‹ Le Regne de L'enfantChapitre 14 sur 36 · LES MEMOIRES D UNE ENFANT · texte numérisé non relu

LES MEMOIRES D UNE ENFANT

Gela ne veut pas dire : une enfant peinte par ellemême ; non, cela serait trop beau et trop rare. Cela veut dire une enfant racontée, analysée, jugée par une femme parvenue au midi de la vie, qui de là se retourne vers les jours passés, en rappelle de loin les joies et les épreuves, en décrit les impressions et les rêves. Cette femme, c'est M me J. Michelet. Observatrice sagace, versée dans la science deTâme, elle trace de sa vie d'enfant une image pleine de nuances délicates, de sincérité, de tendresse, et aussi de mélancolie. L'enfant a souffert, et la femme s'en souvient ; loin d'atténuer les impressions tristes, elle les accentue, elle y insiste : c'est le fond même du tableau. C'est bien l'enfant d'un siècle troublé, tourmenté comme le nôtre, que cette fillette de huit ans, qui trouve dans une vie, en somme unie et favorisée, tant de sujets de s'affliger, qui reçoit sitôt le don des larmes et qui s'en repaît avec une précoce volupté ; que l'idéal attire et qui s'y livre avec une ardeur passionnée ; qui mène de front, avec un zèle égal, l'étude et le rêve, et qui, de tout cela, se forme une nature bien à elle, d'où la tristesse n'exclut pas le sourire, ni l'imagination le bon sens, ni la tendresse l'énergie virile : femme supérieure en tous les

sens, et qu'annonçait avec clarté la petite enfant qu'elle a été et qu'elle raconte.

Elle est née dans le Midi, près de Montauban comme son père; sa mère, beaucoup plus jeune, est anglaise et créole. On ne peut s'empêcher de la voir à travers les récits desa fille, cette miss Emma : belle, langoureuse, avec « un grand air qui tenait en admiration devant elle, » occupée d'elle-même et de ses deux aînés (une fille et un garçon), plus que des au 1res et de la petite famille survenante. On vit à la campagne, aux Cliapitoulas, domaine désormais célèbre comme le vallou du Ramier, au bord duquel il est situé. L'enfant n'est pas nourrie par sa mère ; on la confie à de braves fermiers du voisinage; elle reste chez eux quatre années, quatre années de vie agreste, dansla société de campagnards qui adorent leur « petite princesse »,et de bêtes rustiques qu'elle-même adore. Ces quatre années sont décisives. Elles font d'elle « la fille des bords sauvages et charmants de TAveyron. >» Elle y puise « une sève particulière. » Le fond de sa vie, ce sera dès lors et pour toujours «c la liberté de la campagne », l'amour de la nature sans cesse renaissant et croissant, « jusqu'au moment, dit-elle, où je pris les ailes de l'Oiseau, » c'est-à-dire jusqu'au moment où, compagne du grand historien, elle le conquiert àla nature, l'invite à s'y plonger, et, Muse inspiratrice de son génie, l'accompagne dans les chemins qu'elle lui fraye, étale de nouvelles couleurs sur sa palette, déjà si riche, embellit de touches fraîches et délicates des coins entiers de sa peinture.

Ce qu'elle a été à la ferme, elle Test au logis, je veux

dire toujours amie du monde rustique et des bêtes. De celles-ci, elle en est environnée : cette demeure des Chapitoulas, c'est vraiment le toit du bon Dieu. On y laisse croître et pulluler tout ce qui a vie. Le père s'abstient pour lui-même de toute chair qui a vécu. S'il ne peut empêcher les immolations dans l'étable et dans la basse-cour, il les limite au nécessaire.

Dans la maison, une tribu de dix-sept chats, « mines discrètes, nobles fourrures », parmi lesquels un préféré, le volage Zizi, qui déserte pour les gouttières le giron de sa maîtresse. A l'écurie, Grisette et Brunette, les deux ânesses sur lesquelles se prélassait volontiers la dame de céans, l'indolente créole. A l'étable, Mascaret et Lauret, les deux petits bœufs dorés qui, de sa main, t prenaient si doucement l'herbe. » Et puis les deux chiens, Faron, celui de la ferme, qu'on tourmentait plus que de raison, et qui léchait sans rancune les mains taquines et quelquefois cruelles ; Moquo, le chien du logis, enfant d'adoption, sauvé de bien des misères par la compassion de sa petite maîtresse. Puis ce sont les abeilles qu'on va réveiller dans la ruche et dont, avec peine, on évite les piqûres ; les vers à soie qu'on élève, et surtout le grillon, dont la petite musique ravissait des oreilles enfantines. « Dès qu'il s'éveillait au printemps, chantait sur les prés, nous rêvions de l'avoir plus près de nous. Je lui préférais encore le grillon domestique. Celui-ci chante quand les prairies sont déjà muettes. En automne, la douce tiédeur du petit feu de nuit qui couve sous la cendre, lui fait croire que c'est encore l'été. Silencieux tout le jour au fond de sa

LE RÈGNE DE i/ ENFANT. 177

retraite, il s'anime, remonte et prend la voix, dès que le jour s'abaisse... J'aimais à l'entendre ; je ressemblais à ces sauvages d'Afrique qui ne peuvent s'en passer, rachètent, en peuplent leurs demeures; le soir, ils s'endorment, bercés au chant du petit musicien. »

Et les oiseaux ?pas un. Le père ne veut pas de prisonniers sous son toit. Tant pis pour le verger. Aussi Dieu sait si Ja gent emplumée s'en donne ! Quel pillage et quels larcins ! Les plus vieux savent, et ils l'ont conté aux novices, que la place est bonne, d'accès facile, de bon rapport, et pas d'artillerie, hormis un vieux fusil, hors d'âge, perclus de rouille, qui dort inoffensif dans son coin.

La mère et les aînés, que ce vol de leurs fruits consterne, s'entendent pour dresser, en plein jardin, un « bonhomme » en forme de géant, en costume d'épouvantail : longue perruque d'étotipe sur la tête, grands bras mobiles que le vent disloque en gestes menaçants, bouche profonde et toujours béante*

Vaine démonstration. Un rouge-gorge, plus hardi et plus matinal que Jes autres, évente le piège et met au jour l'innocuité de cette machine.

II a bientôt fait de piquer droit à l'ennemi, de se planter sur sa tète. De proche en proche l'exemple se propage. « Les moineaux, demi éveillés, voyaient la chose du haut de leur tour, jugeaient la situation, s'enhardissaient. Le plus pressé de la faim matinale se risquait... Voilà les autres bien près d'être rassurés. Avant la lin du jour, tous ont ri du fantôme. Le moineau audacieux, intelligent, n'est pas sans voir que la

perruque ferait pour le nid un excellent sommier. Làdessus, de tirer, d'arracher vaillamment. Un autre couple fit mieux, il avisa la bouche, entra dedans, se tourna et se retourna, trouva la place bonne, y resta. Sans nos curiosités indiscrètes, toute une famille y naissait. »

Où sont, en tout cela, les tristesses annoncées? Dans le sérieux et la froideur de la mère. Cette mère aime, mais sans expansion, à distance, de haut et comme par-dessus la tête de l'enfant. L'enfant est d'une nature infiniment délicate et tendre, d'une tendresse même un peu maladive. Il s'agite, il fermente dans cette petite âme un monde de germes d'où mille sentiments délicieux et doux demandent à sortir. La main glacée d'un éducation sévère les refoule, les comprime. C'est encore la « petite princesse », mais seulement de nom et par ironie. En fait, c'est bien un peu une Cendrillon, jugée bonne pour garder le petit frère, pour le bercer, lui donner la becquée ; bonne encore pour faire sa partie des yeux et de la voix dans le chœur des admirations domestiques, quand la mère et la sœur aînée s'en vont faire admirer leurs belles toilettes à la ville : d'ailleurs un peu reléguée, tenue à l'écart, dans le rang inférieur de bambine sans importance et alors sans beauté. Si encore elle avait de jeunes sœurs? Ce serait un apprentissage de la maternité. Mais non : au-dessous d'elle, rien que des garçons. Et quels garçons que ces petits démons du Midi! pas une ombre de douceur ni de galanterie pour la cadette ; une vivacité, une brusquerie, et presque

une dureté de mœurs qui exclut les vives sympathies, les tendres confidences, la communauté des jeux, des peines, des plaisirs.

Sur qui donc s'apppuiera ce cœur altéré d'affection? Sur le père. Elle tient à lui « par mille liens, par mille rapports intimes. . » Son père était passé en elle. Il le disait lui-même : « Que je te sens! » Aussi a-t-elle un bon jour dans la semaine, c'est le dimanche, quand la mère et les aînés sont à la ville, pour les longs offices et les visites mondaines. Au logis, le père reste avec la cadette et les petits, et ce sort ne lui déplaît pas. On se rapproche, on se communique, on s'aime. Une scène charmante, et à citer, est celle de la bibliothèque. Le père, qui d'abords'estmis dansson registre de comptes, s'en délasse avec ses livres. Qui les lui apporte ? qui les essuie, qui les range ? Notre petite fille. Elle les aime d'instinct, ces amis de son père qui deviendront bientôt les siens. Elle ne cède à personne le soin de faire leur toilette : « Ils étaient tous bien reliés, en belle peau, de nuances différentes, la tranche bigarrée, et les coins en parchemin, pour n'être pas écornés. Je les époussetais, les essuyais, les embrassais avant de les rendre à mon père qui les remettait en ordre. Je n'étais plus l'enfant timide de la veille. Bien cambrée, la tête vivement rejetée en arrière pour mieux équilibrer mes forces, j'arrivais devant lui, mes bras pleins, disant : « L'Encyclopédie, M. de Voltaire, M. Jean-Jacques, M. de Mably. » La première fois que j'avais manié ces messieurs, ma curiosité sétant éveillée, je fis cette demande: « Papa, tous ces gens-là sont-ils intéressants

180 LE RÈGNE DE i/ENFÀNT.

pour une petite fille? — A coup sûr non! me répondit mon père. C'est bon pour les vieux comme moi, et encore... • Là-dessus, je respectai la grande bibliothèque, et laissai les philosophiques, comme je les appelais, dormir en paix sur leurs rayons. »

Et puis ce sont des dînettes où le père fournit généreusement les douceurs, les frères le produit de leurs chasses saugrenues, — et notre petite princesse, promue ce jour-là au rang de sœur aînée, tient le ménage, gouverne, distribue, goûte les charmes de la souveraineté. Le soir arrivé, le huitième coup sonné à l'horloge du couvre feu, on reprenait ses sept ans. on regagnait sa chambrette avec maître Zizi dans les bras, on se couchait, bordée jusqu'au menton a parle soin maternel du père. » Quelquefois on se laissait surprendre par l'heure ; le bruit des pas sur le sable, la lueur des lanternes dans l'obscurité de la cour annonçaient le retour des autorités, et vite, on s'évadait, on faisait disparaître les traces de l'innocente orgie, et le plus alerte était le père, inquiet d'être surpris par son gouvernement en flagrant délit de gâter la marmaille.

Deux courts épisodes compléteront cette esquisse d'une vive physionomie d'enfant : l'un est celui de la poupée, l'autre celui de la robe. Le premier place notre petite princesse en rôle de mère ; l'autre en rôle de femme, à l'éveil d'une inofifensive coquetterie.

L'amour de la poupée lui vient par l'exemple de la sœur aînée. Celle-ci avait une belle poupée de peau rose, « une grande dame, » possédant une riche garderobe, « des costumes pour toutes les situations : la

LE RÈGNE DE i/ENFANT. 181

maladie, la convalescence, la promenade, les négligés du matin, toutes les élégances des fêtes. * La pauvre Cendrillon n'était pas admise dans l'intimité de cette mondaine. C'était le privilège des amies plus grandes, venues de la ville. Les jours de réunion, rumeur dans le gynécée. La poupée • passait par tous les états dramatiques. » Cela débutait par la maladie qui forçait de recourir au médecin et au pharmacien, et cela finissait par le mariage, — comme dans Molière — ce qui permettait de déployer les pompes de la toilette et du cortège. De loin, à la dérobée, Cendrillon prenait de son mieux sa part de la fête. Elle jetait au passage des regards suppliants : peine perdue : « Que nous veut cette enfant? » était la seule réponse qu'on daignait lui faire.

C'est alors que lui vient l'idée de posséder une poupée à elle, de la créer elle-même, d'en faire véritablement son œuvre. « Les oiseaux, dit V. Hugo, font un nid avec tout, les enfants font une poupée avec n'importe quoi ... Une petite fille sans poupée est aussi malheureuse qu'une femme sans enfants. » Cendrillon prend « un beau petit linge blanc, bien net. » — « J'y plaçai, ditelle, une poignée de son, net aussi. — Là, j'étais comme les sauvages qui veulent avoir un petit dieu à aimer et i\ adorer. Ils lui font une tête pour penser et entendre ce qu'ils diront, un buste, comme un cœur pour sentir Le reste importe moins et flotte aux limbes de la vie à venir. C'est ce que je fis, arrondissant d'abord la tête et liant fortement. Le cou vint un peu raide, une bonne poitrine suffisamment bombée... Les bras

182 LE RÈGNE DE i/ENFANT.

(deux petites branchettes bien ouatées) avaient peutêtre peu de grâce. Mais ils étaient mobiles, ils remueraient comme d'eux-mêmes. Je fus saisie d'admiration. Et pourquoi ma petite tout entière ne remuerait-elle pas? J'avais appris déjà qu'au premier jour, Dieu souffla sur Adam et Eve. De mon cœur ému, de toute ma vie de six ans, je voulus lui donner la mienne, je soufflai... et je regardai... Elle ne bougea pas. (Fées des contes de Perrault, à quoi pensiez-vous donc en ce moment solennel?) — N'importe, j'étais sa mère, elle m'aimait. » Elle m'aimait ! Est-il assez maternel, ce motlà t j'aime, devenu spontanément synonyme de :je suis aimée ?

Et voilà la moitié de la vie morale de Cendrillon quia pour centre ce petit sac de son, déguisé en poupée. Pauvre intimité que celui de la mère et de la fille. 11 faut se cacher, dérober son bonheur aux « garçons malins, ennemis jurés des poupées de leur sœur. » De là des intermittences dans ces relations maternelles : source de chagrin et aussi de vive jouissance, comme dans tout mystère. « Parfois il me la fallait absolument près de moi. C'était dans les soirées tristes qui suivaient un jour de pénitence. Je ne concevais d'autre consolation que de coucher avec elle. Quand je la retirais toute froide de son pauvre réduit, je m'oubliais, m'attendrissais sur elle, la couvrais de baisers. Pour la réchauffer, je la plongeais dans mon petit lit, près du chat frileux qui tenait ma place. À l'heure du coucher, je la mettais sur mon cœur encore gros de soupirs, et elle soupirait avec moi. Si, dans la nuit, je ne la sentais

plus, je m'éveillais tout à fait, je la cherchais, le cœur me battait fort. Souvent elle était au fond du lit, je la ramenais, je croisais mes bras sur elle, et je me rendormais heureuse. »

Puis vient l'éducation de la poupée, éducation indulgente et tendre. De quoi souffre en effet la petite princesse, dans le secret de son cœur? De n'être pas assez choyée, assez caressée. Donc elle épargnera cette épreuve à sa fille. « Au jardin, quand nous étions seules, c'étaient des dialogues sans fin. Je la grondais bien un peu, mais ne la punissais jamais. L'envoyer coucher avant l'heure, la mettre au pain sec, frapper son petit corps à peine formé, m'eût semblé trop cruel. J'aurais trop souffert, je me serais punie moi-même. »

Tant que la poupée resta cachée aux regards de tous, l'intimité ne fut pas troublée. Mais un jour le secret échappe, et depuis lors, railleries des garçons, persécutions, outrages sans miséricorde : jusqu'à l'ingrat Zizi qui se met contre la pauvrette et des griffes et des dents conspire à sa perte. Vint un jour où, lancée par-dessus les arbres, elle reste pendue parla robe à la cime d'un acacia : sépulture à la mode indienne qui coûte à Cendrillon bien des larmes.

Enfantillages, direz- vous ? Et qu'espère -t-on autre chose de la part d'une enfant? Ce qui rend cet épisode caractéristique, c'est la passion concentrée sur ce petit être inanimé ; c'est la dépense d'imagination qui transfigure un assemblage de chiffons en créature sensible; c'est Tinstinct de maternité précoce et vivace ; c'est le don de souffrir à propos d'objets sans

réalité ; c'est, en un mot, dans le cercle limité d'une vie enfantine, une somme d'émotions égale à celle qui déborde dans une vie sérieuse et souvent éprouvée. Tout cela, c'est la peinture d'une âme, et dans une seule âme, celle de beaucoup d'autres du même ordre et du même temps.

J'ai promis une histoire de robe ; la voici en quelques lignes. La mère, qui décidément délaisse et dédaigne un peu trop la cadette, se soucie peu de la parer, réserve tout son luxe pour la sœur a blonde et frisée, un vrai bijou créole. » Une étrangère, une amie de la maison signale cette inégalité et la fait cesser : « Vous ne pouvez, dit-elle, la laisser ainsi sans lui donner jamais aucun plaisir. Voyons, achetezlui sa robe, il lui faut si peu ! » Le propos fut bien accueilli. Le dimanche suivant, on rapportait de la ville un petit paquet : c'était la robe souhaitée. Cendrillon eût bien voulu la voir, jouir de la beauté de Tétoffe et de l'éclat des couleurs. Mais non, c'est trop demander ; déjà sa robe est sous clef, dans l'armoire maternelle. Cendrillon va pleurer de curiosité déçue, quand son père, qui devine et qui a pitié, la prend par la main, la mène dans la chambre, ouvre l'armoire, fait voir la robe : « Elle était d'un rose pâle, avec de petites fleurs d'un rose plus vif. Je me vis métamorphosée, le sourire me revint. » Evénement, que cette première robe rose ; dans la mémoire de l'enfant, le souvenir en est mêlé aux processions de la Fête-Dieu, à la fin du printemps, à la naissance de l'été, de sa huitième année : « L'aubépine ne blanchissait plus les buissons,

et les roses commençaient à fleurir. » Chronologie tout en fleur, comme dans Paul et Virginie.

Pourtant elle ne la tient pas encore. 11 faut appeler Guillemette , l'ouvrière. Et Guillemette est occupée ailleurs, et le temps des fêtes est passé. « Elle fut enfin tirée de sa cachette, cette robe tant désirée ! Je la vis tailler, je la vis bâtir ; j'allais être belle. Au matin, à l'arrivée de Guillemette, on me fit poser pour prendre mes mesures. Tous les yeux étaient sur moi. Je pâlissais, je rougissais, j'aurais presque demandé grâce de mon bonheur. » Sa mère assiste à la scène, et ce propos lui échappe : « Tiens ! mais voilà qu'elle devient jolie ! » — Eclair de satisfaction maternelle, qui ne brille qu'un instant, mais qui ne fut pas perdu pour cela. Elle s'en souviendra, Mademoiselle Cendrillon, et un jour que, raillée et dédaignée, on la traite de simple laideron , plantée devant son miroir , elle s'y regarde, s'y compare, et finalement ne se trouve pas a du tout si laide. » Oh ! fille d'Eve ! L'histoire dit que le miroir avait raison.

Pour l'heure, la robe rose n'embellit guère son teint trop éclatant. Et puis le grand chapeau alourdit sa tête aux longs cheveux flottants; les souliers trop étroits emprisonnent ses pieds accoutumés aux allures d'une liberté de Itobiuson. La volonté d'être belle fait qu'on cesse de l'être; l'étude tue la grâce, l'application le naturel. Et voilà comment la petite princesse, un beau dimanche d'automne « jaunissant les feuilles des bois, » partit pour la ville, décidée à éblouir, et revint lassée, mécontente et déçue.

486 LE RÈGNE DE i/ENFANT.

Et les études ? 11 y fallut venir. L'instruction de la fillette fut l'œuvre de prédilection du père, leur joie commune, leur triomphe. L'histoire de France, commencée dans un abrégé de Grégoire de Tours, met en jeu, alimente celte sensibilité déjà si vive. Elle pleurait les enfants de Clodomir, « la fin tragique de Bru- • nehaut. » Elle détestait Frédégonde. Elle prenait parti « pour les vaillants maires du palais contre les rois fainéants. » Elle suivait Ebroin et Léger sous les arceaux du monastère ; « aux jours d'orage, il lui semblait entendre sonner la cloche de Luxeuil. »

La géographie lui communiquait un besoin de mouvement et d'action. « On me laissait aller sur la terrasse. Je me figurais que j'étais en voyage. Je m'en allais au pays de ma mère, sur le çrand fleuve du Mississipi. J'aimais encore mieux aborder dans File (Saint-Domingue), où mon père, si jeune, avait tant souffert. » — « Le latin (Cendrillon faisait du latin !) me donnait bien du mal ; mais pour savoir les histoires touchantes de Joseph, de Ruth et de Tobie, j'y travaillais en conscience. » — L'astronomie s'étudiait à ciel ouvert, dans le grand livre peint d'azur et d'or, dont les feuillets, chaque soir, s'ouvrent et tournent sur nos têtes. Une solennelle impression se dégageait de cette étude : « Je me sentais tout émue de cet infini d'inconnu, et mon petit cœur battait de certaine joie mystérieuse. »

Telle se formait, dans le vallon du Ramier, cette petite âme féminine si riche de tous les dons qui font les natures d'élite.

L'auteur des Mémoires d'une Enfant consacre une page étincelante à décrire les feux de la Saint-Jean dans son pays natal : du spectacle de ces brasiers qui enflamment l'horizon, sa vue redescend , non sans charme, sur le ver luisant dont la modeste petite lampe, allumée dans l'herbe, ne laisse pas d'ajouter une lueur aux superbes clartés. Ainsi, dans la lumière projetée par la gloire de Michelet se distingue une lueur plus douce ; c'est celle de la muse associée à son œuvre dernière et qui eut l'honneur insigne d'ajouter à l'éclat de son nom.

Page 1