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LE GAMIN DU CLOÎTRE

Changement de temps et de lieu : Casimir Delavigne, avec son Don Juan d'Autriche (1) T nous transporte au xvi e siècle, en Espagne, dans les murs du monastère de Saint-Just. Un personnage d'adolescent espiègle et mutin attire nos regards. Je ne sais quel air d'enfant de Paris anime la physionomie du petit Espagnol. Il a beau s'appeler Peblo, je suis tenté de l'appeler Joseph. Novice malgré lui, moinillon révolté, riche en expédients et en bons tours, c'est (révérence parler), c'est le gamin du cloître.

Il a l'âge de Joseph ; il est le neveu du père Pacôme, ce qui lui a valu l'honneur d'être admis au monastère de Saint-Just en qualité de novice. Un honneur bien plus grand lui est échu : un illustre personnage se cache à Saint-Just sous le nom de frère Arsène ; ce personnage n'est autre que l'empereur Charles-Quint, vieilli, goutteux, malade. Près de lui, pour le distraire de son humeur sombre, on a placé le petit Peblo, sans doute comme le plus gai, le plus malicieux de tout le couvent. Peblo mérite cette

(l) Représentée sur le Théâtre-Français le 17 octobre 1835, un an avant la pièce de Bayard.

faveur. Mais s'il arrive à dérider parfois le front du moine, pour son compte il est plongé dans un profond ennui. Novice sans vocation, sa robe lui pèse, bien qu'aucun vœu ne l'attache encore à ses épaules. Dans ce couveut où des calculs de famille l'ont fait entrer, tout lui est à charge : les murs hauts et sombres, la vie sédentaire et monotone, lacompagnie desmoines, l'austère discipline, et jusqu'à la société de frère Arsène, dont il ignore le vrai nom, mais dont l'humeur bilieuse et le caractère despotique se font rudement sentir. Donc Pebio, le novice, médite une évasion. Sous la natte qui lui sert de lit, une bonne échelle de corde, de fabrication patiente et clandestine ; dans la poche de sa robe, une clef de la porte du jardin, furtivement dérobée à son oncle Pacôme. Avec cela on est maître de son sort. Par une belle nuit noire, on ne sera pas en peine de décamper.

Au début du troisième acte, moment où Peblo se montre à nous pour la première fois, le prévoyant novice profite justement de la nuit et du sommeil de père Arsène pour faire la répétition de sa prochaine évasion. Il est sur le balcon et mesure la portée de son échelle: tout va bien. « L'échelle ira jusqu'à terre ; maintenant, remontez, ma mignonne. Vienne une belle nuit, noire comme la robe d'un dominicain, et vous me rendrez Je bon office de me retirer d'ici : trente échelons, et me voilà en bas ; deux tours de clef, et je suis hors du couvent. » A ce moment, une voix de moine bourru appelle : « Peblo ! » Zest ! Peblo, leste comme un page, saute du balcon, cache

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l'échelle sous sa natte et se couche par-dessus, avec toutes les apparences d'un somme innocent et profond. « Peblo ! » répèle la voix. Mais Peblo, immobile sur sa couche : « Je dors trop bien pour entendre. »

Le visiteur importun qui rôde au lieu de dormir, c'est frère Arsène, c'est-à-dire Charles-Quint en personne. 11 s'approche, une lampe à la main, se penche sur le novice endormi et lui envie ce somme profond, ce repos absolu de l'être : c Ah ! le bienheureux ! Quel sommeil ! A une époque de ma vie, tout m'a été possible, excepté de dormir ainsi. • Et il allait épargner le novice, quand un élancement de sa goutte le rend impitoyable ; il y a des gens qui ont la douleur égoïste et tracassière. « Debout, novice ! Secouez votre engourdissement et ouvrez les yeux. — J'aurai b^au les ouvrir, père Arsène, je ne verrai pas le jour, car vous me faites lever avant lui. — La paresse, Peblo, est un grand péché. — Celui qui l'a inventé, ce péchélà, était sans doute un saint homme à qui sa goutte ne permettait pas de fermer l'œil. »

De propos en propos, Peblo arrive à parler des questions que le prieur lui fait de temps en temps sur frère Arsène. Sur quoi Charles-Quint dresse l'oreille : que peut bien demander le prieur? « Ce que vousfaites, père Arsène, ce que vous dites, et ce que vous écrivez. — Et tu lui réponds ? — Que vous faites des horloges ; que vous dites : Quelle heure est il ? et que vous écrivez votre confession. » Il n'y a pas que le prieur qui soit ainsi mis sur la sellette, presque tout le couvent y passe ; d'autant que le couvent est tout en rumeur par

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suite de l'élection imminente d'un abbé, les pouvoirs du prieur actuel allant expirer. De là des intrigues, dont le contre-coup se fait sentir dans la cellule de frère Arsène. Il y a surtout certain frère Timothée qui tâche de ne pas se faire oublier. « Hier, dit Peblo, il m'a pris sur ses genoux, et, en me donnant des cédrats confits, il m'a dit (toussant deux ou trois fois, et prenant le ton de frère Timothée) : • Notre vénérable frère Arsène, « cette lumière de la communauté, que tu as le bonc heur de voir tous les jours, il jouit d'un grand crédit « auprès du roi : rappelle-moi souvent à son souve- « nir ; qu'il ait la bonté infinie de m'appuyer un peu, t et j'aurai l'insigne honneur de prêcher ce carême «devant la cour. » — En réclamant ma protection, il ne t'a rien dit de l'empereur Charles-Quint ? — Charles-Quint !... Je ne le connais pas. » Et sur ce mot, plus vrai que vraisemblable, Charles-Quint murmure : « gloire humaine ! » puis, pincé, par un élancement de son mal : « Aïe ! il n'y a de réel que la douleur. » Et comme chaque retour de douleur détermine chez l'empereur un accès de mauvaise humeur, il coupe court au babil du novice : a Qu'est-ce que vous dites, Peblo ? Allez dans ma cellule ; allez donner un coup d'œil à mes horloges : je crois que le numéro quatre est en retard. — J'y vais, père Arsène ; mais j'aurai beau pousser les aiguilles, le temps n'en ira pas plus vite. — Si je me lève pour courir après vous? — Il m'attraperait avec sa goutte ! »

Les complications de la pièce amènent à Saint-Just un nouveau novice. Il n'est autre que le jeune don

Juan d'Autriche, frère naturel de Philippe II. Don Juan ignore que le sang de Charles-Quint coule dans ses veines, et le voilà par un coup du sort rapproché de frère Arsène. Et de Peblo aussi. Or, don Juan, qui n'a que des instincts guerriers, déteste cette robe qu'on veut lui imposer. Peblo n'est pas long à le prendre en vive sympathie. Son cadet dans la vie, mais son aîné dans le cloître, il met ce qu'il a d'expérience à son service : « Mon frère ? — Qui êtes vous ? — Le petit Peblo, votre camarade... Ne vous désolez pas : je vous protège. — Vous, mon enfant ? — Soyez bien docile aux ordres du frère Arsène, dont vous allez devenir le novice. — Moi novice ! Damnation ! Mort ! Enfer ! — Gomme il jure ! — Jamais ! Pas plus que je ne veux être moine. — Parlez donc bas ! Au couvent, on ne dit pas tout ce qu'on pense, et on ne crie pas tout ce qu'on dit. — Plutôt fouler cet habit sous mes pieds. — Gardez-vous-en bien ! Onenrage, k si l'on veut, sous sa robe, maison ne la déchire pas. (A part.) C'est toute une éducation à faire. — Enfin, que voulez-vous me dire ?

— Que j'ai le moyen de vous tirer d'ici, mais il faut vous contraindre. — Le pourrai-je? — Si cette nuit est sombre. . . — Eh bien Y — Avec cette clef. . . — Après ?

— Par cette fenêtre... — On saute et on est libre ? — Non ; on tombe et on se casse le cou ; mais... — Achevez ! — Silence ! voici frère Arsène. » Et, pieusement, cette bonne pièce de Peblo se met à chantonner un Noël, ce qui le fait renvoyer par père Arsène : « Allez, Peblo, chanter vosNoëls chez moi. — Dans votre jardin plutôt, en arrosant vos fleurs. — Si vous voulez. —

(A part.) Je dirai deux mots à ses oranges. > Et Peblo sort, tourmenté d'une inquiétude : « Pourvu qu'il n'aille pas laisser échapper la vérité, lui qui n'a pas les habitudes de la maison ! »

Continuons à nous enfoncer dans l'amusant et l'invraisemblable. Charles-Quint reconnaît don Juan, et n'a pas de peine à compatir à son sort. 11 faut le faire évader du couvent. Mais de quelle manière ? Eh ! parbleu ! par le moyen de Peblo. Le voilà élevé au rang de Providence, ce malin novice. Il a, non sans prendre ses sûretés, avoué la clef et l'échelle. On donne la première à don Juan, l'aulre est attachée au balcon ; déjà don Juan a le pied sur l'échelle, quand ce cri . « Alerte ! alerte ! » retentit soudain. C'est encore Peblo qui, l'œil à tout, annonce l'arrivée du prieur. On ne peut venir d'une façon plus malencontreuse.

Or ce prieur vient signifier qu'un ordre du roi, ap porté par exprès, lui ordonne de mettre don Juan au secret, en attendant qu'il soit transféré dans un autre monastère. Plus d'évasion possible ; on emmène don Juan, qui frémit décolère impuissante. Les conspirateurs sont atterrés : seul frère Arsène ne perd pas la tête. La partie est perdue ? eh bien ! c'est le moment de la gagner. Il aime ces luttes désespérées, d'où le succès sort de la défaite même. Est-ce que la bataillede Pavie ne fut pas perdue pendant trois heures ? L'homme de ressources et d'expédients se réveille en lui. Il a trouvé son moyen, grâce à Peblo. L'élection du prieur va commencer : Peblo, en faction près de la fenêtre, annonce la formation des groupes sur le seuil de la

salle capitulai re : « Mon oncle crie, frère Timothée prêche, et le prieur, radieux comme un soleil, donne sa bénédiction à tout le monde. » Pas de temps à perdre : frère Arsène se met sur les rangs ; il brigue le titre d'abbé ; vingt-quatre heures d'autorité lui permettront de délivrer don Juan; trois lettres dictées à la fois, comme au bon temps, comme au temps de certaine élection qui lit bruit dans le monde, — trois lettres vont capter les suffrages nécessaires à frère Arsène. Mais qui les portera, ces lettres auxquelles mystère et célérité sont indispensables ? Eh . bien ! Peblo, toujours Peblo. L'enfant part, fier des messages qu'on lui confie, et saute de joie en partant : ce qui lui vaut une admonestation de frère Arsène: a Va, cours! Mais ne saute donc pas: ton rôle est grave. • Et Peblo, prompt à se corriger, croise, d'un air dévot, ses bras sur sa poitrine en disant: « L'esprit de Dieu vous éclaire, père Arsène. » Ainsi Peblo est la main, la voix, les jambes qui manquent à Charles-Quint.

Tout réussit à souhait. Les meneurs de l'élection obéissent au fil qui les mène, et ce fil est dans la main de Charles-Quint, qui le fait mouvoir avec l'aide de Peblo. Le nom du père Arsène sort triomphant du scrutin, sans que père Arsène soit sorti de sa cellule. Jamais élection ne fut plus pure d'intrigues. Don Juan est délivré, conduit hors du monastère, mis à cheval et bientôt en lieu sur. Frère Arsène et Peblo, restés en présence sur la fin de cette mémorable journée, échangent ces paroles : Frère Arsène. J'en suis sorti à mon honneur ! — Peblo (les mains jointes). Frère Arsène, vous ne

vous souviendrez ni de ma clef, ni de mon échelle? — Pas avant demain soir. — S'il me retrouve demain matin !.... — Frère Arsène (tombant dans un fauteuil). Je n'en peux plus ; mais voilà le premier jour que j'aie passé ici sans regarder l'heure. »

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