LES PREMIERS ESSAIS DE RÉFORME LA RÉORGANISATION POLITIQUE
I. Le Comité secret à l'œuvre. Le jeu aux propos interrompus. Vices reconnus dana le fonctionnement des pouvoirs publics. Le système collégial. Le principe unipersonnel et le principe collectif. Projet de réforme organique. La constitution de ministères et la réorganisation du Sénat. — IL Le problème de la responsabilité. Ses difficultés. Le postulat de l'indépendance et les revendications du pouvoir autocratique, — III. Le premier cabinet russe. Un gouvernement de coalition. Les défauts de l'œuvre. Impossibilité d'organiser le contrôle des fonctions en liaison avec l'autocratie. Le gouvernement des bureaux. — IV. « Le Sénat gouvernant » qui ne gouverne pas. Néant de ses attributions réelles. Plans opposés de reconstitution. Le fondement de l'édifice constitutionnel. Illusions et réalités. Nouvelles prérogatives attribuées à la baute assemblée. Le droit de remontrance. Son premier usage. « Le Sénat se lève à quatre pattes. » — V. Un trait avantageux dans la réforme opérée. Le nouveau ministère de l'Instruction publique. L'unité réalisée de l'administration scolaire. Les plans d'organisation. Universités ou écoles primaires? Ampleur de» ambitions et indigence des moyens. Les nouvelles corporations universitaires et les curateurs. La liberté et le despotisme conjugués. La genèse de Vinlelligentia russe. La direction générale des écoles cl la censure. Le statut de 1804. — VI. L'œuvre réformatrice des premières années du règne à son apogée. Ses colonnes d'Hercule. Le Comité secret en voie de dissolution. Les embarras du gouvorncmcnt intérieur. Détresse financière. Ellort méritoire pour stimuler le progrès économique. Son insufficiancc. Remaniement ministériel. Suprêmes ambitions du Comité secret. Lu conMnission de codification. Suicide de Hadiclitchev. Le nouveau programme des codificatcurs. Une académie des sciences juridiques. — VII. Alexandre en qufito d'autres collaborateurs. Un nouveau procureur général du synode. Le prince Galitzine. Lu rentrée en scène d'Araktchéiév. « Le bouledogue. » « L'expédition secrète » rcssuscilée. Le départ do La Harpe. Alexandre rassuré et émancipé. Le tsar s'amuse. Fringale de plaisir et fièvre belliqueuse. Lo souverain se détourne des projets de réforme sans y r«nonccr définitivement. L'ouvrier des entreprises future». Spéranski. Hilan de l'cBuvri! accomplie. Causes de son insuccès.
OS
Alexandre revenant à Pétersbourg, le Comité êeeret fut remis en activité ; mais, aux causes déjà indiquées, une autre, d'ordre quasi matériel, s'ajoutait pour rendre son effort stérile. A voir les procès-verbaux de ses séances, on dirait d'un jeu aux propos interrompus. « Aujourd'hui lundi, » y lit-on, « nous nous sommes rendus, comme à l'ordinaire, chez Sa Majesté. Quelques affaires urgentes ne nous ont pas encore permis de continuer notre plan. » Quelles affaires, de quel si pressant et haut intérêt? Un mémoire, entre autres, du comte Nicolas Rounuantsov au sujet d'un héritage contesté. Le 11 septembre suivant, nouveau contretemps, occasionné, cette fois, par « le portrait du souverain à la boutonnière », que convoite le comte Sahykov et le titre de comtesse, dont Mlle Protassov a conçu l'ambition (1).
Entre deux objets de cette importance qui retiennent son attention, le Comité est saisi du mémoire que le Sénat a fourni sur « le rétablissement de ses droits ». Grand embarras I Paul Stroganov observe avec raison que cet objet se rattache à la réforme projetée des organes du gouvernement. Or, l'enquête instituée pour en déterminer le sens n'a pas encore donné des résultats appréciables. Paul Stroganov et ses amis croient cependant avoir reconnu la cause essentielle des désordres qui affectent le fonctionnement des pouvoirs publics à tous les degrés. Ils l'ont aperçu dans le système collégial, héritage de Pierre le Grand, et ils ont pensé y remédier par la création de ministères à la mode occidentale, en liaison avec une réorganisation du Sénat.
Mal et remède, l'idée n'était pas nouvelle. Catherine et Paul s'en étaient déjà inspirés pour des remaniements partiels, qui, supprimant quelques Collèges, en laissaient subsister d'autres. Depuis un siècle, une lutte se poursuivait de ce côté, entre le principe unipersonnel et le principe collectif, que Pierre le Grand avait
(1) Grand-<luc Nicolas, Paul Strogaruh; II, 44, 5\.
à sa façon arbitraire, prétendu conjuguer. Autocrate, il inclinait naturellement au premier ; mais tenant compte de l'esprit grégaire, communautaire, si fortement développé chez les hommes de son pays, — « beaucoup d'hommes font un grand homme », dit un de ses proverbes, — il avait fait la part du second, dans ces Collèges, où se laisse découvrir une imitation de modèles étrangers, allemands, suédois et même romains (1), mais aussi quelque ressemblance avec les anciens viétché russes et les soviets de notre temps, et où d'aucuns ont admis qu'il se trouvât un palliatif au pouvoir absolu (2).
Expédient illusoire, comme devait se montrer aussi, dans un autre sens, celui que le Comité secret proposait. Pierre le Grand régnant, le pouvoir qu'il exerçait n'avait paru ni affaibli ni partagé ; mais, depuis Paul, si le fonctionnement des autres organes du gouvernement laissait à désirer, ce n'était pas faute de ministères. Avec un procureur général en possession nominale de toutes les prérogatives d'un président de cabinet,' un trésorier de l'empire nanti de toutes les attributions d'un ministre des Finances, et des directeurs généraux de Collèges faisant exactement office de secrétaires d'État, l'appareil gouvernemental laissé par le fils de Catherine comprenait même un ministre du Commerce en titre. Mais, à toutes les époques, sous tous les règneô^ titres et fonctions quelconques relevant du principe autocratique demeuraient, en fait, maintenus par lui dans le même néant.
Depuis qu'il s'est imposé à ce pays en y absorbant tous les éléments d'autorité, à tel point qu'oublieux d'un passé, pas très lointain pourtant, des historiens russes ont nié que la vie de leur peuple en eût jamais conçu d'autres (3), il a exclu toute concurrence. Sur les ruines des vieilles cités libres, Novgorod, Pskov, Viatka, il s'est érigé en source unique de puissance effective.
Exorbitant, le rôle obligeait assurément les titulaires à se donner des substituts. Sur le trône même, Pierre le Grand en voulait un. Mais son « prince César », Romodanowski (4), n'était
(1) K. Waliazbwski, Pierre le Grand, p, 530.
(2) V. Sciiii.DBn, Alexnndre l", II, 98.
(3) ÀNonéiivsKi, le Droit public russe, I, 39, 40, 129 ; KAviii.iNE, Œuirei!, II, 939.
(4) K. Waubzcwiki, Pierre le Grand, p. 223.
qu'un figurant, et pareillement son Sénat goui'ernarU n*a jamais gouverné. Depuis la création de ce corps d'État, en 1711, aucune loi n'avait modifié son statut, ni porté atteinte à aucune de ses prérogatives. Cependant, en 1801, la question du « rétablissement de ses droits » était déjà ancienne, et, à deux reprises, en 1730 et en 1741, des oukases avaient eu pour objet de « le rendre à sa première splendeur (1) ». Mais, continuant nominalement à a avoir tout en main », selon l'intention de son créateur exprimée en ces propres termes, après comme avant, il u'étreignait que le vide. Depuis Catherine, il se trouvait pratiquement réduit à des fonctions d'ordre purement judiciaire (2).
Que la nouvelle restitutio in iniegrum dont on la flattait pût être plus effective que les précédentes, aucun des membres de )a haute mais impotente assemblée ne l'imaginait sans doute. Docile à la consigne, un ancien favori de Catherine, Zavadovski, s'y donnait bien l'air de prendre le compliment au sérieux, et, chargé du rapport, il se portait à revendiquer pour lui et pour ses collègues un droit exclusif d'initiative en matière de nouveaux impôts. Poète, Diérjavine se prononçait, dans un contre-projet pour une concentration, aux mêmes mains, des pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif. Le mémoire présenté au Comité secret ne retenait rien cependant de ces précisions et se bornait au vœu d'un retour pur et simple à l'ordre de choses établi par Pierre le Grand (3).
Le Comité prétendit mieux faire. Dans un contre-projet, conçu en collaboration avec un compatriote, Louis Plater, qui se treuil) Recueil complet des lois, n"* 5510 et 8480.
(2) FiLippov, Histoire du Sénat, !•' volume; prince P. Galitzine, le Premier Siècle de l'existence du Sénat. — Ce point est fort discuté. V. dans le sens ici indiqué : Chtcheglov, le Conseil de l'empire, notamment II, 470 ; eu sens contraire : Gradovski, Principes du droit public, II, 70-75 ; le même, la Haute Administration en Russie, p. 138, 139, 152, 270; Sercuiéiévitch, Leçons, p. 762 et 842 ; cf. Korkounov, le Droit public russe, p. 234.
(3) Histoire du Sénat gouvernant, III, 31-37; Recueil de l'Institut archio-
vait à Pétersbourg, et, faute de pouvoir octroyer un bon gouvernement à la Pologne, concevait l'ambition d'en reporter le bienfait sur la Russie, Czartoryski pensait avoir mis le doigt sur le vice capital du régime en vigueur dans ce pays. C'était, pensait-il, l'absence, à tous les degrés de la hiérarchie administrative, de tout lien de responsabilité, et son idée était d'y pourvoir en remplaçant les Collèges par autant de ministères, dont les chefs seraient responsables devant le Sénat. D'une pierre, il croyait faire deux coups.
L'idée d'un contrôle suprême que des Zavadovski et des Diérjavine seraient ainsi appelés à exercer répugna d'abord grandement à Alexandre. Le souverain ne s'en trouverait-il pas atteint lui-même dans la personne des fonctionnaires par lui choisis? Le fils de Paul ne céda que devant la nécessité reconnue de « faire quelque chose » pour ce Sénat gouifernant, qui ne gouvernait pas. A coup sûr, d'ailleurs, le souverain n'était pas sans soupçonner que, conditionnée essentiellement par l'indépendance, la responsabilité ne se laissait pas concevoir en liaison avec l'autocratie.
— Qu'arriverait-il, Sire, si un de vos ministres refusait de contresigner un de vos oukases?
Au rapport de Mordvinov, ainsi interrogé, Alexandre n'avait pas un moment d'hésitation :
— Uoukase devrait être exécuté quand même (1).
Il objectait aussi à la suppression complète des Collèges, invoquant le respect dû aux institutions nationales. Cependant il insistait en même temps pour que, parallèlement à la pluralité collégiale partiellement conservée, fût réalisée l'unité ministérielle, à la mode anglaise, et il mettait encore ses amis en grande perplexité. En Angleterre, l'esprit et la pratique du régime représentatif faisaient que l'unité de direction dans les ministères était fonction de Iq majorité dans le Parlement. En Russie, tous les postulats de même nature rencontraient le même vide. Avec l'aide de Louis Pialcr, Czartoryski et ses collègues ne surent réaoudrc la difficulté qu'au moyen d'une autre escobarderie : l'unité dans le futur cabinet russe procéderait de la pensée et de la vo-
logique, 1878, I, C8-118, 134-151 ; cf. KonKOUNOv, Bévue du ministère de la Jiulice, 1896, XII; Si*^:mii!:v8KI, dan» Observalion historique, IX, 257. (1) TounouàNiév, la Russie et le» liusscs, II, 29, note.
lonté du souverain lui-même (1). Et c'est dans ces conditions que, le 8 septembre 1802, un manifeste portant création d'un ministère à huit départements — armée, marine, ofTaires étrangères, justice, intérieur, finances, commerce, instruction publique — fut publié, concurremment avec un autre, qui « rétablissait le Sénat dans la plénitude de ses droits ». Tous les ministres obtenaient siège au Conseil permanent, ainsi qu'au Sénat, et, comme organe de liaison entre les départements, un Comité de minUtréê était créé, institution qui devait prendre une importance considérable (2).
« Œuvre de quelques étourdis appliqués à gagner leur jeune maître par des flatteries », a osé écrire, cinq ans plus tard, un homme de cour (3), dans un mémoire rétrospectif portant cette inscription : « Pour l'empereur seul. » On ne saurait dire si le libelle est parvenu à son adresse, mais qu'il ait eu cette destination suffit à indiquer dans le milieu d'où il émanait un mouvement de réprobation des plus violents. L'œuvre visée le justifiait assez ; mais les ouvriers n'en prenaient apparemment pas conscience, puisqu'ils choisissaient ce moment pour quitter l'ombre discrète où ils s'étaient jusque-là maintenus. Kotchoubey s'adjugeait le portefeuille de l'intérieur, avec Paul Stroganov comme adjoint et Spéranski comme directeur de département. Czartoryski devenait au ministère des Affaires étrangères l'adjoint d'Alexandre Vorontsov, et avant même l'heure prochaine où au ministère de la Justice en qualité d'adjoint également, à la présidence de la Commission de codification^ à la présidence de l'Académie des Sciences, il cumulerait nombre de fonctions, gardant la faveur
(1) Grand-duc Nicolas, PaiU Stroganov, II, 107.
(2) Recueil complet des lois, XXVII, 20. 405, 20. 406. V. Ivanôvski, U Droit public rus$e, p. 195 et «uiv. ; Pokrovski, le Pouvoir mini$tiriel en Russie, p. 37 ; Vahadinov, Histoire du ministère de l'Intérieur, I, 8 ; grand-duc Nicolas, Paul Strogano\>, II, 167 et «uiv.
(3) Paul Divov, Ancienne Russie, 1899, C, 79 et suiv.
du maître et concentrant entre ses mains une masse d'affaires grandissante, NoVossiltsov se trouvait encore le mieux pourvu.
On peut d'ailleurs estimer que les créateurs du nouvel appareil de gouvernement se devaient d'y réclamer une part et d'en trop prendre n'était pas le plus grand tort qu'ils se donnassent. Dans l'ensemble, la distribution des portefeuilles ne paraissait pas de leur choix, et, y appareillant le libéralisme de Vorontsov, promu chancelier, avec l'esprit réactionnaire de Diérjavine, nommé ministre de la Justice, Alexandre faisait de la politique de coalition une application qui ne pouvait pas être du goût de ses amis. Au sujet de Zavadovski, à qui il confiait le portefeuille de l'Instruction publique, le souverain devait donner à La Harpe des explications embarrassées : « Il est nul, un vrai mouton, et on ne l'a mis là que pour qu'il ne crie pas (1). » Pour qu'il ne parût pas trop déplacé là où on le mettait, on lui donnait aussi un adjoint qui, assurait le tsar, « ferait tout », et qui était Michel Mouraviév. L'emploi de cet expédient devait se perpétuer dans la formation et le fonctionnement des futurs cabinets russes.
Mais l'œuvre du Comité secret portait en elle-même son défaut capital, qui ne tenait pas seulement à des vices de construction, bien que très apparents (2). Dans leurs travaux préparatoires (3), les constructeurs avaient porté trop de leur attention sur des objets d'importance secondaire, — comme le mode de convocation pour les séances communes ou la détermination des jours de réception, — au détriment d'autres plus essentiels, tels que la délimitation des pouvoirs respectifs ou la répartition des affaires. Kotchoubey proposant d'utiliser à cette fin lee indications que fournissait V Almanach national de France, cet avis était rejeté dédaigneusement. La France ne se trouvait pas en faveur au Comité.
D'ailleurs, superposant les formations nouvelles aux anciennes, qui, cependant, ne leur étaient pas incorporées organiquement, l'obstination d'Alexandre à conserver les débris du système
(1) Alozandro & La Harpe, 19 juillet 180.3, Archii>es de l'empire, section V, n" 190.
(2) PoKROVSKt, le Pouvoir ministériel, p. 100-104; Gradovski, le Droit public en Rwrnie, II, 366; Mémoire de Thochtchinski, Sbornik, III, 35-39.
(3) ProcAt-verbaux des séances du Comité secret : grnnd-duc Nicolas, Paul Stroganov, II, 107-108, cl Bocdanovitch, Alexandre /"', Annexes, p. 67; DovtiAR-ZAPOLSici, dans Messager universel, 1904, III, 41.
collégial rendait entre les deux toute ordonnance régulière impossible et le chevauchement de» attributions, l'enchevêtrement et le conflit des compétences inévitable.
Mais encore et surtout, le Comité n'avait pas réussi à résoudre le problème de la responsabilité ministérielle, parce que, dans les conditions données, il était insoluble. Organisé théoriquement aux mains du Sénat par le moyen des comptes rendus annuels que les ministres étaient tenus de présenter à cette assemblée, le fonctionnement du contrôle devait se montrer illusoire non pas seulement parce que nul élément de subordination et de sanction ne s'y trouvait attaché, mais parce que l'esprit de l'autocratie en excluait la possibilité. En 1804 déjà, alléguant le caractère secret de certaines recettes et de certaines dépenses, le ministre des Finances, Vassiliév, s'en autorisera pour les distraire de son rapport, et il en sera approuvé par le souverain (1).
Aux termes du manifeste du 8 septembre, d'autres rapports, ayant trait aux affaires en cours, devaient être présentés par les titulaires des portefeuilles au Comité des ministres, et le Comité secret avait cru trouver dans celte obligation un instrument accessoire de contrôle mutuel. Autre illusion. Fréquentes au début et pendant quelque temps régulièrement bihebdomadaires, le» séances du Comité des ministres s'espaceront de plus en plus au cour» de l'année 1804, et le» mini»tre» seront prompt» à y trouver un prétexte pour rapporter directement le» affaire» de quelque importance au souverain lui-même, qui ne sera pas moins disposé à s'en accommoder (2).
Le résultat devait d'ailleurs être le même quelque forme et quelque place que prît dans le gouvernement du pays le fonctionnement de ce Comité. De 1805 à 1808, le souverain s'absentant souvent, le Comité des ministres exercera, en fait, une sorte de régence. Provisoires au début, ses attributions, en cette qualité, tendront à devenir permanentes, en même temps que de plus en plus compréhensives (3) ; mais le principe de la responsabilité n'y
(1) Le Ministère des Finances, édition jubilaire, 1902, I, 166; Kol-lomziNE, Procès-verbaux du Comité des ministres, I, 93-95.
(2) Sbornik, III, 42; Archii'es Vorontsov, XII, 272; XV, 158-160.
(3) Recueil complet des lois, XXVIII, 21. 896; XXX, 23. 262, 23. 352; cf. Sérbdoninb, dans Observateur historique, 1, 57.
gagnera rien. Au contraire. Dans cette nouvelle fonction, le Comité ne aéra encore et toujours qu'un figurant, une hypoataae du pouvoir autocratique, qui, cependant, y paraîtra comme dissous, dilué en quelque aorte, et toutes les irresponsabilités se donneront pour mot d'ordre de porter leur lessive malodorante à ce lavoir (1).
« Devant qui les ministres aeront-ils responsables »? écrivait un observateur attentif des mœurs de l'époque. « Devant le souverain? Ils sont ses créatures. Devant le peuple? Il n'est rien. Devant la postérité? Ils s'en moquent... Le souverain distrait fera confiance à des ministres négligents, qui feront confiance à des directeurs paresseux, qui feront confiance à des chefs de bureau intelligents, mais peu consciencieux, et ce sont ces derniers qui, en fait, gouverneront l'empire (2). »
« La Russie est gouvernée par des chefs de bureau », dira, quarante ans plus tard, l'empereur Nicolas. Collèges ou ministères, même avec un représentant aussi autoritaire, l'autocratie tendait invinciblement à se résoudre en bureaucratie, et, au Comité secret, Alexandre et ses amis n'avaient pas même réussi à faire un sort convenable au Sénat.
Expliqué par lea égards dus à la mémoire du grand ancêtre, son créateur, l'accord sur la nécessité de a faire quelque chose » pour ce corps d'État avait ime autre raison. On portait bien la main sur les Coi/è^es/ Simples nids de fonctionnaires plus ou moins malfaisants, on ne risquait rien à les saccager. Le Sénat, lui, réunissait dans son sein lea plus hautes aituationa du paya. Ainsi comiuuiKlait-il des ménagements, en même temps, cependant, que le bt'8(»iu s'imposait de modifier de quelque façon son être et son paraître. Tel quel, en effet, à la place qu'il occupait et avec la figure qti'il y prenait, très encombrant et à peu près iautile, il était d'atpect répugnant, un peu comme lea crocodilea
(1) V. ArtkivM Mordvirtov, VII. 45, 52.
(2) WiBUKi., Mémoires, parlio tnédito.
sacrée des temples d'Egypte, selon une comparaison que Taine a rendue célèbre, en l'appliquant aux idoles de la grande Révolution. « Une assemblée composée de personnes dignes de respect », disait le projet de réorganisation, mis en lecture au Comité secret. A cet endroit, Alexandre faisait un haut-le-corps ; les cinq augures échangeaient des regards d'intelligence et décision était prise de supprimer le membre de phrase (1).
Paul Stroganov et le prince Adam ne désespéraient cependant pas de faire, en la conservant, bon emploi de cette relique du passé et même d'en faire le fondement de l'édifice constitutionnel qu'ils ne renonçaient pas à dresser. Ëpuré par des nominations, dont ils réservaient d'ailleurs le choix au souverain, le Sénat prendrait en quelque sorte un rôle d'arbitre entre le trône et le gouvernement. Organe d'un contrôle elUcace, instrument d'une puissance irrésistible pour la répression des abus de toute nature et gardien respecté des lois, il servirait de contrepoids à l'arbitraire du pouvoir absolu, en même temps qu'il deviendrait l'embryon d'une chambre haute, premier élément d'une représentation nationale (2).
Ainsi vaticinait Czartoryski. Mais Novossiltsov faisait entendre un autre son de cloche : à leur conférer d'aussi grands pouvoirs, ne risquait-on pas de trouver les sénateurs en travers de toutes les autres réformes que l'on voudrait entreprendre? Alexandre pensait obvier à ce danger en donnant au recrutement de la haute assemblée la base d'un système électif, emprunté à Sieyès, mais se rattachant aussi au vœu exprimé en 1730 par cent cinquante signataires d'une pétition adressée à l'impératrice Anne. Réservant le droit d'élection à la noblesse seule, l'expédient paraissait à Paul Stroganov et à ses amis de caractère trop aristocratique. Le rejetant, on agitait un moment, au Comité secret, le dessein de diviser en tranches ce grand corps, qui, inerte, n'était que déplaisant, mais, ranimé, pourrait devenir cause d'embarras, voire d'inquiétude, et de disperser ses disjecta memhra d'une ville de province à une autre, suivant un principe qui devait être le trait fondamental des projets constitutionnels d'Alexandre en 1818.
(1) Grand-duc Nicolas, Paul Stroganov, II, 90.
(2) Czartoryski, Mémoires, I, 307. Cf. Chtcheglov, le Conseil de l'empire, I, 765.
D'élimination en élimination, on s'arrêtait, cependant, au dessein de laisser le corps entier, mais en lui retirant quelques-unes même des prérogatives qu'il gardait encore, comme de présider à la répartition des taxes, ou de transmettre aux organes de gouvernement compétents les oukases du souverain et d'en ordonner la publication. En échange, le Sénat obtenait ce droit de contrôle suprême, dont le Comité faisait un si grand état, et, contre la très vive résistance d'Alexandre, que La Harpe mettait en garde à ce sujet, une sorte de droit de remontrance au regard des lois qui seraient reconnues comme présentant de grands inconvénients dans l'application, ne se laissant pas accorder avec d'autres dispositions de même nature, ou ne paraissant pas suffisamment claires. On a vu ce qui est arrivé de l'un de ces pouvoirs et voici à quoi l'exercice du second a abouti dès le premier essai.
Un projet d'oukase, élaboré au commencement de 1803, porta à douze ans la durée de l'astreinte militaire pour les sous-officiers d'origine noble, qui, ayant volontairement embrassé la carrière des armes, n'y obtiendraient pas un grade supérieur. C'était une précaution prise contre les fils de famille, qui encombraient les régiments de la garde sans y faire aucun service réel. Sur la proposition du Polonais Séverin Potocki, les sénateurs décidèrent d'user à ce propos de leur droit de remontrance nouvellement acquis. Le ministre de la Justice, Diérjavine, eut beau protester, en agitant avec des gestes tragiques « le marteau et le sablier » de Pierre le Grand, l'unanimité se prononçait contre une mesure que Potocki dénonçait comme portant atteinte à la charte de la noblesse, « seule loi fondamentale, ou presque, dont la Russie pût s'enorgueillir ». L'événement produisit une sensation énorme, en même temps qu'une grande allégresse, qui augmenta à la nouvelle que le souverain blâmait l'attitude de son ministre.
a Je n'entends pas empêcher les gens de penser selon leur conscience, et la loi doit être appliquée. »
On entrait donc décidément dans les voies de la légalité. L'illusion fut de courte durée. Le 20 mars 1803, un oukase explicatif (1) apprit aux sénateurs, les invitant en nmnière« douce, mais sévère» h ne pas recommencer, que le droit dont il avaient abusé n'était
(1) necueil complet des te»», XXVII, 20. 676.
appliquable qu'aux lois anciennes. Dans les « salons », on but à la santé de Potocki, « défenseur de la noblesse outragée » et on injuria copieusement Diérjavine. Mais le Sénat n'eut garde de s'associer à ces manifestations. « Il s'était levé, mais à quatre pattes », selon le mot d'un contemporain. Le Comité secret ne broncha pas davantage, et pour cause : la rédaction de Voiikase du 20 mars était due à la plume de Novossiltsov (1).
En un seul point, ravciuincui du nouveau mode de gouvernement méritait que la Russie le marquât d'une pierre blanche. On a vu que le premier cabinet russe comprenait un ministère de l'Instruction publique, « de la propagation des lumières » {prosviéchtchénia), au sens littéral du vocable russe, dont le choix avait donné lieu à d'orageux débats et passé pour un triomphe des idées libérales, au point que Kotchoubey s'en effrayait (2). L'avantage réel de la forme nouvelle donnée à cette partie de l'administration était d'y introduire un principe d'unité. Concentrée théoriquement au troisième département du Sénat, elle relevait en fait jusque-là d'un grand nombre d'autres pouvoirs, et, en province, des Comités de bienfaisance en particulier, présidés par les gouverneurs, on imagine dans quel esprit et avec quelle compétence (3). Le nouveau régime comporta, sout l'autorité du ministre, une Direction générale des écoles, six membres de laquelle étaient, en qualité de curateurs, préposés à autant d'arrondissements scolaires.
Mais la réforme visait encore, plus ambitieusement, un autre problème d'ordre plus élevé, qu'un mémoire de La Harpe semble
(1) Diérjavine, Œuwres, VI, 785-796; Tchitchagov, Mémoires, édit. Lahovary, p. 276 ; Czartoryski, Mémoires, I, 342-345 ; grand-duc Nicolas, Paul Stroganov, II, 108-110. Une erreur de classement a fait, dans ce dernier ouvrage, rapporter à l'année 1802 la séance du 16 mars 1803^ où le Comité secret s'est occupé de cette affaire.
(2) Grand-duc Nicolas, Paul Stroganov, II, 135. (à) SouKHOMLiNov, Études, I, n<* 37, 38, 46, 49.
74 LE RÈGNE D'ALEXANDRE l"
avoir proposé aux délibérations du Comité secret. L'ancien précepteur d'Alexandre reprochait à Catherine d'avoir abordé la construction de l'édifice scolaire en commençant par le toit, il voulait dire, en créant ou projetant des universités et des académies dans un pays d'illettrés. Directeur de l'école des Cadets, l'Allemand Klinger se rangeait à cet avis, en réclamant pour la Russie « une école par village » et l'élève de La Harpe y souscrivait, en disant qu'il « se ferait plus gloire d'avoir fondé quarante mille établissements d'instruction primaire que d'avoir inauguré trois académies » (1).
Ce débat restait hier encore ouvert au même lieu et l'expérience paraît y avoir donné raison à l'amie de Voltaire, en faisant reconnaître la difficulté de trouver des maîtres pour les milliers d'écoles à créer dans ce pays inculte. Le commencement devait bien y être, comme Catherine le pensait, l'établissement de foyers de lumière, destinés à étendre progressivement leur rayonnement en une sphère de réceptivité qu'ils auraient pour effet d'élargir. Sans doute aussi, l'impératrice prévoyait-elle que, porté d'emblée au sein de masses populaires dans la disposition d'esprit où les mettait le régime en vigueur, le flambeau de l'instruction ferait l'effet d'une torche incendiaire. Il y fallait quelque précaution. Son grand tort avait été de s'être laissé distraire de cette tâche par d'autres préoccupations, en faisant chômer, dans la seconde partie de son règne, une Commission pour la création de nouvelles écoles, que Paul n'avait pas, comme de raison, remis en activité et que son fils appelait maintenant à une nouvelle destinée.
Renforcée par l'adjonction des membres du Comité secret et d'un certain nombre de savants et de pédagogues, c'est elle-même qui se muait en Direction générale et recevait charge de prendre parti dans la question préliminaire du plan d'organisation scolaire à adopter. Elle s'est donné à son tour le tort d'aggraver la difficulté de sa tâche par un cumul d'ambitions assurément excessives. Après avoir sollicité les conseils de Christophe Meiners, le célèbre professeur de Goettingue, expert on la matière, mais recueilli aussi ceux de d'Antraigues, le flibustier diplomatique, moins qualifié à en donner, elle a annoncé la création, « dans le
(\) Aui Stappen Drirfwechatl^ II, 474.
plus bref délai », d'un certain nombre d'univeraitéa nouvelles, mais aussi de gymnases dans tous les gouvernements qui n'en possédaient pas encore et d'écoles de paroisse et de district partout où elles faisaient défaut.
Elle n'a pas solutionné le problème accessoire, mais néanmoins capital, des moyens matériels et moraux. Elle portait, à la vérité, au quadruple le budget scolaire de Catherine ; mais le montant n'en dépassait pas en dernier lieu 342 700 roubles 1 Et plus encore que l'argent, le personnel enseignant faisait défaut. L'unique séminaire pédagogique fondé par Catherine ne fonctionnait plus depuis 1801. En le rappelant à la vie, décision était prise d'en constituer auprès de chaque université, et, en attendant, des professeurs allaient être recrutés jusque dans la Russie sous-carpathieune.
Cet objet prenait une importance telle que le choix des emplacements pour les universités à créer lui fut subordonné, et, contre les indications visant Penza, Pskov, ou Tchernigov dans les projets de Catherine, Kasan eut la préférence, à raison d'un gymnase qui s'y trouvait et qui paraissait pouvoir être converti en institut péilagogique d'abord, puis en université. A Kiev, qui possédait déjà une u Académie », héritage de ses anciens maîtres polonais, des influence» polonaises, appliquées à réduire dans cette région la part de la culture russe, firent préférer Kharkov. L'entreprenant, enthousiaste et non moins ingénieux Karazine y conti'ibua, en offrant, sans y être autorisé, une subvention de 400 000 roubles au nom de la noblesse de sa province, qui n'osa le désavouer, mais se flatta du moins d'avoir, pour son argent, quelque « école des cadets », seul établissement d'éducation dont elle reconnut le besoin. Elle eut un pastiche, poussé à l'outrance, des modèles universitaires d'Allemagne ou de France, déjà surannés.
Partisan décidé de la liberté de l'enseignement et de l'autonomie universitaire, Meiners répudiait certaines applications extrêmes de ce principe, telles que l'éligibilité des professeurs. Publiés le 5 novembre 1805, avec ceux de tous les étabUssements d'instruction primaire et secondaire que la nouvelle organisation y rattachait, les statuts des universités de Kharkov et de Kasan écartèrent le régime électif ; mais, visant à ériger maîtres et élèves en
deux corps indépendants l'un au regard de l'autre et tous deux par rapport aux autorités de droit commun, ils allèrent au rebours du mouvement qui s'accentuait, en Occident, dans cette sphère (1).
A ce moment, produit en leurs privilèges et leurs franchises d'une évolution séculaire, les cités scientifiques des pays de vieille culture cédaient elles-mêmes à l'usure du temps et aux nouveaux courants d'organisation politique et sociale, qui tendaient à opérer l'intégration de l'éducation nationale dans l'économie générale du gouvernement, en en faisant une affaire d'Ëtat. Le décor dressé par les réformateurs russes des années 1803-1804 dans les steppes d'Ukraine évoquait donc, du fond du moyen âge, un passé en ruines.
Ce n'était qu'un décor, en forme de paradoxe ; mais, si puérile qu'elle fût, l'expérience n'allait pas sans danger. Au-dessus de l'autonomie si large octroyée aux corporations universitaires, elle élevait et rendait à ce point arbitraire l'autorité des curateurs que toute possibilité de vie libre s'en trouvait exclue pour elles. Mais non le goût et l'appétence du fruit défendu. D'où des conflits et aussi une poussée continue de revendications, d'impatiences et de colères, dont nous avons vu les conséquences. Commune à tous les milieux universitaires dans les premières décades du dix-neuvième siècle, l'agitation révolutionnaire a pris, de ce fait, dans celui-ci un caractère particulier de violence, et, en se perpétuant, a déterminé en grande partie le cataclysme déchaîné sous nos yeux. Minerve au visage de Gorgone, V intelligentia russe de notre temps est fille des Adams déconcertés, maîtres et élèves, qui, cent ans auparavant, ont tendu la main vers l'arbre de la science dans les vergers paradisiaques, où, précurseurs des Lénine et des Tchitchérine, les rédacteurs des statuts universitaires de 1805 tentaient de conjuguer la liberté avec la tyrannie.
Eux aussi « ne savaient pas ce qu'ils faisaient », ne portant pas leurs regards au delà de la tâche où ils s'employaient et que le développement du cycle réformateur, ainsi engagé à contresens compliquait chaque jour davantage. Avec l'administration de la
(1) Hecueil deê décitiions ae rapportant au ministère de l'Instruction publique, I, îCi-SOt ; cf. Uagai.iki, lissai d'une histoire de l'Université de Kaaan, I,
censure, le miniatère de l'Instruction publique assumait encore la rédaction d'un statut pour ce département.
On sait quelles rigueurs Paul y avait exercées (1). Le premier mouvement d'Alexandre et de ses collaborateurs du Comité secret fut pour leur substituer un régime de liberté complète. Mai» Novossiltsov connaissait l'histoire de son temps, les témérités généreuses de Struensee et les repentirs de Christian VII. Basé sur le système préventif, le statut russe de juillet 1804 (2) a pris leçon de cette expérience et a pu néanmoins, au moment de sa publication, passer pour très libéral. Confié à des comités de professeurs d'université, l'examen des livres et des périodiques devait, en « accordant aux cas douteux le bénéfice de l'interprétation la plus favorable », s'inspirer d'un précepte que Catherine avait déjà introduit dans son hxstruction pour la Commission législative. Ce précédent était pour faire concevoir au malheureux Radichtchev une méfiance que l'avenir ne devait que trop justifier. Maintenu en vigueur jusqu'en 1826, sans aucune modification, le statut de 1804 n'en est pas moins devenu l'instrument des plus odieuses violences et des pires inepties (3).
L*œuvre réformatrice des premières années du règne de Catherine y a, cependant, atteint son plus haut sommet, en même temps que ses colonnes d'Hercule. Au moment où il a été publié, agent principal sinon unique de cette œuvre, le Comité secret se trouvait déjà en discrédit et en voie de dissolution. Depuis la constitution des ministères, où trois de ses membres prenaient place, il avait dépouillé en partie ce cachet d'occultisme qui faisait aux yeux
(1) K. Wahszewski, Paul /", p. 260-261.
(2) Recueil complet des lois, XXVIII, 21. 380; Recueil des décisions te rapportant à la censure, p. 100 et suiv.
(3) L'histoire de la censure en Russie reste à faire. L'ouvrage de N. En- GELHARDT (Essui sur l'histoirc de la censure, 1904) est de caractère tendancieux. Pour le statut de 1804, v. Piatkovski, Histoire de notre développement littéraire, II, 171-175, et Lemke, dans le Monde, 1904, n« XI.
d'Alexandre son plus grand attrait et perdu sa raison d'être. Il n'avait pas répondu non plus à l'attente du souverain, que, d'autre part, les embarras éprouvés à l'intérieur et les ambitions conçues au dehors détournaient de cette collaboration insuffisamment féconde (1).
Le Comité secret ne trouvait pas de remède à la détresse financière qui, s'agçravant, faisait obstacle à cette intervention active dans la politique européenne dont Alexandre contractait le désir grandissant, se découvrant pour un tel emploi de sa jeune énergie des préférences décidées et aussi des aptitudes particulières. Sans autre moyen d'équilibre que des émissions renouvelées de papier-monnaie, les budgets russes de cette époque ressemblaient à ceux que la Grande Guerre nous a fait connaître dans les pays vaincus et même dans quelques autres, la dépréciation des fonds diminuant d'année en année le montant réel des recettes et augmentant le déficit (2).
Comité secret et nouveau ministère, jeunes et vieux collaborateurs du tsar faisaient effort pour remédier à cette situation. Oukase du 29 juillet 1801 prescrivant à la Banque des Assignats de consentir des avances sur dépôts de marchandises ; oukase du 19 juillet 1802 portant création d'une Expédition spéciale pour ouverture de crédits à la noblesse ; organisation la même année de Caisses de crédit en Esthonie et en Livonie et autorisation de fonder dans ces provinces des banques privées ; création en 1803 d'une Expédition d'économie d'État, appelée à concentrer la direction des manufactures, des constructions et des sahnes ; institution la même année de tribunaux de commerce et de bourses commerciales, des mesures étaient prises en nombre pour stimuler le développement de l'activité productive du pays, y faciliter le
(1) Une confusion a porté le dernier historien d'Alexandre I" (grand-duc Nicolas, Alejcandre /"■, 1, 31) ii admettre un fait, d'où la preuve résulterait d'un regain do crédit et d'autorité, dont le Comité secret aurait, au contraire, bénéficié à ce inoincnt, en assumant un caractère tout à fait ofTicicl. Le chancelier aurait eu ordro de lui adresser, avant chacune de ses séances, \t» mardis et les vendredis, do courts mémoires sur les affaires portées à ■on ordre du jour. Len séance» du Comité secret n'ont eu jamais cette régularité et se tenaient habituellement les lundis. I^es mardis et les vendredis étaient les jours du Comité des ministres, auquel se rapportait l'ordre indiqué.
(2) D1.0CH, les Finances de la Bussie, p. C7-C8.
mouvement des échanges et y améliorer l'organisation du crédit. Témoignant d'une juste intelligence de ses besoins, elles constituent un des meilleurs traits à l'actif de ce règne. Elles ne sufusaient cependant pas à conjurer le double effet des charges que le lourd héritage des règnes précédents lui laissait et des causes de détresse qui s'y trouvaient maintenues dans l'exagération, d'une part, des dépenses et, de l'autre, dans le fonctionnement défectueux des services publics, auquel les nouveaux ministères ne remédiaient pas davantage.
Dans sa composition hétéroclite, ce cabinet de coahtion avait peine lui-même à fonctionner et entrait promptement en dissolution. Dès la première année, répugnant à la politique de démonstrations et d'ajournements chère à Alexandre, l'amiral Mordvinov cédait la place à Tchitchagov, d'humeur plus accommodante. Au commencement de la seconde, brouillé avec tous «es collègues, l'irascible Diérjavine cédait son portefeuille au prince Lapoukhine, dont la nullité décorative se prêtait à l'admission d'un adjoint, qui était Novossiltsov et qui, en rattachant au ministère de la Justice la Commission de codification, pensait ouvrir au Comité secret et à sa propre ambition de nouveaux horizons.
En janvier 1802 déjà, Czartoryski avait eu charge de solliciter par voie de circulaire le concours des plus savants jurisconsultes de l'Europe pour l'étude du « meilleur système d'un code de lois ». Détail suggestif : l'hôte futur de l'hôtel Lambert à Paris se défendait de faire appel pour cet objet aux spécialistes français, membres d'une nation dont il redoutait « l'esprit intrigant » (1). Pas plus que lui, aucun de ses collègues du Comité secret n'apportait à l'entreprise où ils se laissaient engager ainsi le moindre bagage de connaissances même élémentaires et ils y empiétaient sur la Commission de codification, qui, à la vérité, se trouvait en mal de définition pour son propre mandat, étendu par un oukase du 5 juin 1801 à l'examen de tous les plans de codification, limité par un autre du 21 du même mois à la réforme de la procédure judiciaire (2) et conçu par l'un des commissaires de façon beaucoup plus large. Radichtchev continuait à se prévaloir avec une
(1) Grand-duc Nicolas, Paul Siroganov, II, 108, 115.
(2) Recueil complet des lois, XXVI, 19. 904, 19. 981.
hardiesse grandissante des prérogatives et franchises qu'il se croyait octroyées, et, de mémoire en mémoire, il arrivait à réclamer pour la Commission des rapports réguliers sur toutes les affaires d'administration, ainsi que des états de recettes et de dépenses. Il lui donnait pouvoir de contrôle et figure de Parlement.
« Vous avez donc la nostalgie de la Sibérie ? »
Ainsi interpellé par le président de la Commission qui était « le mouton » Zavadovski, le malheureux avalait un grand verre d'eau régale (1), et de l'état de chaos où elle se trouvait maintenue par les dispositions déconcertantes dont elle devenait l'objet, la Commission retournait au néant.
Novossiltsov et ses amis se flattèrent de l'en tirer, en remaniant encore son organisation et en s'y réservant un rôle dirigeant. Le mémoire qu'ils firent rédiger à cette fin en février 1804 (2) devait, cependant, bien qu'approuvé par le souverain, être le testament politique du Comité secret. Par le choix même du rédacteur, qui était Rosenkampf, il constituait un acte d'abdication, en même temps qu'il faisait ressortir la double cause — puissance d'idéologie et incapacité de réalisation — qui déterminait la fortune de ses inspirateurs et leur insuccès.
Depuis qu'elle existe, la Commission de codification n'a rien fait ; elle regagnera maintenant le temps perdu et ne fera rien de moins qu' « assurer l'avantage commun, le bonheur universel et la félicité d'un chacun », eh évitant les témérités qui ont coûté la vie à Radichtchev, mais en s'occupant de « recueillir et d'exposer les fondements du droit », c'est-à-dire « les vérités élémentaires et simples, établies par les saines déductions de l'esprit humain » (3).
Novossiltsov et ses amis savaient-ils à quel propos réel répondait ce langage? On en doit douter. Ils ébauchaient le plan d'une sorte d'académie des sciences juridiques, qui ne devait d'ailleurs jamais recevoir fût-ce un commencement d'exécution. Mais ils visaient autre chose sans qu'ils pussent mieux préciser leur objectif, et, goûtant leur rhétorique, mais n'y trouvant pas
(1) luNsxi, Mimoire», Archives russes, 1879, III, 415.
(2) Uecueil complet des lois, XXVII, 21. 187,
(3) V. Noi.DK, lissais sur l'histoire de la codification, I, 35 et «uiv. ; Pakiiman, Histoire de la codification, I, 380 et «uiv. ; Maïkov, dans Revue du ministère de la Justice, Kopttrinhro 1905.
la part d'éléments substantiels dont, si idéologie qu'il fût luimême, le besom lui devenait de plus en plus sensible, Alexandre s'adiessait ailleurs.
VU
Les réunions du Comité secret n'ont vraisemblablement pri» fin qu'en 1806, époque à laquelle Czartoryski quittait le ministère des Affaires étrangères pour cause d'incompatibilité d'idées avec le maître. Peu après, Kotchoubey le suivait dans la retraite, par l'effet d'obscures intrigues de cour ; Paul Stroganov abandonnait la politique pour la carrière des armes et Novotsiltsov orientait ses ambitions du côté de la diplomatie. Même à ce moment, il ne semble pas que le Comité ait encouru une dissolution formelle, que ni le caractère de sa constitution ni le mode de son fonctionnement ne comportaient d'ailleurs, et même au cours des années suivantes, individuellement ou collectivement, ses membres n'ont pas renoncé à faire valoir leurs idées et à offrir leurs conseils. Mais ils ne furent plus guère écoutés (1). Le désenchantement était égal des deux côtés et les torts étaient réciproques. « Mou et indolent », selon l'observation de Paul Stroganov, mais surtout ondoyant et divers, le fils de Paul paralysait chez ses amis l'esprit d'initiative et ils n'en possédaient pas une quantité suffisante pour compenser les défaillances du maître. L'un ne savait souvent pas ce qu'il voulait, ou voulait l'impossible, les autres
(1) Dans le recueil le plus étendu qui eu ait été publié, let procèf-verbaus des séances du Comité s'arrêtent au 19 novembre 1803 ; mais, en dehors de leur classement défectueux dont un exemple a été donné plus haut, ces documents nous sont présentés dans des conditions passablement déconcertantes. Leur éditeur (grand-duc Nicolas, Paul Stroganov, I, xxvi, note 1 ; le même, Alexandre /*', I, 35) veut que les séances du Comité aient eu, en 1803, une fréquence plus régulière qu'au cours des deux années précédentes, où, d'après ses propres indications, elles auraient été presque hebdomadaires ; cependant, il veut aussi que le Comité ait chômé du 12 mai 1802 au 26 octobre 1803, ce qui ne laisse, pour 1803, que trois semaines après son retour à l'activité et avant sa fin. Les procès-verbaux ne sont pas la seule source que nous possédions pour l'histoire du Comité et toutes celles que nous possédons sont très insuffisantes.
non moins fréquemment entreprenaient plua qu'ils ne pouvaient accomplir.
La présence auprès du souverain des nouveaux collaborateurs qu'il se donnait contribua à le détacher des anciens, à raison moins encore de leur influence directe que des façons différentes de penser et d'être contractés indirectement en cette compagnie. L'année 1803 fut marquée par l'entrée en scène d'un personnage et la rentrée d'un autre, qui devaient jouer dans l'histoire du règne un rôle des plus considérables. Le nouveau venu était le prince Alexandre-Nicolaiévitch Galitzine. Camarade de jeux du tsar, en leur enfance commune, compagnon plus tard de plaisirs moins innocents, il figurait encore dans l'entourage intime du souverain, mais ne paraissait nullement qualifié pour la fonction à laquelle il aUait être appelé. Obscurément employé au premier département du Sénat où il se faisait remarquer par son indolence, il passait pour libre penseur et menait ostensiblement une vie de débauche. Le 3 novembre 1803, au cours d'un banquet, il apprit sa nomination comme secrétaire d'État et procureur général du Saint-Synode, poste où sa nomination semblait une gageure et où rien ne laissait prévoir qu'il se mettrait à l'ouvrage avec « la conscience d'un païen », d'abord, selon sa propre expression, puis avec une ferveur d'exaltation chrétienne, qu'il allait communiquer à «on maître (1).
Six mois plus tôt, Araktchéiév avait reparu à Pétersbourg et y avait repris son ancienne fonction d'inspecteur général de l'artillerie. La promotion du prince Galitzine était une fantaisie de despote, dont Alexandre ne soupçonnait sans doute pas les conséquences lointaines, mais où se laisse, cependant, deviner le souci de fortifier tes entours, en y plaçant des hommes, dont il pouvait être plus sûr que de ses amis du Comité secret, au caractère les uns équivoque, les autres trop indépendant. Contre l'opinion d'un historien (2), il est peu probable que le rappel d'Araktchéiév ait été déterminé par des considérations d'ordre purement militaire. A oe moment, Tancien favori de Paul n'avait rien encore révtié de «m talexrtt d'organisateur, qui devaient d'ailleurs être
(1) Prmoc A. N. GAT.rrcmE, t Sourcniri » dans Ardm'es russes, 1866 I, 58 ; TON (ioKTXK, FUrsl A. OaUtzin, p. 18.
(2) Grand-duc Nicolas, Alexandre /*', I, 37.
toujours conte«té«. Il «'était fait surtout reconnaître comme un serviteur de fidélité et de docilité à toute épreuve, « ...un bouledogue », comme l'appelait un contemporain (1), et, bien qu'Alexandre ne renonçât pas à assurer u le bonheur universel et la félicité d'un chacun » dans la voie des réformes libérales, y apercevant quelque danger, il lui convenait de mettre auprès de lui ce chien de {jarde, certain d'ailleurs qu'il n'éprouverait pat de contrariété de ce côté, lui plût-il de mettre la Russie en république. En 1805, à son départ pour la campagne d'Austerlitz, par un oukase du 17 septembre il créera de même un Comité consultatif pour les affaires de haute police, que remplacera en 1807 un Comité de sûreté générale, où Kotchoubey et Novossiltsov se rencontreront avec le sénateur Makarov, successeur naguère du tristement célèbre Chechkovski, le tortionnaire préposé par Catherine à la défunte, mais maintenant ressuscitée au nom prèi, Expédition secrète de sinistre mémoire. A cet avatar peu glorieux, mais pas tout à fait inattendu, aura abouti le zèle réformateur de deux héros du Comité secrH.
Et, dès le printemps de 1803, revenu de l'alarme que lui avait domiée l'équipée de Choubine, rerais en confiance par la présence d'Araktchéiév, Alexandre aura pris ses aises, «'abandonnant plut libreiMcnt aux plaisii-s et aux distractions de toute nature, qui, dès le premier jour, avaient pris beaucoup de «on temps. Donnant à ta liaison avec la belle Mme Narychkine, publiquement affichée depuis longtemps, un caractère de faux ménage, ii y ajoutera force autres intrigues amoureuses, voire même des plongeons dans les bas -fonds de la galanterie. Mauvais guide en politique, mais homme de mœurs exemplaires, La Harpe ne sera plus là pour conseiller à son ancien élève la retenue et la décence. Congédié en mai 1802 déjà, il ne devait plus revenir à Pétersbourg. Il était convenu qu'une correspondance secrète maintiendrait en contact continu le souverain et l'exprécepteur, le mot aducias y servant de signe d'intelligence : s'il le lisait dans un message de « son cher Alexandre », La Harpe se hâterait de revenir. Le mot ne devait jamais être écrit, et, après la mort de l'élève, un grand nombre de lettres à
(1) WiEGEL, Mitnoirest III, 14.
lui envoyées par le précepteur ont été retrouvées avec le cachet intact (1).
Débarrassé de son mentor, le jeune tsar s'amusait. En compagnie d'Araktchéiév, il se livrait aussi avec une passion grandissante aux exercices guerriers, en liaison avec la fièvre de diplomatie militante et de préparatifs belliqueux qui le gagnait, le détournant des œuvres de réforme.
Cependant, à l'automne de 1807, se rendant à Vitebsk pour y passer en revue un corps d'armée destiné à la conquête de la Finlande, il laissera à Pétersbourg Araktchéiév dont la faveur et le crédit auront grandi, dont les ordres recevront bientôt valeur d^oukases nominatifs émanant du souverain lui-même, et il emmènera Spéranski, déjà compagnon inséparable et bientôt ouvrier principal d'une autre entreprise réformatrice, qui, avec plus d'ampleur, échouera aux mêmes écueils. A ce moment, la Russie se trouvera engagée dans le sillon de la France.
Dans cet ordre d'idées, la première période d'activité, au cours du règne d'Alexandre, a été virtuellement close en 1804, avec un résultat à peu près nul dans le domaine politique et de médiocre valeur aussi dans le domaine social, où quelques tentatives procédant de la même inspiration étaient faites simultanément, ainsi qu'il sera marqué au chapitre suivant.
Paul Stroganov et ses amis ne sauraient porter seuls dans l'histoire la responsabilité de cet avortement. Ils n'avaient pas été seuls à l'ouvrage, et, dans la multiplicité même des concours qu'ils avaient dû solliciter, ou subir, s'était trouvée une des causes de l'insuccès commun. Divisé dans la question sociale en dépit de la solidarité des intérêts, l'élément aristocratique, seul actif dans la Russie de ce temps, n'avait pas montré plus de cohésion sur le terrain politique. Au sommet, comprenant un grand nombre de créatures du pouvoir absolu, favoris du jo.ur ou de la veille, il était intéressé à son maintien. La noblesse moyenne aurait dû être acquise à des projets de réforme, dont elle pouvait attendre une part dans le gouvernement du pays ; mais la pauvreté de ses capacités intellectuelles égalait la médiocrité de ses ambitions.
(1) Archii>es ruasea, 1886, II, 65; Sbornik, V, 32; Soukiiomlinov, dan» Hevue du miniitère de l'Instruction publique, 1871, p. 221.
Satisfaite d'avoir échappé aux fantaisies et aux brutalités de Paul, la noblesse de cour ne songeait, de son côté, qu'à s'en délasser sous un souverain aimable, ou s'absorbait dans des coin* pétitions de groupes et de coteries, exclusives de tout intérêt plus élevé. Mais l'élite intellectuelle elle-même dans cette sphère n'avait pas répondu, esprit et caractère, à l'appel de l'heure. Héritiers de l'idéal de monarchie constitutionnelle, que les Dolgorouki et les Galitzine avaient essayé de faire triompher soixante-dix ans plus tôt à l'avènement de l'impératrice Arme, élèves de l'école que, sous Catherine même, le prince Michel Chtcherbatov, historien de mérite et premier théoricien du slavophilisme, avait représenté avec quelque éclat, Alexandre Vorontzov et Mordvinov ne montraient ni la hauteur de vues ni l'énergie que les circonstances réclamaient. Avec ses hésitations, enfin, ses visées chimériques et ses arrière-pensées équivoques, initiateur apparent des idées de réforme et partisan des plus radicales, Alexandre te mettait, dans le fait, en travers du mouvement, qui, partagé en petites poussées unilatérales sans liaison l'une avec l'autre et souvent en opposition, se brisait, tout en l'ébranlant, contre le lourd bloc du régime en vigueur.
De ses deux pierres angulaires, autocratie et servage, l'une se trouvait plutôt consolidée momentanément au terme de cet effort, et un accord tacite s'établissait entre les réformateura du jour pour ne pas toucher, ou presque, à l'autre.