‹ Le Regne de L'enfantChapitre 10 sur 36 · LA PHILOSOPHIE DU SUJET · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE DU SUJET

Les poètes précédents ont peint et raconté l'enfant, tel qu'il s'offrait à leurs yeux. M. Sully-Prud homme, qui aime à creuser, s'en fait le philosophe et l'analyste. Est-ce en ennemi, à la façon de La Bruyère et de La Fontaine ? Non, ce poète n'est sévère que pour luimême ; son analyse est sympathique autant qu'elle est sincère ; surtout elle est émue, délicate et pénétrante.

L'auteur est-il renseigné à fond sur son sujet ? At-il, comme Hugo et Laprade, lelivre des naturesenfantines sans cesse ouvert sous les yeux, et la plus douce fonction de sa vie est-elle d'en feuilleter les pages? Non. Il est de la tribu des célibataires. S'il peut dire comme l'Ulysse de Racine : « Je suis homme, Seigneur, » il n'a pas le droit d'ajouter : « et père comme un autre. » Son foyer est désert, et il sent une lacune dans sa vie. Lui-même en fait l'aveu mélancolique :

J'ai mal placé mon cœur, j'aime l'enfant d'un autre.

En d'autres termes, et périphrase à part, il en est réduit à aimer celui qu'un auteur dramatique appelle :

1) Le Petit soldat, Livre d'un pèbe, p. 149.

« Mon coquin de neveu. » Tant mieux pour nous, dirai-je. Nous avions déjà l'art d'être père et grandpère, M, Sully-Prudhomme nous donnera « l'art d'être oncle : » c'est une variante.

Etre oncle est un bel emploi, mais qui n'a, paraît-il, rien de sûr, de solide et d'achevé. On y goûte des douceurs, mais provisoires et qui n'aboutissent pas. Le neveu exploite l'oncle, vide ses poches, — c'est dans l'ordre ; il lui parle d'une voix « flûtée et tendre », lui fait ranger ses soldats de plomb, joue avec ingénuité la comédie des tendresses intéressées. Le curieux est que chaque fois l'oncle s'y laisse prendre, s'obstine à rêver je ne sais quelle paternité idéale fondée sur de la bonté : illusion de courte durée, car la porte s'ouvre, et voici tout à coup.le vrai père :

disgrâce !

L'enfant court, bat des mains, lui saute au cou, l'embrasse, Et le pauvre oncle n'est plus rien (1).

Cela étant, c'est de son fonds, c'est de son être propre que l'auteur tirera et bâtira sa science de l'enfant. 11 se souviendra de ce qu'il a été, et, comme Montaigne, se goûtera, se contrôlera lui-même.

11 faut avouer qu'il remonte haut dans ses souvenirs, pas moins qu'à la première heure du premier jour. Dans une image d'une ténuité et d'une coloration subtiles, il a, le premier sansdoute, retracé cette minute unique qui, pour l'être humain, n'est plus le néant,

(I) Le* Solitudes, édition Lcmcrre, p. 130.

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n'est presque pas la vie ; cette sensation du monde environnant qui se révèle par sa lumière. De ces deux termes, adéquats dans notre langue, « naître et voir le jour, » M. Sully-Prudhomme donne une explication poétique , un commentaire étrange , quelque chose d'oriental, comme la vision- d'un fumeur d'opium endormi sur une page de Platon :

J'ai salué le jour dès avant mon réveil,

Il colorait déjà ma pesante paupière,

Et je dormais encor, mais sa rougeur première

A visité mon âme à travers le sommeil.

Pendant que je gisais immobile, pareil Aux morts sereins sculptés sur les tombeaux de pierre, Sous mon front se levaient des pensers de lumière, Et, sans ouvrir les yeux, j'étais plein de soleil.

Le frais et pur salut des oiseaux de l'aurore, Confusément perçu, rendait mon cœur sonore, Et j'étais embaumé d'invisibles lilas.

Hors du néant, mais loin des secousees du monde, Un moment j'ai connu cette douceur profonde De vivre sans dormir, tout en ne veillant pas (1).

Il aime les berceaux ; sa pensée va chercher le sien, quelque part là-haut, dans un grenier perdu. Il l'embrasserait volontiers, « car, dit-il, mon enfance y rit encore. » Et puis l'image maternelle se montre, inséparable du premier lit d'enfant :

(\)Vita prima, p. 42.

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C'est là que j'avais nuit et jour Pour ciel de lit des yeux de mère Où mon âme épelait l'amour, Et ma prunelle la lumière.

Douce effusion, mais brève. L'analyste clôt la bouche à l'homme tendre, et chez ce penseur, la rêverie tourne vite au symbole : « Tout est berceau à l'homme : l'amitié ? berceau ; l'amour? berceau. » Ce qui amène, en guise de conclusion, cette question douloureuse :

Cet instinct de vivre blottis Dure encore à l'âge où nous sommes .

Pourquoi donc, sitôt trop petits, Berceaux, àrahissez-vous les hommes (1)?

Du berceau, l'enfant s'élance avec allégresse à la conquête de la terre. Epoque délicieuse de sa vie physique et morale : tout y est progrès, découverte, enchantement. Vous vous souvenez de ce passage du poème de Lucrèce, où se trouvent retracés en traits si sombres la naissance delà société humaine, les durs labeurs d'une existence sans cesse menacée. C'en est ici la contre-partie ; c'est l'âge d'or de l'humanité figurée sous les traits d'enfants heureux et libres:

Détachés du sein delà mère,

De lejurs petits pieds incertains

11b vont reconnaître la terre

Et pressent tout de leurs deux mains.

(1) Stances et poèmes, p. 23.

Ils ont de graves tête-à-tête Avec le chien de la maison ; Ils voient courir la moindre bête Dans la profondeur du gazon ;

Ils écoutent l'herbe qui pousse, Eux seuls respirent son parfum ; Ils contemplent les brins de mousse, Et les grains de sable un à un ;

Par tous les calices baisée,

Leur bouche est au niveau des fleurs,

Et c'est souvent de la rosée

Qu'on essuie en séchant leurs pleurs (1),

Ici encore, la réflexion se met à l'œuvre ; le poète fait retour sur lui-même, compare Tétat présent de son âme à celui de ces enfants, et ne trouvant plus la terre aussi généreuse, aussi complaisante qu'autrefois, il lui reproche d'avoir changé. Erreur ; la terre est immuable, l'homme seul a changé. S'il reçoit moins d'elle, n'est-ce point qu'il lui demande trop ? Qui veut goûter de nouveau les joies de l'enfance doit retourner à la simplicité de l'âme enfantine.

J'ai vu la terre aussi me tendre Ses bras, ses lèvres autrefois ; Depuis que je la veux comprendre, Plus jamais je ne l'aperçois.

Elle a pour moi plus de mystère ; Désormais, que de nouveauté ; J'y sens mon cœur plus solitaire Quand j'y rencontre la beauté.

(1) Les solitudes, La terre et Venfant, p. 134.

Et quand je daigne par caprice Avec les enfants me baisser.

J'importune cette nourrice Qui ne veut plus me caresser.

Jusque sur l'amour maternel M. Sully-Prudhomme porte son analyse pénétrante, — Eh quoi ! pour le dissoudre? — Non, pour en affirmer l'essence infinie, supérieure à tout ; pour le montrer victime et comme captif de lui-même. Pourquoi les mères ne peuventelles se rassasier de baisers, et d'où vient ce tourment de leurs tendresses inassouvies? De ce qu'elles veulent exprimer l'inexprimable, faire tenir l'infini dans le fini, et par des signes purement humains figurer l'âme divine de l'amour.

Nul au reste n'a mieux expliqué le caractère auguste de cet amour, le seul où Ton chercherait en vain une parcelle d'égoïsme. Cela sert d'être philosophe : dans Lamartine et- dans Brizeux nous voyons une mère ; M. Sully-Prudhomme nous montre la mère :

Fait d'héroïsme et de clémence, Présent toujours au moindre appel, Qui de nous peut dire où commence, Où finit l'amour maternel ?

mère, unique Danaïde,

Dont le zèle soit san3 déclin,

Et qui sans maudire le vide

Y penche un grand cœur toujours plein (1) !

(1) Les vaines tendresses, p. 26.

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L'idée scolaire a pris de nos jours une importance qui lui ouvre toutes grandes les portes de la poésie. Nous avons vu comment elle inspire successivement Lamartine, Brizeux, Laprade. M. Sully-Prudhomme ne lui est pas étranger.

Je signale d'abord dans son livre un simple croquis, une note détachée, ce qu'on appelle, dans la langue de nos jours, une « impression. » U s'agit de peindre l'heure de Midi au village, dans la langueur d'un jour d'été. L'école fournit un trait au tableau :

La férule à peine surveille Les écoliers inattentifs ; Le murmure épars d'une abeille Se mêle aux alphabets plaintifs.

Nous l'avonsconnue, cette école <* au bois dormant, » et c'est à croire que M. Sully-Prudhomme y fut élève.

Un autre jour, c'est la rencontre, au fond d'une armoire, d'un vieil alphabet jauni, l'alphabet de son enfance. Ne le dédaignez pas, jeunesse ; ce vénérable bouquin est illustré, tout comme les vôtres, et avec des images de bêtes, encore ! Mais voyez l'homme terrible que M. Sully-Prudhomme, et cela dès sa petite enfance ! Ce qui nous attire et nous égaie, nous faibles mortels, à savoir le mariage des figures et des mots, des lettres et des bêtes, troublait déjà sa cervelle de petit philosophe :

Il gît au fond de quelque armoire, Ce vieil alphabet tout jauni,

Ma première leçon d'histoire, Mon premier pas vers l'infini.

Toute la Genèse y figure, Le lion, l'ours et l'éléphant ; Du monde la grandeur obscure Y troublait mon âme d'enfant.

Sur chaque bête un mot énorme Et d'un sens toujours inconnu Posait l'énigme de sa forme A mon désespoir ingénu.

Et comme la philosophie n'est pas nommée en vain la a science des principes, • il cherche la cause du phénomène, et donne cette raison qui serait du goût de Montaigne:

Ah! dans ce long apprentissage La cause de mes pleurs, c'était La lettre noire et non l'image Où la Nature me tentait.

Mis en goût de réflexions par son vieil alphabet, le poète se demande s'il est plus avancé dans la science de la vie qu'aux jours de son enfance: à quoi l'homme mûr, éternel écolier, fait avec sincérité cette réponse négative :

Maintenant j'ai vu la Nature Et ses splendeurs, j'en ai regret :

Je ressens toujours la torture De la merveille et du secret.

Car il e-st un mot que j'ignore Au beau front de ce sphinx écrit, J'en épelle la lettre encore, Et n'en saurai jamais l'esprit (1).

Elle nous prend et ne nous lâche plus cette poésie grave, complexe, profonde, dont la tristesse n'est pas sans charme, ni l'amertume sans douceur. Je veux vous lire encore un poème de tendresse et de pitié. Nous ne sommes plus à l'école, mais au collège, dans le sombre internat. Séjour d'épreuve pour quelques uns. Ce sont les délicalsetles tendres, ceux à qui manque la chaleur du foyer maternel. Ils sont dépaysés parmi les malins et les forts ; que dis-je ? exploités, car

Ils sont doux, ils donnent leurs billes, Ils ne seront pas commerçants.

Et puis il y a le maître, le règlement, la consigne, autant de sujets d'épouvante pour ces bons petits êtres sérieux et loyaux:

Oh ! la leçon qui n'est pas sue, Le devoir qui n'est pas fini!

Une réprimande reçue, Le déshonneur d'être puni !

a Tout leur est terreur et martyre. » Plaignez-les surtout la nuit, dans le désert du grand dortoir. Les autres, les anciens, les grands, se sont fait un cœur de

(1) Les vaines tendresses, p. 184.

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roche. L'habitude les a bronzés. Us s'étendent dans leur couchette comme le marin dans son hamac, s'enveloppent d'indifférence, et ronflent plutôt que d'en pleurer. Eux, « pensent au dimanche, veillent pour se rappeler la maison. •

Ils songent qu'ils dormaient naguères Douillettement ensevelis Dans les berceaux, et que les mères Les prenaient parfois dans leurs lits.

mère?, coupables absentes, Qu'alors vous leur paraissez loin !

A ces créatures naissantes Il manque un indicible soin...

Mais tout ingrates que vous êtes, Ils ne peuvent vous oublier Et cachent leurs petites têtes En sanglotant sous l'oreiller (1).

Sur la question de patriotisme — cette province du monde scolaire — ce nous est une joie vive de penser, de sentir à l'unisson de M. Sully-Prudhomme ; 1870 a tué en lui les germes de l'utopie humanitaire. D'abstrait qu'il était, d'anémique, si jq l'ose dire, son amour de la France est devenu brûlant et passionné. 11 se reproche ses illusions, abjure son erreur :

J'aimais froidement ma patrie Au temps de la sécurité ; De son grand renom mérité J'étais fier sans idolâtrie.

(1) Let Solitudes, p. Il 3.

Je m'écriais avec Schiller :

. . « Je suis un citoyen du monde ; En tous lieux où la vie abonde, Le sol m'est doux et l'homme cher...

« Mon compatriote, c'est l'homme! »

Naguère, ainsi je dispersais Sur l'univers ce cœur français :

J'en suis maintenant économe....

Mes tendresses, je les ramène Etroitement sur mon pays, Sur les hommes que j'ai trahis Par amour de l'espèce humaine,

Sur tous ceux dont le sang coula Pour mes droits et pour mes chimères Si tous les hommes sont mes frères, Que me sont désormais ceux-là ?

Sur le pavé des grandes routes, Dans les ravins, sur les talus, De ce sang qu'on ne lavait plus Je baiserai les moindres gouttes.

Je ramasserai dans les tours

Et les fossés des citadelles

Les miettes noires, mais fidèles,

Du pain sans blé des derniers jours ;

Dans nos champs défoncés encore, Pèlerin, je recueillerai, Ainsi qu'un monument sacré, Le moindre lambeau tricolore.

Car je t'aime dans tes malheurs, France, depuis cette guerre, En enfant, comme le vulgaire Qui sait mourir pour tes couleurs.

J'aime avec lui tes vieilles vignes,

Ton soleil, ton sol admiré,

D'où nos ancêtres ont tiré

Leur force et leurs génies insignes.

Quand j'ai de tes clochers tremblants Vu les aigles noires voisines, J'ai senti frémir les racines De ma vie entière en tes flancs.

Pris d'une pitié jalouse Et navré d'un tardif remords, J'assume ma^part de tes torts, Et ta misère, je l'épouse (1),

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