LE GAMIN DE PARIS
Voilà pour la tragédie et le drame en vers. Reste la part de la comédie. '
L'enfant relève du comique par bien des côtés. D'abord et surtout par le côté espiègle, malicieux, déluré de son caractère. C'est ce qui fait que notre ami le gamin de Paris est un des premiers personnages qui s'offre à nous dans le monde de la comédie. Gavroche a des frères au théâtre. En première ligne, Joseph Meunier, déjà nommé.
C'est le héros d'une pièce de Bayard, simple vaudeville, mais rempli d'une observation fine, d'une verve franche, bien parisienne et populaire. Sans compter que ce vaudeville sans prétention ne laisse pas que d'aspirer vers un idéal d'honnêteté et de moralité qu'on aime à voir triompher : Une leçon, donnée par un enfant du faubourg à un fils de famille, n'en est pas moins une leçon.
Joseph est le fils d'un vieux militaire. Père et mère sont morts. Il vit, avec sa sœur Elisa, sous le toit et la tutelle d'une aïeule, la bonne madame Meunier. L'auteur nous introduit dès l'abord dans l'intérieur du modeste ménage. Un jeune homme, un voisin, M. Amédée, est en train de faire le portrait de la
grand'mère, et tout en peignant, tout en posant, on cause. Joseph est le sujet de la conversation. La grand'mère entame son panégyrique : « Il me désole, voyez-vous, cet enfant-là ! un paresseux, un flâneur.... Il n'aime qu'à jouer, qu'à courir les rues, toujours battant, toujours battu. J'ai peur qu'il ne se trouve dans une bagarre, dans uue émeute, quoi ! » Ici, le peintre, M. Amédée, intervient pour défendre l'inculpé : il a ses raisons, le personnage, pour être indulgent aux escapades du prochain. Elisa, la sœur aînée; appuie dans le même sens . Joseph est apprenti typographe, et le prote a dit qu'il « serait bien vite le premier, s'il voulait se mettre au travail. » Ce n'est pas l'avis d'un autre voisin, M. bizot, un vieil employé grognon qui tient les écritures au Mont-de-Piété. Le vénérable scribe a Joseph en horreur, et pour cause : « C'est un polisson ! » s'écrie-t-il, d'entrée. Et le voilà qui raconte le dernier exploit de Joseph : il y a vingt minutes à peine, passant le long du canal Saint-Martin, près d'un groupe d'enfants qui jouent au bouchon, « au moment où j'y pense le moins, paf! il m'arrive sur lajambe, juste au-dessus de la cheville, un énorme gros sou aplati sur les bords. Je suis sur que j'en ai la marque. Et une voix goguenarde me dit : Gare les quilles! Je laisse échapper une prise de tabac que j'allais prendre, et je pousse un cri de douleur : ah ! lorsqu'en me retournant avec indignation, qu'est-ce que je vois? Joseph, votre fils Joseph, qui joue au lieu d'aller chez son imprimeur, et qui se met à rire en me reconnaissant. Je me fâche, je m'avance ; mais aussitôt une nuée de polissons m'en-
toure en riant comme lui et me reconduit jusqu'au boulevard en me bousculant... Vous voyez bien, madame Meunier, que c'est un mauvais sujet et qu'il finira mal. »
Sur ce arrive Joseph en personne: il est en blouse, sans casquette, tout ruisselant d'eau comme un caniche sortant de la rivière : « Une blouse, grand'mère, une blouse, avec le dessous, je grelotte. » On s'exclame, on le questionne : mais le moutard fait le discret et revient à la question de vêtement : « Supposez que j'ai reçu une averse, n'est-ce pas ? C'est absolument la môme chose. .. Et donnez-moi mon autre blouse, la bleue, avec ma chemise de dimanche, mes bas idem, le pantalon de même, avec un mouchoir conforme. » On obtempère, et Joseph court changer de vêtements dans la chambre voisine. Rentré dans la salle commune, il y retrouve sa sœur, et là, bon gré mal gré, il faut s'expliquer, conter son cas. Joseph le fait à sa façon, avec mille détours : il est pour la rhétorique du chemin le plus long. « Il faut te dire que les rencontres et les camarades, voilà ce qui m'entraîne toujours. Les boulevards, c'est ma porte. S'il n'y avait ni canal, ni boulevards, je ne flânerais jamais. Tu comprends ça: on joue, je passe, ça vous tente, un quart d'heure est bien vite pincé ! On dit au chef d'atelier qu'on a attendu pour les épreuves. J'ai gagné onze sous mercredi ; dis donc, ce n'est pas mal. (.1 part.) Il est vrai que j'en avais perdu dix-huit à l'imprimerie. — Klisa. Hien, bien, mais tu t'éloignes du canal. — Joseimi. C'est juste, m'y voilà. Pour lors, je
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trouve là un tas d'amis : Maigret, le fils du tourneur ; Benoît, le fils du sculpteur ; Lefébure, menuisier en fauteuil ; sept, huit, et Gambier ; oh ! Gambier ! on parle de flâneurs, en voilà un fameux numéro, pas un pouce d'ouvrage.... Pour lors, qu'est-ce que je vois ? dix-huit sous sur le bouchon ! Je dis: j'en suis ! Avec ça que j'ai des doubles décimes qui sont soignés : un pour piquer, un pour abattre : est-ce que je ne te les ai
pas montrés? — Elisa. Mais lecanal, le canal? — Joseph. J'y rentre. Je tire mespalards de ma poche, comme ça : j'abats le bouchon du premier coup. Ils étaient vexés ; ils marronnaient. On relève de trois sous. Il y avait du monde à nous regarder, des bonnes, des enfants, estce que je sais? Au moment où j'allais jouer mon second, voilà un, grand cri ! qu'est-ce que c'est que ça ? Figure-loi une imbécile de bonne qui causait avec je ne sais qui, sans s'occuper de son marmot, et le moutard était tombé dans le canal : un pauvre petit mioche de quatre ans et demi. Ils étaient tous à crier: « Ah ! mon Dieu! au secours ! au secours ! Un enfant qui se noie ! » Je n'en fais ni une, ni deux : vlan ! je me jette à l'eau, je repêche le gamin au moment où il allait disparaître sous un bateau de tuiles. C'est encore heureux, n'est-ce pas ? Un petit moment plus tard, bonsoir! La sotte de bonne s'était trouvée mal pendant ce temps-là. J'avais beau lui dire : mais tenez donc, la Picarde (ce n'était peut-être pas une Picarde ; c'est égal), voilà votre enfant, faites-y attention une autre lois. Parole d'honneur ! c'est indigne ; les parents sont si imprudents : on devrait traduire des filles comme ça
à la correctionnelle. Si jamais j'ai des enfants, je les promènerai moi-même. Il y avait foule, on m'entourait, on me serrait les mains, on m'aurait embrassé sans la peur d'être mouillé. J'en étais tout honteux. Avec ça que j'étais trempé comme tu as vu. Je me suis sauvé, et je suis rentré tout courant à la maison. Voilà mon histoire du canal : n'est-ce pas qu'elle est drôle ? »
Si le talent du poète comique consiste à peindre et à faire parler ses personnages d'après nature, il faut convenir que cette narration est un chef-d^uvre du genre.
Elisa est désarmée, mais la grand'mère, qui n'a pas entendu le récit de l'acte héroïque, le prend de son plus haut : « Ta casquette, malheureux, où est ta casquette ? — Ma casquette ? Tiens, c'est vrai, elle est restée dans le canal, grand'mère ! — Une casquette de cinquante-cinq sous ! Tiens, va-t-en, lu mourras sur l'échafaud. — Klisa, intervenant. Elle était bien vieille, sa casquette. — Joseph. Et puis demandez-moi, grand'mère, s'il y a du bon sens de se mettre dans des états comme ça, pour une méchante casquette âgée de dix-huit mois! Pardi, j'en manque bien de casquettes? Voulez-vous que je vous en fasse vingt-quatre, et tout de suite ?Nous autres, à l'imprimerie, nous n'avons pas besoin de chapelier. (Prenant une feuille de papier sur une table.) Voulez-vous un colback, un chapeau à la Napoléon, un bonnet d'évêque? Vous n'avez qu'à parler; par brevet d'invention. (// se coiffe du bonnet qu'il vient de faire.) — M me Meunier. Le moyen de se fâcher avec un monstre comme cela ? »
Ainsi se présente notre gamin de Paris. L'auteur ne s'en tient pas au côté espiègle. Joseph a du cœur : l'aventure du canal le prouve. Ce qui ne le prouve pas moins, c'est i'afleclion sincère qu'il sent pour sa grand'mère: mauvais apprenti, mais bon petit-fils: « Grand'mère, oh ! grand'mère, je l'aime, et quand je l'embrasse, je la mangerais, quoi ! » Cette tendresse pour les siens, cet esprit de famille qui manque à Gavroche, c'est ce qui rehausse Joseph, c'est ce qui le sauvera. Déjà ce sentiment lui inspire les rêves d'une noble ambition : « Oui, oui, c'est vrai, je ne suis qu'un gamin, mais soyez tranquille, ça viendra quelque jour. Encore un an de bouchon, et ce sera fini. Au travail, ferme ! J'enfoncerai les autres à l'atelier : je serai maître, contre-maître, et qui sait ? Notre patron, voyezvous, grand'mère? il est venu à Paris en veste et en sabots, le sac sur le dos ; il n'avait pas plus, il avait moins que moi, et maintenant, il a une imprimerie, des ouvriers, et des rentes!... Mille écus à manger par jour, dans la vaisselle plate encore ! Et à la dernière exposition des industries, la croix qu'on lui a donnée, la croix d'honneur! Dame, pourquoi ne serais-je pas comme cela un jour? Dieu! serais-je content pour vous, grand'mère ! Il ne vous manquerait rien : votre café tous les matins, avec une bonne douillette bien ouatée, bien chaude; une citadine pour faire les courses, et une loge à l'Ambigu le dimanche. Comme je vous dorloterais, comme je vous mijoterais! (l'embrassant.) Bonne grand'mère, va !... Et une dot à cette bonne Lisa, une dot énorme !,,, »
Joseph court ensuite à ses affaires, en chantant un refrain de vaudeville. L'instant d'après, catastrophe. M. Bizot, le vieil employé, celui que Joseph traite de « vieux sarcophage », revient conter que l'apprenti s'est fait arrêter par la police, — et comme voleur encore ! Sauf le dernier détail qui est de fantaisie, le fait est vrai ; Joseph s'est mêlé à une bagarre ; on a cassé un réverbère, et Joseph s'est vu empoigner comme perturbateur. En vain se disculpe-t-il du réverbère cassé, à preuve qu'il a encore dans la main la pierre qu'il lui destinait, on le mène chez le commissaire. Là, sévère interrogatoire, qui n'eût peut-être pas suffi à faire relâcher notre héros, quand un inconnu, un jeune homme « de la haute », élégant, fringant, avec un petit boutde ruban rouge à la boutonnière, dit un mot à l'oreille du commissaire, lui remet une carte et obtient sans coup férir le renvoi de Joseph. Cet inconnu, c'est M. Amédée. « Quoi! serait-il de la police? » se demande Joseph. 11 s'informe, suit sa piste et apprend avec stupéfaction que le prétendu M. Amédée, en apparence peintre de profession, est en réalité le Fils et l'unique héritier du riche et fameux général Morin, pair de France. Mais alors que venait-il faire, sous des habits d'emprunt, dans la mansarde de la mère Meunier'? Rien de bon, ni d'honnête. D'Elisa toute confuse et toute en larmes, Joseph apprend la pénible vérité.
A partir de ce moment, la taille de notre gamin grandit dune coudée. Plus de malices, plus d'escapades. Le père étant m-jrt, il se sent (un peu tard) responsable
de l'honneur de la famille, et c'est lui qui se charge de ramener au devoir ce traître d'Amédée. Plus expéditif dans ses actes que dans ses narrations, Joseph va droit au but, c'est-à-dire à l'hôtel du général Morin. Il y entre, on peut dire, comme un boulet de canon. En vain des laquais bien dressés défendent laportedu pair de France : Joseph écarte Tun d'un croc en jambe, l'autre d'un coup de tête bien appliqué, et le voilà dans la place, devant le général en personne.
Il a la goutte, le vieux soldat, une goutte opiniâtre qui le cloue dans un fauteuil. C'est un avantage pour Joseph, et il en use. Non que la vue du personnage ne lui impose : il est entré casquette sur la tête, pure bravade à l'adresse de la valetaille insolente : devant M. Morin, il se découvre. N'est-ce pas la première fois qu'il voit de près un de ces braves dont le Cirque olympique et l'Ambigu lui ont tant de lois représenté l'héroïque histoire ? Joseph accuse Amédée, révèle ses perfidies, et tout ce qu'il a mis en jeu de mensonge et de ruse pour tromper la confiance d'une simple et honnête famille. Le général est ému; son vieil honneur réprouve la trahison de son fils. Mais que faire et comment conclure ? « Les marier, parbleu ! » s'écrie Joseph qui n'y va pas par quatre chemins. M. Morin n'en est pas encore là. Songez donc, son fils unique, le fils d'un pair de France, en passe de contracter une illustre alliance, se ravaler au rang de gendre de Madame Meunier! c'est impossible; toutes les réparations , excepté celle-là. Joseph insiste , redouble, tient, ferme. Je ne sais où il a fait sa rhéto-
rique, ce fils du canal Saint-Martin et du boulevard du crime ; mais il trouve dans son âme de frère, dans sa conscience émue (et dans sa verve de petit Parisien), des accents d'une force et d'une logique entraînantes.
Une alliée survient au général : c'est Madame Morin, sa belle-sœur, une veuve étourdie, de peu de sens et de cœur, qui croit bien faire les choses en glissant une bourse dans la main de Joseph: « Tiens, mon enfant, tiens, pour toi, pour ta sœur, en attendant. Et si elle se conduit bien, nous doublerons, nous triplerons. » — Mais Joseph, indigné : a Quoi donc! Madame la baronne, de l'argent, pour moi, pour ma sœur ! de l'or ! Merci ! Voilà le cas que j'en fais de votre or. » Et il jette avec mépris la bourse sous ses pieds. La baronne n'y comprend rien. Cette fierté « des petites gens », c'est à confondre. Le général comprend, lui. 11 est peuple, il est de la génération affranchie par 1789, illustrée par tout ce qui s'est fait de glorieux sur les champs de bataille de la Révolution et de l'Empire. Il est fils d'ouvrier comme Joseph. Il a été emporté dans le tourbillon impérial, a conquis tous ses grades, et maintenant on lui donne du « Monsieur le comte, Monsieur le pair de France. » Donc Joseph a remué en lui la libre populaire. Tandis que le gamin s'est évadé pour donner suite à une idée subitement éclose dans sa cervelle, le générai ferme la bouche aux diatribes de madame Morin, et mande son fils. Il est terrible en ce moment, le général, et l'orage qui gronde dans son cœur éclate sur la tète du suborneur. Amédée, âme faible plutôt que perverse, plaide les circonstances
atténuantes. Mais chaque mot de sa défense tombe haché sous la logique du général, tranchante comme son sabre. A un moment de la scène, le général aperçoit à la boutonnière de son fils le ruban rouge delà Légion d'honneur. Il l'arrache d'un geste violent, avec un commentaire plus violent encore, et voilà la première expiation de la faute commise.
Tandis qu'Amédée se retire atterré, Joseph revient, mais non pas seul. Sa sœur est avec lui, paie, intimidée : elle ne sait pourtant pas encore qu'elle est chez le père d'Amédée. Elle ne fût pas venue là. On lui a parlé d'une dame, d'ouvrage à recevoir, de musique à copier. L'entrée du frère et de la somrest de ce comique franc et naturel, qui, dans cette excellente pièce, accompagne toujours le pathétique. « Entre, Lisa, dit Joseph. As-tu essuyé tes pieds? N'aie pas peur. Salue M. le Général. (A demi-voir.) C'est un général, un vieux. — Elisa (à Joseph). Mais tu m'avais dit que c'était une dame. — Joseph. Oh ! une dame ou un général, qu'est-ce que ça fait?... Assieds-toi, ne tremble pas. 11 a l'air brutal, mais c'est un bonhomme. Tu sais, les vieux troupiers, c'est toujours comme cela. Tu en as vu au Cirque. »
On s'explique ; Lisa, encouragée par son frère, se fait connaître au général, l'intéresse, le louche. Un incident achève de le gagner: il apprend qu'Elisa est fille d'un soldat : « Son nom ? - Meunier. — Meunier? je connais ce nom-là. Oui, un sergent. — Passé lieutenant à Eylau... rien que ça. — Une connaissance de Wagram, un brave homme ; c'est moi qui l'ai fait
décorer. — A Wagram ! C'était lui. — Et il est? ... — Mort. — Mort ! Encore un ! — Il est mort capitaine aux Invalides... S'il vivait, nous ne serions pas là... on ne nous insulterait pas. »
Le général est si peu d^humeurà insulter le frère et la sœur que ses paroles font entrevoir la résolution prise. Le retour d'Amédée précipite le dénoûment. Désespéré des reproches de son père, Amédée est allé au ministère de la guère, où il a contracté, séance tenante, un engagement (un peu bref le délai, et par trop sommaire cet oubli des formalités légales ; mais la convention dramatique en excuse bien d'autres). L'acte est noble et, du coup, le général rend au jeune soldat son estime et sa croix. Il fait plus : exaspéré par les contradictions de sa belle-sœur, il se résout au mariage, au mariage immédiat et sans remise, vu que, dit-il, a il faut être homme d'honneur avant tout. »
Qui nage dans la joie ? qui triomphe sur le mode lyrique en vigueur au faubourg Saint-Martin ? C'est Joseph : « Brave général, va ! Vive la vieille garde ! Et ma pauvre grand'mère !...Ah! que je suis content! » Et le voilà qui pleure et riten même temps. Le bonheur d'Elisaet de la grand'mère, c'est sa récompense. Pourtant le général lui en offre une autre, car ce gamin l'intéresse et lui plaît : a Eh bien ! toi qui danses làbas, drôle que tu es, c'est pourtant toi qui as fait tout cela. Qu'est-ce que tu veux être ? — Moi, mon général ? Je veux continuer mon état, faire mon chemin, comme iiiiiii patron qui est riche, décoré, député, maire, enfin tout. Ça viendra. Dame! faut le temps. — A la bonne
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heure. Mais pendant que je suis en train, je veux faire quelque chose pour toi. Qu'est-ce tu voudrais, voyons ? — Je voudrais quelque chose qui me ferait bien plaisir; mais vous ne voudrez peut-être pas ? — Voyons, qu'estce que c'est? parle. — Tenez, monge'néral, je voudrais vous embrasser. — Eh ! viens, mon garçon. « Et Joseph serre à pleins bras le générai qui ne sent plus du tout, du tout sa goutte (1).
(1) Qu'on ne se hâte pas de crier à l'invraisemblance, qu'on ne traite pas de pure fantaisie ce caractère de Joseph Meunier. Nous renverrions à la séance de l'Académie française où M. Sully-Prudhomme couronnait d'un prix de vertu deux adolescents du même âge et de la môme trempe, Emile et Auguste Taschet. Laissons parler M. Sully-Prudhomme.
» (( Ils se trouvent uu jour seuls avec un petit frère de quatre ans devant un lit d'hôpital où leur mère vient d'expirer. Leur père est on ne sait où ; il a déserté depuis longtemps le foyer, emmenant un autre de ses fils, voué au vagabondage. L'administration offrait de recueillir le dernier-né ; Emile et Auguste refusent ; ils n'acceptent que pour eux la privation de protecteurs naturels, ce Vous le feriez vivre, répondent-ils, mais il n'aurait plus de famille. » Et les voilà qui, dans leur pauvre chambrette, par leur intelligente sollicitude, suppléent le père en fuite et la mère "qui n'est plus. Ils soignent l'enfant, l'habillent, le font manger, le conduisent à l'asile des sœurs, vont travailler dans une usine voisine et le ramènent le soir pour le coucher. Ah ! la morte peut dormir en paix ! Ce n'est pas tout : trois ans après, le frère absent, abandonné du père à son tour, reparaît tout à coup, sans gîte et sans pain. 11 a maintenant douze ans et il ne rapporte du dehors que l'ignorance et la faim. Emile et Auguste le prennent encore à leur charge. L'Académie a cru devoir traiter en hommes ces adolescents que peu d'hommes égalent en généreuse énergie. » (Académie française, séance du 15 novembre 1888.)