CONCESSIONS DE DIPLÔMES [844 J
au delà des Pyrénées, crurent voir en Charles un vrai souverain '. Évêques, abbés, vassaux, curés de campagne réfugiés espagnols affluèrent à Saint-Sernin et sollicitèrent protection et faveurs. Pour se faire bien venir de la population gothique, Charles choisit, comme marquis de Septimanie et d'Espagne, un homme de leur nation, Sunifré, comte d'Urgel 2.
La chancellerie ne cessa de fonctionner pendant toute la durée du siège de Toulouse et avant même qu'il eût commencé. Dès le 5 avril,
Friderici episcopiTrajectensis (éd. par Holder-Egger, Mon. Germ., Script. ,t. XV, p. 351). La sévérité de Charles indigna évidemment les contemporains. Elle n'avait cependant rien d'inusité. Sans parler du traitement infligé par Louis le Pieux à Bernard d'Italie, on peut rappeler que, dix ans auparavant, Lothaire avait fait noyer dans la Saône, Gerberge, sœur <le Bernard de Septimanie, et mettre à mort les comtes Gaucelm, frère de ce dernier, et Sanila (Nithard, I, 5). Le nom du marquis de Septimanie demeura en exécration à la cour. On lit dans un diplôme de Charles du 10 mai 862, concédant au chapitre de Saint-Martin un domaine royal en Touraine : « Bcrnardus qui ob immanitatem sui sceleris latrocinando in nostram irruit offensam [irapr. ostensam] quondam visus fuit possidere... olim, ut diximus, Bernardus latrocinator » [Historiens de France, t. VIII, p. 576, n° 175; Habille, Pancarte noire de Saint-Martin de Tours, n° lxxxiii, p. 103-104). Ce Bernard semble être le marquis tué en 844 et non son fils mort en 872. Hincmar parlant de ce dernier le dit « Bernardi quondam tyranni carne et moribus filius (Ann. Bert., p. 72). Paschase Radbert (Vita Walae, II, 15) dit de Bernard de Septimanie: « Naso ille (Bernard) spurcissimus omnium primus docuit et ad finem usque semper publicus praedo vixit » (Mon Germ., Script., t. II, p. 561). Rapprocher praedo de latrocinanter du diplôme royal. Sur d'autres allusions malveillantes à ce personnage, cf. plus loin p. 102, 103.
J'avais proposé, contre M. Calmette (p. 93) de placer l'exécution de Bernard, non au début de février mais en avril (voy. Le Moyen Age, 1904, p. 149-150). Dans son article sur la Famille de saint Guilhelm (Annales du Midi, 1906), M. Calmette propose de placer l'exécution de Bernard entre le 5 avril et le 19 mai, plus près de cette dernière date, au cours des opérations du siège, ce qui me paraît très admissible. — Dutnmler (t. 1, p. 246, n. 1 et 247 > n. 1) se trompe en confondant le marquis de Septimanie avec un homonyme du Poitou, mort également en 844, mais au service du roi (voy. plus loin p. 117).
1. Jusqu'au traité de Verdun, pour le moins, Lothaire avait conservé des partisans en Septimanie. En avril 841 il délivre un diplôme à l'église d'Elne ; le testament de Teubert, acte du pays de Béziers, est daté du 29 septembre « anno III quod obiit Ludovicus imperator, tradidit regnum in ipsius manus filii Hluterio » ; une vente à l'abbaye de Caunes est datée « anno tertio quo obiit domnus Ludovicus imperator ». Mais le nom de Charles paraît dans la date de biens enRoussiilon par Argila, fils du comte Bera, le 30 juillet 844 (Histoire de Languedoc, éd. Privât, t. II, Pr., p. 213-217, 259; n°s 99, 100, 102, 126).
2. Ce personnage apparaît comme marquis de Gothie dans un diplôme du 19mai 844 (voy. plus bas, p. 106, note 1). Il était comte d'Urgel et de Cerdagne. Voy. J. Calmette, les Marquis de Gothie sous Charles le Chauve (dans les Annales du Midi, t. XIV) et Note sur les premiers comtes carolingiens d'Urgel (dans les Mélanges d'archéologie et d'histoire publiés par l'Ecole franc, de Rome, t. XXII).
MEOÎAf:^
[844] CONCESSIONS DE DIPLOMES 101
l'évêque de Toulouse Samuel, évidemment expulsé par les partisans de Pépin, s'était porté sur le Tarn à la rencontre du roi et avait obtenu un diplôme d'immunité en faveur de son église et des monastères de la Daurade et de Saint-Sernin, unis à l'évèché, le premier infra muros ipsius civitatis, le second hors les murs1.
Le grand siège métropolitain du midi, Narbonne, obtient deux diplômes. Par le premier (12 juin), il acquiert la propriété de la « villa Genserada » au comté de Narbonne 2. Par le second (20 juin), l'archevêque Berarius obtient l'immunité pour la cathédrale, Saint- Just, et aussi pour le monastère de Saint-Paul, annexe de l'évèché, quoique situé hors des murs de la cité. Charles confirme, en outre., la donation faite à l'église par le roi Pépin, de la moitié du tonlieu sur le commerce urbain ou maritime, les salines, les droits de tous genres que pouvait exiger le comte 3.
Plusieurs abbayes du diocèse obtiennent aussi des diplômes. Charles accorde l'immunité au monastère de Cubières en Razès, à la prière de l'abbé Lazare (14 mai)4. Un autre établissement du Razès, Saint- Polycarpe, obtient, à la requête de l'abbé Centulle, une série de faveurs : confirmation de ses biens et des dons qui lui ont été faits en Roussillon et en Carcasses ; les hommes libres habitant sur le territoire du monastère, tel qu'il a été délimité au temps de l'empereur Louis par les comtes Gaucelm et Bernard 5, rendront à l'abbaye, pour les terres défrichées par eux, les services d'usage sans subir de ce chef un amoindrissement de leur liberté ou noblesse. Les habitants du pagus résidant hors du territoire du monastère, mais possédant des terres dans son ressort, pourront les lui vendre et faire avec lui des échanges ; enfin, l'établissement aura toute liberté d'élire son abbé à la mort de Centulle, conformément à la règle de Saint-Benoît6.