UN 1JAITU1N DE QUINZE ANS. DEUX UÉROS DE SHAKESPEARE
C'est une chose assez curieuse qu'à défaut du grand poète romantique, ce soit le chef des classiques qui ait pris à tache d'introduire l'enfant sur notre scène moderne. Casimir Delavigne y procède avec prudence.
Abordant le sujet de Louis XI, il rencontre le petit Dauphin Charles. D'après l'histoire, l'enfant est dans sa quatorzième année. Le poète le vieillit de trois ans, ce qui lui permet de le peindre amoureux de Marie, la charmante fille de Philippe de Commine. Amour in génu, candide, et qui s'exprime avec unegràce timide et tendre. Marie élude très finement des aveux prêts à sortir. Prémunie par son père, elle n'entend pas jouer le rôle d'une Agnès Sorel.
Au reste, ce prince de dix-sept ans n'est guère qu'un enfant, grâce à l'éducation que lui a fait donner l'ombrageuse politique de son père. Louis XI l'a tenu dans l'ombre, à l'écart, loin des livres. Charles en souffre et s'en plaint à sa chère confidente:
Pourquoi, depuis l'enfance,
Me laisser loin de lui languir dans l'ignorance?
Ce noir château d'Amboise où j'étais confiné,
M'a vu grandir, Marie, aux jeux abandonné,
Sans qu'on m'ait rien appris, sans que jamais l'histoire
Fît palpiter mon cœur à des récits de gloire.
C'est à peine s'il sait lire. Et quel aliment à ses lectures ? Le Rosier des guerres, un livre rempli de « maximes sévères, de préceptes ! » Quel ennui ! — « Ennuyeux! un ouvrage du roi ! » s'écrie la prudente fille du sage Gommines. Mais Charles tire de sa poche un autre livre que lui a donné son oncle d'Orléans : c'est un livre de chevalerie; on y conte les « tournois, prouesses et hauts faits des comtes de Dunois, Lahire et Xaintrailles. » Charles l'ouvre et studieusement le déchiffre, tandis que, du doigt, la complaisante Marie souligne les mots et guide la marche tâtonnante de l'adolescent inhabile.
le dauphin, lisant, tandis que Marie tient le doigt sur la page,
« La chronique de France écrite en l'an de grâce... »
MARIE
En l'an de grâce... eh bien?
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LE DAUPHIN
Des chiffres, je les passe.
marie, riant.
Et pour cause.
LE DAUPHIN
Méchante !
Il Ut.
a Ou récit des tournois, Prouesses et hauts faits des comtes de Dunois, Lahire... »
MARIE
Après ?
LE DAUPHIN
Lahire et
MARIE
Courage !
LE DAUPHIN
« Et...
MARIE
« Xaintrailles. »
LE DAUPHIN
C'est un nom difficile.
MARIE
Un beau nom.
le dauphin, lisant.
a Des batailles Où l'on vit comme quoi la fille d'un berger Sauva ledit royaume et chassa l'étranger. »
En face de son père, Charles est contraint, attristé Le poète lui a mis au cœur une peine qui le rend inté-
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ressant et poétique : il souffre de n'être pas aimé. Un moment la glace est sur le point de se fondre entre le père et le fils. Un envoyé du duc de Bourgogne est venu défier le roi de France et jeter le gant, en pleine cour, au vieux Louis XI. Dix chevaliers s'élancent pour relever le gant; mais Charles, plus prompt qu'eux tous, le ramasse au nom de a Valois et des lis ! » Le roi ne peut s'empêcher d'applaudir.
Bien, Charles!... Pâque-Dieu ! c'est un enfant de France.
Mais ce n'est qu'un éclair. Et quand Charles, attendri, s'élance vers son père, celui-ci, reprenantson masque de froideur, l'écarté sèchement: « Assez lassez! » Le mot des gens qui ne veulent pas être émus.
Roi et Dauphin se retrouvent en présence devant la chapelle de Notre-Dame des Bois, ermitage que Louis XI est venu visiter.
Des cris de : Vive le Dauphin! annoncent le jeune prince à son pire. Ces cris importunent le roi. a A quoi bon ces transports ? dit-il amèrement. Qu'on attende : il n'est pas roi. » Et quand le Dauphin parait devant lui, fort ému de ces acclamations, les premières qui chatouillent ses oreilles, sonpère, d'une cruauté froide, coupe court à sa joie: d'une partit lui signifie l'ordre de partir pour Amboise : exil déguisé. De l'autre, il lui montre dans ces acclamations populaires une comédie montée, payée d'avance :
Beau sujet d'être heureux : des cris quand vous passez ! Le peuple, en ramassant un écu qu'on lui jette, Fatigue de ses cris quiconque les achète.
Jugez mieux de l'accueil qu'on vous a fait ici: J'ai parlé, j'ai payé pour qu'il en fût ainsi.
L'entretien se poursuit entre le fils etle père, l'un donnant cours à ses plaintes, l'autre au soupçon qui le met sans cesse en garde contre les feintes tendresses d'un fils. Et quand ce dernier, cédant à rémotion, veut lui prendre la main, Louis la retire :
Non, non, je serais faible, et je ne veux pas l'être.
Et si Charles revient à la charge et baise par surprise cette main qui se dérobe, la dernière parole du roi marque bien le conflit de sentiments opposés qui se heurtent dans son cœur :
. . . C'est un bon fils, — qui me trompe peut-être.
Mot douloureux, où il entre du remords : le remords d'avoir jadis, comme Dauphin, abrégé par sa révolte les jours de son père. Le châtiment de Louis XI est dans ce souvenir qui se dresse sans cesse entre son lils et lui.
La tragédie de Louis XI se termine parla mort de ce prince. Une première attaque du mal l'a terrassé sans le vaincre. Entre ce premier coup et celui de la mort imminente, se placent des scènes d'où la main d'un Tacite et d'un Shakespeare eût tiré de profondes leçons. Telles que les a traitées Casimir Delavigne, elles peignent encore avec vérité la bassesse des courtisans, les calculs intéressés des grands. Les ambitieux
tournent leurs regards vers ce Dauphin, vers cet enfant, si dédaigné tout à l'heure. — Lui, ne pense qu'à la douleur de perdre son père ; c'est un bon jeune homme dont la vertu filiale ne subit pas d'éclipsé :
....... Dieu voudra-t-il qu'il meure
Sans m avoir embrassé, même à sa dernière heure ?
Cependant Louis renaît à la vie. La volonté, et avec elle la défiance renaissent en même temps. Un ordre donné par le Dauphin, durant cette courte suspension de règne, exaspère le despote.
Mon fils!... pour son malheur faut-il que je le craigne ? S'il a régné trop tôt, il est douteux qu'il règne.
Vaine colère qui ne fait qu'épuiser le malade. Il sent la mort si proche, qu'il appelle le Dauphin et retombe évanoui. Pour lapremière fois, Charles, amené devant le lit de son père, peut saisir sa main et y coller ses lèvres :
mon père, ô mon roi, me voici devant vous.
Recueillez dans les cieux d'où vous pouvez m'entendre, Les regrets de ce cœur qui pour vous fut si tendre. Respectant vos rigueurs, votre fils méconnu, Jamais pour les blâmer ne s'en est souvenu.
Loin, bien loin d'accuser votre sagesse auguste, Je me cherchais des torts pour vous trouver plus juste. Je n'ai pu vous fléchir, et cette froide main, Que je couvre de pleurs, que je réchauffe en vain, Hélas! c'est donc la mort, et non votre tendresse, Qui permet aujourd'hui que ma bouche la presse, Et pour que votre tils ne fût pas repoussé, Mon père, il a fallu que ce bras fût glacé...
En même temps les regards du Dauphin ont rencontré la couronne déposée près de son père. Il la prend et la pose sur sa tête. Son premier acte est un acte de clémence, la grâce d'un prisonnier sollicitée par Marie. Tandis qu'il la prononce, Louis XI s'est ranimé par degrés ; il se soulève, promène ses regards, cherche la couronne qu'il ne voit plus. Appuyé sur une table, il se traine jusqu'au Dauphin et lui pose la main sur l'épaule. Cri de terreur du jeune prince. Mais Louis XI, cette fois résigné à mourir, repousse la couronne tendue vers lui:
Garde-la, garde-la ; mon heure est arrivée.
J'accepte la douleur qui m'était réservée ;
Je l'offre à Dieu ; mon père est vengé par mon fils.
Parole injuste, mais c'est la dernière qui ait cette dureté. Louis XI ne prononce plus dès lors que de sages avis à l'adresse de son fils. Le poète s'y est souvenu de Louis XIV mourant: réminiscence imprévue et peu vraisemblable
On voit par où pèche cette conception du rôle du Dauphin. L'auteur ne s'est pas franchement décidé à faire de lui un enfant, l'enfant que lui offrait l'histoire. Il semble qu'il ait donné àCharles un cœur d'homme dans une poitrine d'adolescent ; de là certaines contradictions, certaines invraisemblances : de là ces pensées viriles qui viennent assombrir et comme vieillir ce jeune visage. Sont-ce défauts inhérents au genre et qui condamnent la tentative du poète? Nous ne le croyons
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pas. Nous avons trop présente à l'esprit l'image du petit Joas dans Racine; celle môme du petit duc d'York, dans les Enfants d'Edouard.
Dans cette dernière pièce, Casimir Delavigne s'inspire directement de Shakespeare. Il détache du drame touffu de liichardlll l'épisode des deux fils d'Edouard IV, assassinés dans la Tour de Londres par ordredu duc de Giocester,leur oncle, régentdu royaume. Dans la pièce française, les deux jeunes frères, dont l'un est roi, ont entre eux les mêmes dissemblances que dans la pièce anglaise :
Us tout si différents ! l'un gai, bouillant, fougueux, L'autre grave et sensible.
Ainsi les déliait Luci, une vieille servante. A quoi la reine fait cette réponse bien maternelle : « Aimables tous les deux! » Donc le jeune roi Edouard est mélancolique et sérieux ; York, son frère, enjoué, malin, quelquefois même enfant terrible.
11 le fait voir dès la première scène. Les femmes de la reine le revêtent de superbes habits pour qu'il aille au-devant de son frère, lequel fait dans Londres sa première entrée, à la veille du couronnement. York en use en enfant espiègle, remuant, que tout distrait, que tout attire. La vieille Luci met du temps à boucler toutes ces aiguillettes : là-dessus, jolie querelle d'enfant mutin qui s'en permet envers un vieux serviteur :
YORK
Si tu pouvais finir ! pour cette jarretière Faut-il donc à genoux rester une heure entière?