TRAITÉ AVEC PEPIN
des Aquitains qui jusqu'alors avaient été avec Charles s'empressèrent de se tourner vers Pépin l. »
Étant donnée la situation, on peut dire que cette convention était pour Charles un succès diplomatique. Il conservait ou gagnait les trois grands pagi où il comptait des dévouements solides. Il isolait Lambert et les Bretons de Pépin II. Enfin, il maintenait sur ce dernier une autorité politique d'une nature vague, il est vrai,
de Maine-ët-Loire est mutilé) est ainsi conçue : « Data idibus junii, anno V., indictione VI., régnante Karolo gloriosissimo rege. Actum in monasterio sancti Benedicti. » C'est cette coïncidence entre les Annales Bertiniani et le diplôme montrant le roi à Saint-Benoît-sur-Loire qui permet de dater de juin l'entrevue de Charles et de Pépin II. Dans le diplôme l'indiction, comme il arrive souvent, est fausse : elle correspond à 843. M. René Merlet, qui a publié la première édition de cet acte [Guerre d'indépendance de la Bretagne sous Nominoé, p. 22), a tort d'écarter l'année 843 en invoquant le siège de Toulouse. Le diplôme pourrait être de 843 si l'on tenait à l'indiction, car du 8 mars 843 (où le roi est à Vernantes en Anjou) au 20 juin (où on le retrouve à Compiègne) l'itinéraire du roi est inconnu : on sait seulement qu'il a parcouru l'Aquitaine (voy. p. 62). Mais l'année du règne, qui est 5, ne peut valoir pour 843. La seule date inadmissible est celle de 844, qu'adopte précisément l'auteur de l'Inventaire sommaire des archives départementales de Maine-et-Loire. Série H, p. 1. En juin 844, Charles était, nous l'avons dit (p. 120, note 1), à Saint-Sernin sous Toulouse. — Dùmmler (t. I, 288), date l'entrevue de juin en se référant à Wenck (p. 125). Ce dernier place le lieu de l'entrevue en juin « zu Glonna an der niederen Loire », c'est-à-dire à Saint-Florent, méprise évidente (cf. Dùmmler, t. I, p. 238 note 1), mais qui ne peut s'expliquer que par le fait que Wenck a eu connaissance, on ne sait comment, de l'existence du diplôme pour Saint- Florent, encore qu'il fût inédit. — La cession d'une partie de l'Aquitaine à Pépin est rappelée à l'article 5 du Conventus Suessionensis du 22 avril 853 : (( Ante hoc tempus venerandi concilii, optinente Pippino, Pippini régis filio Hludowici piissimi augusti filio, Aquitaniam, etiam consentiente avunculo ejus, glorioso rege Karolo, cui eadem provintia in partem optigerat, ecclesiastica disciplina et militari soluta eadem regio a suis indigenis valde vastata et multi illic impune illicita perpetrarunt. » L'éditeur des Capilularia (t. II, p. 265), Krause, voit dans ce passage une allusion à l'année 848. L'erreur est patente : c'est en 848, au contraire que les Aquitains revinrent à Charles. Voir encore l'adnuntiatio de Louis le Germanique au premier colloque de Meerssen (plus bas, p. 177, note 1).
1. En dépit des derniers mots de Prudence (voy. note précédente), il semble que nombre d'Aquitains aient éprouvé de la répugnance à accepter l'autorité de Pépin. Dans la lettre 31, adressée à Ganelon, archevêque de Sens, Loup de Ferrières n'ose encore affirmer que tous soient ralliés à Pépin : « De Pippino, unde vestra quaesivit paternitas, nihil certi in palatio dicebatur. Leviter tantum fama jactabat eos qui nuper ab eo descivissent in concordiam redituros. Quidam vero de Aquitania venientes etc.» (éd. Dùmmler, loc. cit., p. 39). Cette lettre a été écrite entre le 12 et le 22 novembre 845 (voy. Levillain, op. cit., dans la Bibl. de l'École des chartes, t. LXIII, p. 73). Puisque Prudence tient la plume au moment où tous sont ralliés à Pépin, le passage des Annales Bertiniani reproduit plus haut (note précédente) ne saurait avoir été rédigé avant l'extrême fin de 849 au plus tôt.
[845] CAMPAGNE CONTRE NOMINOÉ 151
mais qui n'en faisait pas moins du jeune roi d'Aquitaine son inférieur'.
Libre d'inquiétude du côté de l'Aquitaine, Charles entreprit de se venger des Bretons.
Un an auparavant Nominoé avait dévasté le border et poussé jusqu'au Mans2. LaTouraine étant protégée par Vivien, c'était le grand pagus du Maine, une véritable province3, qu'il fallait songer tout d'abord à protéger. Pendant tout l'été et l'automne de 845, le roi ne quitte pas cette région4. Au début d'octobre, il se tient toujours à
1. Wenck (p. 126) et Diimmler (t. I, p. 283) veulent que Pépin ait été reconnu par Charles comme souverain pleinement indépendant. Ce dernier invoque un diplôme du jeune roi d'Aquitaine daté du 25 juillet 847 en faveur de Heti, archevêque de Trêves. Il appert de cet acte que Pépin restitue, d'accord avec « boni homines d (qui les détiennent), un domaine de l'église de Trêves sis en Aquitaine, Cancilla (lisez Cantilla, Chantelle, Allier, arr. Gannat) dans le pagus d'Auvergne et Ebrizania dans le Limousin (Beyer, Mittelrheinisches Urkundenbuch, t. I, p. 80, n° 72; cf. t. II, p. 592-3, n° 103). Mais, d'autre part, dans un diplôme du même Pcpin (de 846) renouvelant un acte d'immunité de Charle? en faveur de l'abbaye de Saint-Chaffre-le-Monastier, en Velay, à la prière de l'abbé Gautier, on lit : « Obtulit etiam reverendam patroni nostri Caroli régis invictissimi auctoritatem, nostri videlicet avunculi y> (Historiens de France, t. VIII, p. 357, n° 4; Histoire de Languedoc, t. II, col. 269, n° 128; Cf. René Giard Catalogue des actes des rois d'Aquitaine, dans la Bibliothèque de l'École des chartes, 1901, p. 527, 529, nos 37,40). En quoi la vassalité ou la situation subordonnée de Pépin l'empêchait-elle de délivrer des diplômes? — La fureur de Lothaire contre Charles, en 846, parce que Gilbert, vassal de ce dernier, a été en Aquitaine épouser une fille de l'empereur, ne se comprendrait pas si ce pays n'était soumis à l'autorité de Charles. — M. Levillain considère que l'accord de Saint-Benoît-sur-Loire est un acte de foi et de vassalité. Charles ne s'est pas engagé envers son neveu, comme a fait celui-ci envers son oncle. Il conserve ses droits sur l'Aquitaine. Voy. le Sacre de Charles le Chauve dans la Bibliothèque de l'École des chartes, 1903, p. 45.
2. Voy. plus haut, p. 119, nute 1. Je pense avoir montré (Mélanges d'histoire bretonne, p. 41-45) l'inanité d'une opinion qui place en 845 une invasion de Nominoé en Anjou, suivie de la destruction de Saint-Florent-le-Vieil.
3. Aux vm* et ix* siècles, le Maine forme comme un petit royaume dont le titulaire est un fils de roi. Charles l'avait obtenu du vivant de son père. 11 le donnera un instant à son fils Louis le Bègue.
4. Le 12 août, Charles, à la sollicitation personnelle de l'abbé Markward, accorde l'immunité aux domaines de l'abbaye ds Priim situés dans son royaume (Historiens de France, t. VIII, p. 477, n° 54 ; H. Beyer, Mittelrheinisches Urkundenbuch, t. I, p. 81, n° 74). L'acte est donné à Mediana Villa où je reconnais avec R. Merlet (Guerres d'indépendance, p. 6, note 3) Mayenne (Mayenne).
On voit, en outre, Charles ratifier la restitution à la « congrégation de Marmou-
152 CAMPAGNE CONTRE NOMINOÉ [845]
l'ouest du Mans *. Le 19 de ce mois, il est à la frontière de la Breta-
tier, opérée de son contentement et avec son « décret», par l'abbé Renaud, d'un certain nombre de domaines affectés spécialement à l'entretien des religieux. La date de lieu est Noviomo villa, c'est-à-dire Noyen-sur-Sarthe (Sarthe, arr. La Flèche, cant. Malicorne), au sud-ouest du Mans. La date de jour présente une difficulté. L'original, aujourd'hui disparu, aété consulté aux xvne etxvm9 siècles par plusieurs érudits. Selon dom Martène (Bibl. nat., ms. lat. 12 878, fol. 24) la date était ainsi conçue : « Data III calendas februarii, anno VI, indictione VIII, régnante Karolo gloriosissimo rege»; et c'est évidemment la lecture de Martène qu'à reproduite Mabillon (Annales Benedictini, t. II, p. 747) puis dom Bouquet (Historiens de France, t. VIII, p. 475, n° 50). Mais Gaignières (Bibl. nat., ms. lat. 544P, fol. 10) et dom Eyme iibid., Coll Moreau, t. I, fol. 162), qui donnent une reproduction figurée de l'original, ont lu « setbr. » le nom du mois. Cet accord permet de préférer « III kal. septembris » et de placer l'acte au 30 août 845 et non au 30 janvier 846. Avec cette lecture tous les éléments chronologiques concordent, l'indiction 8 appartenant à 845. Elle s'accorde avec l'itinéraire qui rend difficile la présence de Charles dans le Maine encore à la fin de janvier 846.
Un diplôme en faveur de Saint-Germains-des-Prés (Tardif, Cartons des rois, n° 148», qui montrerait Charles à Aix-la-Chapelle le 10 juillet 845, est un faux.
1. Le 1er octobre, Charles, après lecture du testament de saint Remy faite en présence de ses fidèles tant clercs que laïques (inspecto coram coetu fidelium nostrorum tant ecclesiastici quam laicalis oixlinis), restitue à Notre-Dame et à Saint-Remy de Reims, ainsi qu'à l'archevêque Hincmar, les biens de l'église de Reims qu'il avait donnés en bénéfice temporaire à ses fidèles pendant la vacance du siège épiscopal, à savoir Epernay et Lœuilly, et tout ce qu'ont tenu le comte Eude et Richouin; la villa Cormicy avec son église, tenue par le prêtre Ravan; tout ce qu'avaient Pardulus (évèque de Laon), l'abbesse Augeard, Robert, le clerc Amaubert, Auraer, Jean le Médecin etc., ainsi que les clers et laïques un instant sous la vassalité du roi « commendés » par celui-ci audit prélat. (Flodoard, Historia eccl. Remensis, 1. III, c. 4. Cf.. un recueil de formules conservé dans un ms. du xne siècle, Codex Udalrici Babenbergensis, ms. de la bibliothèque de Vienne, n° 398). — La date est ainsi conçue : <r Actum in pago Andegavensi in villa Avegio (sic, pour Avezio). » Il s'agit certainement d'Avessé à 40 kil. à l'ouest du Mans, à 15-25 au nord-ouest de Nogent (cf. note précédente) et de Roëzé (voir plus bas). Cette localité n'est pas dans l'Anjou, mais dans le Maine. Les localités mentionnées dans le diplôme se retrouvent seulement dans le prétendu « Grand testament de saint Remy » (Scriptores rerum Merovingicarum, t. III, p. 342-43). Les mots sancti Remigii après testamento dans le diplôme de 845 tel que le donne Flodoard, seraient une interpolation d'un faussaire du milieu du xi* siècle selon Krusch dans le Neues Archiv, t. XX, p. 562 et suiv., et Script, rerum Merovingicarum, t. III, p. 243 : « Post vocabulum testamento, quod ut in aliis fjusdem régis chartis vcf. Bouquet, VIII, 588, n° 183, a. 863 ; p. 639, n°244, a. 872; Du Cange, s. v. testamentum) pro charta ipsa ibi accipitur, verba sancti Jîemigii addita sunt. » Il suffit de se reporter aux diplômes invoqués pour voir que le cas est différent. Dans l'acte de 845, connu par Flodoard, c'est toute la phrase inspecto coram coetu fidelium nostrorum tam ecclesiastici quam laicalis ordinis testamento sancti Remigii qui devrait être interpolée. Le Codex Udalrici ne contient pas, il est vrai, les mots incriminés; mais c'est tout naturel puisque ce codex est un formulaire où l'on supprime les noms propres. Les arguments de M. Krusch apparaissent donc sans portée et il y a lieu de croire que le
[845] CAMPAGNE CONTRE NOMINOÉ 153
gui;1, à Rennes2. Puis on le voit reculer en Anjou3. Sans doute, il attend des troupes. Peut-être voit-il son action paralysée par la
prétendu « Grand testament jd a été invoqué et produit dès le premier semestre de l'episcopat d'Hincmar.
Le 10 octobre, à la prière de l'abbé Enjoubert, Charles donne au monastère des Fossés (plus tard Saint-Maur-des-Fossés) la villa appelée « Ad illum brogilum » (Neuville-sur-Sarthe, à 9 kil. du Mans\ précédemment restituée à l'église du Mans par Louis le Pieux, à la requête de l'évèque Aldric, lequel avait prié ledit Enjoubert d'y établir des moines suivant la règle bénédictine (Historiens de France, t. VIII, p. 479, n° 56). L'acte, conservé en original (Arch. nat., K. 11 n° 2-), porte « Actum in villa Rausiaco ». Il s'agit de Roëzé sur la Sarthe (Sarthe, arr. Le Mans, cant. La Suze). On ne comprend pas que Charles qui se dirige sur Rennes (voy. p. 151, note 4) et se trouve à Avessé sur la ligne Le Mans-Entramnes-Rennes, eût rétrogradé d'Avessé à 30 kil. environ en arriére. Nous sommes en présence évidemment d'une divergence entre l'actum et le datum. L'itinéraire exige que Charles ait passé d'abord par Rausiacus ; à plus forte raison si cette localité doit être identifiée non avec Roëzé, mais avec Saint-Georges du Rozay (Sarthe, arr. Mamers, cant. Bonnétable) comme le suppose M. Levillain (Loup de Ferrières, dans la Bibliothèque de l'École des chartes, t. LXIII, année 1902, p. 74).
1. Rennes n'a pas été considéré comme faisant partie de la Bretagne avant les x-xi' siècles.
2. Charles concède en toute propriété à son fidèle le comte Vivien le petit monastère de Cunault (Trèves-Cunault, Maine-et-Loire, arr. Saumur, cant. Gennes) où repose le corps de saint Maxençuel, situé en Anjou, sur la Loire. (Historiens de France, t. VI H, p. 480. n° 57; cf. Poupardin, Monuments de l'histoire des abbayes de Saint Philibert, p. 109, n° 5). L'acte est passé « Redonis civitate ». — Le fidèle Vivien détenait aussi des biens ecclésiastiques dans le Maine. Héric nous raconte, que la villa Cadriacus dans le Maine avait une église, dédiée à saint Germain d'Auxerre, très fréquentée par la population. Le princeps Vivianus qui tenait alors ce domaine ( qui tum eidem dominabatur fundo), se mettant un jour à table, fit percher sans façon ses faucons sur le porche de l'église; quand il se leva, il trouva ses oiseaux morts, pendant aux bout des courroies qui les attachaient (Miracula sancti Germani Autissiod , 1. 1, c. 6 dans Duru, Bibliothèque historique de l'Yonne, t. II, p. 147-148). Ce domaine de Cadriacus est un de ceux que l'abbé Renaud, frère de Vivien, restitue aux religieux de Marmoutier le 12 août 845 {voy. p. 151, note 4). L'anecdote est donc antérieure à cette date; mais sans doute de peu, car Cadriacus répond à Cherré, situé dans la Sarthe à 2 kilomètres de la Ferté- Bernard, sur la voie romaine de Chartres au Mans. 11 est probable que Vivien accompagnait ou dirigeait l'armée de Charles lorsque cet épisode se produisit. — Avegio, où le roi donne un diplôme le 1er octobre, pourrait être identifié à Avezé non loin de Cherré, mais une autre identification est préférable (voy. p. 152, note 1).
3. Le 21 octobre, le roi, à la prière d'Evrouin évêque de Poitiers et archichapelain, accorde deux diplômes au monastère de Glannofolium en Anjou (Saiut-Maursur-Loire, Maine-et-Loire). Par le premier il lui fait don en toute propriété de l'église de Saint-Vrain sise à Gennes (ibid., arr. Saumur) avec ses dépendances, y compris le marché, et de six manses (factos) à Chavagnos (ibid., arr. Angers). Parle second il concède, mais à titre bénéficiaire, tout ce que tenait le fidèle lthacius (sans doute un Espagnol, vu son nom), c'est à savoir : une maison seigneuriale (casa indominicata), une église et six manses (facti) à Bessé (Maine-et-Loire, arr. Saumur), un courtil et 5 1/2 manses à Rillé (ibid.), la terre Saint-Cyrice à Sion (Loire-Inf., arr. Château-