‹ Le Regne de L'enfantChapitre 12 sur 36 · MUSE UNIVERSITAIRE ET MUSE PROVENÇALE · texte numérisé non relu

MUSE UNIVERSITAIRE ET MUSE PROVENÇALE

La première inspire M. Manuel. Il a réuni dans un recueil composé pour le Foyer et pour ÏEcole toute la fleur de sa poésie. S'il n'y est pas tout entier, il y a mis le meilleur de son œuvre et de son être. On y sent l'âme vaillante de la profession, le parfum, à la fois antique et moderne, des bonnes lettres universitaires. Nous avons entendu l'écolier Brizeux chanter l'un des maîtres de son enfance, le « simple et bon vieux curé d'Arzannô. »> Ici changement de rôles, c'est le

(1) Poèmes modernes, le Père, p. 192.

maître chantant ses écoliers, toutefois (et c'est justice) sans s'oublier lui-même :

lis sont quelques milliers répandus par le monde En qui j'ai déposé la semence féconde.

Il les prend à témoin contre d'iniques attaques ; il tient haut et ferme devant eux le drapeau combattu :

Au-dessus des partis dont la lutte est stérile, Nous remplissons sans bruit une tâche virile. La France qui travaille et pense à ta clarté Sait ce qu'elle te doit, vieille Université.

Que sont devenus « ces enfants de ses veilles? » Il se le demande sans trouble, ayant conscience du bien voulu et opéré :

Ils ont grandi, vieilli

Dans le livre de vie où la jeunesse épelle,

Ils tournent à leur tour une page nouvelle;

Mais tout au fond du cœur doit survivre à demi

L'enseignement du maître ou plutôt de l'ami.

Ils vivent désormais marqués de mon empreinte,

Et vingt ans, cette main, sans faiblesse et sans crainte,

Dans les sillons ouverts que Dieu daigna bénir

A semé largement des germes d'avenir (1).

Et l'écolier, l'écolier devenu homme, engagé pour son compte dans la bataille de la vie, a-t-il oublié le vieux maitre ? Est-il indifférent ou ingrat? Non.

(\ ) Poésies du foyer et de V école. — Aima Mater (Calman-Lévy),

Écoutez pour preuve cette touchante anecdote ; on sait gré à M. Manuel de l'avoir contée.

Un jour, le hasard le place en wagon en face d'une mère et de son fils, pauvre petit être « frêle et pâle, étiolé. »

De ceux qui sont déjà sur la limite sombre Où l'aile de la mort les frôle de son ombre.

Le train fuit à travers les riantes campagnes ; c'est une belle journée d'été, hélas ! cela n'empêche pas l'enfant de tousser, ni la mère d'être dans l'angoisse.

Aux rives d'un canal de peupliers plantées, L'eau calme miroitait en lames argentées ; Et coteaux, et forêts, et vergers tour à tour Couraient dans la lumière éclatante du jour . La mère, sans rien voir de l'indicible fête, Regardait son enfant, vivait pour cette tête.

Le voyageur aussi attache ses yeux sur l'enfant. Et devinant une sympathie, la mère se confie à lui. Elle n'a plus qu'un espoir : consulter un praticien célèbre. Son nom ? celui d'un jeune savant, le disciple et l'obligé de notre poète. Et vite, un mot de recommandation griffonné sur une carte : « Prenez, lui dis-je,

v Voyez-le de ma part, ayez courage et foi.

Tout ce que l'art peut faire, il le fera pour moi. » Un éclair traversa cette douleur farouche ; Jamais plus doux merci ne sortit d'une bouche. Elle serra bien fort le petit mot sans prix, Et l'enfant souriait comme s'il eût compris.

Une gare ; le train s'arrête, la mère et le petit malade descendent. Le voyageur poursuit sa route, arrive à son tour. Le soir, une dépêche lui parvient, contenant cet alexandrin télégraphique :

J'ai vu votre cliente et réponds du petit.

C'était l'élève qui acquittait la lettre de change tirée sur lui par le maître (1).

Une autre fois le poète nous mène à l'hôpital pour nous peindre le retour à la vie d'une petite moribonde, le premier éclair de joie qui ranime sa face pâle. C'est qu'une bonne dame, visiteuse aux mains pleines, est passée par là, et a laissé sur le lit de l'enfant une belle poupée rose et bleue. C'est la première chose aperçue au réveil, et adieu la fièvre et le mal (Le premier sourire). — Un autre jour, dans une mansarde (la même, ou peu s'en faut, que celle de M. Coppée), un couple d'ouvriers, mari et femme, se disputent et se séparent. On se partage le pauvre mobilier. Du fond d'une armoire sort une petite robe, souvenir d'une pauvre petite morte, toujours aimée. Qui l'aura, la chère relique? Chacun y prétend, nul ne la veut céder à l'autre : et cette communauté de désir est le lien d'un raccommodement (La robe). — Ailleurs, une épopée de marmots jouant sur la grève, avec le grand océan {La vague). — Ici la piquante leçon d'allemand de deux fillettes malicieuses qui disent Schnell ! Schnell ! (Vite !) aux gâteaux, et

(1) Poésies du foyer et de l'école, la Dépêche.

morgen t (à demain ! ) aux leçons (Les langues vivantes). — Là, c'est la petite mendiante du bois de Boulogne. Pieds nus et en guenilles, elle harcèle équipages, cavaliers et piétons. La voit-on? Vite, une voix plaintive, et des larmes dans les yeux. Le moment d'après, joyeuse, elle chante comme un pinson. Un passant, qui a vu son jeu> la brusque et la gronde :

« Tes parents t'ont montré cette douleur qui ment ;

Tu pleures maintenant, tu chantais tout à l'heure . »

L'enfant leva les yeux et me dit simplement :

« C'est pour moi que je chante et pour eux que je pleure. »

(La petite mendiante.)

Un petit chef-d'œuvre pour finir : c'est la Lettre de Marguerite, badinage et babil d'une fillette qui conte au grave ami de son grand-père tout ce qu'elle voit, tout ce qu'elle fait, tout ce qui l'amuse aux bains de mer. Le premier recueil de La Fontaine portait ce titre : « Fables d'Esope mises en vers par M. de La Fontaine. J'intitulerais volontiers cette pièce : « Lettre d'une Sévigné en herbe, mise en verspar un ami des enfants, lauréat de l'Académie française. »

Moi, je vais bien ; et toi ?... Il fait un temps superbe !

Je suis dans un jardin très grand, avec de l'herbe.

Je vois la mer : elle a beaucoup d'eau, j'ai des fleurs,

Rouges, jaunes, lilas, de toutes les couleurs.

J'ai mes poules, mon chat, mes moutons et mon âne,

Et quand je suis dessus, père dit : a Elle est crâne ! »

Je fais aussi des trous dans le sable, le soir,

Et puis j'entre dedans, c'est très bon pour s'asseoir.

Je m'amuse, je joue avec des coquillages.

Quand j'ai du papier blanc, je fais des gribouillages :

Mes poules et mon chat, mon âne et mon mouton.

Tu n'es jamais venu ; quand donc te verra-t-on ?

Je m'applique, tu vois, et je t'écris moi-même :

On ne tient plu3 ma main. — Marguerite qui t'aime.

Au moyen âge, le trouvère chantait volontiers l'enfance de son héros. Nous avons (et j'ai conté ailleurs (1) les belles « enfances » de Doon de Mayence, du petit Garnier, de Flore et de Blanchefleur. Grâce à M. Jean Àicard,le poète provençal, nous voici possesseur de la Chanson de l'enfant. Pour Fauteur, l'enfance, berceau de tout bien et source de toute beauté, est le dernier refuge de la poésie parmi nous :

La Mu6e, un jour, le cœur navré de nos querelles,

Fuyait ce monde vicieux ; Belle et triste, elle ouvrait déjà ses grandes ailes,

Prête à remonter dans les cieux.

Mais elle s'arrêta, — clémente au monde infâme

Où l'homme à l'homme est ennemi, — Parce qu'elle avait vu, bercé d'un chant de femme,

Sourire un enfant endormi.

Cette Muse sera la préférée de M. Jean Aicard. Chanter pour les enfants sera le but de sa vie. Sa joie fut grande, le jour où sa petite fille, revenue de l'école, lui récita d'une voix fraîche des vers qu'il reconnut: une page delà Chanson de l'enfant redite par son enfant. Tel le cœur du trouvère devait bondir quand, dans les rues d'une cité ou d'un camp, les strophes chantées

\\) Voir le Livre des Enfants et des Mères. (Lecène et Oudin, éditeurs)

par lui la veille lai revenaient par la bouche des soldats et du peuple :

Ainsi mes vers, un jour livrés au vent qui passe, Me reviennent par vous, par l'enfance et la grâce... Ma pensée est mêlée à leur fraîche pensée ; Je renais à leur vie à peine commencée , Et quand je dormirai dans l'ombre sans réveil, En eux vivront encor mes vers et mon conseil. Sur leurs bouches en fleurs déjà mon âme vole ! Des mères à leurs fils parleront ma parole, Et, renaissant toujours, mon esprit triomphant Voltigera sans fin sur des lèvres d'enfant.

Et sur celles des mères. La moitié du livre leur appartient. Avec elles le poète s'arrête devant les berceaux, dont le « rythme chantant » . le captive et l'inspire. Son œil y voit des nacelles, détachées des régions mystérieuses, et qui abordent un jour sur nos rivages avec leurs hôtes endormis :

Vos légers rideaux blancs s'enflent comme des voiles,

Berceaux, et sous les vents amis, Vous nous portez du bord des heureuses étoiles

Vos passagers tout endormis.

Pour les mères, ces chansons de nourrice, cesjolis riens finement ciselés, hochets de la poésie, qui servent de distraction aux soucis et de jouet à la pensée.

La seconde partie, dédiée aux enfants, est toute en impressions, toute en souvenirs personnels. Comme Brizeux, et avec un charme aussi vif, le poète raconte les journées mémorables de son enfance, sous le ciel de Provence.

Né sur de blancs rivages,

Dans les pins murmurants et les figuiers sauvages.

Il l'aime, sa Provence ! comme le poète breton sa Bretagne. Il y fut si heureux! Le toit paternel était si paisible ! la vie s'y écoulait si gaîment! Le matin, les jeux en plein air, dans l'enclos « plein de citronniers, » avec le petit ami Pierre,

Pierre, mon compagnon, parmi les chaumes grêles, Conduisant un troupeau de maigres sauterelles, Pour houlette à la main tenant un long fétu, Et mon chien nous léchant quand je l'avais battu.

A midi la sieste, au chant des cigales, dont la rauque chanson scande le silence de la campagne engourdie. Le soir, les contes de l'aïeule autour de Pâtre, le souper sur la table de famille, à la clarté d'une lampe tardivement allumée.

« N'allumez pas encor la lampe. Chut ! silence Grandmère, contez-nous l'ogresse ou l'oiseau bleu. » Dans l'horloge de bois le tic-tac se balance ; Le grillon fait son cri, le chat dort près du feu.

Çà et là, des points sombres, des réminiscences de grandes douleurs enfantines. C'est une promenade en forêt, trop longue pour de petites jambes, et que termine ce cri tragique : « Il y a... trop d'arbres dans ce bois ! » Souvenir plus tragique encore, la première leçon de lecture !

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ce Monsieur Jean, vous lirez l'alphabet aujourd'hui. » J'entends encor ce mot qui faisait mon ennui. J'avais six ans. J'aimais les beaux livres d'images ; Mais suivre ces longs traits qui noircissent les pages, Ce n'était point ma joie, et je ne voulais pas. Pourtant, quand je voyais de l'écriture au bas, Des villes, des bateaux, des ciels aux blanches nues, J'étais impatient des lettres mal connues, Qui m'auraient dit le nom des choses et des lieux. Savoir est amusant, apprendre est ennuyeux :

J'aurais voulu savoir et ne jamais apprendre. Et lorsqu'on me parlait d'alphabet, 6ans attendre Qu'on eût trouvé le livre effrayant, j'étais loin ! Où? qui le sait? L'enclos a plus d'un petit coin Où, parmi le fenouil, le romarin, la mauve, Un enfant peut guetter l'insecte qui se eauve.

Voilà donc notre marmot qui s'évade. Oui, mais il a compté sans le grand-père. Une figure intéressante, celle de cet aïeul provençal, bien en lumière dans les vers du petit-fils, intervenant à son heure, toujours à propos et avec une sagesse narquoise de méridional avisé.

Or, tandis qu'on s'agite et qu'on s'inquiète à cause du fugitif, l'aïeul dit tranquillement et sans se remuer: « Je l'attends à la soupe. » Mot profond, mot juste. 11 fallait bien rentrer le soir, mourant de faim, et s'excuser et faire des promesses, — pas toujours réalisées, si bien qu'un jour l'aïeul (moi, je l'adore, ce malin bonhomme) prend le délinquant par l'oreille et dit : « Mon bel oiseau, je vais vous mettre en cage. » Et il le fait comme il le dit :

Nos poules dans l'enclos piquaient l'herbe nouvelle ; Leur cabane était vide ; on m'y fit entrer, — seul,

LE RÈGNE DE i/ENFANT. 165

Et le livre s'ouvrit dans les mains de l'aïeul. Et que de fois les gens qui venaient en visite, Me virent à travers la barrière maudite !

Et tous riaient, disant : « Ah ! le petit vaurien ! » Ou : « Le joli pinson ! et comme il chante bien ! »

Scènes de la vie domestique, scènes delà vie scolaire se pressent dans ces pages qu'on nous reprochera avec raison de tourner trop vite. Mais quoi ? l'heure passe, notre volume se grossit. et plusd'un lecteur se demande quand finira ce déluge de poésie. — Après l'épisode du panier.

Ce panier, ce petitpanier blanc, c'est celui que la mère remetchaque matin au brasdel'écolier, c'estlepanierdu goûter qu'on porte avec soin pendant laroutë, qu'on dépose avecprécaution àl'arrivée, qu'on visiteen espritpendant la classe, et qui, le moment venu, ravitaille la faim, et contente l'appétit. Or, un jour M. Jean avait apporté dans son panier quelque chose de plus précieux qu'à l'ordinaire. Sur le chemin, à l'école, il ne cessait de soulever le couvercle et de regarder. En sorte que le maître surprend, soupçonne et confisque. Voilà le panier saisi :

11 l'ouvre, et moi je tremble, et pour me faire grand , Sur la pointe des pieds tout debout je regarde : « Elles volent déjà, disais-je, prenez garde ! C'est un cadeau qu'hier mon grand- père m'a fait, Voyez- vous ? » Et tandis que je parle, — en effet, Du fond de mon panier où je n'avais mis qu'elles, S'élancent toutes deux mes chères tourterelles.

J'imagine qu'un Grec eût terminé la chose en allégorie.

« Ainsi, eût-il dit peut-être, nous portons avec nous nos belles espérances. Les regarder, c'est le plus sûr. Qui veut mettre la main sur elles, elles lui échappent et s'envolent sans retour. »

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