‹ Le règne d'Alexandre IerChapitre 8 sur 34 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

I. La loi russe du servage. Sa nature particulière. Origine du régime. Le mouvement libérateur en Occident et en Russie. — IL Les modalités du régime. La loi et la coutume. — IIL Les anomalies. Les serfs enrichis. Les artistes. Extrême plasticité du régime. — lY. Les censitaires et les corvéables. Les serfs de la couronne. Les serfs attachés aux établissements industriels. — V. Au plus bas de l'échelle. La domesticité serve. Son développement monstrueux. L'aristocratie et le prolétariat domestique. Traitements barbares et abus sexuels. Le harem d'un général. Répression insuffisante. — VL Raisons qui rendent ce régime particulièrement intolérable en Russie. Son établissement récent et sa rencontre avec l'afflux des idées huraaniteires et émancipatriccs. Les deux courants, européen et asiatique. Le mouvement libérateur. — VIL Les projets de réforme. Le Conseil permanent et le Comité secret à l'œuvre. Les interventions déconeSFtantes du souverain. Résultats insignifiants. — VIIL Une initiative individuelle. Le comte Roumiantsov. Loi sur les accords entre maîtres et serfs. L'idée du rachat et la reconstitution de la classe des cultivateurs libres. Un principe fécond stérilisé par la réglementation bureaucratique. La propriété individuelle et le mir, Le problème social compliqué par la diversité des élémi^nts ethniques. — IX. La question juive. La Russie l'ignore jusqu'en 1771. Les conquêtes territoriales et leur conséquence. L'immigration juive et les conflits en résultant. Les termes du problème et les solutions mises à l'ossai. « La zone d'habitation. » Le règlement do 1804. La politique d'assimilation. Elle n'est pas appliquée. Les réformes ajournées.

« Il [Kotchouboy] m'a parlé d'une proposition qui fut faite, ces jour» passés au Conseil [permanent], relativement ù [l'interdiction de] la vente individuelle des hommes. L'empereur fit faire à

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Trochtchinski un projet d*ouk(ue motivé et qu'on proposa au Conseil. Là-dessus, tout le Conseil fut contre... Cette décision me paraît fort sage. »

Inscrite dans le journal de Paul Stroganov, à la date du 9 mai 1801, cette note (1) a de quoi surprendre. L'élève de Rommé motivait ainsi son opinion : « La coutume que le souverain s'est proposé de faire disparaître est assurément condamnable ; elle est hideuse ; mais elle tient à un ordre général des choses... Comment toucher à une des branches sans voir ses rapports avec le reste?» L'objection n'était que spécieuse. Comme dans l'ordre des réformes politiques, le souci de subordonner le détail à l'ensemble masquait mal ici encore la difficulté, pour ne pas dire la répugnance que tous les membres du Comité secret éprouvaient à passer de la théorie à la pratique. Se développant dans ce sens aux pays d'Occident et jusqu'aux confins de la Russie bien avant la Révolution française, le mouvement libérateur avait déjà engagé Catherine à permettre que sa Société libre d'économie politique s'y intéressât. Mais l'impératrice s'était gartlée de suivre son voisin et allié Joseph IV sur le terrain des applications. Décrétée par ce souverain en Bohême, en Moravie, en Galieie, en Hongrie, l'abolition du servage se rattachait à un intérêt pohtique dont les gouvernants russes ne devaient s'inspirer que beaucoup plus tard, et seulement au regard des provinces polonaises. Dans les domaines slaves ou magyars de la maison d'Autriche, les possesseurs de serfs étaient aussi les seuls champions, à cette époque, des revendications nationales contre la domination étrangère. En Russie, dans les bénéficiaires du kriépostnoié praifo^ la couronne trouvait, au contraire, son plus ferme soutien. En outre, servage et kriépostnoié pravo n'étaient pas synonymes.

La nature des rapports que la loi russe établissait entre les corvéables ou censitaires et les ayants droit à ces prestations demeure aujourd'hui encore un objet de controverse. Dans le langage cou-^ rant, le terme rab (esclave) était fréquemment employé comme équivalent de kriépostnoï. Cependant, en mettant le pied sur le sol russe, un esclave de droit commun, nègre, turc ou persan, obtenait instantanément la liberté, « comme si, a dit Nicolas Tour-

(1) Grand-duc Nicolas, Paul Stroganov^ I» 14.

guéniév, c'était le sol béni de l'Angleterre ou de la France » (1). Nul étranger ne pouvait aussi, du moins à titre onéreux, être soumis à l'application de cette loi. Le kriépostnoié pravo était chose spécifiquement russe, se distinguant par son origine même des statuts analogues que l'on a vus en vigueur dans d'autres contrées.

Corvées et dîmes ont eu, ici, pour cause première, des avances en argent ou en nature, consenties par les possesseurs du sol aux cultivateurs qui y étaient employés. Les débiteurs se montrant très généralement insolvables, les créanciers ont obtenu de consolider (zakriépit) par une sorte d'hypothèque prise sur les personnes les redevances en argent également ou en nature, qui constituaient, capital et intérêts, la contre-partie des avances non remboursées, et, d'individuel, contractuel et temporaire qu'il était au début, ce règlement a tendu à se muer en régime général, juridiquement consacré et perpétuel (2).

Créancier lui-même des possesseurs du sol, qui ne le tenaient de ses mains qu'à charge de certaines obligations, service militaire ou civil, le souverain, seul propriétaire réel de toutes choses, avait intérêt à cet arrangement qui garantissait ses propres droits, et, de ce fait, servage et service ont, tout au moins jusqu'au troisième quart du dix-huitième siècle, constitué les termes complémentaires d'une équation sur laquelle l'édifice politique et social de l'empire tsariste était dressé.

En 1762, les hommes de service (sloujilyié lioudi) ont été libérés par Pierre III et l'affranchissement des autres assujettis en aurait dû être la conséquence logique. Cependant, la force conjuguée des habitudes contractées et des intérêts engagés a maintenu encore pendant cent ans, à quelques modifications près, ce régime que la pratique portait à des déviations monstrueuses du principe originaire, mais qui n'en trouvait pas moins des apologistes, même en dehors de la Russie. « Le servage en Russie, »a écrit d'AUonville, « n'est que cette hérédité de travail auquel le paysan est tyranniquement soumis en tous lieux, et qui, dans cet empire seul, est richement compensé par la cession de 10 à 15 diéssiatines de terre...

(1) La nuêêie tt U$ Rutae», II. 191-192.

(2) V. K. WALiszKwaKi, Ivan le Terrible, p. 28 et suiv.

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par l'obliçation de protéger ges sujets dans leurs malheurs, de les nourrir durant les famines, de les soigner dans leur vieillesse et leurs infirmités... et le serf répartissent par les chefs qu'il se nomme les tributs imposés par le seigneur qui le fait vivre et l'empereur qui le protège contre son maître, est cent fois plus heureux qu'un paysan français... (1). »

Ce n'était encore, cependant, que de la théorie, et, en l'absence de toute définition précise de droits et de devoirs respectifs, la pratique donnait à ces relations un aspect très difîérent.

La loi et, à son défaut, la coutume y introduisaient bien cer> taines normes ; mais, outre qu'elles se trouvaient, pour la plupart, établies à l'avantage d'une des parties, ou devine laquelle, leur application n'était nullement assurée. Le kriépottnoî ne jouit d'aucun droit civil. Il ne possède rien en propre et ne peut, sans l'agrément du maître, passer aucune convention. Son incapacité juridique est telle qu'en dehors des faits délictueux, il ne saurait aussi devenir l'objet d'aucune poursuite directe. Au civil, le maître est son seul justicier, sans que rien l'oblige à tenir compte des indications du code, qui, d'ailleurs, dans un grand nombre de cas, sont inapplicables à cet ordre de rapports. Le krUpoitnoî peut être réclamé par les tribunaux de droit commun, mais non y recourir lui-même, et, dans le premier cas, le maître est toujours admis à se présenter à sa place. En matière de justice criminelle, la loi rend le kriépostnoî justiciable des tribunaux de droit commun en ce qui concerne les « crimes graves » ; mais elle ne définit pas les offenses ainsi qualifiées et elle autorise les maîtres à infliger aux délinquants de cette catégorie certaines pénalités qui sont précisément applicables aux plus grands criminels, comme la déportation en Sibérie ou les travaux forcés. En outre, les arrêts

(1) A Tallcyrand, 28 août 1814, Affaires étrangères, Russie, Correspondance, CLV, 87. Dans le même sens, un mémoire adressé en 1808 à Napoléon, ibid, CXLVII, 129.

ainsi prononcés ne comportent pas d'appel, la plainte d'un kriépostnoî n'étant recevable devant aucune juridiction, et le fait d'en produire une le rendant passible de peines sévères, si fondée qu'elle puisse être. De maître à kriépostnoî, d'ailleurs, les actes seuls portant préjudice à la vie ou à la santé, ainsi que les attentats à la pudeur, ou au respect des liens conjugaux, se laissent concevoir comme générateurs d'une responsabilité. Encore ne peuventils donner lieu à aucune poursuite, dont la victime prenne l'initiative. Leur répression ne relève que de la police.

Deux seuls cas sont exceptés où le recours à la justice est non seulement ouvert au kriépostnoî, mais rendu pour lui obligatoire : il peut et doit dénoncer les crimes d'État et les fraudes en matière d'impôt, dont son maître se rendrait coupable (1).

Enfin, si, en principe, dépendance de la terre par lui cultivée, le kriépostnoî ne peut être aliéné qu'avec elle, les ventes au titre personnel ont bénéficié depuis longtemps d'une tolérance qui les a rendues d*usage courant.

D'après ces traits, le kriépostrwl pravo justifiait bien le terme de serfs communément appliqué en langue française aux assujettis. Leur condition se laissait même assimiler en principe à celle du commun des nègres sur les plantations d'Amérique avant la loi d'afifranchissement. La différence des milieux, des origines et du développement historique dans ces rapports y créait cependant des dissemblances, en prêtant ici aux plus singulières anomalies.

Le serf russe n*a rien qui lui appartienne et la loi ne permet de lui faire crédit que jusqu'à concurrence de 5 roubles. Cependant, on trouve des serfs exploitant pour leur compte de grands domaines, auxquels d'autres serfs sont attachés. On en voit aussi qui «ont chefs d'importants élublisscments industriels. La plus grande fabrique de chapeaux à Moscou appartient à un serf du

(1) Emoblmann, Du Leibeingenachaft in Huaaland, p. 152 et suiv.

comte Chérémétiév, et le propriétaire passe pour riche de cinq millions de rouble*. Dans tel villaçe voisin, où il trouve un appartement confortablement, voire même luxueusement meublé et un excellent souper arrosé de vin de Champagne, un ami de Nicolas Tourçuéniév est l'hôte d'un autre serf.

C'est enc^ire au bénéfice de la partie la plus faible, cette fois, l'effet d'une tolérance où toutes les deux trouvent leur avantage. Tout-puissant à l'endroit de son serf, le maître pouvait lui permettre de faire fortune de façon indépendante, sauf à en tirer rançon sous forme de part prélevée sur le» bénéfices ou de prime d'affranchissement. D'aucuns exploitaient de même les talents artistiques qu'ils avaient déoouvertt chez quelqu'un de leurs sujets et qu'ils avaient dévelopj>és par une éducation appropriée. Il arrivait aussi que, se rendant à un concert donné par un violo< niste célèbre qui lui appartenait, un barine payât son billet d'entrée avec une lettre d'affranchissement. Mais ces cas étaient rares, et, après avoir achevé son éducation musicale en Italie, le compositeur Diéçtiarévski, auteur de nombreux morceaux de musique d'éçlise trè» appréciés, reprenait à son retour en Russie les chaînes de la servitude et mourait de désespoir à la fleur de V&Qc (1).

Le régime était extrêmement plastique ; mais, en permettant à des serfs d'en posséder d'autres, il s'étendait et se consolidait par fissiparité en quelque sorte, et, dans l'ensemble, il eonatituait nne chose hideuse. Or, c'était la condition des trois quarts de la population du pays ; trente-six millions d'êtres humains s'y trouvaient assujettis.

Tolérable, relativement et même par endroit plaisante au delà de l'idée que d'AUonville en donnait, paraissait -elle pour les simples censitaires, qui comprenaient un peu plus de la moitié des assujettis. Astreints uniquement au paiement d'une redevance en argent, proportionnée à la quantité de terre cultivée par chaque

(1) NiKiTiÉNKO, Mémoires, édit. russe, p. 5-8.

ménage {tiaglo), et généralement modérée, souvent minime, ils prenaient figure de véritables fermiers. S'administrant eux-mêmes, choisissant parmi eux un chef chargé de recueillir Vobrok dû au maître, ils n'avaient pas d'autres rapports avec ce dernier, qui, très habituellement, ne résidait pas sur place. Souvent, d'ailleurs, ils obtenaient licence de gagner leur vie au dehors et autrement que par la culture de la terre. Presque tous les maçons et la plus grande partie des charpentiers employés à Pétersbourg étaient des serfs originaires des gouvernements de laroslavl et de Vladimir. La région de Rostov fournissait des jardiniers et des maraîchers à l'empire tout entier. Mais, pour ne pas quitter leur village, le» paysans d'une Mme Miatlev, fille du feld-maréchal comte Saltykov, ne se trouvaient pas plus mal lotis : en 1813, ils offraient à leur « propriétaire », comme œuf de Pâques, trois rangs de perles d'une valeur de 55 à 75 000 roubles, « une bagatelle pour eux », disait le Suisse Christin, en rapportant le fait à son amie, la princesse Tourkiéstanov (1).

Le sort fait aux serfs de cette catégorie dépendait, cependant, de l'arbitraire des maîtres, et, sur les domaines de petite dimension, la situation généralement embarrassée des propriétaires les portait à des exigences, qui, dîme ou corvée, devenaient fréquemment excessives. Tel d'entre eux n'affectait à chaque ménage qu'une diéssiatine (un hectare environ) de terre, dont il réclamait 60 roubles par an. Le régime de la cocvée prêtait cependant davantage aux abus. Confirmé par un oukase de Paul I®*", l'usage avait beau y limiter à trois par semaine les jours de travail dus au maître, peu de propriétaires de serfs en tenaient compte, ne laissant parfois aux corvéables qu'un jour libre d'un dimanche à l'autre, et réclamant en sus diverses prestations complémentaires : fournitures d'œufs, de miel, de volailles, de moutons même, charroi^ travail de quenouille à la charge des femmes, etc.

— Comment vous y prenez-vous pour moissonner vos champ demandait-on à quelques-uns de ces malheureux.

Et la réponse était :

— Nous avons les nuits (2).

(1) Archii>eê runteji, 1883, p. 786 cl 799.

(2) A. TouTCiiKov, « JoiiritMl », Messager de l'Europe, août 1900, p. 685; cf. NlKITléNkO, loc. cit., |>. 33.

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Même pour les censitaires, l'uniformité de traitement n'existait que sur les terres de la couronne et des apanages, où, cependant encore, la qualité des fonctionnaires employés à ce service entrait en jeu, les plus mauvais dépassant parfois en excès de toute sorte les pires des maîtres et les meilleurs n'égalant pas les bons. C'est ce qui a porté l'un des insurgés de 1825, le régicide Kakhovski, à apercevoir dans cette sphère de relations le côté le plus révoltant du servage, tel qu'il fonctionnait dans son pays (1). Mais, contre cette opinion isolée, on doit le reconnaître plutôt dans la domesticité serve, forme qui, en elle-même, constituait un abus.

Censitaire ou corvéable, le kriépostnoi n'était pas, en effet, on l'a vu, légalement attaché à la personne du maître, mais à la terre, sur laquelle il s'attribuait même un droit, par une interprétation assurément assez arbitraire des faits lointains dont procédaient ces relations et non sans une confusion d'idées qui prêtait à des déductions en sens opposé. « Nous sommes i^ôtres, mais la terre est nôtre », disaient les paysans aux maîtres, qui les prenaient au mot, pour la première partie seulement de cette définition.

Il y avait de même des serfs attachés à des établisseuients industriels, mines ou usines, sans qu'un lien de dépendance personnelle existât entre eux et les propriétaires de ces exploitations. Plus tôt reconnue, cependant, que dans le domaine de l'agriculture, la supériorité de la main-d'œuvre libre a, dès cette époque, tendu à exclure l'autre des emplois réclamant plus d'habileté technique, tandis que, sous l'influence des mœurs orientales, perpétuant dans ce pays le goût de certains modes barbares du luxe, la domesticité serve prenait un développement extravagant. A la veille de la disparition du régime, elle devait encore comprendre près d'un million et demi de sujets.

Sortant de la classe des cultivateurs pour n'y plus rentrer, ni eux ni leur progéniture, augmentant rapidement en nombre et

(1) SiÉMiBvsKi, les Idées des décembristes, p. 100 et «uly. ; cf. V. Miako- TiNE, dans la Richesse russe, 1903, VI, 79-83.

encombrant en excédent inutile et dispendieux les intérieurs les plus modestes, 800 à Diédnovo, dans la province de Riazan, chez le général Ismaïlov, et 20 ou 30 encore chez tel hobereau, qui n'avait pas plus d'un millier de roubles à dépenser par an, mal logés, mal nourris, vêtus de haillons et communément maltraités, ils constituaient pour leurs maîtres une charge très lourde et menaient eux-mêmes une vie d'enfer. Leurs gages, quand ils en recevaient, ne dépassaient qu'exceptionnellement 4 à 5 roubles assignats par an. Leur nourriture, quand, pour quelque peccadille, ils ne s'en trouvaient pas privés entièrement, était d'une poignée de farine ou de gruau. L'exception d'appointements plus élevés allant jusqu'à plusieurs milhers de roubles ne touchait, au-dessus de ce prolétariat, que l'aristocratie des valets de chambre, majordomes et cuisiniers des grandes maisons, que cependant encore leurs talents et la parure des hvrées somptueuses ne mettaient pas à l'abri des coups. En douze années de service, un valet de chambre favori du général Ismaïlov comptait avoir subi près d'une centaine de bastonnades, dont une à raison de l'incongruité commise par un chien, introduit dans l'appartement du maître sur son ordre. Une enquête judiciaire relevait le cas d'un autre barine, qui, par manière de divertissement, employait ses domestiques des deux sexes à l'étude expérimentale des procédés, question ordinaire et extraordinaire, en usage dans les chambres de torture.

D'un maître inhumain à un autre, les domestiques étaient vendus, échangés comme autant d'animaux, ou joués aux cartes. Après avoir perdu aux mains d'un voisin de campagne son équipage entier, voiture, chevaux, cocher, piqueur et laquais, tel gentilhomme engageait sur un dernier coup une jeune et jolie fille de sa domesticité.

Les abus d'ordre sexuel étaient particulièrement fréquents dans cet ordre de relations. A Khitrovchtchina, une de ses résidences, Ismaïlov possède tout un harem, dont il oITre parfois la jouissance à SCS invités, et où, enlevées à leurs parents à l'âge de treize à seize an», deux sœurs déclarent, à l'interrogatoire, avoir dû souvent « subir leur honte ensemble ». Des parents risquent-ils quelque résistance, ils sont fouettés jusqu'à ce que mort s'ensuive devant leur niuison incendiée. Les intendants renchérissent sur

les maîtres, dont quelques-uns, habituellement absents de leurs domaines, se piquent de n'y revenir que pour cueillir les virginités disponibles (1).

Révélatrices de ces atrocités, les enquêtes judiciaires étaient rares et plus rarement suivies de sanction effective. Les plaintea des victimes n'étant pas recevables, l'intervention des pouvoirs publics ne pouvait être provoquée que par un retentissement exceptionnel donné à des faits d'un caractère particulièrement monstrueux, où l'impunité était encore généralement assurée aux coupables. Après en avoir bénéficié pendant de longues années, l'odieux Ismuïlov n'encourait qu'une mise en tutelle de ses domaines. Et un acte d'autorité du souverain devenait nécessaire pour faire reveiiir les juges sur une ordonnance de non-lieu d'abord prononcée. Alexandre déférait de préférence les affaires de cette nature aux assemblées de noblese, qui, parfois, témoignaient de quelque souci à l'endroit de la morale et de la justice. Tel tribunal de droit commun, par contre, se contentait de renvoyer « au jugement de Dieu » une dame, femme d'un capitaine d'état-major, coupable d'avoir mis à mort, par voie de correction infligée manu propria, une fillette de douze ans (2) 1

Inséparables en tous temps et en tous lieux de l'ordre des choses qui les a déterminées en Russie, ces horreurs ont constitué cependant dans ce pays la plus étrange des anomalies, — à raison du moment historique où elles se sont placées. Et le fait doit retenir

(1) Ancienne Russie, 1870, I, 46; 1880, XXVII, 77; Wibckj,, Soiwenirs, II, 72 ; Takouchkine, Mémoires (1875), p. 50 et suiv. ; Dossier de l'enquête de 1826, n" XI (déposition de Bestoujév) ; Listovski, t Récits», dans Archives russes, 1884, I, 227-228 ; 383 et suiv. ; Tourgueniev, la Russie et Us Russes, II, 147-154; Slavatinski, dans Ancienne ei youi>elle Russie, 1876, III, 263 et suiv. ; 349 et suiv. ; Biéliaiév, les Paysans en Russie, p. 217.

(2) Recueil de documents provenant de la chancellerie de Sa Majesté, IV, 441 ; Recueil complet des lois, XXXIII, 26. 603 ; XXXVI, 30. 543 ; cf. Sché- DONiNE, Aperçu historique, I, 328. ^

l'attention, car, seul, il explique, dans ses manifestations également monstrueuses, la violence de la réaction révolutionnaire qui a suivi. L'établissement du servage appartient à l'histoire de la Russie moderne. Il s'y est donc rencontré, en ses traits de barbarie, avec le courant qui, en sens contraire, rapprochait ce pays de la civilisation occidentale, au sein de laquelle les derniers vestiges des mêmes mœurs sauvages disparaissaient à ce moment. Le phénomène se laisse, de son côté, expliquer par le double courant d'influences, dont, au carrefour de l'Europe et de l'Asie, « la sixième partie du monde » a toujours été tributaire. Européenne, la Russie a, jusqu'aux premières années du dix-septième siècle, devancé les pays d'Occident dans la constitution d'une classe nombreuse de cultivateurs libres. A cette époque, au milieu de la désorganisation politique, sociale et économique où une longue période de troubles — le smoutnoié vrémia — avait jeté le pays, le courant asiatique l'a emporté dans un mouvement de régression, dont le kriépostnoié pravo a été un des traits, — œuvre en partie du iatar Boris Godounov, dont la responsabilité en ce point a été exagérée (1), mais ne saurait être niée. Dès le milieu du dix-huitième siècle, un mouvement en sens inverse s'est accusé, où les revendications des victimes et les inclinations des bénéficiaires eux-mêmes du régime ainsi établi avaient une part presque égale. Aux uns, il était rendu plus intolérable par le souvenir encore frais des franchises perdues se rencontrant avec la perception assurément faible dans ce milieu, mais pourtant impressionnante des idées humanitaires importées du dehors. D'où des révoltes de plus en plus fréquentes et prenant dans le soulèvement de Pougatchev une ampleur menaçante. Mais, dans l'autre camp, les possesseurs de serfs n'étaient pas moins, sinon gagnés à ces idées, du moins mis en perplexité sous leur influence, et, en 1765, Catherine faisant couronner par la Société libre d'économie politique un mémoire du Français Béardé de l'Abbaye, qiii réclamait la liberté et la propriété pour tous les cultivateurs du Sol, les Orlov, les Tchernichev, les Sievers, possesseurs d'imimcnscs domaines, souscrivaient aux projets élaborés dans ce

(1) V. K. Waliszewski, It»an U Terrible, p. 29; le mômo, la Crise rèvo» lutionnaire, p. 29.

gen». Ils penaaient même y trouver leur avantage, — pour la raison qui, de notre temps, a porté certains latifundiaires de Pologne, de Roumanie et de Russie à envisager sans trop d'alarme les menaces d'expropriation, dont leurs terres devenaient l'objet. Sur le principe du rachat, par la capitalisation à un taux assez élevé des revenus abandonnés, ils se flattaient de même d'en obtenir un équivalent moins aléatoire.

Comme font ceux d'aujourd'hui, pourtant, les petits et moyens propriétaires de l'époque d'Alexandre en jugeaient autrement. Dans la corvée, avec l'usage et l'abus qu'ils en faisaient, ils voyaient la base même de leur existence. Et, d'autre part, le développement parallèle de l'organisation sociale sur ce fondement et de l'organisation politique engageait le gouvernement, autocratie et bureaucratie, à percevoir entre les deux un Uen de solidarité. Enfin, une réforme du régime n'étant acceptable pour les uns que dans un plan d'ensemble et les autres n'en voulant point, l'accord s'établissait pour ne pas toucher aux détails de l'édifice.

Cependant encore, par l'effet de l'incohérence propre à leur façon de penser et d'agir, c'est à des corrections partielles, précisément, que devait se borner, dans ce domaine, l'œuvre d'Alexandre et de ses collaborateurs, en une série de tentatives où l'esprit de suite et l'esprit de méthode ont également fait défaut.

Le 16 mai 1801, l'élève de La Harpe préside à titre exceptionnel la séance du Conseil permanent où est mis en déhbération le projet visant l'interdiction des ventes individuelles de serfs. Le jeune souverain vient d'être instruit de cette pratique abusive par une annonce de journal, et il a aussitôt décidé de la faire disparaître. Sans se laisser ébranler par les objections qu'elle soulève, il insiste pour que la mesure soit mise en voie de réalisation séance tenante. Il ordonne à cette fin la préparation de quatre oukases, pour lesquels, dans ces conditions, on ne saurait douter que le vote soit acquis. Il se trouve, cependant, que le lendemain,

il n'y a rien de fait. Qu'est-il arrivé? Les documents dont nous disposons ne nous permettent, à ce sujet, qu'une conjecture. Des résistances se sont quand même produites, l'épée de Damoclès s'est agitée, et, après avoir esquissé un geste de magnificence, l'autocrate "a cédé. Les quatre oukases réclamés ont été remplacés par un seul, qui portait uniquement défense d'insérer dans les gazettes des annonces semblables à celles qui avaient ému le maître. Cette loi pouvait être facilement tournée et ne devait avoir d'autre effet que de légaliser implicitement les transactions en cause (1).

Le Comité secret entrant en fonction, c'est une autre affaire. Contre le sentiment qu'il a antérieurement lui-même manifesté, Paul Stroganov propose de commencer par le rachat des serfs domestiques. Aux objections de Novossiltsov motivées par le souci de ne pas m.écontenter la noblesse, l'élève de Romme répond par une tirade inspirée des souvenirs que lui ont laissés les jacobins : « Qu'est-ce que cette noblesse, objet de tant d'égards? Un ramassis de gens qui ne sont devenus gentilshommes que par le service, qui n'ont reçu aucune éducation... C'est la classe la plus ignorante, la plus crapuleuse... (2). » Alexandre complique le débat en y faisant intervenir le prince Zoubov, qui, bientôt, encourra un blâme sévère à raison des mauvais traitements par lui infligés à ses serfs, mais qui a encore ses poches pleines de projets humanitaires. Et ils sont mis en discussion, et Paul Stroganov s'occupe d'en amender le texte, jusqu'au moment où le souverain se prononce inopinément contre toute modification de principe dans cette sphère de relations. Il conçoit la possibilité de les rendre tout à fait satisfaisantes par voie d'une simple définition des droits et des devoirs respectifs. Sur quoi la question d'un corps juridique, comité ou commission, à constituer pour cet objet est mise à l'ordre du jour. Mais Diérjavine suggérant, on 1803, la convocation à cette fin d'une assemblée de maréchaux de la

(1) Archives du Conneil de l'empire, III, 1" partie, p, 761-772; Recueil comftUl den loin, XXVI, 19. 892; Lai'Oukiune, Mémoires, p. 48; Tourou^Nii^v, la Russie cl les Russes, H, 127-128; Daniévski, le Conseil de l'empire, p. 55 ; Sikmikvski, la Question des paysans, I, 341 ; Ancienne Russie 1877. XX. 341.

(2) Grand-duc Nicolas, Paul Slroganov, II, 56-64, 71-73.

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noblesse, le souverain juge l'idée impertinente, et cet autre projet est abandonné (1).

Entre temps, repris au Conseil permanent, le projet visant l'interdiction des ventes individuelles a rallié jusqu'à des conservateurs de l'espèce de Zavadovski (2), mais n'a toujours pas abouti, et, en deux ans, l'effort des réformateurs dans ce sens n'a produit qu'une autre loi conçue en trompe-l'œil et n'intéressant la question du servage que de façon indirecte. Elle portait une modification d'importance plus apparente que réelle au régime de la propriété foncière. Dépouillant la noblesse de l'une des dernières prérogatives qui lui restassent, elle était censée rendre commun à « tous les sujets de l'empire » le droit d'acquérir des terres. Dans ces termes mêmes, elle n'eût constitué qu'un simple retour à un passé assez récent. Aux mains de la noblesse, en effet, le privilège en cause ne datait que du siècle précédent. Mais encore la portée réelle de la loi était beaucoup moins grande. En une nouvelle application de la méthode chère aux législateurs du pays — reprise en détail des concessions faites en bloc — et en un euphémisme où se laisse reconnaître la marque personnelle de Télève de La Harpe, elle excluait, en effet, de son appUcation : « les terres occupées par des paysans », d'une part, et, de l'autre, « les individus incorporés à des domaines » (3). Et cela voulait dire que les serf» étaient laissés en marge du nouveau régime, ne pouvant y avoir part ni comme acquéreurs, ce qui maintenait à leur endroit l'ordre des choses existant^ ni comme objet d'acquisition, ce qui restreignait singulièrement le droit accordé aux seuls bénéficiaires de Voukase : marchands, paysans libres ou affranchis. Le souverain n'en choisissait pas moins pour la publication de la loi — au 24 décembre 1801 — le jour anniversaire de sa naissance. II voulait paraître bbéral. Dans l'application du régime en vigueur, il faisait preuve même d'une sollicitude réelle à l'endroit de la portion la plus nombreuse de ses sujets, dont le sort n'a pas laissé d'en recevoir quelque adoucissement. Dès le mois de juillet 1801, il annonçait l'intention de renoncer à ces distributions

(1) DiÉRjAviNE, Œwres (1871), VI, 814.

(2) Archives du Conseil de l'empire, III^ l^» partie, p. 772-782 5 Siékiétskj, la Question des paysans^ 1, 250.

(3) Recueil complet Jes lois, XXVII, 20. 075.

de terres peuplées de serfs, dont, après Catherine, Paul avait été si prodigue. « Je me suis promis de ne pas augmenter le nombre des malheureux », disait-il à un solliciteur (1). Il donnait du chagrin au franc-maçon I. Lapoukhine, qui estimait que, a pour maintenir le bon ordre général, la police exercée par les propriétaires des serfs était la meilleure ressource... » (2). Cependant encore, il ne s'interdisait pas des concessions à bail héréditaires (arendy)^ dont l'effet était quand même de faire passer des domaines de la couronne, avec leurs serfs, aux mains des particuliers, et, en fait, au cours de son règne entier, la seule brèche ouverte de façon effective dans la bastille du servage a été due à l'initiative d'un homme qui n'avait aucune part à la faveur du souverain, ni à ses conseils.

Fils du glorieux vainqueur des Turcs, le comte Serge Pétrovitch Roumiantsov ne semblait nullement indiqué pour la prendre. Des démêlés qu'il avait eus avec ses paysans et où il n'avait pas paru à son avantage le rendaient déplaisant aux membres du Comité secret, qui empêchaient son entrée au Conseil permanent, où, bien qu'appuyée par le souverain, sa proposition trouva un mauvais accueil. Elle visait la reconstitution de la classe des cultivateurs libres, par voie d'accords entre maîtres et serfs. Diérjavinc s'en indignait. La « liberté, clamait-il avec le pathos qui lui était familier, n'est pas un objet de négoce ! » Cette fois, cependant, bien qu'à sa façon oblique, Alexandre tenait bon, et, après avoir donné raison à son ministre de la Justice, il lui ménageait la surprise d'un oukase, dont, à l'issue de la séance du Conseil, il ordonnait la publication immédiate et qui réalisait l'idée de Roumiant- •ov (3).

(1) SiéuiévsKi, Im Donations, p. 87; cf. lo çrand-duc Nicolas, Paul Slroganov, II, \Z.

(2) M/rrioire», p. 194-195.

(3) 20 février 1803, Itrcueil complet des lois, XXVII, 20. 620; Archives du Conseil de l'empire, III, 1" partie, p. 783-788; Archives russes, 1869,

Subordonnant la validité de» contrats d'affranchiggement à l'approbation d'une longue filière de compélence» superposée», du maréchal de la noblesse dans chaque district au souverain lui-même, une réglementation absurdement compliquée en a malheureusement stérilisé le principe fécond, eu uiême temps que la clause obhgatoire d'une allocation en terre assez importante — six à huit diéssiatines par famille — faisait obstacle à la multipli* cation des accords. En ce dernier point, une loi du 4 décembre 1807 (1) a cependant coupé court aux récriminations des intéressés, en intervenant subsidiairement, par une décision de principe, dans un autre débat, auquel donnait lieu la suppression totale du servage en voie de réahsation aux provinces baltiques.

On n'y admettait pas que l'affranchissement impliquât une allocation de terres, suivant le système adopté par Joseph II. Ce serait, pensait-on, un encouragement à la paresse, ainsi qu'un empêchement à la mise en disponibilité d'une main-d'œuvre susceptible, dans beaucoup de cas, de recevoir un meilleur emploi. Les résultats de la loi libératrice de 1861 ont, dans toute l'étendue de la Russie, paru justifier cette opinion. La question reste, cependant, discutable. En janvier 1826, libérés par la comtesse Orlov sans attribution de terre, des serfs devaient se juger condamnés à mourir de faim et adresser à leur bienfaitrice une protestation véhémente (2) I

Entre la région de Riga et la région de Moscou, le niveau de la culture était différent et les barons baltes ont pu avoir raison sans que la loi de décembre 1807 eût tort en se prononçant dans un sens opposé. Elle n'en a pas moins entravé le progrès de l'œuvre d'affranchissement, qui, jusqu'à la mort d'Alexandre, n'a porté que sur 48 006 âmes mâles en tout, et sur pas plus de 151 895 — un et demi du chiffre total des intéressés — jusqu'en 1858, date extrême de son fonctionnement.

Le prix réclamé aux affranchis était cependant généralement assez modeste : n'atteignant des taux plus élevés, et portés parfois

p. 1954 et suiv. ; Siémiévski, la Question des paysans, I, 255-256 ; Romanovitch-Slavatinski, la Noblesse en Russie, p. 882 ; le grand-duc Nicolas, Paul Stroganov, II, 88.

(1) Recueil complet des lois, XXIX, 22. 714.

(2) Ancienne Russie, 1896, LXXXVII, 527.

au décuple, que dans les régions de grande activité industrielle, telles que la province de Kostroma, il ressortait en moyenne, allocation de terre comprise, à 396 roubles assignats par âme, soit 127 roubles argent au cours moyen des années 1804-1824. D'autre part, les libérés faisaient communément aussi honneur aux engagements contractés, à tel point, qu'au cours du règne d'Alexandre, comprise dans la loi, la clause de retour à l'asservissement n'a joué qu'au regard de deux défaillants (1). Mais la brèche était trop étroite, et un oukase du 18 octobre 1804 (2) s'est vainement proposé de l'élargir en étendant aux marchands de la première guilde le droit d'acquérir des terres même peuplées de serfs, sous obligation de faire bénéficier ces derniers de la loi de 1803. Les commerçants de cette catégorie n'y figuraient qu'en nombre très restreint.

Plus libéralement appliquée, cette loi aurait porté un autre fruit, d'une importance capitale pour l'avenir du pays. En voulant que les allocations de terre consenties aux serfs affranchis le fussent au titre individuel, elle tendait à entamer ce régime communautaire du mir, qui a été une des causes, et la plus essentielle peut-être, de la stagnation économique et de l'inertie sociale où le peuple russe a été retenu jusqu'à nos jours. Mais, en ce point, la loi n'a guère été observée ; d'obligatoire, la résistance des idées et des habitudes a rendu l'individualisation des allotissements facultative, et les intéressés ne lui ont que très rarement donné la préférence.

La solution de tous les problèmes de cet ordre rencontrait ici une difliculté complémentaire dans la diversité des éléments ethniques que l'immense empire comprenait et dont l'un, en particulier, y devenait, au point de vue tant social qu'économique, une cause d'embarras grandissants.

(1) SouAHKOv, 0 Mémoires », dans Messager de l'Europe, 1867, II, 267; ViécnniAKOv, les Paysans propriétaires, p. 61-66; SiûmiiWski, la Question des paysans, I, 267-268 ; Ikonnikov, le comte Mordvinou, p. 221 ; Siémio- Hov, (laiK Messager russe, 1864, XI, 881 ; Bogdanovitcii, Alexandre 1 ' VI, 83.

(2) Recueil complet des lois, XXVIII, 21. 481.

LES VELLÉITÉS DE RÉFORME SOCIALE lOS

Jusqu'en 1771, la Russie a eu le bonheur d'i^orer la question juive. L'accès du territoire de l'empire était rigoureusement interdit aux étrangers 'de cette origine, et, si des infiltrations se produisaient, l'effet en restait très restreint. L'annexion de la Crimée, de la Nouvelle Russie et surtout des provinces polonaises, avec les millions d'Israélites qui s'y trouvaient établis, a entraîné la rupture des digues établies de ce côté, et aussitôt le problème que l'immigration juive a fait connaître à tous les pays s'est posé dans celui-ci avec une acuité qui n'a fait que s'accroître jusqu'à nos jours et dans les termes mêmes qui en font encore un objet d'extrême perplexité.

La cause s'en laisse attribuer à la conception particulière de son individualité ethnique, que le peuple d'Israël a toujours et partout portée au sein des collectivités étrangères dont il recher^ chait l'hospitalité. Il y a invariablement réclamé, d'une part, le bénéfice du droit commun, sans en accepter les charges, et il a, d'autre part, tendu à y circonscrire et spécialiser son activité dans des emplois où il la rendait doublement déplaisante : d'un côté à raison de la nature de certaines industries préférées — usure, vente de boissons fortes, courtage marron — et de la façon de les exercer qui lui était propre ; de l'autre, par l'effet de la supériorité que, dans d'autres professions de son choix, —r finances, certaines branches du commerce, presse, barreau, — il devait moins encore à la valeur incontestable de son effort qu'à sa concentration.

Généralisées à travers tous les pays et tous les âges, ces habitudes de parasitisme ont pris naturellement une ampleur plus grande dans les milieux de faible culture, qui, en leur opposant moins de résistance, favorisaient leur développement. La Russie de la fin du dix-huitième siècle leur offrait un terrain particulièrement avantageux, et des conflits en résultaient, qui, dès le règne de Catherine, déterminaient une première expérience de l'expé-

dient dit de la « zone d'habitation » ou règlement limitant pour cette partie de la population le permis de séjour à quelques provinces de la périphérie.

Les résultats ne s'en montrant pas satisfaisants, dès l'avènement d'Alexandre, comme sénateur d'abord et membre d'une commission d'enquête, puis comme ministre de la Justice, Diérjavine a mis en avant des projets de réforme, pour l'examen desquels un comité spécial a été constitué, en 1803, comprenant, avec Czartoryski et Kotchoubey, le comte Sévérin Potocki et le cadet des Zoubov, Valérien. L'aîné s'était déjà disqualifié par des frasques de toute nature. Étudiant les conditions d'existence faites à l'élément israélite dans les diverses régions de l'empire, ainsi que dans les autres pays d'Europe, consultant de volumineux dossiers déjà accumulés dans les archives du Sénat, entrant en rapports avec divers groupements sémites, ce comité semble s'être consciencieusement appliqué à une tâche qui a, cependant, défié son savoir et son zèle.

Sous la menace de se voir interdire le commerce des boissons fortes, les juifs ont déployé une résistance énergique. Diérjavine parle d'une tentative de corruption, dont il serait lui-même devenu l'objet, par l'intermédiaire d'un certain Notko, qu'il appelle d'ailleurs son « confident », personnage dont l'espèce, malgré la « zone d'habitation », se laisse découvrir dans l'entourage du plus grand nombre des Russes haut placés de ce temps. Kotchoubey et Valérien Zoubov se trouvaient, de leur côté, en relations avec Spéranski, qui en entretenait de très intimes avec le fermier des monopoles de la couronne, Peretz, riche Israélite, dans la maison duquel le futur grand homme logeait et par lequel il se laissait initier, non seulement théoriquement mais pratiquement, au mécanisme des spéculations financières.

Les délibérations du Comité en furent embarrassées. Le départ de Diérjavine en octobre 1803 ne rendit pas les Notko et les Peretz moins agissants, et, en décembre 1804, leur influence a fait adopter un compromis, dont le principe était louable. Maintenant la « zone d'habitation », iJ l'élargissait, ajoutant le gouvernement d'Astrakhan et le Caucase à l'ancien périmètre qui comprenait la Petite et la Nouvelle Russie, la Crimée et les provinces polonaises. Défense éfoit encore faite aux juifs d'avoir (!<•« établissements à

proximité de» frontières, dan» un rayon de 50 verste», précaution prise contre la pratique de la contrebande, qui leur était familière. En retour, ils obtenaient accès à toutes les écoles et établissements scientifiques, sous la condition seule d'y quitter leur costume national, qui ne serait toléré que dans les écoles paroissiales. Licence leur était accordée en outre d'ouvrir des maisons d'éducation confessionnelles, sous l'obligation, cependant, d'y assurer l'enseignement d'ime des trois langues — russe, polonais, allemand — dont l'emploi leur serait imposé, dans un délai de six ans, pour les contrats qu'ils passeraient entre eux. Le nouveau règlement les répartissait, enfin, en quatre classes : cultivateurs, fabricants ou artisans, marchands et bourgeois, en dehors desquelles ils seraient considérés comme des vaga» bonds et traités en conséquence, c'est à-dire relégués en Sibérie (1).

Premier essai, en Russie, d'une politique d'assimilation appliquée à un élément que l'on ne saurait y croire absolument réfractaire, cette loi de 1804 est intéressante à ce titre, et peut-être en aurait-elle obtenu d'autres à l'attention des historiens, si elle avait reçu son effet, en ouvrant la voie à de nouvelles combinaisons, inspirées du même esprit. S'y portant avec persévérance, peut-être la Russie eût-elle conjuré les terribles conséquences que devaient produire un jour le maintien et l'accroissement continu dans son organisme de ce corps étranger, avec les causes d'irritation qui en résultaient de part et d'autre et le dynamisme révolutionnaire qui se développait dans cette sphère et dont des événements récents ont fait reconnaître la puissance.

Mais la loi de 1804 n'a même pas bénéficié d'un commencement d'exécution sérieuse, et, avec tous les autres abordés dans la première partie du règne d'Alexandre, ce problème est resté en suspens à l'entrée d'une autre période, dont le récit va suivre et qui a détourné d'un autre côté la pensée et l'activité du nouveau souverain.

(1) Loi du 9 décembre 1804, Recueil complet des lois, XXVIII, 21. 547; DiÉRJAviNE, Œuvres, VI, 799 et suiv.

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