusement et somptueusement, comme telle pièce de sa politique intérieure ou extérieure, monté l'appareil pédagogique destiné à faire de son petit- fils un souverain modèle, elle ne s'est pas inquiétée de ces contingences, dont, philosophe supérieur, Frédéric II faisait la part en tirant des révérences à « Sa Sacrée Majesté le hasard ». Selon l'évangile de Jean-Jacques et de Locke, elle attribuait la première importance au développement physique et moral du « porteur de couronne en herbe », comme elle l'appelait plaisamment, ainsi qu'au libre épanouissement de ses facultés. Nouveau-né, elle prenait soin de composer à son intention un modèle de langes particulièrement amples ; marmot de deux ans, elle le retenait chaque jour pendant trois et quatre heures dans sa chambre, où disaitelle, « elle faisait de lui ce qu'elle voulait et il faisait d'elle ce qu'il voulait » ; adolescent, enfin, elle laissait toute latitude à ses
(1) K. Waliszewski, U Roman ^une impératrice, p. 527; le même, le
Fils de la grande Catherine, p. 20.
ébats, sans souci des risques, et le poussait à tous les exercices du corps, sans excepter les plus violents. Résultat : quand elle disparaît en 1796, Alexandre, à dix-neuf ans d'âge, est, au physique, de taille élevée et bien prise, mais de complexion plutôt frêle. Peu adroit de ses mouvements, il n'a rien d'un athlète et n'arrivera jamais à être un cavalier seulement passable. Dans sa physionomie morale, d'autre part, le trait le plus saillant est tout l'opposé de ce que sa grand' mère souhaitait d'y voir.
« Quel dommage qu'il n'existe plus de bonnes fées sur la terre ! » avait-elle écrit à la naissance de l'enfant. « Je les comblerais de caresses et leur dirais : « Donnez lui du naturel ; un peu de naturel, et l'expérience lui apprendra tout le reste. » « Ayez en horreur tout artifice ! » adjurait-elle plus tard son petit-fils. « Que jamais... de mauvaises finesses ne trouvent entrée dans votre cœur ! Les duplicités sont inconnues aux grands hommes (1).» Le futur Agamemnon de la coalition européenne s'annonçait, dès ce moment, comme un des hommes les plus artificieux, finassiers et doubles que l'histoire ait jamais connus. En outre, subordonné dans l'intention de l'impératrice au physique et au moral, l'élément intellectuel l'avait emporté chez lui en une forme et dans un sens qui ne répondaient aucunement aussi aux vœux de la souveraine.
Né en 1777, le <f porteur de couronne en herbe » avait six ans et son frère cadet, Constantin, moins de cinq, quand un hasard encore, la mort de leur gouvcrnanle, Sophie Ivanovna BenckendorfT, faisait décider que le moment était venu de les confier à des mniiis virilrs et de les mettre sérieusement à l'étude. Voulant qu'Alexandre lui succédât au mépris des droits de Paul, Catherine était pressée. Les deux petits princes eurent donc un gouverneur, le général Nicolas Ivanovitch Saltykov, et, attaché À leurs perHonnes pour le suppléer, tout un corps enseignant, dont
(1) Lignot tracé(*t sur un oxoroplairo du Télémaqut de Fénolon, voy. Archivtê ruêiêt 1863, p. 'J'îO.
le savant géoçraphe allemand, Pallas, et le fin lettré russe, Michel Mouraviév, faisaient partie, sans que La Harpe y figurât encore. Catherine n'entendait cependant pas abdiquer la haute direction de l'éducation ainsi élargie, et, à cette fin, si occupée qu'elle fût à ce moment par la politique et plus encore par la santé de Lanskoï, le favori du jour, elle rédigeait une Instruction, qu'elle remettait à Saltykov le 13 mars 1784 et dont elle se flattait d'avoir fait un traité complet de pédagogie (1).
Tout en y réduisant à la portion congrue l'enseignement scientifique, où encore, conformément à la doctrine eu vogue, la première place était attribuée à la connaissance des hommes et de la vie, elle ne laissait pas d'établir pour ses petits-fils un programme d'études passablement touffu. Avec l'histoire de la Russie, d'après un manuel qu'elle composait et qui fait plut d'honneur à ses sentiments qu'au sens critique qu'elle était capable d'y joindre (2), ils devaient apprendre la botanique avec Pallas, la physique avec un autre Allemand du nom de Krafft, et, avec le colonel français Masson, auteur futur des mémoire! célèbres, avancer dans la géométrie jusqu'aux sections coniques, dans les mathématiques jusqu'aux logarithmes (3), en attendant qu'avec La Harpe ils fussent initiés au mystère de l'origine des sociétés. « Dieu donne une heureuse digestion aux deux marmots ! » soupirait VUnii^ersalnorrnalschulmeisterin (4) aux heures où le robuste bon sens dont elle était dotée prenait le dessus sur les fumées capiteuses du pouvoir absolu, dans l'exercice duquel elle puisait, notamment, ce mépris hautain des obstacles dont elle faisait profession. Les sots seuls, à l'entendre, s'en embarrassaient, et elle n'excluait pas de l'application de cette maxime ceux-là même que la nature opposait à ses fantaisies.
Dans la pratique, le programme scolaire ainsi défini échappait à la vérité aux a règles immuables » que l'auteur de VJnstruction précitée avait prétendu lui imposer. Avec ses exigences d'éti-
(1) Recueil de la Société d'histoire russe (Sbornik), XXIII, 326, et XXVII, 301-330.
(2) Publié plusieurs fois sous le nom de Mémoires sur l'histoire russt, La troisième édition est de 1801.
(3) Ancienne Russie, 1870, II, 175 et suiv.
(4) A. Grimm, 28 mars 1784, Sbornik, XXIII, 297.
quette et ses plaisir», que « les marmots » ne tardaient pas à partager, la vie de cour y créait un empêchement, que ni Saltykov, courtisan lui-même très délié, ni son adjoint Protassov, cœur honnête maie esprit simple, ne prenaient soin d'écarter. Le premier s'occupait principalement d'éviter les « frictions » entre Tsarskoié et Gatchina et le second de contrôler la fréquentation régulière de ses élèves à la garde-robe (1). Catherine elle-même veillait à ce que Pallas ne s'engageât pas avec eux en des excursions trop pénétrantes dans le domaine de sa compétence, évitant, notamment, de les initier au mécanisme de la fécondation des plantes. Les expériences de sa vie intime mettaient la sollicitude de l'impératrice en éveil de ce côté.
Comme résultat encore, au point de vue de l'acquis scientifique, pour n'avoir pu, à l'âge de six ans, rien comprendre à la théorie des logarithmes, Alexandre ne devait jamais être capable de faire une addition, et, en matière de morale, jusqu'à l'entrée en scène de La Harpe, il ne fut pas mieux édifié. Ancien aumônier de la légation russe à Londres, où il avait adopté le costume et les façons d'un clergyman, son précepteur de religion, SamboTski, s'intéressait plus aux problèmes d'agronomie et d'horticulture qu'à ceux de la théologie. Sur ses antécédents et sa mine, qui lui valaient une réputation mal fondée, semble-t-il, d'esprit fort, Catherine le jugeait propre à soustraire son élève aux idées de fanatisme et à lui inculquer celles d'une large tolérance. Mais, wsentiellement négative, comme Alexandre devait l'observer un jour en «'en plaignant (2), c'est en une leçon d'indifférence que cette influence se résumait.
Pour y suppléer, l'impératrice a peut-être fait état de Michel Mouraviév. Auteur d'ouvrages philosophiques, qui, inspirés des encyclopédislrs français, prêchaient l'amour de l'humanité, la nécfusité de lois naturelles imposant im froin au dc8]H)iisnie et
(1) Tr*ii initructifs pour l'histoirp de l'éduc-atiou ot. de la première jeuaeiie d'Aloxandru, Ict m/<moireg do ProtasBov ont 6t.6 publiés dans Ancienne tH NouK'eUe flmnif, 1880, vol. XVII, Cf. Rastoptcujnk, ArchU>es VorontaoVt VIII, y3 ; (iiiKTcu, Mémoires, p. 100; CzARTonvsKi, Mémoii'es, I, 118.
(2) Journal in/tdit du quaker (Irello de Mobillier, cité par Mohochkine, lêê Jimilen en Runnie, II, 20; cf. Ciirapowicki, Journal, p. .SS, 59; Kova- LKvtKi, U Comte lUoudov et son temps, p. 58 et suiv. ; Eyi-kht, Characlerzûge doM lUm Ltben Kiiniyn von Preussen, Vr. Wilhclmll, 2''tG-2'i8.
le respect de la liberté de penser, l'excellent homme faisait lire au futur souverain des pages choisies de Montesquieu, de Rousseau et de Gibbon ; il composait, à son intention, de petits traités d'histoire, de philosophie, de morale ou d'esthétique, qui sont devenus classiques dans son pays. Le ressort etsentiel de tout ascendant moral lui faisait malheui-eusement défaut : père de deux futurs décemhriste»^ qui eux-mêmes furent des héros par le rêve plutôt que par l'action, comme eux, avec beaucoup d*esprit et de cœur, il manquait de caractère.
A Samborski, avec des indications sur le mécanisme de certaines greffes déhcates, Alexandre a dû suivre aussi des leçons d'anglais ; mais, à sept ans, il ne savait pas encore un mot de la langue qu'il devait plus tard parler le plus liabituellement, et c'est le hasard seul toujours qui lui a donné un maître de français, faisant en sorte encore que, contre toute vraisemblance, ce petit événement prît pour l'avenir de la Russie une importance capitale.
Depuis Pierre le Grand, ce pays était en mal continu de révolution. Dans les révolutions même de palais, les idées de réforme politique avaient leur part. Sans ampleur et sans profondeur, ces remous n'arrivaient cependant pas à jeter bas la Bastille autocratique. Mais, voici qu'avec La Harpe, l'esprit révolutionnaire dans sa plus large expression et dans sa forme la plus militante pénétrait dans la demeure des tsars, pour y gouverner pendant dix ans l'éducation d'un futur autocrate. C'était là un fait gros de conséquences, quand bien même le Jticobin suisse, comme Catherine elle-même passe pour l'avoir appelé, dût laisser sur les rives de la Neva plus de convictions qu'il n'en a imposées.
Au printemps de 1783, recommandé par Grimm pour cette opé ration de sauvetage, La Harpe ramenait à Pétersbourg un frère du favori en titre à ce jour, Jacques Lanskoï, qui, voyageant en Italie, y faisait des sottises. Cet exploit accompli, le sauveteur comptait qu'il lui ouvrirait accès, en Russie, à un autre emploi.
sans que cependant, à vingt-neuf ans d'âge, il pût en indiquer aucun pour lequel il fût particulièrement qualifié. Il avait étudié la philosophie à Genève et les sciences juridiques à Tubingen. D avait vécu à Lausanne, centre, à cette époque, d'une activité intellectuelle assez intense. Entre le prince Boris Galitzine, en littérature Piménov, traducteur dévot des Pensées de La Rochefoucauld, André Razoumovski, futur représentant de la Russie au congrès de Vienne, et le doyen Bridel, auteur d'une élégie sur la mort de la princesse Catherine Orlov, femme de l'un des prédécesseurs de Lanskoï, il y avait pris contact avec le lointain Nord, où la destinée devait le porter. Mais, il y avait surtout préludé à ses futurs démêlés avec le gouvernement « tyrannique » de Berne (1), genre d'activité pour laquelle Pétersbourg ne semblait offrir aucune convenance. Aussi, en désespoir de cause, parla-t-il bientôt de quitter cette ville pour passer en Angleterre et y entreprendre l'éducation d'un lord il landais, quand les Lanskoï s'en mêlant, pour leur faire plaisir et obliger Grimm, Catherine s'avisa que son petit-fils ignorait la langue de Voltaire. L'année d'après, le maître de langue française passait précepteur en chef, et c'était encore l'effet d'un concours de circonstances accidentelles.
Très fortuitement, Catherine avait pris connaissance d'un mémoire, où s'irritant de l'emploi subalterne où il se trouvait retenu et confondant les ambitions qu'il entretenait avec les idées eu matière d'enseignement qu'il croyait concevoir, sinon pédagogue génial, le Vaudois se révélait, lui aussi, courtisan des plus avisés. Multipliant des flagorneries savamment déguisées sous le couvert de hardiesses de langage cauteleusement risquées, il proclamait la nécessité pour tout « citoyen » de savoir qu' « il
(1) Pour ta biographie, voir : Autobiographie, en original à Bol-Air près Morg''i dans la famille Monod ; on copie il la Dibliothèquo publique d'Aarau, M». 17, H. T. 358; fragments publiés dans Schtveizergcscliichtliche SludieUf Berne, 186'i (J. Vog«l) cl dans Archwea russes, 1866, p. 75 ot suiv. ; Soukhom» liuov a utilisé la copie pour une étude publiée dans Rd'ue du ministère de V liutruetion publique russe, janvier-février 1871, vol. CLIIL — Voir aussi : («iggiiis PiLLiciioDY, Vie politique de La Harpe, 1815; Diographie anonyme dé... La Harpe, 1818; C. Monnahd, Notice biographique..., Cenèvo, 1838; DiooT frèri-s, iSou^'elle biographie ghiérale, 1859, XXVI 11, 884 ot suiv.; J. Caiit, le Canton de Vnud de 17'J8 ù 1815, Lausanne, 1868.
fut un temps où tous les hommes étaient égaux » et le droit de s'élever contre un régime qui « liNTait le genre humain, pieds et poings liés, au caprice d'un seul » ; mais il constatait, en même temps, le bienfait acquis à l'humanité du fait de certains mo* narques, qui, bien qu'absolus, se faisaient gloire avec vérité de « n'exister que pour leurs peuples ». Il proposait un plan nouveau pour l'éducation à laquelle il prenait part, en sous-ordre, et il ne faisait, en le traçant, que démarquer un modèle que l'auteur de V Instruction de mars 1784 n'avait pas de peine à reconnaître (1). La flatterie habile désarmant sa sagacité, Catherine fut touchée. En outre, Lanskoï se mourant, elle éprouvait le besoin de se décharger sur un autre homme que Saltykov ou Protassov des soins dont ses douloureuses préoccupations la détournaient, et La Harpe lui parut capable d'y pourvoir. Alexandre avait sept ans et l'esprit embarrassé d'aliments que, contre le vœi^ de sa grand'mère, il se montrait — sts cahiers autographes en témoignent — absolument inhabile à assimiler. Une pire épreuve l'attendait maintenant.
En un flot de cataracte, y mêlant les souvenirs de l'iiistoire d'Italie au moyen âge avec les notions empruntées à la statistique la plus récente des provinces du Brandebourg, le nouveau Mentor ne perdit pas une minute pour porter au même déversoir tout le fatras scientifique dont sa propre tête se trouvait encombrée. Ce n'était pas seulement erreur de pédagogue "novice. Plus qu'à ses élèves de Pétersbourg, le Vaudois destinait ces épanchenients à ses amis des cénacles politiques et littéraires de la Suisse, où, à coup de copies adressées à Grimm, au prince de Ligne, à l'envoyé anglais Fitz Herbert, Catherine elle-même s'employait à leur assurer un grand retentissement.
Comme instrument de réclame au bénéfice du maître, le procédé était d'une efficacité certaine. A l'avantage de l'élève, la
(1) 10 juin 1784, dans La Harpe, le Gouverneur d'un prince, p. 235 et 8uiv.
vaste enquête historique que La Harpe prétendait aborder ainsi, pour en dégager des notions abstraites de morale politique ou des préceptes concrets de sagesse gouvernementale, aurait pu avoir de l'utiKté, si Télève avait été en état d'entendre quelque chose à cet enseignement et le maître en situation de lui donner un développement méthodique. L'un restait un enfant, et, entre les distractions et les corvées de cour, obligé de leur disputer pour ses leçons un temps parcimonieusement mesuré, l'autre n avait bientôt souci que d'y faire briller son érudition et sa faconde, au gré de l'inspiration du moment et des évocations que la mémoire lui suggérait. De l'Hellade, peu familière à son propre savoir, passant à la Rome de Gibbon, seule connue, puis d'un bond se transportant en Angleterre, flétrissant d'un mot une suite d'empereurs, glorifiant d'un coup Publicola, Caton et les Gracques, légitimant d'un même arrêt l'assassinat de César et l'exécution de Charles I^, il prenait texte de ces traits historiques, et, confondant l'histoire avec la légende, plus encore des anecdotes qui s'y laissaient rattacher, pour démontrer la nécessité de « remplacer le pouvoir de la force brutale, par la puissance morale, fruit des soins donnés à l'éducation des masses populaires », ou indiquer la limite que « les désirs insensés du despotisme rencontrent dans la résistance des consciences libres ».
En retrouvant le texte de ce « cours » dans une douzaine de manuscrits folios conservés à la Bibliothèque cantonale de Lausanne et en apprenant quelle en avait été la destination première, on comprend que les inventeurs aient été inclinés à une incrédulité aujourd'hui exclue (1). A la date où le « cours » avait été professé, l'aîné des auditeurs n'avait pas dix ans. Il n'est pas moins facile de se représenter les méfaits d'un tel enseignement, oîi la responsabilité du professeur n'a pas d'ailleurs été seule engagée. Le moindre était de laisser l'élève extrêmement ignorant. Mais, en échappant à la portée naturelle de son entendement à un âge si tendre, cette masse indigeste de matière didactique qu'on lui faisait absorber devait fatalement lui enlever le goût nicnie de tout savoir. En sollicitant d'autre part son imagination seule,
(1) Par utir lettro dn La lUrpo lui-mémo, publiée dans la Bévue historique vaudtitie, 18'M«, |>. 3U2.
l'enseif^nement ainsi administré le prédisposait à ce tour contemplatif, spéculatif et idéologique de la pensée, en dehors de toute direction pratique et de tout désir de réalisation, qu'il devait retenir et qui, chez un autocrate, constituait le plus fâcheux contresens.
Entre le principe et l'application, l'esprit du maître se complaisait d'ailleurs dans un terrain vaçue, où Catherine elle-même trouvait «es convenances et où l'élève allait exceller dans l'art de concilier les contraires. Républicain en Suisse, La Harpe reconnaissait en d'autres paya les avantages d'une monarchie constitutionnelle et découvrait en Russie les possibilités que l'absolutisme offre pour « donner au pouvoir un ressort de grande énergie ». Il dictait au « porteur de couronne en herbe » des pensums ainsi conçus : « Je deviens de jour en Jour plus nonchalant... et m'approche chaque jour davantage de me« pareils, qui pensent sottement être des perfections par cela seul qu'ils sont princes. » iVfais l'instant d'après, il lui donnait à entendre que, grâce à «es soins, le futur souver^jn de toutes les Ru««ie« ne pouvait manquer quand même de faire le bonheur de trente millions d'hommes. Moyennant quoi, la satisfaction mutuelle était complète et Catherine la partageait.
Dans une de ses fables, mettant en scène un aigle qui enseignait à un lionceau la manière de faire son nid, Krylov traduisait un sentiment contraire, qui était celui du plus grand nombre des Russes. Ils pensaient que, pour apprendre à les bien gouverner, leur futur maître pouvait mieux faire que de se mettre à l'école d'Athènes ou de Lausanne. Ils estimaient aussi qu'en dépit des précautions que Catherine ne négligeait pas, l'espèce de pyrotechnie politique dont, avec son autorisation et son encouragement même, les leçons du Vaudois prenaient la forme, n'était pas «ans danger. A l'autre extrémité du continent, il est vrai, mais néanmoins en territoire européen, l'incendie s'allumait pour de bon, et La Harpe s'employait de son mieux à attiser le feu. En
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dehors même de ses leçons qui étaient à double fin, par force lettres, mémoires et brochures, il prenait à la propagande révolutionnaire une part assez active pour qu'en décembre 1791, le gouvernement de Berne jugeât à propos de la dénoncer à Pétersbourg, en faisant appuyer sa démarche par les représentants des puissances coalisées réunies à Coblence.
Il tombait mal. A ce moment, tout en louant ses voisins des mesures qu'ils prenaient contre les incendiaires, Catherine n'entendait pas y concourir. Elle était occupée ailleurs et elle ne se croyait pas menacée. Préludant à une politique que d'autres souverains allemands devaient, cent ans plus tard, porter à un développement monstrueux, elle était même inclinée à favoriser le déchaînement d'un fléau qu'elle ne jugeait préjudiciable qu'aux autres. Sans qu'elle en prît offense, des refrains étaient chantés à sa cour, qui en Angleterre même passaient pour séditieux. En outre, la note du gouvernement helvétique se ressentait de la rudesse des montagnes. L'impératrice trouva à propos de s'en montrer blessée et eut la malice, en y faisant réponse, d'en confier la rédaction à La Harpe lui-même.
« Soyez jacobin, républicain, tout ce que vous voudrez, » lui aurait-elle dit à cette occasion ; « je vous sais honnête homme et cela me suffit. »
L'année suivante, elle faisait lire à son petit-fils le texte de la nouvelle constitution française, et, en juillet 1793, après avoir fait mine de renforcer la coalition avec un corps de cinquante mille hommes sous le commandement du prince Repnine, elle donnait un contre-ordre, non sans que La Harpe fût soupçonné — et se fît gloire — d'y avoir contribué. Mais ce devait être son dernier triomplic.
Au cours des mois suivants, des signes non équivoques lui firent comprendre que les temps étaient changés et qu'il lui convenait aussi de modifier son attitude et ses propos. Au palais d'Hiver, dans une galerie ({ui servait de promenoir à l'impéralricc, il voyait disparaître les bustes de Voltaire et de l''ox. Catherine estimait que lus jacobins de Paris allaient trop loin, et, ayant eu raison do la « jacobinière de Varsovie », comme elle disait en cherchant à établir sur eu point une confusion qui servait ses desseins, elle •e voyait en situation de donner un autre emploi ù ses forces.
Du coup, La Harpe retira Brutu» de son enseignement. Un peu plus tard, il renonçait à son « cours d'histoire », lui substituant prudemment la lecture d'ouvrages publiés avant l'ère révolutionnaire. Il se mettait de lui-même à la page, comme on dirait aujourd'hui. En vain. A l'automne de 1794, il était congédié et, au printemps suivant, il quittait la Russie.
Il a voulu, depuis, que cette disgrâce fût motivée par le refus qu'il aurait fait de servir Catherine dans ses entreprises contre les droits successoraux de son fils. Un simple rapprochement des faits et des dates suflit au démenti de cette version (1). Il avait cessé de plaire. Mais il ne partait pas tout entier. Non omnis... Il laissait à son élève une autre Instruction (2), qui, destinée à perpétuer l'enseignement interrompu et à en fixer, au point de vue moral tout au moins, les traits essentiels, ne fait pas grand honneur au maître. Se montrer indulgent pour ses serviteurs, courtois pour les autres personnes de son entourage et accueillant aux personnes du dehors, en prenant grand soin cependant de garder son rang, d'observer ses propos et de marquer son prestige pour ne pas être dominé, Alexandre y recevait des conseils, dont la sagesse ne saurait être contestée, mais où Mentor paraît s'effacer devant Dangeau :
« Vous êtes entré dans la salle en laissant voir trop de timidité. La modestie sied sans doute a la jeunesse, mais un souverain doit montrer plus d'assurance. »
Ou bien :
« Vous avez fait le tour de l'assemblée un peu trop vite. »
Revenant à Saint-Pétersbourg après l'avènement au trône de son ancien élève, tels seront encore les avis que l'ex-précepteur se reprendra à lui prodiguer (3), en continuation d'un magistère dont l'objet était de façonner l'esprit et le cœur d'un autocrate, maître arbitraire de trente millions de ses semblables. Honnête homme, ainsi que Catherine s'en persuadait avec raison et homme de belle intelligence, en dehors des erreurs où, doctrinaire éberlué, politicien égaré par la doctrine et pédagogue sans
(1) V. Wahszewski, le Fils de la grande Catherine, p. 93-94.
(2) ScHiLDER, Alejcandre /•■', I, 271 et suiv.
(3) SouKiiOMLiNOv, Rei-ue du ministère de l'Instruction publique russe, février 1871, p. 220.
expérience, il lui arrivait de tomber, se» intentions étaient excellentes et ses vues souvent justes. Le sentiment des proportions y manquait, avec l'ampleur et l'élévation nécessaires au rôle que le Vaudois assumait dans ce pays. Invinciblement, il en ramenait les immenses horizons à la perspective de son canton.
A sa façon, même après son départ, il s'est rendu utile, poursuivant dans la mesure de ses moyens l'œuvre qu'il avait dû abandonner à mi-tâche, suppléant au contact direct par une correspondance diligente et guidant les lectures auxquelles il ne pouvait plus présider. On s'est étonné à tort que, Suisse de région romande et de culture principalement française, il ait, livres à acheter ou périodiques à abonner, indiqué principalement des publications allemandes. Ce n'était pas acte de préférence. Sur les rives du Léman, l'heure du triomphe de la KuUur n'avait pas sonné, et l'élève de Tûbingeu n'oubhait pas Lausanne. Mais la crise révolutionnaire ne lui laissait pas de choix. En matière do nouveautés littéraires, pour la France comme le cas devait se reproduire pour la Russie de notre temps, elle réduisait le catalogue à un procès-verbal de carence. Dîins une liste d'ouvrages anciens que le maître avait laissée aux mains de son élève en le quittant (1), les auteurs français étaient de beaucoup le plus nombreux. Il n'avait pu malheureusement se promettre un effet satisfaisant de cette recommandation..
Adressant un dernier mot d'adieu à l'homme auquel, disait-il, « il devuil tout honnis le jour », Alexandre s'était excusé d'y mal fiffincr le» lettres : « les larmes qu'il répandait l'empêchaient de voir le papier. » Cependant, six moi* auparavant, l'ingénu ProtuSROv avait exprimé la conviction que, dans le fond, le jeune prince ne serait pas f&ché de cette sépîiralion (2). Dans les senti-
(1) Retrouvée il y n qui'l<|uct années, par le gruud-duc Nicolti» MikJiaïlovilch vl publiéudoiii lu UibliophiU russe (édil. N. V. Soloviov), r.HC, vol. V'.
(2) ScniLDKn, Alexandre I", l, 110 et 238; Archii^es Vorontaov' XV, 36,
ments du petit-fils de Catherine, la réalité a toujours été difficile à démêler. Au lendemain du départ de La Harpe, l'apparence le montrait entièrement dominé par cette influence, sauf qu'il exagérait les enseignements et portait à outrance les impulsions qu'il lui devait. Après avoir, dès 1791, scandalisé un de ses autres éducateurs en glorifiant les avantages de l'égalité entre les hommes (1), on sait couiment, dans un entretien devenu célèbre, il s'est épanché, cinq ans plus tard, avec Czartoryski. Détestuiit le despotisme en tout lieu et sous toutes les formes, aimant la liberté et la voulant pour tous, déplorant les excès de la Révolution, mais lui accordant néanmoins ses sympathies, il se déclarait ennemi de tous les privilèges et donc décidé à répudier ceux que sa naissance lui destinait. Vantant les charmes d'une existence de simple particulier, dans une belle ferme, au sein d'une contrée agreste et pittoresque, il annonçait l'intention de s'en assurer la jouissance, en Suisse, ainsi qu'il s'en expliquait à la même époque avec La Harpe, ou sur le Rhin, suivant une autre inspiration, dont U faisait confidence à Victor Kotchoubey, envoyé à ce moment auprès de la Forte (2). Il allait, cependant, cinq ans plus tard, faire valoir prématurément, violemment et contre son propre père, le droit que sa naissance lui attribuait à occuper sur les rives de la Neva un trône où le sang devait couler pour qu'il y montât plus tôt.
L'influence de La Harpe sur son élève avait été grande ; mais, sans unité dans sa source comme sans fixité dans sa direction, elle ne s'était pas en outre exercée seule. Après avoir voulu soustraire entièrement l'éducation de son petit-fils à l'autorité des parents et sa personne à leur affection, Catherine s'était relâchée de cette prétention injustifiable. Or, à Gatchina, Alexandre trouvait d'autres Mentors : son père, le représentant le plus complet que, jusque dans l'exagération de son principe, l'absolutisme ait rencontré en Russie, et Araktchéiév, l'instrument le plus parfait qu'il y ait obtenu pour son fonctionnement. Après y avoir répugné au début, l'élève de La Harpe s'est promptement rendu docile à cette discipline rivale et, finissant par y prendre
(1) Archi^>es russes, 1866, p. 97.
(2) Czartoryski, Ménicires, I, 96; Sbornik, V, 22; Schilder, loc. cit., I, 114 et 276.
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goût autant qu'à l'autre, il s'est acheminé à ce dédoublement de son être, qui, dans l'évolution entière de sa personnalité, est devevenu un des traits constants et le plus caractéristique de tous.
Consignes sévères et rudes corvées, Gatchina avait des côtés déplaisants. De plus en plus épris du champ d'exercice et de la place de parade, oii la vue elle-même des bastonnades cessait de le révolter, Alexandre goûtait moins l'obligation d'être levé tous les jours avant le soleil. Aussi souple avec ses maîtres qu'il savait être rigide avec ses subordonnés, Araktchéiév y trouvait bien des accommodements. Sans quitter son lit où, pudiquement, la jeune grande-duchesse remontait le drap par-dessus sa jolie tête blonde, le grand-duc signait, les yeux demi-clos, les rapports de service et se rendormait profondément. Dans les idées derenoncement qu'il concevait à ce moment, l'impatience de ces contraintes se laisse pourtant discerner nettement. Il parlait d' « obtenir un congé du service (1) ». Mais le dédoublement psychique auquel il arrivait faisait qu'il découvrait bientôt une double issue à son ennui et il donnait finalement la préférence au coup d'État.
En imagination, il devait jusqu'au terme de sa vie convoiter une thébaïde, comme aussi professer les principes les plus contraires au régime de tyrannie et de caporalisme dont Gatchina était le foyer. Mais, dix ans plus tard, dans un manège où il pénétrait à plusieurs reprises, au cours d'un après-midi, un général fraîchement arrivé de province s'étonnait de retrouver toujours un homme, qu'il prenait pour un caporal instructeur, et qui, se balançant sur ses jambes largement écartées comme un automate, n)arqualt inlassablement d'une voix qui s'enrouait le pas des conscrits : une, deux ! une, deux 1 « Le pauvre diable I — Taisezvous I C'est l'empereur (2) I »
Avant que le fils de Paul escaladât le trône sans glisser dans le sang, Gatchina avait conquis la moitié de son être, et, dans l'outre, les lacunes devaient toujours rester que ses éducateurs de Tsarskoié, Catherine, La Harpe et Pallas, y laissèrent.
(1) Mamto*, Metiager hiatorique^ 1894, LVIII, 302; Schilder, loc. cit.. l, 180.
(2) TouTCiiKov, Souvenirs, p. 268.
A son avènement, il était bien le liuiueau de la fable enseigné par un aigle. De Vindigesta moles dont on avait rempli sa jeune cervelle, il retenait des notions sur le mécanisme des institutions suisses ou le jeu du parlementarisme anglais, mais il ne se doutait pas qu'à quelques pas du palais qu'il habitait des créatures humaines étaient vendues à l'encan comme du bétail. A lui ouvrir des vues sur la vie politique et sociale de la Russie, ses éducateurs eussent trop risqué, et ils ne pouvaient d'ailleurs pas y être habiles. Les mieux inspirés s'étaient bornés à solliciter, en manière abstraite, les instincts généreux que le fils de Paul tenait du comte du Nord. Ils l'inclinaient à la sensibilité selon l'esprit du temps, à l'attendrissement sentimental, au culte d'un vague idéal de bonté et de justice. Créatrice entre Tsarskoié et Pavlovsk d'un temple où « la rose sans épines » attendait d'être cueillie par un tsarévitch que n'auraient pas rebuté les ronces du chemin, Catherine elle-même s'était appliquée à présenter à son petit-fils le monde où il devait vivre et le rôle qu'il était appelé à y jouer en forme d'idylle, agrémentée de traits romanesques et propices aux poétiques exaltations. Moyennant quoi, pour autant qu'il y avait trouvé la source de ces idées humanitaires et libérales dont il allait faire profession, il ne s'en pénétrait aussi qu'en esthète, sous forme d'abstractions et sans lien avec les réalités ambiantes. Dans ce domaine, brutales mais pleines néanmoins de séductions pour un futur autocrate, que le jacobin La Harpe lui-même ne se lassait pas d'édifier sur 1' « éminence de son rang », les leçons de Gatchina avaient obtenu sur lui une bien plus forte prise.
Mais le pire effet encore de l'éducation en partie double — école de Tsarskoié et école de Gatchina — qu'il avait reçue, apparaissait chez l'élève dans le caractère.
A Tsarskoié, en habit à la française, bas de soie et souliers à nœuds, il avait lu avec sa mère les chartes révolutionnaires et
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souri aux quolibets que Zoubov en robe de chambre et Catherine en néghgé échangeaient à l'adresse du « fou », comme ils appelaient Paul ; à Gatchina, l'instant d'après, l'uniforme prussien au dos, botté, éperonné et la canne levée, il avait partagé avec ce même « fou » le sombre régal du champ d'exercice et du peloton d'exécution. Entre les deux foyers qui se disputaient ainsi son existence et la formation de son tempérament moral, il avait vécu dans une atmosphère de sourd antagonisme et de sournoises mais âpres compétitions, où la dissimulation, la méfiance et la ruse faisaient partie de l'air que l'on respirait et où La Harpe puisait, à l'intention de son élève, la matière de recommandations ainsi conçues :
« Observez-vous dans vos gestes et dans vos discours... Recherchez et employez de préférence des hommes modestes,... mais ne renoncez jamais à une surveillance qui n'humilie et n'effraie que les fripons. »
En dehors d'un penchant prononcé qu'Alexandre lui a dû sans doute à la défiance, la dissimulation et la duplicité, une autre conséquence résultait du conflit de ces influences : en s'opposant, elles avaient créé en quelque sorte un point mort, où les éducateurs du prince lui avaient reconnu de bonne heure un penchant invincible à la paresse. C'était même la seule observation où ils se trouvassent d'accord à son endroit et dont la justesse a été confirmée d'autre part. « Le grand-duc Alexandre a le meilleur naturel du monde, écrivait Rastoptchine en 1794, mais il est paresseux et ne veut s'occuper de rien. Il ne touche jamais à un livre (1). »
Toujours pressée, Catherine y avait contribué. Au moment où La Harpe le quittait, Alexandre était marié depuis deux ans. Entre les joies de son ménage naissant, les obligations de cour et celles de son « service », on doit trouver naturel qu'il répugnât à un complément d'activité, dont la nature même des exercices intellectuels auxquels il avait été astreint tendait à le détourner.
Si d'uilh'urs, au témoignage de Rastoptchine, en abandonnant des études écourtées, il oubliait le peu qu'elles lui avaient appris
(1) Arehii-ea Vorontuoi', VIII, 94; cf. Anciennt Pusaie^ 1870, I, 153, 159; fraad-<Juo NicotAs, filitabeth, I, 78.
et ne devait jamais chercher à le» compléter, physique eu cérébrale, sa paresse s'est toujours prêtée à des intermittences de grand effort, comme les lacunes de son savoir comportaiens quelques éléments d'érudition assez ample et de multiide» curiosités d'esprit.
Il parlait couramment l'anglais, et, pour écrire, au russe il préférait le français, bien qu'il dût toujours y mettre quelque gaucherie, commentant par exemple, en 1810, les « événements moraux dont se compose la situation actuelle de la nation hançaise et que le temps seul peut conciUer et affermir » (1). Et il prenait volontiers la plume en main, jusqu'à servir de secrétaire à Araktchéiév, dans les papiers duquel des volumes de ses autographes ont été découverts (2). Mais il n'avait souci ni de grammaire ni d'orthographe. Il fut capable de disserter sur Quesnay et Adam Smith ; mais il lui arrivait de taxer de prodigalité une personne de son entourage pour un écu mis dans la main d*un mendiant. « Un napoléon d'or suffisait (3). •
A l'heure où il assumait les lourdes responsabihtés du pouvoir absolu, l'éducation qu'il avait reçue faisait de lui un être composite et bizarrement contrasté, qui se présentait aux yeux des contemporains ainsi qu'il suit.
Au physique, « très grand et assez bien fait ; la jambe surtout et le pied très bien tournés, quoique le pied soit un peu grand ; des cheveux brun clair, des yeux bleus, pas très grands, mais non plus petits ; de très jolies dents, un teint charmant, le nez droit, assez joli ». A ce portrait datant de 1792, la ressemblance semble d'autant mieux garantie qu'il porte la signature d'une fiancée, à qui le modèle avait déjà donné quelques motifs de déception (4).
(1) SCBILDER, IV, 494.
(2) Ancienne Russie, 1903, CXIII, 27 (Korff).
(3) Ancienne Russie, 1883, XL, 160 (prince Galitzine). (4^ Grand-duc Nicolas, Elisabeth^ I, 78.
Mais à l'image quand même plaisante qu'elle traçait, l'âge portait assez promptement des retouches moins flatteuses : du brun clair les cheveux tournaient au blond fade et se faisaient rares ; sous un front précocement dénudé et des sourcils presque blancs, la figure poupine prêtait à im jeu de mots grossier : « notre Vauban, notre veau blanc », que, favori disgracié, Spéranski passait pour avoir mis en circulation. Dès 1794, en outre, à la suite d'une chute de cheval et d*une assiduité trop grande aux exercices d'artillerie, affligé d'une légère claudication, le jeune prince devenait dur d'une oreille, en attendant qu'il fût à moitié sourd des deux (1).
Beau quand même au sentiment général, à une grâce et un charme exquis, il unissait une prestance qui, cependant, a été plus discutée. Si, en 1805, Savary s'en trouvait impressionné jusqu'à « ne pouvoir se défendre d'un mouvement de crainte et de timidité devant tant de grandeur et de noblesse » (2), la comtesse Potocka y trouvait « plus d'élégance que de distinction... un air d'embarras et des façons d'officier charmant, plutôt que de grand souverain » (3), et, deux ans plus tard, à Tilsit, Meneval jugeait l'accueil du vaincu de Friedland « plus familier qu'imposant » (4), se rencontrant avec la comtesse de Lieven, en humeur laudativc pourtant à l'endroit d'un prince qui la comblait de faveurs, elle et son mari (5), et avec la comtesse de Choiseul-Gouffîer, qui portait la même disposition d'esprit jusqu'à l'enthousiasme (6). Le futur duc de Rovigo et Moriolles, le commensal du grand-duc Constantin, vantaient la façon de s'exprimer du tsar « dans le français le plus pur, sans accent et avec un choix d'expressions parfait » (7). tandis que l'envoyé d'Autriche à Pétersbourg, de Saint-Julien, relevait dans le débit abondant du souverain « une espèce de bredouillement, qui faisait péniblement attendre la fin de la phrase » (8). Mais le suffrage donné par
(1) Arehii>e9 Voronlaov, Vil, "J5 ; grand-duc Nicolas, Elisabeth, I, 313 comteite Potocka, Mémoires, p. 93 ; comtoso Golovine, Souvenirs, p. 177
(2) Mémoire», édit. do 1901, II, 57.
(3) Mémoireê, p. 90-91.
(4) Mémoires, II, 106.
(5) Mémoires inédita.
(6) Réminiêcences, p. 8-9.
(7) Mofiioi.Lr:ii, Mémoirea, p. 190.
(8) OraDd-duc Nicolai, Alexandre 1", I, 398.
L'ÉDUCATION D'UN TSAR Si
Napoléon lui-même à l'acteur — « le Talma du Nord », — qui pendant quelques années a parta^jé le devant de la scène européenne avec lui, doit paraître décisif.
L'agrément de sa physiunumie, « l'expression de bonté, de douceur, de bienveillance » qu'y apercevait Mme de Lieven, n'ont guère rencontré de contradicteurs, du côté des femmes, du moins.
« Notre ange est au ciel », devait écrire, au lendemain de sa mort, celle d'entre elles à qui le souverain avait donné le plus de motifs d'adopter l'opinion contraire (1). Et, s'il faut tin croire un témoin, il est vrai quelque peu suspect. Napoléon lui-même se serait, en 1812, porté, en ce qui concernait le souverain, d'allié devenu pourtant son adversaire, à adopter ce qualificatif. Objectant à la présence de Stein dans l'entourage du tsar, h l'ange et le diable ne devraient jamais se tr<iiiv.r < n>ii rnl.l.' » u^^\■.^'^\.\\ dit à Balachov (2).
Les bommes ont été communément moins sensibles à cette impression, si même ils n'en contractaient pas une contraire, du fuit de certaines dispositions au dédain, à la moquerie, voire à la rudesse, que l'angélique souverain laissait souvent paraître à leur endroit. Avec les étrangers, pourtant, le plus babituellement, Alexandre poussait le souci de plaire jusqu'à l'oubli de cette « éminence du rang » que La Harpe avait tant tenu à rendre toujours présente à son esprit. Réaction contre les excès et les ridicules où son père tombait en matière d'étiquette, et dont sa mère continuait à donner l'exemple; affectation de cette simplicité où, d'après Gibbon, La Harpe apercevait le seul mérite qu'il voulût accorder à Auguste, et où, peut-être, d'après d'Alembert, il avait fait reconnaître à son élève « la suite ordinaire de l'élévation des sentiments » ; mais plus encore sans doute répugnance à toute espèce de contrainte et de gêne, Alexandre, devenu empereur, répudiait presque entièrement, en ce qui le concernait du moins, tout apparat de cour ; il ne souffrait même pas qu'à table son siège le distinguât des autres convives ; s'il ne revêtait un uniforme, moins galonné que ceux du plus grand nombre de ses offi-
(1) L'impératriee Elisabeth dans une lettre à sa mère.
(2) Rapport de Balachov, dans Douhrovine « la Guerre patriotique i, p. 29. Cf. duchesse d'Abhantès, Mémoires, IV, 281 ; duchesse de Dino, Souvenirs, p. 168.
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ciers, il s'habillait comme un quaker, « sans un bijou, pas une bagfue, pas même une montre » ; il se plaisait à fréquenter sans cérémonie des intérieurs bourgeois ; seul, sans la compagnie même d'un aide de camp, il se mêlait à la foule des promeneurs sur les quais de la Neva, s'arrêtant à la portière d'une voiture pour échanger des propos galants avec une dame, ou entrer en conversation avec un acteur du Théâtre français :
— Bonjour, Andrieux, comment allez-vous?
— Bien, sire, et vous?
— Comment se porte votre femme (1)?
En même temps, dans les manifestations de ses idées et de ses sentiments, il dépassait de beaucoup le jacobinisme de son ancien précepteur, très atténué depuis le séjour qu'il avait fait en Russie, Selon l'observation chagrine de Joseph de Maistre, dans tel oukase où, en quatre à cinq lignes, le mot « patrie » se trouvait répété quatre ou cinq fois, sans que la personne du souverain fût mentionnée, il semblait se mettre « en parenthèse ». Se dérobant aux réceptions solennelles, objectant à l'emploi de son chiffre comme motif de décoration ; professant le mépris des distinctions de classe et en donnant l'exemple dans une bourgade de province, où il faisait danser les femmes de petits marchands, il déclarait « n'attacher de prix qu*à la valeur qu'il pouvait avoir comme homme » (2).
La Harpe n*en demandait pus tant. Comme ses collègues, il De s'en flattait pas moins d'avoir produit un chef-d'œuvre (3), et, en quelque piètre estime qu'il les eftt, Rastoptchine se rangeait de certaine façon à cette opinion, eu attribuant à leur élève « une
(1) MiKiiAiLovHKi-DANiLKVBKt, Soui'cnirH, Ancicime liussic, 1899, XCVIII, 628; HouT^iNiKv, Soiu'enirs, Archii>cs russes, 1881, III, 38; J. dk Maisthe, Mimoirm poUliqties, p. 2G9.
(2) (Jrand-duc Nicoi.an, Correspondance d'Alexandre avec sa soeur Cathe" tint, p. 'lO ; OoiNHKi, Mémoires, II, 330.
(3) I*m»TA)nov, Journal, Ardnvei russes, 1866, p. 99, 107.
âme comme on n'en trouve plu» dans ce siècle » (1). Par malheur, les uns et les autres ne prenant aucun soin de cacher ce sentiment à celui qui en était l'objet, il s'en laissait persuader lui-même, et l'effet des réelles qualités qui y répondaient s'en trouvait fâcheusement compromis. Une infatuation eu résultait, source de singulières erreurs et d'étranges écarts de conduite.
Héritier du trône, Alexandre condanmait le principe du pouvoir absolu qu'il était destiné à recueillir ; il répugnait à assumer cette charge et annonçait l'intention de s'y soustraire. Cependant, pour la faire sienne plus tôt, il ne reculait pas devant l'acte de violence le plus odieux (2). C'est qu'en même temps il se pénétrait de la conviction qu'entre ses mains ce même pouvoir serait métamorphosé et deviendrait l'instrument des plus grands bienfaits. L'événement démentant cette présomption, il n'en devait pas être déconcerté. Sa u belle &me » ne s'en trouvait pas changée, et, Narcisse épris de son propre reflet, il y goûtait des satisfactions suffisantes. Il fut toujours un contemplatif, avec des traits d'esprit et de caractère qui ont déroulé les observateurs les plus sagaces.
« Excellent cœur, mais peut-être un peu faible », pensait ea 1804 l'agent militaire de l'Autriche à Pétersbourg, Stutterheim (3). Et Caulaincourt, quatre ans plus tard : << L'empereur a dans l'esprit de la ténacité qu'il prend pour de la force. » Deux années plus tard, le second revenait sur ce jugement que Protassov avait déjà adopté : « On le croit faible, on se trompe. Sans doute il peut supporter beaucoup de contrariétés et dissimuler son mécontentement,... mais il n'ira pas au delà du cercle qu'il s'est tracé ; celui-là est de fer et ne prêtera pas (4). » En 1812, Stein passera plus rapidement par les mêmes retours de jugement (5), et dix ans plus tard, au congrès de Vérone, Chateaubriand se flattera d'y échapper en découvrant d'emblée chez le créateur de la Sainte-Alhance « une âme forte et un caractère faible » ; mais il néghgera d'apprendre à ses lecteurs où il prenait le caractère en dehors de l'âme.
(1) Archives Vorontsov, VIII, 100, 105, 155.
(2) K. Waliszewski, le Fils de la grande Catherine, p. 579 et suiv. '3) Wertheimer, Geschichie Oesterreichs, I, 203.
4) 8 juin 1803, 15 septembre 1810, graad-duc Nicolas, ReUuion» diplo' matiques, II, 175; V, 139.
(5) Pertz, Stein, III, 55, 188, 584.
On s'accorde communément à reconnaître un des indices de la faiblesse dans la timidité, et Alexandre avouait en être affligé. « J'ai toujours été embarrassé de paraître en public », dira-t-il en 1818 (1), après en avoir fourni la preuve dix-sept ans plus tôt au milieu du drame de son avènement, oii il avait dû être presque traîné de force devant le front des troupes disposées à l'acclamer (2). Cependant, sa destinée a voulu que, pendant une grande partie de son règne, il fût constamment en représentation devant « un parterre de rois » ; à cette épreuve, il n'a jamais rien trahi de l'émotion qu'elle lui aurait donnée et l'aptitude à réprimer de telles manifestations passe communément aussi pour un témoignage de force, comme, en général, tout pouvoir de dissimulation. Le fils de Paul en a été très largement doté, en même temps que porté à en user immodérément.
Par « pudeur d'âme d'élite méconnue », comme l'a pensé Joseph de Maistre? Une conjecture analogue a été exprimée de façon plus triviale par un des collaborateurs du souverain : « Le courage lui manquait souvent pour traiter, comme le pouvait un despote, les gens qui lui déplaisaient. Il est notoire qu'il souffrait dans les postes les plus éminents des hommes qu'il méprisait... Un jour venait, cependant, où il leur fallait abandonner la place. Alors, ils se mettaient à crier contre la prétendue duplicité du maître (3). » La Ferronays en a jugé autrement : « La profonde dissimulation est peut-être chez lui moins une étude et un défaut qu'une vertu accessoire et, pour ainsi dire, une conséquence des inconséquences de son caractère. Il parle des droits de l'homme, de ceux du peuple, des devoirs d'un souverain comme peut et doit le faire l'élève d'un philosophe ; mais il fait exécuter en même temps ses volontés les plus arbitraires avec plus de despotisme et plus de rigueur que ne l'eût fait Pierre I®' (4). » A un autre diplomate français, Alexandre donnait à la même époque l'impression d'un homme extrêmement violent, qui arrivait, par un grand cfTort de volonté, à se maîtriser (5).
(1) Grand-duc NicoLAt, Correspondance de Lebzellern, p. 31.
(2) K, Wamszkwski, le Fila de la grande Catherine, p. G/iS-CiS.
(3) N. TouRQuirtiAv, la liuimie el les Husscs, II, 206-207.
(4) 30 m»f 1820, flraiid-duc Nicolas, Alexandre 1'", II, 310.
(.'») Mémoire de b('<li'i inv.iyn en miaition «pécialc ù Varsovie, en aoùl-
a Un Grec du Bas-Empire », aelon le mot à Temporte-pièce de Napoléon. Gervinus y trouvait une justesse profonde, et l'envoyé de Suède à Paris, Lagerbielke, l'a développé dans la paraphrase que l'on connaît : « En politique, fin comme la pointe d'une épingle ; aigu comme la lame d'un rasoir et faux comme l'écume de mer (1). » Mais « l'âme d'élite », dont, commensal de longues années, Joseph de Maistre a gardé la vision? Mais « l'ange », dont, après trente années de vie conjugale, Elisabeth a conservé le souvenir? Au regard de cette personnalité qui, dans le champ de vision historique, a pris une si grande ampleur et tant d'éclat, l'abondance des impressions recueillies ne fait, dans leur discordance irréductible, que compliquer un problème d'interprétation qui s'étend à toutes les parties du sujet. On dispute en effet, aujourd'hui encore, sur le point de savoir, par exemple, si le partenaire de Napoléon au rendez-vous d'Erfurt était un homme supérieurement doué ou un médiocre. « Sphinx non deviné jusqu'au tombeau », Alexandre a porté jusque dans l'au-delà l'énigme de son être moral et même physique. Près de cent ans, en effet, encore après sa mort, la date et le lieu de cet événement demeurent un objet de controverse !
Au rapport de MetteriiKli, en s'attaquuiit à cette énigme. Napoléon n'aurait réussi qu'à lui donner forme de rébus : a H serait difficile,» aurait-il dit, «d'avoir plus d'esprit que l'empereur Alexandre ; mais je trouve qu'il y manque une pièce, et il m'est impossible de découvrir laquelle. » A quoi le prince des diplomates a ajouté ce commentaire, où le rébus paraît tourné en charade : u J'ai été vingt fois dans le cas d'admirer la justesse non seulement de la remarque, mais même de l'expression, et si, dans l'occasion, il peut me rester un doute, c'est celui de savoir si, dans tel ou tel cas, la pièce manque, ou s'il y en a une de trop (2)... » Rébus ou charade, le mot s'en est peut-être rencontré sous la plume d'une femme. Les moins intelligentes ont de ces trouvailles, et celle-là était d'esprit vif, sinon très profond. Devenue reine de Wurtemberg, et quelque peu déprise d'une affection qui, à l'endroit de ce frère, n'avait jamais exclu la critique, la grandeseptembre 1820, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLXI, 74.
(1) Germ.nus, Geschichte des XIX J., II, 696.
(2) 28 août 1817 Ranie d'histoire diplomatique, 1911, III. 336.
duchesse Catherine a écrit : « Le malheur de mon frère, c'est qu'il n'a jamais été homme, car, de petit garçon, il est devenu empereur (1). »
L'éducation du petit-fils de Catherine l'a laissé, en effet, au point de vue intellectuel et moral, dans l'état d'enfance, avec quelque chose de trop, à savoir le désaccord de suggestions et de directives également divergentes, entre lesquelles ses maîtres l'avaient partagé et une pièce manquante, dont ils avaient négligé de le pourvoir, et qui était l'organe indispensable de coordination.
Petit garçon, Alexandre n'en avait pas éprouvé le besoin : il vivait dans un paradoxe de contradictions, d'antinomies et d'incompatibihtés conjuguées. Catherine se disait républicaine et gouvernait son empire comme une satrapie. Paul faisait profession d'idées humanitaires et bâtonnait ses officiers. En outre, quand l'une disait « oui », l'autre répondait généralement « non », et leur héritier faisait écho aux deux. Empereur, la nécessité d'un choix eut beau solliciter sa raison : le pli était pris et l'organe coordinateur absent.
Comme la diplopie fait voir tous les objets en double aux personnes atteintes de cette affection des yeux, il lui fut habituel d'avoir , à propos de toutes choses, deux façons de penser et aussi deux volontés, sans qu'il y trouvât un empêchement pour la décision ou l'action, phénomène qui, observé chez son père à un moindre degré, s'est perpétué depuis dans sa postérité, et est devenu récemment une des causes de la plus épouvantable catastrophe. Chez le fils, contre ce qu'on a imaginé, il n'a même pas détcriainé des phases successives, où sa pensée et sa volonté auraient subi des modifications profondes, et c'est avec raison qu'un hislorieti français a reconnu en lui un de» hommes les plus « suivis I) de tous leH tciiipa (2). Et des plus persévérants, doit-on
1 nrv'iu hiiilorîtjue, 1893, LI, 298.
(2) A. SonKi., l'iiurope et la Hévolutum, VI, Vi4, ir)()-151, 233.
ajouter, mais en partie double, toujours, en un perpétuel parallélisme d'inspiration et d'orientation, qui, par moments, ne laissait pas de devenir générateur de quelque trouble intérieur.
D'où des sautes d'humeur, de brusques alternatives d'exaltation et de dépression morale, des accès de mélancolie dont, à tort, on a cherché la cause dans des angoisses de conscience se rattachant à l'événement du 23 mars 1801. L'homme que la nuit tragique a trouvé dormant profondément — et n'eût-il fait même que simuler le sommeil (1) — à quelques pas de la chambre où, avec sa comiaissance, — et sa complicité, — son père était égorgé, ce fils n'a pu être accessible à de telles impressions.
S'il a éprouvé des inquiétudes à ce propos, plus vraisemblable' ment, elles procédaient du sentiment où un diplomate autrichien a aperçu « la nuance dominante de son caractère » (2), et qui aurait été la peur. On a voulu aussi qu'à certaines autres nuits, sur l'escalier conduisant à son appartement, le fils de Paul ait cru entendre un bruit de pas semblable à celui qui avait annoncé à son père l'instant fatal.
Mais, bien que très imaginatif et sujet aux alarmes, le fils ne fut point un lâche, et, se manifest;Bint souvent à des moments où les circonstances lui donnaient toute sécurité, ses malaises d'esprit intermittents et ses inégalités de tempérament ont tenu plutôt au défaut d'harmonie intérieure qu'il devait à son éducation, ainsi qu'à l'habitude qu'elle lui avait donné de traiter légèrement les objets les plus sérieux. Initié en sa dixième année aux hauts problèmes du gouvernement, marié en sa seizième, il était inévitable qu'il se trouvât porté à voir dans la politique un jeu et dans la vie co4ijugale une partie de plaisir.
D'où encore des penchants à la frivoUté, des goûts de dissipation se mêlant fréquemment dans l'ordonnance de sa vie aux préoccupations les plus graves ; des périodes d'oisiveté complète y alternant avec des phases d'activité fiévreuse et une absence constante d'ordre et de méthode, n'excluant bizarrement pas des traits de méticulosité, poussés jusqu'à l'extravagance. Travaillant
(1) K. WaliszewskIj le Fils de la grande Catherine, p. 631 ; partie inédite des mémoires d'Alexandre Tourgueniev, v. Cboumigorski, Nouveau Temps^ 28 janvier 1914.
(2) Le comte de Saint-Julien, grand-duc Nicolas, Alexandre [", I, 407.
à certains moments dix-huit heures par jour, il lui arrivait, à d'autres, de négliger pendant des mois les affaires les plus urgentes, et le déplacement d'un objet sur sa table de travail le mettait en fureur à l'heure où, d'un coup de plume, il beuleversait son empire en toute sérénité d'esprit.
Intelligent à certains égards, mais généralement superficiel ; ambitieux, mais plus encore vaniteux, il mettait beaucoup de constance et même d'obstination à poursuivre des objectifs où il convoitait principalement des satisfactions d'amour-propre, et il en visait habituellement plusieurs à la fois, qui s'opposaient l'un à l'autre.
Variant nombre, volume et forme d'une de ses signatures à l'autre, l'enchevêtrement des volutes (1) est lui-même pour offrir un sujet d'étonnement aux graphologues, qui ne doivent pas être seuls à y reconnaître l'indice d'une diversité de mobiles et d'une complexité peu communes.
« Une âme grande et pourtant bornée, avec quelque chose de petit et de bas en elle », a dit Czartoryski (2) dans un épanchement de la dernière heure, propre peut-être à fournir, pour cette étude, le mot de la fin.
(1) V. ScHiLDER, loc. cit., III, 25, 40.
(2) Fragments de journal^ Bibliothèque de Varsovie, 1809, II, 63.