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UNE SOEUR AINEE

Plus de vers, c'est entendu. Non, Madame Desbordes- Valmore; non, Madame Tastu; non, Madame Louise Colet, et vous toutes, muses féminines, qui jouissez d'un si pur et si juste renom, nous n'entendrons pas vos voix harmonieuses.

Plus de vers 1 ce qui ne veut pas dire : plus de poésie. Seulement je m'oblige à l'aller chercher dans les œuvres des prosateurs. Et cela me conduit vers Eugénie de Guérin.

D'autres ont vu l'enfant par leur âme de père, d'ami, de maître, de philosophe, d'humoriste : Eugénie de Guérin nous le fait voir à travers son âme de sœur aînée.

11 est délicieux, ce rôle de sœur aînée dans une famille unie et nombreuse. Il n'y en a pas qui s'exerce avec plus de douceur et de fruit. La sœur aînée est une mère sans cesser d'être une égale. De la mère, elle a par moments la gravité ; elle en gagne peu à peu l'autorité, la raison, l'abnégation ; de la sœur, elle garde toutes les grâces, tous les privilèges. Son affection

est de plain-pied et s'allie avec une confiance illimitée. Pas de secrets entre frère et sœur, pas d'ombre autour du cœur, un plein jour, une lumière perpétuelle.

La sœur aînée estsurtoutcharmanteavecle plus petit, avec le dernier-né. Ce jeune passereau que son aile pousserabientôthors du nid, c'est sonbien, c'estsondevoir, c'est sa joie. Elle-même n'est encore qu'une enfant, dans l'âge des poupées et des jouets : il n'importe ; la vocation maternelle la rend sérieuse et forte. Une fois né, ce sentiment ne fera que croître. Il s'exercera durant le cours entier de la vie, aussi naïf, aussi tendre qu'aux heures de la petite enfance. Voyageur en cheveux gris, vous cherchez sous le toit d'une sœur l'hospitalité d'un jour : l'heure du coucher venue, la sœur viendra vous « border •, comme jadis ; n'êtesvous pas toujours pour elle « le petit frère, presque son enfant (1)? »

Telle se montre Eugénie de Guérin dans le Journal de sa vie, écrit pour son frère Maurice, et fait de Maurice lui-même.

(I) Anthoine, Souvenirs de famille (dans son livret travers nos Ecoles, p. 237). J'en détache quelques lignes : « Chaque soir, pendant mon enfance, elle (la sœur aînée) venait ainsi, quand je m'étais glissé dans mon lit, m'y enfermer douillettement, par un" surcroît de pijécaution maternelle, ramenant sur le matelas les draps qui s'en étaient échappés et les enfonçant des deux mains par coups répétés; puis le bonsoir murmuré à l'oreille, parfois un petit reproche, si la journée n'avait pas été bonne, une gronderie aussi douce qu'une caressa, un de ces mots d'affection qui fondent le cœur, qui ne lui laissant plus la force de se roidir en un sentiment mauvais ; enfin un baiser au front. Comme il faisait bon dormir après cela ! » — Voyez aussi, dans Laprade, la pièce intitulée : La *œur aînée, si populaire dans nos écoles.

Maurice a cinq ans de moins qu'elle. Sa naissance et son baptême comptent parmi les premiers souvenirs sérieux de sa sœur. On l'avait fait venir de Gaillac au manoir de famille (le Cayla). a Ce baptême fut pompeux, écrit-elle, plein de fêtes', et plus que pour aucun autre de nous marqué de distinction. Je jouai beaucoup, et je repartis le lendemain, aimant fort ce petit enfant qui venait de naître. J'avais cinq ans. » Voilà le premier germe maternel déposé au cœur de l'enfant de cinq ans. Qu'il met peu de temps à grandir ! « Deux ans après, je revins, lui portant une robe que je lui avais faite. Je lui mis sa robe et le menai par la main le long de la garenne du Nord, où il fit quelques pas tout seul, ce que j'allai des premières annoncer en grande joie à ma mère : « Maurice, Maurice a marché seul (1) ! »

Toutefois, narratrice sincère, Eugénie avoue qu'au commencement, son amitié pour Maurice ne l'empêcha pas d'être mordue au cœur par la jalousie : « J'enviais les bonbons, les baisers, les caresses que tu recevais de plus que moi.. . Je ne savais pas que l'âge fit changer l'expression de l'amour, et que les tendresses, les

(1) Notez au passage cette première robe, faite de ses mains d'enfant. Ce goût de l'aiguille ne la quittera pas, non plus que ce goût de la parure pour les petits enfants. Happelez-vous le passage de son Journal, sur certaine robe rose : « Depuis trois jours, je n'ai pas quitté l'aiguille. C'était une robe d'enfant que nous faisions. Jolie petite robe rose que j'ai cousue de jolies pensées. C'est si gracieux l'enfance et sa parure 1 De si jolies boucles tomberont sur ce corsage, un bras si rond, si blanc remplira ces manches, une si jolie main en sortira, et l'enfant est si jolie, et s'appelle Angèle. C'est avec charme que j'ai travaillé pour elle. *

caresses, ce lait du cœur, s'en vont vers les plus petits. Mais mon aigreur ne fut pas longue, et dès que la raison vint à poindre, je me mis fort à t'aimer, ce qui dure encore. Maman était contente de cette union, de cette affection fraternelle, et te voyait avec charme sur mes genoux^ enfant sur enfant, cœur sur cœur. »

Heureuse intimité, heureuse surtout pour Maurice, qui sentira moins la perte prématurée de sa mère. Se voyant mourir, celle-ci fît venir le petit enfant et la sœur, et tenant leurs mains entre les siennes, confia le plus jeune à la plus âgée, le débile et le maladif à celle qui était forte et bien portante. Eugénie promit en pleurant : elle a tenu parole. Sœur et mère en même temps, elle ajoute une page délicate et pure au livre de l'amour maternel.

L'enfant grandit sous son aile, d'abord dans les bois du Cayla. Elle assiste à l'éveil de son être, aux premières manifestations de l'instinct poétique : « Tout enfant, j'aimais à t'entendre ; avec ton parler commença notre causerie. Courant les bois, nous discourions sur les oiseaux, les nids, les fleurs. Nous trouvions toutjoli, tout incompréhensible, et nous nous questionnions l'un l'autre. Je te trouvais plus savant que moi, surtout lorsqu'un peu plus tard tu me citais Virgile, ces Eglogues que j'aimais tant, et qui semblaient faites pour tout ce qui était sous nos yeux. »

Elle était l'institutrice de ce jeunecœur, et le nourrissait de foi vive. Education féconde. La foi d'Eugénie est large et intelligente. Elle est tournée vers l'action.

Paire le bien, à toute heure et envers tous, est un précepte inscrit au premier rang de son décalogue. Elle ne veut pas de « cette piété ardente, mal entendue, qui en détruisant le corps laisse vivre bien des défauts. » Elle cite le mot de saint François de Sales à des religieuses qui lui demandaient la permission de marcher les pieds déchaux : « Changez votre tête et gardez vos souliers. • Maurice sortira de ses mains, vêtu d'une armure, non d'un cilice.

Arrive l'heure des séparations ; l'adolescent va poursuivre ses études à Toulouse, à Paris, en Bretagne. Les âmes restent unies par le lien de la pensée et de l'amour. C'est alorsqu'Eugénie de Guérin commence ce Journal qui va devenir son occupation la plus chère. Il est uniquement pour Maurice. Elle vit sous les yeux de ce frère et pour ce frère. Cette belle âme s'y reflète dans sa tendresse, sa poésie, sa pureté.

Cette tendresse s'épanche sur tout ce qui l'entoure. Cette femme qui a renoncé aux joies d'épouse, s'en dédommage, a résolu d'être mère toute sa vie, et pour tous. Pas un petit paysan, pas une fillette des champs n'échappe à sa sympathie. Une visite, une rencontre, un baiser d'enfant, sont l'événement capital de sa journée, celui qu'elle consigne en bonne place sur la page de son journal.

Un jour, une bande d'enfants envahit sa chambre. Elle en est tout heureuse. Un de ces petits paysans , nommé Antoine, est « gentil, vif, éveillé, questionneur. » Il veut « tout voir, tout savoir. » 11 la regarde écrire et prend la poudre à sécher pour du

poivre pulvérisé. Il faut qu'on lui montre de près la guitare pendue au mur. Il met • ses petites mains sur les cordes, » il est ravi « de les entendre chanter. » Quès aco quicantà a qui ? demande-t-il. (Qu'est-ce qui chante ainsi? ) Elle est toute ravie de « ces charmes de l'enfance, » et ce cri mélancolique lui échappe : « Que doit sentir une mère pour ces gracieuses créatures? t

Une autre fois, elle donne, sans le savoir, un pendant au délicieux tableau de Greuze, V Enfant à la cruche cassée : « Je m'en allais de Cahuzac toute contente avec ma lettre, lorsque j'ai vu près de la fontaine un petit garçon qui se désolait à fendre l'âme. C'est qu'il avait cassé son cruchon, et le pauvre enfant avait peur d'être battu par son père. Ce n'est pas lui qui me l'a dit, tant il pleurait, mais des femmes qui avaient vu tomber la cruche. Ce pauvre petit, j'ai vu qu'avec dix sous je le consolerais ; et le prenant par la main, je l'ai mené chez un terrassier (potier en vases de terre), où il a retrouvé sa cruche. Charles X ne serait pas plus heureux s'il reprenait sa couronne. N'est-ce pas que c'est un beau jour ? »

Si l'enfant d'une amie lui envoie de loin un baiser, elle répond : t Que lui donnerai-je en retour d'aussi pur, d'aussi doux ? Il me semble qu'un lis m'a touché la joue. » Et reprenant l'idée en vers (car elle est poète), elle ajoute :

Que ne puis-je accourir, enfant, quand tu m'appelles, Quand tu me dis : « Je t'aime et te veux caresser ;

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Et que tes petits bras, comme deux blanches ailes, S'ouvrent pour m'embrasser !

De blancs agneaux que j'ai me caressent souvent, Une colombe aussi sur mes lèvres se joue, Mais lorsque je reçois le baiser d'un enfant, Il me semble qu'un lis s'est penché sur ma joue.

D'autres pages montrent le sérieux de cet amour pour Tenfance. Cette femme qui lit Platon, saint Augustin, Bossuet et Leibnitz (notez qu'elle les lit tout en filant sa quenouille, tout en surveillant une grillade de maïs ou une carbonade de viande, — ceci soit dit pour rassurer Chrysale ) — eh bien, cette femme se rêve et se souhaite institutrice.

Elle a une ambition avouée, qui est d'écrire pour les enfants. Elle regrette qu'il n'y ait pas en notre langue « une poésie de leur âge, » c'est-à-dire « pure, fraîche, riante, délicate, céleste comme leur âme. » — « Que de jolies choses à leur dire ! » Ces jolies choses, elles sont au bout de sa plume, elle les écrira, pour sûr, et son livre s'appellera : « Les Enfantines. » Elle transcrit déjà Tune des pièces du recueil, sous ce titre à la fois enjoué et mystique : l'Ange Joujou. Riant projet qui n'eut pas de suite ; le temps lui manque dans ce manoir du Cayla où toutle ménage roule sur elle.

Il lui est plus facile de se faire une clientèle de petits paysans, auxquels elle enseigne l'alphabet et le catéchisme. L'un d'eux, le petit Pierril, a des instincts de chercheur, et pose des questions étonnantes. « Il me demanda si l'âme était immortelle, puis ce que c'était qu'un philosophe? Sur ma réponse que c'était quel-

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qu'un de sage et de savant : Donc, Mademoiselle, vous êtes philosophe ! »

Maîtresse d'école dans l'âme, elle se fût, dans cette tâche, révélée supérieure. J'en juge par cette seule maxime : « Pour se bien conduire avec les enfants, il faut prendre leurs yeux, et leur cœur, voir et sentira leur portée, non au-dessus. On épargnerait ainsi bien des larmes qui coulent pourde faussesleçons. » Oh! les fausses leçons, ce qu'elles causent de mal ! Eugénie de Guérin en apporte une preuve bien caractéristique et personnelle. 11 y avait dans la chambre de son frère une tapisserie représentant un nid d'oiseaux caché dans le feuillage, et un homme qui avançait la main pour s'emparer du nid. La vue de cette méchante main ouverte sur les petits oiseaux causait à Eugénie enfant une vraie souffrance. La scène peinte était, dans sa bonne foi de petite fille, prise au sérieux et au tragique. Un jour, n'y tenant plus, elle arrache le fragment de tapisserie où était cette main. « On me gronda, dit-elle, d'avoir déchiré le pauvre homme, sans écouterqu'il était méchant. Nul ne le voyait que moi. • Et elle ajoute ces mots qui sont l'âme même, l'âme tendre de la pédagogie moderne : « Si j'avais un enfant à élever, comme je le ferais doucement, gaiment, avec tous les soins qu'on donne à une délicate petite fleur ! »

Pauvre sœur aînée, non seulement elle n'eut pas d'enfant à élever, mais une mort prématurée lui enleva le frère qu'elle adorait, f et le Journal de sa vie se termine dans le deuil.

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