‹ Le Regne de L'enfantChapitre 16 sur 36 · LUCI · texte numérisé non relu

LUCI

Encor faut-il le temps. Je suis vieille, et mes doigts N'ont plus l'agilité qu'ils avaient autrefois, Mon cher petit Richard.

YORK

Petit ! Quelle injustice !

On est jusqu'à vingt ans petit pour sa nourrice.

La reine (Elisabeth Gray, veuve d'Edouard IV) assiste de loin à la toilette. Elle a les yeux fixés sur sa broderie: la consigne, dictée par le petit duc, est de ne pas lever les yeux avant que sa toilette soit achevée. Le marmot royal veut paraître d'un coup dans toute sa gloire. Le moment est venu : « Liberté! • dit Luci en lâchant l'oiseau captif. Et la reine, et les suivantes d'admirer le joli petit prince dans ses habits de fête. De propos en propos, on arrive à parler devant l'enfant de ses oncles : lord Rivers, Tonde maternel, le duc

de Glocester, l'oncle paternel : l'un sévère, l'autre plus indulgent. Or, par une divination qui est un don

propre à l'enfance, c'est le plus sévère qui est le plus aimé, parce que l'on sent plus de sincérité dans son fait. Glocester, avec ses manières fausses et flatteuses, n'a pas su trouver le chemin du cœur. Et puis il est disgracié de la nature, difforme: grand sujet de plaisanteries de la part du petit prince, encouragé par les subalternes. Sa mère le gronde, le rappelle au respect de son oncle Glocester :

i98 LE RÈGNE DE L'ENFANT.

ELISABETH

Parlez mieux du Régent.

Quoi qu'en dise Luci, dont le discours me blesse, Vous pouvez, cher enfant, compter sur sa tendresse, Il a de votre père et le zèle et les soins ; Il lui ressemble en tout.

YORK

Pas de figure, au moins.

ELISABETH

Richard, vous me fâchez.

YORK

Eh bien! je me ravise, Et dirai, si Ton veut, que sa taille est bien prise.

ELISABETH

Quand vous aurez son âge, ayez sa dignité :

Vous serez bien, milord.

YORK

(Montrant son épaule.)

Oui, très bien d'un côté, Mais de l'autre !

Richard est grondé, mais pas très fort. Si bien que l'instant d'après, quand on annonce Glocester en personne, ily a récidive : le petit duc imite, à s'y méprendre, la démarche de son oncle. Et la reine, menaçant pour la forme, ne peut s'empêcher dédire à l'oreille de Luci : t 11 l'imite à ravir. » Voilà une éducation bien compromise.

Glocester est venu annoncer l'arrivée du jeune roi Edouard, en marche vers la Tour de Londres, laquelle doit lui servir de séjour avant le sacre. La scène ne se

passe pas sans qu'une vive escarmouche s'engage entre l'oncle et le neveu. York, de nouveau captif devant Luci, prête ses deux bras pour dévider un écheveau de soie. Mais sa patience est plus courte que récheveau r et il a vite fait de tout laisser là. On vient à parler d'Edouard et du sacre : York ne peut comprendre qu'une fois sacré, Edouard ne gouverne pas en personne. On a beau lui dire que, n'étant pas majeur, « il n'est roi que de nom : 1

YORK

Je voudrais le pouvoir si j'en avais le titre.

GLOCESTER

A treize ans, de l'Etat milord serait l'arbitre ?

YORK

Oui, milord.

CLOCESTER.

Des enfants qui courent sur le port, Nous ferions pour la guerre une armée à milord.

YORK

Il n'en a pas besoin : milord pourrait, j'espère, Compter sur les soldats commandés par son père.

GLOCESTER

Ils sont vieux pour milord.

YORK

Milord se ferait vieux.

GLOCESTER

Et comment, s'il vous plaît ?

YORK

En combattant comme eux

La prudente Elisabeth détourne l'entretien, et il entre dans les desseins du ténébreux Glocester de s'y prêter. Il est alors question d'un beau cheval blanc promis au prince par son oncle. Glocester raille son neveu de ses prétentions d'écuyer :

YORK

Tenez votre promesse, Et vous rirez de moi, si je manque d'adresse.

GLOCESTER

Le petit écuyer pourra tomber de haut.

YORK

Petit! Et vous aussi vous raillez ce défaut ? Allez, d'autres que moi pécheraient par la taille, Si Ton mesurait l'homme au cheval de bataille.

GLOCESTER

Vraiment!

YORK

Adieu, bel oncle !

GLOCESTER

A revoir, bon neveu.

(.4 part.) Quand ils ont tant d'esprit les enfants vivent peu.

Dernier mot qui jette une lueur sinistre sur l'avenir : Glocester tient la vie des deux enfants entre ses mains ; toute parole blessante du petit prince avance l'heure de sa mort. Tout est préparé pour ce dénoûment Les amis d'Edouard et d'York, c'est-à-dire lord Hastings et lord Rivers, sont arrêtés. La Tour de Londres va se refermer sur Edouard. Que son frère y entre aussi, et

Glocester est maître du trône : deux coups de poignard donnés dans l'ombre, deux petits cadavres ensevelis dans les fossés de la vieille bastille anglaise, tout sera dit. Heureusement pour Elisabeth et pour York, un ami inattendu se déclare en leur faveur. Buckingham, frustré dans son ambition, se retourne contre Glocester. Il a pénétré les desseins sanglants de ce dernier, il y veut mettre obstacle. Il s'agit d'empêcher Elisabeth et York d'aller rejoindre Edouard à la Tour. Par quel moyen? Buckingham, ne pouvant pénétrer jusqu'à la reine, se sert du petit duc. Il le prend par son faible, sa tendresse pour son frère :

. . . Si du roi le sort vous intéresse

N'allez pas à la Tour. — Non, je vous le promets.

— C'est sûr? — Quand j'ai dit non, je ne cède jamais.

Et l'enfant tient parole. Ce cheval blanc promis par Glocester lui sert de prétexte. Il feint un caprice et déclare qu'il n'ira pas àla Tour, sinon sur le cheval tant souhaité. Instances, gronderies, caresses, rien n'y fait: contre un geste de violence ébauché par son oncle, le duc tire son poignard ; il a du sang de soldat dans les veines. Le rusé Glocester croit prudent de céder, et se retire. Sa place à peine vide est occupée par Buckingham, qui révèle à la reine le danger suspendu sur la tête de ses fils. Aller à la Tour, c'est les livrer l'un et l'autre au couteau. Perplexités cruelles de la malheureuse femme : elle sent quel péril menace Edouard, et voudrait voler à son secours. D'autre

part, exposer York ! Mieux vaut suivre l'avis de Buckingham et se renfermer avec le plus jeune frère dans les murs de Westminster: dans cette retraite inviolable, la haine de Glocesler ne pourra les atteindre. Mais que cette résolution lui coûte à prendre, ot quel souci de celui qui est loin d'elle !

Elisabeth, à Buckingham.

Plaignez-moi ; j'ai deux fils, deux fils que j'idolâtre ; Je suis mère pour l'un, et pour l'autre marâtre. Je sauve et livre un d'eux ; ils ont les mêmes droits. Rester ! partir ! lepuisje ? et comment faire un choix ? (& élançant vers Richard qu'elle entoure de ses bras.) Ah ! que dis- je ? il est là ; je le vois, il l'emporte. Je vous réponds de lui ; s'il meurt, je serai morte. Pour le fouler aux pieds ils marcheront sur moi ; Mais le roi ! devant Dieu, répondez-vous du roi ?

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