PROFILS MATERNELS
A côté de l'enfant, la mère.
Dans toute grande poésie, large place est faite à la peinture de l'affection maternelle : nulle part peut-être aussi large que dans la poésie française, et principalement dans notre dix-neuvième siècle.
Ici encore Hugo se présente en tête du chœur.
Ce sont d'abord les souvenirs de sa propre enfance, c'est la dette de reconnaissance payée à celle qui le mit au monde, et qui, à force de soins et d'amour, le disputa, chétif, aux ombres de la mort. Plus heureux que Rousseau qui ne connut pas sa mère, que Chateaubriand qui s^visa un peu tard des mérites de la sienne, Hugo dès sa naissance sentit deux bras caressants entourer son berceau, vit deux yeux tendrement ouverts sur ses premiers pas, une douce influence envelopper ses premières années. Il n'y songe pas sans
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émotion, et une de ses plus belles effusions lyriques est celle que lui inspire le jour de sa naissance.
C'était en 1802, à Besançon, où le père du poète, officier supérieur, tenait garnison.
Alors dans Besançon, vieille ville espagnole,
Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole,
Naquit d'un sang lorrain et breton à la fois
Un enfant sans regard, sans couleur et sans voix,
Si débile qu'il fut, ainsi qu'une chimère,
Abandonné de tous, excepté de sa mère,
Et que son cou ployé comme un frêle roseau
Fit faire en même temps sa tombe et son berceau.
Puis ces quatre vers qui sont comme la formule vivante, la définition imagée de l'amour maternel :
Oh ! l'amour d'une mère ! amour que nul n'oublie ! Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie ! Table toujours servie au paternel foyer !
Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier.
Ailleurs, le poète égrène le chapelet des jours heureux. Le voici, déjà grand garçon, avec ses frères Abel et Eugène:
Mes deux frères et moi nous étions tout entants.
Notre mère disait : «. Jouez, mais je défends
Qu'on marche dans les fleurs et qu'on monte aux échelles. »
Abel était l'aîné, j'étais le plus petit,
Nous mangions notre pain d'un si bon appétit
Que les femmes riaient quand nous passions près d'elles.
De gros chagrins imprévus troublaient ces jours de joie : tempêtes au milieu d'un ciel pur, incidents emhel-
lis dans les vers du conteur, comme dans la prose de Jean-Jacques s'embellissent et se colorent les menues scènes de sa vie passée :
Lorsque j'arrivais chez ma mère, souvent,
Grâce au hasard taquin qui joue avec l'enfant,
J'avais de grands chagrins et de grandes colères.
Je ne retrouvais plus, près des ifs séculaires,
Le beau petit jardin par moi-même arrangé.
Un gros chien en passant avait tout ravagé,
Ou quelqu'un dans ma chambre avait ouvert mes cages,
Et mes oiseaux étaient partis pour les bocages,
Et joyeux, s'en étaient allés de fleur en fleur
Chercher la liberté bien loin, — ou l'oiseleur.
Ciel! alors j'accourais, rouge, éperdu, rapide,
Maudissant le grand chien, le jardinier stupide,
Et l'infâme oiseleur, et son hideux lacet,
Furieux! — D'un regard ma mère m'apaisait.
Tout cela se passaitaux Feuillantines, dans un recoin perdu du vieux Paris, à l'entrée d'un faubourg, plein
de solitude, d'ombre et de fleurs (1) .
C'est là que se passa l'épreuve obscure qui décida peut-être de la destinée du poète.
Il avait atteint l'âge d'adolescence, croissant en liberté, sous l'œil de sa mère, sans maître, sans discipline, ayant, comme il le dit, « Dieu pour livre et les champs pour grammaire. » — Cela pouvait-il durer touj ours ? « Que faire enfin ? » se disait cette mère inquiète ;
(1) Le faubourg Saint-Jacques. La rue des Feuillantines actuelle est prise sur l'emplacemeat de ces jardins immortalisés par les vers de Victor Hugo. C'est là que sa statue devrait s'élever, entre le Panthéon et le Val-de-Grâc3, dont les dômes dominaient cette fraîche retraite.
sans compter les conseils du voisin et les suggestions des sages. On signale les dangers de cette éducation molle, les lacunes de ce programme où l'amour maternel tient lieu de tout : du doigt on montre le collège : douloureuse perplexité. C'est dans de telles circonstances qu'AIcmène va consulter Tirésias, et revient rassurée. Mais le temps des oracles est passé.
Or, tandis que cette mère hésite, lente à se décider, marquant de ses pas les allées du grand jardin, le jardin lui-même élève la voix, la natureconseille; l'arbre, la fleur, l'insecte, amis de l'enfant, disent leur mot en faveur de l'enfant, et la mère y prête avidement l'oreille, car ils lui parlent, ô bonheur! dans le sens de ses secrets désirs. « Laisse-nous cet enfant, » lui disent-ils; nous en ferons un cœur tendre, croyant et pur, une âme d'élite:
Ainsi parlaient à l'heure où la ville se tait
L'astre, la plante et l'arbre, — et ma mère écoul lit.
Enfants! ont-ils tenu leur promesse sacrée ?
Je ne sais, mais -je sais que ma mère adorée Les crut, et, m'épargnant d'ennuyeuses prisons, Confia ma jeune âme à leurs douces leçons.
Dès lors, en attendant la nuit, heure où l'étude
Rappelait ma pensée à sa grave attitude,
Tout le jour, libre, heureux, seul sous le firmament,
Je pus errer à l'aise en ce jardin charmant,
Contemplant les fruits d'or, l'eau rapide ou stagnante,
L'étoile épanouie et la fleur rayonnante,
Et les prés et les bois que mon esprit, le soir,
Revoyait dans Virgile ainsi qu'en un miroir.
Enfants! aimez les champs, les vallons, les fontaines, Les chemins que le soir emplit de voix lointaines... Epelez dans le ciel plein de lettres de feu, Et quand un oiseau chante, écoutez parler Dieu.
Ces poètes, quand ils traitent une thèse, quelle façon à eux de convaincre et d'entraîner, et comme ils ont vite fait de nous séduire ! Le sentiment leur tient
lieu de raisons, une métaphore leur vaut trois syllo-
gismes. Qui n'est pros, sur la foi de ces beaux vers, de sacrifier le collège sur l'autel du foyer domestique? Prenez garde : le problème de l'éducation privée et de l'éducation publique est tranché par Hugo d'un geste superbe, à la manière d'Alexandre; mais trancher n'est pas résoudre. Devenu père, ayant charge d'âmes à son tour, il fut obligé d'en rabattre. Le collège, il l'appelle à' son aide, il demande à ses maîtres, à sa discipline, de former l'esprit et le caractère de ses fils : à la mère et à lui-même il réserva le cœur, la meilleure part. Le programme des Feuillantines ne fut donc qu'à moitiésuivi Le souci del'éducation, la prévision inquiète de l'avenir sont des sentiments innés dans le ca»ur des mères. Hugo s'arrête volontiers sur ce trait de leur physionomie. De la même main qui a retracé la scène auguste des Feuillantines, il retrace ce qui se passait un jour à son propre foyer. L'enfant est taciturne, préoccupé, il ne joue pas; qui s'en aperçoit la première? La mère. Grave sujet d'appréhension pour elle. Que penser et que craindre ? Elle se confie au père de famille, et celui-ci trouve pour la rassurer ces viriles paroles :
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Ne vous effrayez pas, douce mère inquiète,
Dont la bonté partout dans la maison s'émiette,
De le voir si petit, si grave et si pensif.
Comme un pauvre oiseau blanc qui, seul sur un récif,
Voit l'Océan vers lui monter du fond de l'ombre,
Il regarde déjà la vie immense et sombre ;
Il rêve de la voir s'avancer pas à pas.
mère au cœur divin, ne vous effrayez pas :
Vous en qui, — tant votre Time est un charmant mélange, —
L'ange voit un enfant et l'enfant voit un ange.
Allons, mère, sans trouble et d'un air triomphant,
Baisez-moi le grand front de ce petit enfant.
La mère insiste, mal convaincue. Déjà rêveur, à cet âge ? Mais le père applaudit : « C'est un songeur, tant mieux ! »
La Méditation du Génie est la sœur, Mère, et l'enfant songeur fait un homme penseur, Et la pensée est tout, et la pensée ardente Donne à Milton le ciel, donne l'enfer à Dante.
Et le voilà qui poursuit son rêve de gloire, baptisant déjà son fils d'un des grands noms du Panthéon humain : Michel- Ange, Christophe Colomb, Herschell, Bonaparte .
Et que répond la mère à ces fières visions? On ne nous le dit pas, mais je le devine et je crois l'entendre : « Plus de bonheur et moins de gloire ! »
LE RÈGNE DE l'kNF.