LE LIVKE D UN PERE
Et quel père que M. de Laprade !• Quatre vers, pas davantage, vont nous permettre d'en juger. Le père s'adresse à son fils :
Je t'ai grondé!... trop fort peut-être!
Et je me sens tout soucieux En voyant grossir dans tes yeux Ces deux larmes que j'ai fait naître.
Eh bien ! oui, voilà la nouvelle note de l'amour paternel en cette seconde moitié du dix-neuvième siècle ; — note que nos pères n'ont pas connue et dont se délecte la génération présente. Connait-elle tout son bonheur, l'ingrate ? Mettez au lieu et place de ce bon AJ. de
(1) Poème de Marie, édition Lemerre, p. 156. — Lisez, oh! lisez, sans en rien perdre, la pièce intitulée A ma mère (p. 67).
Laprade le père de l'ancien régime : il y a chance pour que le fils, rudement grondé, soit renvoyé, lui et ses larmes, dans quelque coin obscur, quelque cabinet noir tenant, dans le logis, l'emploi du Tartare dans les enfers mythologiques. Heureux si le délinquant n^est pas livré au bras séculier, ce bras armé de verges et de lanières qui, dans ces temps lointains, reste toujours levé sur... dirai-je le front des coupables ? Le père moderne châtie peu, bien qu'il aime beaucoup. 11 gronde doucement, embrasse fort, pardonne vue. La crainte, dans le nouveau code paternel, a cessé d'être le commencement de la sagesse.
Au fait, où s'inscrit-elle, la crainte ? Je ne la vois ni au commencement, ni au milieu, ni à la fin. C'est qu'elle a changé de nom. Désormais on l'appelle la raison ; elle a un fils, quelquefois infirme, le raisonnement ; à eux deux ils ont bouleversé les relations de père et de fils, fait leur 89, et sur les ruines de l'ancien régime autoritaire institué le régime parlementaire domestique. En théorie, l'exécutif demeure aux mains du père, mais il lui faut compter avec la chambre des députés, c'est-à-dire avec les enfants, et, dans le cas de conflit, recourir à l'intervention du troisième pouvoir, le sénat modérateur, qui n'est autre que la mère de famille.
C'est pourquoi M. de Laprade, qui sait son code à fond (lui-même en a rédigé quelques articles), demande, après une gronderie un peu forte, pardon de la liberté grande. Et tout se termine au mieux dans le meilleur des foyers constitutionnels :
Oh! oui, c'est la dernière fois Que tu fais mal et que je gronde.
Tu m'as bien compris, je le vois, Tu relèves ta tête blonde.
Tu t'élances sur mes genoux...
Viens, viens ! c'est moi qui te rappelle ; Vite, oublions notre querelle, Mon cher petit, embrassons-nous !
Et voilà le ton du Livre d'un père.
Livre charmant d'ailleurs, et qui retrace avec vérité l'histoire d'une famille contemporaine. C'est un chapitre des Mémoires de notre bourgeoisie française. Vous plait-il en feuilleter quelques pages ?
La mère n'est plus là. Le père est vieilli, et, qui plus est, malade. Souvent la souffrance le cloue dans son fauteuil, au coin du feu : fâcheux privilège qu'il dérobe à l'aïeul. Qui lui tient compagnie, alors ? Les filles sont au cours, car on les veut instruites (je n'ai pas dit savantes) ; le fils aîné est au collège. Reste le petit dernier, si petit que le collège n'en veut pas encore, et cependant ils sont connus pour aimer terriblement la chair fraîche , nos seigneurs les proviseurs. C'est donc ce petit-là qui sera le visiteur bien venu, le garde-malade attentif, le consolateur sans le savoir. De là toute une idylle à huis clos :
Roule au coin du feu mon fauteuil, Voilà ta leçon terminée, Et mets ma tasse de tilleul Près de moi sur la cheminée.
Reste assis là sur mes genoux, Laisse chômer ton écritoire.
Causons tous les deux entre nous ; Chacun contera son histoire.
Mais le temps passe à jaser : au collège, la classe vient de finir, et ce pas sonore dans le couloir annonce le collégien de retour, Monsieur l'aîné. Bien sûr, il va entrer, s'asseoir auprès du père, prendre au coin du feu la place du marmot. Non, pas une visite, pas un mot, pas une caresse àpersonne. Son pas s'éloigne, il gagne la salle d'étude, il s'installe devant ses paperasses, et vite, le nez dans les livres. Ah ! Monsieur le mathématicien, ou Monsieur le philosophe, voilà qui n'est pas permis ; vous manquez au pacte de famille. Le p*re que vous délaissez, quitte donc son fauteuil, et se met en marche vers les régions hautes. Vous méritez un rappel à l'ordre, vous l'aurez :
Monsieur l'écolier sérieux, Vous m'aimez encor, je l'espère ?
Levez un moment vos grands yeux ; Fermez ce gros livre ennuyeux Et souriez à votre père.
Il est beau d'être un raisonneur, De tout lire et de tout entendre, De remporter le prix d'honneur !...
C'est, je crois, un plus grand bonheur D'être un enfant aimant et tendre.
Ainsi parle le père, en sa grande colère ; et il s'en prend au siècle tout entier : maudit siècle, où l'on
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travaille trop, où l'on ne s'embrasse pas assez, c'est insupportable !
Dans le savant siècle où nous sommes,
On voit déjà les écoliers,
Avec l'algèbre familiers,
Aussi maussades que les hommes.
De la science, il en faut. Mais « son principal souci » à ce poète, c'est de faire une âme à ses enfants, et dans cette âme, de mettre par-dessus tout la tendresse :
Avant de savoir l'allemand, La physique et le latin même, Aimez ! c'est le commencement !
Aimez sans honte et vaillamment, Aimez tous ceux qu'il faut qu'on aime.
Et ce n'est pas assez d'aimer en soi-même, « d'aimer tout bas et bouche close. » On hait ces concentrés qui ne laissent pas leur cœur chanter sur leurs lèvres. Foin de ces affections taciturnes et honteuses d'ellesmêmes :
Les vrais bons coeurs sont transparents ; On y voit toute leur tendresse.
Ah ! chers petits indifférents, Gâtez un peu vos vieux parents ; Leur bonheur est dans vos caresses (1).
Celles qui n'ont pas besoin d'être stimulées, celles
(1) A un écolier sérievx, Livre d'un père, p. 29.
qui connaissent bien le chemin de la chambre paternelle, ce sont les deux petites sœurs.
Un petit doigt frappe à ma porte ; J'en connais le son argentin :
« Entrez !... » Je sais que l'on m'apporte Mon bonheur de chaque matin.
Les voilà ! toujours les premières A remplir ce joyeux devoir...
On entend là-bas les grands frères S'ébattre en leur bruyant dortoir.
Mais en avril comme en décembre Toujours épiant mon réveil, Les deux sœurs entrent dans ma chambre, Plue exactes que le soleil.
Bien observé et bien marqué ce trait distinctif de la petite fille, ce caractère de supériorité sur le garçon : à savoir l'exactitude, ou mieux la spontanéité du devoir filial.
Voici qui est d'une vérité non moins fine : les deux visiteuses n'entendent pas que leur visite se passe en caresses et en causeries. Ce sont de bonnes petites ménagères et qui savent se rendre utiles. Vite, de cette chambre où le travail de la veille a mis un beau désordre, elles vont, avec leurs doigts de fées, faire un palais, le palais « de Tordre et de la bonne grâce. »
L'encrier, garni de ses plumes, M'invite et prend un air charmant ; Sur mes rayons, les gros volumes S'alignent par enchantement.
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Sur les bronzes de l'étagère, Sur les cadres d'or du trumeau, Comme une hirondelle légère On fait voltiger le plumeau.
Et là-dessus, le père, rasséréné, se met avec allégresse au travail, sûr de trouver de beaux vers, puisque deux muses Font visité.
Deux inspirations et comme deux veines poétiques se partagent ce Livre dun père : on connaît la première. La seconde est patriotique et forte.
Ceci marque une note nouvelle dans notre poésie.
Ah ! nous méritons ce reproche, de n'avoir pas assez nourri nos enfants, dès le berceau, dès l'école, — surtout à 1 école — delà moelle du patriotisme. Gorgés du lait de la tendresse, ces fils de nos âmes étaient sevrés du vin pur des amours généreux et des haines nécessaires. Feuilletez les livres de nos poètes : les hymnes magnifiques à la patrie y abondent, la gloire des ancêtres y est célébrée sur le mode lyrique, mais tout cela c'est pour l'âge mûr. On les compte les vers à l'adresse de l'enfant, les vers enflammés et qui l'enflamment. Voyez Hugo : cette corde est à peine touchée par lui, et encore est-ce dans une œuvre posthume. Seize vers inscrits sur la première page d'un livre où se lisait le nom de Michel Ney, petit-iils de l'illustre maréchal, et c'est tout :
Enfants ! fils des héros disparus ! fils des hommes Qui firent mon pays plus grand que les deux Romes, Et qui s'en sont allés, dans l'abîme engloutis! Vous que nous voyons rire et jouer tout petits,
Sur vos fronts innocents la sombre histoire pèse ; Vous êtes tout couverts de la gloire française.
Oh ! quand l'âge où l'on pense, où Ton ouvre les yeux,
Viendra pour vous, enfants, regardez vos aïeux
A«ec un tremblement de joie et d'épouvante.
Ayez toujours leur âme en vos âmes vivante,
Soyez nobles, loyaux et vaillants entre tous ;
Car vos noms sont si grands qu'ils ne 6ont pas à vous !
Tout passant peut venir vous en demander compte.
Us sont notre trésor dans nos moments de honte,,
Dans nos abaissements et dans nos abandons :
C'est vous qui les portez, c'est nous qui les gardons (1) !
C'est l'honneur de Laprade d'avoir comblé cette lacune. Des trois mots qui résument toute la doctrine nécessaire à l'enfant : Dieu, famille, patrie, d'autres, et de plus grands, avaient avant lui développé les deux premiers en strophes inoubliables; il a fait du dernier son domaine propre. Et ce ne sont pas chez lui de simples éclairs, des cris sublimes, mais isolés, et qui meurent sans écho. Non, c'est une suite de leçons ayant en vue le même devoir, assez vives pour forcer l'attention, assez répétées pour se graver en traits profonds dans le métal d'une jeune àme.
« Aimez la France ! — Servez la France ! — Souffrez pour elle ! — Mourez pour elle ! » telle est, condensée en quatre cris énergiques, en quatre commandements paternels, telle est la penséedune des piècesdu recueil, devenue à bon droit populaire dans nos écoles (*2).
(1) Toute la lyre. — Recueil posthume. (Charpentier. 1888.'
(2) La France^ LiVKE d'un père, i» 103.
Née des désastres de « Tannée terrible », cette pensée inspire une série de poèmes'dont la monotonie ne nous déplaît pas. On y voit l'amour de la patrie grandir, s'exalter, s'exaspérer, pour ainsi dire, sous l'aiguillon du malheur. #
Il arrive à ce paroxysme qui jadis inspira Tyrtée, et qui d'un peuple écrasé, perdu, fit une nation victorieuse et libre. Silence aux moralistes humanitaires et cosmopolites ! Prêcher l'amour au couteau qui vous touche et déjà presse votre gorge, c'est abdiquer son devoir d'homme et de citoyen. J'en crois Laprade lorsque, de la même main qui écrivit jadis les « Poèmes évangéliques , > il trace ces lignes brûlantes , ces lignes aussi opportunes aujourd'hui qu'il y a vingt ans :
Non, plus Dieu la punit, plus le monde l'accable, Plus elle est en opprobre aux rois, aux empereurs, Aimons notre cité d'un amour implacable...
Opposons cet amour à leurs lâches fureurs.
Qu'on ne me parle plus de ces peuples, nos frères ! Où sont-ils, et lequel nous a tendu la main ? Je suis Français, la France a les destins contraires : J'ai souci d'elle seule, et non du genre humain.
Et la pièce — pièce mémorable dans l'histoire de notre poésie domestique et scolaire, — se termine par une adjuration digne du génie des républiques antiques :
Jeunes gens, qui serez meilleurs que nous ne sommes, Vous qui vaincrez, — mon cœur a ce pressentiment ! — Sous les drapeaux, le jour où vous devenez hommes, Avancez la main haute, et prêtez ce serment :
« Je jure devant Dieu, sur mon âme immortelle, Sur les os de nos morts et sur leurs grands exploits, De vivre pour la France et de mourir pour elle, D'honorer ses autels, d'obéir à ses lois.
Je maintiendrai la terre et le nom des ancêtres :
Et, fussé-je le seul à lui garder ma foi,
Je jure de laisser, libre d'injustes maîtres,
Mon cher pays plus grand qu'il n'était avant moi. »
Et vous croyez que ces vers, et d'autres issus de la même inspiration, auront circulé depuis vingt ans dans nos foyers et dans nos écoles, que nos enfants s'en seront nourris, abreuvés, grisés, sans qu'une vertu se soit créée en eux ! sans que leur patriotisme s'élève à la hauteur de la leçon reçue et des périls envisagés? Non, non, cela ne se peut. 11 s'agite dans les jeunes âmes de nos garçons et de nos filles quelque chose qu'on avait trop laissé sommeiller en nous, quelque chose qui éclatera, au jour et à Fheure dite, avec une force incompressible, et malheur à qui aura provoqué la tempête.
A l'heure où s'imprime celivre,iln'y a pas unefamille en France où le père, où la mère, où laïeul ne sente et ne dise comme Laprade, au petit enfant qui joue au soldat sous ses yeux :
Tu seras soldat, cher petit !
Tu sais, mon enfant, si je t'aime ?
Mais ton père t'en avertit, C'est lui qui t'armera lui-même.
Quand le tambour battra demain , Que ton âme soit aguerrie,
Car j'irai t'offrir de ma main A notre mère, la Patrie... (1).