L'IDYLLE AVANT LE MEURTRE
La haute littérature dramatique ne nous offre pas un second ouvrage où l'enfanttienneuneplaceaussidominanteque dans la tragédie de Casimir Delavigne. En général, les poètes qui composent pour nos grandes scènes relèguent l'enfant dans le rôle de comparse, préfèrent l'employer, non comme héros principal, mais comme figurant, tout au plus comme auxiliaire. Une scène ou deux d'émotion tragique ou de grâce reposante et fraîche, c'est toutce qu'ils demandent à ce petit acteur, comme s'ils se défiaient de lui, de l'auditoire et d'euxmêmes.
De cet emploi restreint et limité, lequel n'est pas sans charme, la Charlotte Corday, de M. Ponsard, va nous fournir un exemple.
Le poète a consacré trois actes à développer le caractère de son héroïne, les circonstances d'où est sorli son terrible projet. La proscription des Girondins, le règne de la Terreur, les élucubrations sanguinaires des feuilles publiques ont, pour ainsi dire, monté à la tête de la jeune fille. Elle voit dans le hai neux Marat, dans ce délateur acharné sur sa proie, la cause déterminante de tous les maux qui déchirent la France. Républicaine sincère, Charlotte
s'est résolue à frapper celui qui est, à ses yeux, le pire ennemi de la république. Elle quitte ses proches, ses amis, sa ville natale, elle part pour Paris. Nous l'y trouvons au quatrième acte.
Cet acte se passe dans le jardin du Palais-Royal.
Sous les galeries, des boutiques de marchands, au nombre desquels un coutelier bien achalandé. Sous les arbres (l'arbre de Camille Desmoulins), des citoyens qui pérorent, des orateurs qui essayent sur le public de la rue les effets destinés au club du soir; enfin, çà et là, des groupes d'enfants qui passent en chantant et en jouant.
Charlotte arrive, fatiguée de son voyage, pâle du projet qui couve dans son sein. L'heure d'agir est venue. Elle avise ce magasin de coutellerie qui attire les regards, prend un couteau desmains du marchand, le paye et l'emporte toute frémissante. Ce couteau, c'est son dessein revêtu d'une forme concrète et palpable, c'est l'exécution commencée, c'est le pas décisif dans le chemin du meurtre.
Le voilà! Je ne puis en regarder la lame,
Sans frissonner d'horreur jusques au fond de l'âme.
Ah ! le projet, conçu d'abord avec orgueil,
Quand il faut l'accomplir n'est plus vu du même œil,
La résolution qui paraissait si lière,
S'arrête devant l'acte et retourne en arrière.
Je ne voyais de loin que le pays vengé ;
Ce que je vois de près, c'est un homme égorgé.
Enfoncer le couteau ! moi-même ! c'est horrible !
Longue et douloureuse, la lutte qui s'engage dans cette âme tourmentée. Elève de Jeau-Jacques, Charlotte
ne manque pas d'arguments pour conclure au meurtre ; elle tourne et retourne en beaux vers les sophismes capiteux de l'assassinat politique :
Poignard, agent du crime, agent déshonoré.
Ennoblis-toi, tu sers un intérêt sacié.
Frappe, ne tremble pas en des mains généreuses ; Montre au crime hardi des vertus vigoureuses, Et souviens-toi qu'Athène entoura d'un feston Le fer d'Harmodius et d'Aristogiton.
Tandis qu'elle est livrée à ces pensées, une enfant, une jolie petite fille arrive en sautant à la corde, puis s'arrête étonnée, à la vue de cette dame qu'elle n'avait pas aperçue. Charlotte Corday lui tend les bras, l'attire et l'embrasse. Un retour de douceur féminine et de tendresse humaine s'opère en elle. Elle n'y résiste pas. C'est le dernier charme qu'elle goûte avant d'accomplir l'acte sanglant :
Viens, mon enfant. Bonjour, figure blanche et rose ; Ma vue avec bonheur sur ton front se repose.
C'est étrange ! toujours les enfants vont à moi ; Je les attire tous, je ne sais pas pourquoi.
A Caen, c'était le fils d'une pauvre ouvrière, Qui s'était pris pour moi d'amitié singulière ; 11 me suivait partout.
A ce moment, la petite fille, appuyée sur les genoux de Charlotte, a pris le couteau et le laisse tomber par terre. Charlotte le ramasse et se hâte de le cacher dans son sein. Mais l'enfant suit sa pensée , et , curieuse :
LE RÈGNE DE i/ENFANT. 219
Pourquoi faire avez-vous ce couteau de boucher ? Faites-moi voir. — Non pas, il n'y faut pas toucher. Comment vous nommez-vous ? — Je me nomme Louise.
— Où donc est votre mère ? — Elle est là-bas assise.
— Que la voix des enfants, que l'aspect de leurs jeux Rendent vite le calme à nos cœurs orageux !
C'est comme un pur matin, dont la fraîche rosée Descendait lentement sur ma tête apaisée.
Et Charlotte, suivant la pente de la rêverie, songe au pays natal, au manoir solitaire, aux vallons normands, aux joies qu'elle eût pu connaître :
J 'aurais pu cependant être entourée aussi De jolis anges blonds pareils à celui-ci.
Il faut que je renonce à tout ce qu'on envie ; Je vais mourir avant d'avoir connu la vie !
Une jeune femme s'approche d'elle; c'est la mère de la petite fille. Un dialogue s'engage entre les deux étrangères : le poète a voulu y faire entendre comme un dernier appel de la raison, une dernière remontrance adressée à l'héroïne :
— Cette enfant vous ennuie. Excusez-moi. — Non pas ; Je prends plaisir à voir ses gracieux ébats.
— Avez-vous donc vous-même une petite fille ?
— Je suis seule en ce monde et n'ai pas de famille.
— Si jeune et toute seule à Paris ! Mais du moins Vous avez des amis qui vous donnent leurs soins ?
« Je n'y connais personne », répond Charlotte. Cette solitude émeut la jeune femme, dont le bon cœur, tout parisien, à ce qu'il semble, ne laisse pas échapper
l'occasion d'un acte charitable : elle offre l'hospitalité de sa maison.
Ecoutez-moi : je suis la femme d'un luthier ; Nous gagnons notre vie à cet humble métier.
Pour un hôte de plus ma table est assez large ; Venez, ne craignez pas de nous être une charge. Aux travaux de notre art je puis vous employer, Et l'œuvre de vos mains paîra votre loyer.
— Vous êtes heureuse ? — Oui, nous vivons en famille. J'assiste mon mari ; je vois grandir ma fille.
— Vous n'avez donc pas peur ? — Mais non. Que craignons -
[nous ?
Notre destin obscur n'attire pas les coups ; Et d'ailleurs, mon mari, content dans son ménage, Ne hante pas les clubs et reste à son ouvrage.
— Il est donc dans Paris, dans l'Enfer déchaîné, Pouvant s'aimer en paix un couple fortuné ?
Ah ! qui suit la nature est dans la bonne voie : C'est là qu'est la sagesse, et c'est là qu'est la joie.
— Eh bien ! Acceptez-vous mon offre ? — Je ne peux. Je vous en remercie et vous suis de mes vœux. Jouissez d'un bonheur dont je me sens jalouse. Adieu, joyeuse mère, adieu, joyeuse épouse !
Et là-dessus, pressant avec effusion la main de la jeune femme, mettant un dernier baiser au front de Louise, Charlotte Cordav s'arrache à la tentation de vivre : elle court, fiévreuse, à sa destinée.
L'impression finale de la scène sur le spectateur, c'est qu'un baiser d'enfant a failli désarmer sa main, rompre le projet si profondément enraciné dans son âme : conception digne d'un philosophe et d'un poète.