EDOUARD
I^a veuve d'Edouard! La reine! Chapeau bas, Chapeau bas devant elle !
ELISABETH
Ah! qu'as-tu fait ?
YORK
Courage !
Bien, mon frère, c'est bien !...
Tu viens d'agir en roi ; je t'aime plus encore !
La reine comprend trop tard dans quel pi£ge elle est tombée. Glocester fait conduire les jeunes princes dans l'appartement préparé pour eux. Resté seul avec la reine, il écoute à peine les supplications qu'il élude La malheureuse ! pour arracher ses fils à la mort, elle propose de signer leur déchéance, son propre déshonneur ! tout, pourvu qu'ils vivent ! Mais leur arrêt est irrévocablement écrit dans l'âme de Glocester: tout, pourvu qu'ils meurent !
À l'acte suivant (le troisième et le dernier), nous retrouvons les deux frères dans la chambre qui leur sert de prison. Ils y sont depuis trois jours ; depuis trois jours ils n'ont pas revu leur mère. Le mélancolique Edouard est en proie aux sombres pressentiments. En vain York, resté joyeux, s'efforce de le distraire : lecture, images, danses et jeux, rien ne lui plaît, rien ne l'amuse.
Glocester leur a donné pour gardien James Tyrrel, un misérable, perdu de vices et de dettes, gentilhomme tombé dans le ruisseau. Toutefois ce James Tyrrel c
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gardé intact un bon sentiment, le souvenir de son enfant, de son petit Tomy, mort au berceau. Il lui semble trouver sur le visage d'York des traits de ressemblance avec Tomy, et cette pensée l'attache au royal enfant. La grâce familière d'York fait le reste. Il traite ses prisonniers avec douceur, il leur permet l'accès du balcon, d'où, la veille, ils ont pu apercevoir leur mère, assise sur une pierre, les yeux fixés sur la prison. Il leur apporte des livres venus du dehors. Il fait plus : il leur promet un entretien avec la reine. Quand, donc, Glocester lui désigne les deux victimes à frapper, Tyrrel, l'infâme Tyrrel, à qui l'assassinat et le vol ne coûtent guère, Tyrrel refuse avec horreur; et le bandit trouve des mots pathétiques pour répondre à son maître :
Si vous les aviez vus, hier, à leur réveil :
Les yeux encor fermés, le plus jeune des frères
Tenant encore entre eux ce livre de prières !
Leurs bras nus se cherchaient l'un vers l'autre étendus !
Sur ce lit leurs cheveux retombaient confondus ;
Leurs bouches qui s'ouvraient, comme pour se sourire,
Semblaient avoir en songe un mot tendre à se dire.
Si vous les aviez vus, vous-même, épouvanté,
Devant tant d'abandon, de grâce et de beauté,
Vous auriez dit, milord : Il faut trop de courage
Tour détruire du ciel le plus parfait ouvrage.
Et comme Glocester insiste, comme il invoque le pacte en vertu duquel Tyrrel s'est livré à lui corps et âme :
. Oui, je me suis donné,
Oui, vendu pour de l'or, vendu comme un damné...
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Désignez donc un homme, et son sang vous est dû, Un homme, et j'obéis, car je me suis vendu.
Mais deux enfants si beaux, deux faibles créatures, M'appelant, murmurant mon nom dans leurs tortures, Les étouffer !
C'est York qui tient le plus au cœur du misérable : qu'on fasse d'Edouard un moine, qu'on lui rase le front, qu'on rhabille de bure et qu'il vive enseveli dans un monastère. Mais York ! Tyrrel propose de passer avec lui en France, à l'étranger ; de lui donner ses mœurs, ses goûts, ses vices !
Que voulez-vous ? Je l'aime.
J'aime en lui le seul bien qui m'ait coûté des pleurs : Mon Tomy, mon trésor de joie et de douleurs, L'astre qui rayonnait sur mes nuits enivrantes, L'enfant qui m'a baisé de ses lèvres mourantes. Traitez-moi de rêveur, de fou, si vous voulez ; Mais quand je vois ses yeux, ses longs cheveux bouclés, Je me sens tressaillir jusqu'au fond des entrailles : Lorsque leurs cris aigus frapperaient ces murailles, C'est de mon fils, milprd, que j'entendrais les cris ; Je ne peux pas pour vous assassiner mon fils.
Glocester reste inaccessible à ce genre de pitié. Pourtant il dissimule ; convie Tyrrel à une fête de nuit et compte sur l'ivresse du vin et du jeu pour avoir raison de sa résistance inopinée. A ce moment, Edouard entre dans la salle. L'âme des enfants est sans rancune : Edouard court vers Glocester, lui prend la main et la baise. « A quand le sacre ? » dit-il. Et le sinistre Glocester, lui mettant sur le front un baiser de
Judas, fait cette réponse ambiguë : « Le roi sera sacré demain. »
Les enfants ne le verront pas, ce lendemain. Une consolation dernière leur est accordée, c'est de voir leur mère. Scène de larmes, durant laquelle on ne peut s'empêcher de se souvenir qu'Elisabeth a bien légèrement quille l'abri de Westminster: son inconséquence flagrante nuit au pathétique de sa douleur.
Plus tôt qu'il n'avait dit, revient Tyrrel. Une transformation s'est opérée en lui. Il quitte l'orgie, et il a le vin farouche. De plus, les dés l'ont dépouillé de tout son argent. Il est dur, agressif, plein de ce mauvais sentiment qui fait que nous faisons payer aux misérables nos griefs contre la fortune. 11 enjoint à la reine de sortir; la dernière bénédiction de celle-ci est touchante ; les mains étendues sur le front de ses enfants agenouillés, elle s'écrie :
Les voilà prosternés sous mes mains, sous mes larmes î Ils peuvent devant toi paraître sans alarmes. Dieu, quel mal ont-ils fait? Ils iront, si tu veux, Ces deux êtres si purs, si bons, si malheureux, Du respect filial «es deux parfaits modèles, Réunir dans ton sein leurs âmes fraternelles...
La reine étant sortie, Tyrrel commande aux enfants de se taire et de dormir; il emporte le flambeau qui éclaire la chambre. Mais York a trouvé danslesfeuillets d'un livre un billet à son adresse. 11 le déchiffre à la clarté de la lune. Le billet est de Buckingham, lequel informe les captifs d'un plan de délivrance : leurs par-
tisans se remuent, se concertent. Ils doivent, la nuit prochaine, forcer les portes de la Tour. Un chant national, \eGod save the King, est le signal convenu entre les conjurés. À cette lecture, l'espoir renaît dans le cœur des enfants. Encore une journée à passer dans ces murs, demain soir ils seront libres. Edouard, épuisé de fatigue, s'étend sur le lit et s'endort. York reste debout auprès de son frère ; c'est lui le robuste, c'est donc à lui de veiller et de protéger :
Veillons jusqu'au matin. Me voici, sois tranquille. Point de réponse! Il a tant souffert aujourd'hui! Doucement, doucement plaçons-nous près de lui : Un baiser sur son front, mais sans qu'il se réveille. Dors : je suis sûr de moi ; je prêterai l'oreille. J'aurai les yeux ouverts... Réunis tous les trois, Chaque jour nouveaux jeux, nous n'aurons que le choix. Windsor nous reverra courant sur sa prairie : Ma première caresse à toi, mère chérie !
À ce moment, le chant du God save the King! se fait entendre sous les fenêtres. York se précipite au balcon et revient en criant avec un transport de joie :
C'est le signal, mon frère, et nous sommes sauvés ! Sauvés, mon Edouard !
Non, ils sont perdus, Avant que les conjurés n'aient eu le temps d'attaquer la porte extérieure, celle de la chambre s'ouvre brusquement. Glocester et Tyrrel se montrent sur le seuil : deux bandits armés de poignards suivent de l'œil Glocester qui leur désigne les victimes.
En vain Tyrrel fait mine de s'opposer; Dighton et Forrest, ses acolytes, se précipitent, la lame nue ; Edouard et York se renversent sur le lit en poussant un grand cri : Richard 111 compte un crime de plus.
Cette pièce est belle La conception en est forte et l'idée, franchement abordée, est franchement suivie. Edouard et York ne cessent d'être en scène ; ils servent de centre au drame tout entier. Le poète leur a bien donné la taille, la figure, l'âme de leur âge : c'est par où nous les trouvons supérieurs au petit dauphin Charles. Pourquoi donc, en relisant les Enfants d'Edouard, éprouvons-nous par instants la sensation que donne la vue d'une étoffe fanée ? Qu'est-ce donc qui a vieilli en elle ? Le style. Le lecteur a souri comme nous de certaines formes factices, ou démodées, qui donnent à un drame shakspearien, écrit en 1833, l'apparence vieillotte d'une tragédie prétendue classique de la fin du xvin e siècle. Accoutumés à la langue sonore et colorée de Hugo et de Lamartine, nous trouvons moins de goût à cette langue correcte, souvent abstraite, qui abonde en formules vagues et de convention. L'effet général y perd. Un peu de la chaleur et de l'éclat lyrique est nécessaire au drame en vers pour achever la victoire du poète sur nos âmes, pour nous porter au faîte de l'émotion tragique. Ce souffle lyrique qui circule dans le Cid et dans Athalie, autant que dans Hernani et dans Ruy-Blas, rarement Casimir Delavigne en est touché, ou s'il l'est, c'est pour peu de temps : sa
voile, un instant gonflée, retombe presque aussitôt inerte et vide.
C'est ce qui fait que dans cette peinture de deux jeunes figures infortunées, il est resté un peu au-dessous de ce que l'imagination attend et réclame.
INTERMEDE LYRIQUE.
Et cependant, Casimir Delavigne a, bien imprimée dans le cœur, la poésie du sujet. C'est lui qui, cinq ans plus tard, dédiant à son fils enfant sa comédie de la Popularité, lui adressera ces strophes dont quelquesunes sont charmantes :
Cher espoir de deux cœurs, comme leur doux tourment,
A toi cette œuvre au théâtre applaudie !
Ces vers qu'à peine, ami, tu liras couramment,
Ta mère veut que je te les dédie...
J'y revais, à ces vers, sur l'herbe où nous tremblons
Pour un faux pas fait par toi quand tu joues, Où tu viens méchamment tendre tes cheveux blonds
A nos baisers qui cherchaient tes deux joues.* Mainte fois ce long mot, la popularité,
Mes yeux t'ont vu l'épeler dans l'histoire, Et grâce au doigt charmant sur la ligne arrêté,
Grâce à ta mère, en sortir avec gloire. Triomphant, je riais ; elle riait aussi.
Tu lisais, toi, ce mot sans le comprendre :
Jeux, bruit, folâtres soins t'en ôtent le souci,
Et de longtemps tu ne voudras l'apprendre.
Mieux te plaît, n'est-ce pas ? glisser à ton réveil
Tes doigts f urtifs sous les feuilles humides, Où le fraisier des bois cache un fruit moins vermeil
Que l'incarnat de tes lèvres avides.
Mieux te plaît, cher démon, quand des papillons bleus,
Nacrés, dorés, l'essaim brillant t'appelle, Sur les roses de mai te jouer avec eux
Dans les rayons où leur vol étincelle; Mieux encor, sur tes pas traîner en souverain
L'énorme chien qui, la tête pendante, Souffre, géant soumis, que ta petite main
Insulte aux crocs de sa gueule béante...
Dans plusieurs de ses poèmes lyriques (Memmo, le Prêtre), Casimir Delavigne a suivi la même inspiration. Ce n'est pas toujours avec un égal bonheur. Il faut pourtant détacher d'un de ces poèmes la peinture d'une âme enfantine, morte sur la terre et qui fait son entrée dans les limbes, parmi les âmes d'enfants, ses compagnes. Une lueur de mysticité, douce comme un rêve, éclaire ces stances, dont l'harmonie sourde et le pâle éclat nous transportent dans une région indéterminée entre la vie et la mort :
Loin de Dieu, là sont enfermés Des milliers d'êtres tant aimés, Qu'en ces bosquets inanimés
La tombe envoie.
Le calme d'un vague loisir, Sans regret comme sans désir, Sans peine comme sans plaisir,
C'est là leur joie....
Sur leurs doux traits que de pâleur !
Adieu cette fraîche couleur
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Qui de baiser leur joue en fleur
Donnait l'envie !
De leurs yeux qui charment d'abord, Mais dont aucun éclair ne sort, Le morne éclat n'est pas la mort,
N'est pas la vie.
Rien de bruyant, rien d'agité Dans leur triste félicité.
Us se couronnent sans gaîté
De Heurs nouvelles.
Ils se parlent, mais c'est tout bas, Ils marchent, mais c'est pas à pas, Ils volent, mais on n'entend pas
Battre leurs ailes.
C'est dans ces lieux que paraît la petite ombre « au regard timide, aux yeux bleus, aux ailes blanches. » Elle hésite, elle craint, elle s'arrête. Son trouble,
N'est-ce pas celui que ressent La colombe qui s'avançant Pour essayer son vol naissant Voudrait et n'ose ?
Viens, petite ombre, n'aie peur ni honte. Ici, toutes! fait pour toi: les roses se cueillent à pleines mains, les oiseaux se laissent prendre, les petits enfants t'appellent de leurs bras tendus vers toi : ici, nul ne pleure, nul ne pense. Mais la petite ombre, à peine détachée des bras maternels, répond en pleurant :
j Oui, je me souviens du passé, Du berceau vide où j'ai laissé Mon rêve à peine commencé, Et de ma mère (1) ! »
(1) Un Miracle, ch : II.